L’étoffe des topos

Des pays, des régions ou des villes ont donné leur nom à des étoffes ou des tissus. C’est ce que l’on appelle une antonomase, le nom propre devenant nom commun et pouvant perdre ainsi sa majuscule.

 

metiers_tisser72Quelques uns de ces noms n’ont subi aucune déformation et sont ainsi aisément reconnaissables. C’est le cas du barège (laine légère de Barèges, Hautes-Pyrénées), du cambrai (toile de lin très clair), de l’orléans (laine et coton), du tulle ou du vichy, tous provenant de villes françaises. À l’étranger, on trouve le cadis (serge de laine de Cadix, Espagne), l’andrinople (coton teint en rouge, de Turquie), le damas (Syrie), le madras et le masulipatam (Inde), les draps marengo (Italie), le nankin (coton chinois), le pékin (soie) et l’oxford (coton anglais). Des noms de pays ou de régions ont aussi été utilisés comme la guinée (toile de coton ), la perse (cretonne imprimée), la hollande (lin très fin), la catalogne ( tissu fait de bandes multicolores), la frise (laine à longs poils de Hollande), le cachemire, le jersey ou encore le shetland. La Tamise, fleuve anglais, a donné son nom à une étoffe lustrée de laine et le Tweed, fleuve côtier écossais, pourrait avoir influencé le nom du twill anglais (écossais tweel).

Sous une forme adjectivée aisément reconnaissable on trouve : l’écossais (tissu de laine en bandes multicolores croisées à angle droit), l’indienne (toile de coton peinte), la levantine, la sicilienne et la grenadine (soie), la napolitaine (laine), la nubienne (coton ou laine), la silésienne (mi-soie mi-laine, de Silésie, région aujourd’hui principalement polonaise), la circassienne (laine et coton de Circassie, région du Caucase) et enfin l’ottoman ( soie et coton).

Sous des formes moins facilement identifiables, on connaît l’alépine (soie et laine d’Alep en Syrie), la cretonne (toile de coton de Créton, village de l’Eure), la rouennerie (laine ou coton teints avant le tissage, de Rouen), le calicot (toile de coton de Calicut, ville indienne de la côte de Malabar), l’escot (serge de laine pour des vêtements de deuil ou de religieuses, fabriqué à Aerschot, ville du Brabant), le surah (soie originaire de Surate, centre textile indien), et la gaze (de Gazzan, Gaza, en Palestine). Encore moins reconnaissables sont l’anacoste (étoffe de laine de Hondschoote, ville flamande où elle était fabriquée) et le tabis ( étoffe de soie, du nom d’un quartier de Bagdad).

Enfin, il existe des noms dont il est difficile de voir l’origine toponymique : le casimir est une étoffe de laine venue du Cachemire ; le jaconas, fine étoffe de coton, est originaire de Jagannāth en Inde ; l’organdi, toile de coton, est la francisation du nom d’Ourguentch, ville du Turkestan ; le satin vient de Tsia-Toung en Chine ; la singalette, mousseline de coton, était fabriquée à Saint-Gall en Suisse. Quant à la popeline, qui fut appelée papeline, elle pourrait tirer son nom d’Avignon, cité des papes ou de Poperinghe, ville flamande de Belgique où étaient fabriqués des draps. La serge quant à elle tire son nom du latin populaire serica, lui-même dérivé du grec serikos, de ser, « ver à soie », lui-même dérivé du nom d’un peuple d’Asie, les Sères.

 

On l’a vu, les toponymes ayant donné leur nom à des étoffes ne sont pas rares. Mais — et ce sera la devinette du jour — à ma connaissance un seul tissu a donné son nom à une région géographique sans même en être originaire ni y avoir été particulièrement commercialisé. De quelle région s’agit-il ?

NB :La réponse à la devinette  fait l’objet d’un billet publié le 09 février  

27 commentaires sur “L’étoffe des topos

  1. J’ai pensé au Sergipe mais le nom n’a rien à voir avec la serge puisque d’origine tupi.
    D’autre part, vous ne nous feriez pas l’affront de revenir au Brésil.
    Pas facile, votre colle. Félicitations!

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  2. Dans la catégorie des formes moins facilement identifiables (voire dont il est difficile de voir l’origine toponymique), vous pouvez ajouter l’angora, qui provient de l’ancien nom de la ville d’Ankara.

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  3. autant qu’il me semble, c’est la fourrure (une peau)- qui n’est pas un textile – qui tient son nom de la ville.
    Mais le tissu, lui, est une imitation (après coup) de la fourrure et tient son nom de la fourrure .

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  4. Et comme vous signalez « la singalette, mousseline de coton », il est possible de rappeler que le nom de mousseline est supposé provenir de la ville de Mossoul:
    Son nom arabe Mossoul ou Al-Moussel vient d’un ancien pont de bateaux sur le Tigre et provient du verbe arabe waSala signifiant « relier ». De Mossoul dérive le nom de mousseline, d’abord une étoffe fine et transparente originaire de cette ville puis, par analogie, une purée très légère.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Mossoul

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  5. et toujours plus à l’est , et dans les soies, le shantung dont le nom provient ,via l’anglais de la province de shandong  » Le Shandong (山东 pinyin : shāndōng, à l’est de la montagne) est une province de l’est de la Chine, sur la Mer Jaune et le golfe de Bohai. »(wiki)

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  6. Et enfin ( il est vrai que je m’intéresse aux « étoffes »)
    on peut intégrer ici la tarlatane, si incertaine en soit l’étymologie:
    http://www.cnrtl.fr/etymologie/tarlatane
    (sur laquelle vous avez peut-être, leveto, des précisions qui peuvent orienter) il ressort que c’est, dans tous les cas, d’un toponyme que provient ce nom!
    et en saisissant l’occasion de remarquer encore combien est perfide Albion qui inventa le tulle sans aucun rapport avec la ville française!
    (ce qui n’ôte aucune propriété au tulle gras!)

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  7. ►Jacques C, et si 7 : Angora, astrakan, shantung, etc : oui, bien sûr, et j’en ai probablement oubliés d’autres ! Par exemple: le bougran , étoffe fine de Bukhara en Ouzbékistan ou le baldaquin qui était une étoffe de soie de Bagdad avant de devenir le dais que nous connaissons.
    Tarlatane : étymologie plus qu’incertaine. «1752; tarnadane, 1701; tarnantane, 1723; port. tarlatana, orig. incert., p.-ê. altér. de tiritana, issu du franç. tiretaine (ternatane a été rattaché au nom des îles indonésiennes de Ternate), ou — Guiraud — de tarelé « perforé », de tarle « ver », tarlé « vermoulu », du lat. tarmes.» (Le Robert)
    ►et si 7 : je ne comprends pas bien votre discours sur le tulle. Les anglais emploient ce mot pour désigner la même chose que nous et avec la même étymologie.Quant au tulle gras, il a été inventé par les frères Lumière.
    ►Dominique: il ne s’agit pas du tweed dont je parle dans mon billet.

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  8. Ben quoi, leveto, vous avez décidé de nous laisser piaffer dans notre coin sans connaître le fin mot de votre devinette ? 😉

    [Au fait, bravo à la dernière de Nuno].

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  9. Un peu de patience, Jacques C! Je mets la dernière main à ma réponse — sous la forme d’un nouveau billet — qui paraîtra ce soir ou demain au plus tard.

    J’ai moi aussi bien aimé le jeu de mots de Nuno à propos de Sean Connery
    dont on dit que le mariage avec Aretha Franklin a dû être annulé car elle refusa au dernier moment de changer de nom …

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  10. ►Nicolas : l’elbeuf fait en effet partie de ceux que j’ai oubliés.
    ►Karl : Exact. Bien qu’en français on parle plus du manteau trois-quart avec capuchon, le duffel-coat ou duffle-coat, que du tissu lui-même.

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  11. Quant à la popeline,….. Poperinghe, ville des Pays-Bas. Notez que Poperinge se situe en Flandre (B) et non au Pays-Bas. (+/- 200 km plus loin)

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  12. Le tussor
    1867, p. 174).b) P. méton. ,,Soie sauvage indienne produite par d’autres bombyx que le ver à soie«  (Höfler Anglic. 1982) CNRTL

    j’ai fait un pantalon en soie sauvage vert d’eau ; je ne parle pas des boutons, non. Il y a des siècles, dans une vie antérieure. Close.

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  13. J’ai lu hier, Leveto, en d’autres lieux que vous fréquentez, que vous comptiez ajouter le « pékin » à votre liste.
    Sans doute celle de ce billet… et je l’y trouve maintenant.
    J’en ai profité pour voir aussi comme ce qui fut tissé autrefois prenait si souvent le nom du lieu où se trouvaient les métiers adaptés, le savoir-faire du tisserand… et la matière première.

    Pour ce qui est de cette dernière, si la soie, la laine, le lin et le coton ont la part belle dans votre billet, je note quelque mépris quant au chanvre qui, lui aussi, fut tissé à donf en ces temps anciens.
    Il convenait parfaitement aux literies modestes, aux linceuls des pauvres bougres mais aussi aux fières allures des bateaux des marines d’avant, ceux qui avaient une élégance qu’auraient pu envier bien des belles adornées.

    Alors, s’il reste quelque place dans votre liste, ajoutez aussi

    – La petite-olonne made in Olonne

    – La noyalle made in Noyal-sur-Vilaine

    Toutes deux nobles toiles qui paraient autant les jolies et frêles goélettes que les fiers quatre-mats barque… tous ces bâtiments, qui souvent et d’ailleurs, portaient des noms de personne à habiller au gré des gréements.

    Et, quand mon émotion du moment va aux affaires textiles et maritimes, une petite chanson de circonstance et toponymée : L’Olonnois.
    Ce n’est pas la meilleure de Michel Tonnerre, ce song-writer notoirement méconnu, mais elle fera l’affaire pour aujourd’hui :

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  14. En réalité, TRS, quand je suis revenu sur cette page pour y ajouter le pékin, je me suis aperçu qu’il y figurait déjà ! Et, qui plus outre, comme dirait mon insecte chéri, il figurait bien dans le copié-collé de la liste que j’avais posté sur LSP le27 janvier !

    Merci en tout cas pour la petite-olonne et la noyalle ( un ou deux -l- pour Littré mais un seul pour le TLFI) et pour Michel Tonnerre.

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