À quelle enseigne ?

auberge_du_cheval_blancNous sommes au printemps 1755, vous habitez non loin de Cavaillon et vous décidez subitement de quitter votre village provençal et de partir faire fortune à Marseille où vous savez qu’on manque de marins depuis la fameuse peste de 1720. Pour cela, il vous faut traverser la terrible et capricieuse Durance. Comme tout le monde, vous vous rendez au départ du bac, seul point de passage à peu près sûr après le pont de Sisteron (le pont suspendu ne sera construit qu’en 1830 tandis que le bac de Cavaillon connu depuis l’Antiquité ne sera fermé qu’en 1943!). À peine arrivé sur la rive, vous constatez qu’un plus malin que vous a décidé de rester à Cavaillon pour faire fortune : il a ouvert une auberge à proximité de l’embarcadère, où les voyageurs attendent le bac. Les caprices de la Durance peuvent prolonger l’étape de quelques heures à quelques jours, assurant la prospérité de l’aubergiste. On sait aujourd’hui que cette auberge a été ouverte à l’enseigne du «Cheval Blanc» . Il est impossible de savoir si ce cheval blanc, qui aurait servi à tracter le bac, a réellement existé ou non ; en revanche, on sait qu’à cette époque de nombreuses auberges étaient baptisées ainsi et que ce nom s’est perpétué jusqu’à devenir celui d’une célèbre opérette des années trente. En 1765, l’évêque de Cavaillon fondera non loin de là une nouvelle paroisse sous le nom de Saint-Paul-de-Cheval-Blanc. Un an après la Révolution, le quartier du bac, devenu prospère et ayant pris le nom de l’auberge qui en faisait la réputation, fut érigé en commune autonome mais ne  conserva ce nom que quatre ans puisque la Convention le modifia en Blanc-Montagne. Ce n’est finalement qu’en 1804 que Cheval-Blanc acquit son nom définitif. (Ah oui! Fin de l’histoire: arrivé à Marseille, vous ouvrez un «Bar de la Marine» sur le Vieux Port, qui aura quelque succès aussi et où un de vos descendants embrassera Fanny).

Il ne s’agit pas là du seul toponyme issu du nom d’une auberge ou d’une enseigne (il existe bien d’autres microtoponymes de ce type, mais je ne parle ici que des noms de communes). Toujours dans le Midi, la ville de Gonfaron (Var) doit son nom (attesté sous la forme Gonfanonem dès 1039) à une enseigne en forme d’étendard de combat, c’est-à-dire un gonfalon , du germanique gundfano. Une enseigne représentant une courge (du latin cucurbita ) a laissé son nom à La Coucourde, dans la Drôme, sur le grand axe Lyon-Marseille. En Gironde, Carbon-Blanc est le nom ( connu dès le XIIIème siècle) d’une ancienne auberge mais on peut hésiter sur son sens :outre son sens commun, au Moyen-Âge, «charbon» pouvait en effet signifier aussi bien  « grillade » (cf. encore aujourd’hui la carbonade) que « lanterne ».

Le site de la Mairie de Carbon-Blanc propose une origine selon le nom de la maladie du charbon— confondant d’ailleurs la lèpre, caractérisée par des taches hypochromes  et l’anthrax caractérisé par des marques noires  — dont une eau locale aurait assuré la guérison,  c’est-à-dire blanchi les malades, or si le mot « charbon » pouvait bien désigner des ulcères cutanés ou des escarres, l’anthrax n’a été appelé « (maladie du ) charbon » qu’après 1568 par Ambroise Paré, tandis que la lèpre n’a jamais porté ce nom. De plus, si l’eau de Carbon-Blanc avait vraiment guéri  la lèpre, ce village se serait appelé Saint-Lazare et on y aurait construit une basilique…! Quant à la terre argileuse blanchâtre, outre le fait que toute la région est constituée d’alluvions argilo-calcaires de teinte claire, rien ne la distingue particulièrement, ni carrière ni poterie, à Carbon-Blanc qui justifierait une telle appellation.

Laragne (Hautes-Alpes) était une ancienne auberge établie au XVIème siècle à la curieuse enseigne de l’araignée. Dans la Drôme encore, La Bégude-de-Mazenc (comme ailleurs d’autres hameaux ou lieux-dits) doit son nom au provençal begudo, participe passé du verbe béure, boire, qui désignait une buvette, une étape de dilligence. Reste, pour en finir avec le Midi, un nom à l’origine plus incertaine. Dans le Cantal, on trouve les  Deux-Verges dont le nom le plus ancien connu,  de 1347, Duae Virgiae, ne permet pas de trancher entre l’ancien provençal verga, rameau, ou verge, vierge, mais qui était sans nul doute celui d’une auberge.

Mais le Midi, on le sait, n’a pas l’exclusivité des débits de boisson. C’est ainsi qu’on trouve dans le Calvados les Deux-Jumeaux, enseigne connue depuis le XIème siècle, mais sans que l’on sache si ce nom cachait des hommes ou des arbres. Dans la Manche, La Lucerne-d’Outre-Mer, comme La Luzerne, pourrait correspondre à une enseigne représentant un flambeau. En Seine-Maritime, Carville-Pot-de-Fer doit son nom à celui d’un homme scandinave Kare et au latin villa, accompagnés du nom d’une ancienne auberge. Le nom de La Besace ( Ardennes ; connu sous cette forme dès 1235) se réfère à une enseigne faite pour attirer routiers et chemineaux. Mais on raconte aussi que le seigneur du coin, las de voir ses terres dévastées par des rôdeurs la besace sur le dos, leur aurait concédé cet arpent à la condition qu’ils y bâtissent et le mettent en valeur. Plus au nord, un compagnon de Jean Bart, le chevalier de Saint-Pol, fut honoré par la création d’un cabaret « Au grand Saint-Pol » qui a fini par donner son nom à Saint-Pol-sur-Mer, dans le Nord. Le déterminant sur Mer a été rajouté en 1889 tandis que s’affirmait la mode des bains de mer mais avant que Dunkerque ne rachète en 1912 les terrains du littoral pour agrandir son port : de ce fait, Saint-Pol-sur-Mer n’est plus aujourd’hui au bord de la mer…

En région parisienne, la ville du Kremlin-Bicêtre doit son nom à la réunion en 1896 de Bicêtre ( de l’anglais Winchester, nom de l’évêque représentant le roi d’Angleterre à Paris au XVème siècle durant la guerre de Cent Ans) et de Kremlin, qui tire son nom d’une enseigne de cabaret « Au sergent du Kremlin », souvenir de la campagne napoléonienne de Russie.

siege-paris-1692619-jpg_1654053_660x281De la même manière, Malakoff (Hauts-de-Seine) tient son nom du café « À la tour de Malakoff  », dont le patron avait fait la guerre de Crimée et tenait à perpétuer le souvenir de l’assaut de la tour de Malakoff le 8 septembre 1855, le jour du fameux « J’y suis, j’y reste! » lancé par Mac Mahon, dernière étape avant la prise de Sébastopol . Construit dans un écart de la ville de Vanves, au pied d’une tour en charpente appelée «Tour  Malakoff», le café, comme la tour, fut détruit en 1870 pendant le siège de Paris, mais le nom survécut et en 1883, lorsque ce quartier fut érigé en commune, il conserva tout naturellement son nom. Sur le nom Malakoff lui-même on ne sait quasiment rien; on suppose seulement qu’il s’agit d’un nom propre, sans doute l’équivalent russe de notre Maginot.

Une autre histoire moins connue est celle du Plessis-Robinson, toujours dans les Hauts-de-Seine. Le nom Plessis ( cf. ancien français plaissié, enclos, palissade) désignait un château. Au XVème siècle on y accola le nom de son propriétaire, le financier Jean de la Haye, dit Picquet : c’était donc le Plessis-Piquet. Bien plus tard, en 1848, un restaurateur décida d’ouvrir là, à la campagne (Eh oui !, à la campagne… au Plessis-Robinson !), un restaurant champêtre. Après avoir lu et être resté fasciné par les aventures de Robinson Crusoë, il eut l’idée d’installer ses tables dans les branches robustes des châtaigniers ! Il appela sa guinguette « Au grand Robinson », puis, piqué par la concurrence, « Le vrai arbre ». Le succès fut au rendez-vous et si grand que le nom du village fut changé en 1909 pour Le Plessis-Robinson.

Illustrations :  www.20th.ch/anciennes_enseignes.htm  pour l’enseigne et  http://vieux-papiers.over-blog.com pour le Siège de Paris.

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13 commentaires sur “À quelle enseigne ?

  1. À Fumay, dans les Ardennes, le gué permettant de traverser la Meuse à pied ou à cheval a donné son nom au quartier du Pied-Selle et à l’usine du même nom qui produisit d’excellents cocottes de fonte que nous utilisons toujours…

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  2. En cherchant des infos sur l’auberge de Peyrebeille en Ardèche, plus connue sous le nom « d’Auberge rouge », je vois qu’elle se trouvait dans la commune de Lanarce.
    Or le village de Lanarce est « né de la création d’auberges et de relais de chevaux au XIXe siècle, lors de la construction de la route entre Velay et Vivarais ».
    Je me pose donc la question de l’étymologie du toponyme, Lanarce. Quel peut être l’origine de ce nom ?

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  3. > Papet croûton: merci pour ce Pied-Selle que je ne connaissais pas. Voilà un drôle de nom!
    > Ornicar:
    en provençal narso signifie « marécage ». Avec l’agglutination de l’article défini la , on obtient le nom de Lanarce «pays de congères et de marécages » comme le dit si bien wikipedia.

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  4. leveto,

    Merci pour l’explication.
    Désolé pour la faute d’orthographe (« quel peut être l’origine… » !) ; la presbytie me joue des tours, bien que je ne sois pas jocondien*…

    * Jocondien : habitant de Joué-lès-Tours.

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  5. On dit qu’une ville qui, à l’origine, n’était qu’une simple halte sur la route entre deux villes principales, a dû son nom au fait que les voyageurs (masculin) avaient pour habitude d’y curer* leur pipe lorsqu’ils descendaient se dégourdir les jambes.

    * cela vaut bien l’évêque, celui qui a donné un nom de cheval à une nouvelle paroisse

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  6. Pittoresque, oui, sans doute. Toutefois je crains que personne ne soit vraiment sûr de l’origine exacte du nom. Il s’agit d’une sorte d’urban legend finalement. (On ne croit pas si bien dire en l’occurrence.)

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  7. « Les caprices de la Durance peuvent prolonger l’étape de quelques heures à quelques jours, assurant la prospérité de l’aubergiste. »
    À d’autre enseignes on est plus généreux :
    sur la rive d’un fleuve dangereux, une maisonnette est nichée sous un arbre. C’est l’abri de saint Julien l’Hospitalier. Il y vit avec sa femme en expiation d’un crime. Il fait le passeur et abrite sous son toit tous les malheureux.
    http://www.paris-autrement.paris/bas-relief-de-saint-julien-lhospitalier-paris/

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