Du nom des catastrophes industrielles

le-cormoran.1169722079              Les grandes catastrophes industrielles ont souvent marqué les mémoires par leur issue tragique tant humaine qu’environnementale. Elles ont fait les gros titres de la presse écrite comme parlée qui devait les baptiser d’un nom suffisamment évocateur et facile à retenir afin d’intéresser le chaland.
Il m’est apparu intéressant de m’interroger sur ces noms de baptêmes et sur l’origine de ces choix.

La grande majorité de ces catastrophes ont été nommées, et restent encore dans les mémoires, selon le lieu où elles se sont produites.  Les gens du Nord, mineurs en tête, se souviennent encore de la catastrophe minière de Courrières ( Pas-de-Calais, 10 mars 1906, 1099 morts) à l’origine de la loi sur le repos hebdomadaire accordé aux travailleurs. La rupture du barrage de Malpasset ( Var, 2 décembre 1959, 423 morts) est encore dans tous les esprits des habitants de la région, comme l’éboulement du mont Toc dans le lac artificiel du Vajont ( Italie, 9 octobre 1963, 2168 morts) l’est dans ceux des Italiens.  On se souvient encore en France de l’explosion de  la raffinerie de Feyzin (4 janvier 1966, 18 morts). On connaît le nom de Seveso — et accessoirement celui de la dioxine — depuis l’explosion d’une usine près de Milan en Italie, le 10 juillet 1976 créant un désastre écologique majeur, comme on connaît le nom de Bhopal en Inde, depuis l’explosion du 3 décembre 1984 qui a fait 8000 morts. La liste est interminable à laquelle on peut rajouter les catastrophes nucléaires de Three Mile Islands ( USA, Pennsylvanie, 28 mars 1979) ou de Tchernobyl (Ukraine, 26 avril 1986).
Les marées noires sont, elles, le plus souvent nommées à partir du nom du navire responsable. Là aussi, la liste est longue et je ne citerai que celles qui me viennent spontanément à l’esprit : Torrey Canyon (18 mars 1967, côtes anglaises et françaises), Amoco Cadiz (10 mars 1978, France), Exxon Valdez ( 24 mars 1989, Alaska), Erika (12 décembre 1999, France), Prestige ( 14 novembre 2002, Espagne), etc.
La marée noire actuelle de la Louisiane ( la seule à porter le nom de la région atteinte) est quelquefois nommée Deepwater, du nom de la plateforme détruite, comme celle de la mer du Nord du 27 mars 1980 fut nommée d’après la plateforme Alexander Kielland ou celle du 6 juillet 1988 d’après la plateforme Piper-Alfa.
«Où voulez-vous en venir?», me demanderez-vous. Eh bien, au fait que dans tous ces noms on ne retrouve jamais le nom de l’entreprise responsable de la catastrophe. Il est pourtant toujours connu des personnes concernées, des journalistes et de la justice mais n’apparaît que très rarement dans les médias.
Un seul contre exemple me vient à l’esprit, celui de l’usine AZF de Toulouse (21 septembre 2001, 30 morts), peut-être parce que la thèse de l’attentat a été envisagée — auquel cas AZF aurait été la victime, ce qui autorisait à citer son nom.
Plus loin de nous, la catastrophe indienne de Bhopal , qui continue de tuer encore aujourd’hui une dizaine de personnes par mois, reste encore quelquefois associée au nom de l’Union Carbide (aujourd’hui englobée dans Dow Chemical), mais qui sait ce que fabriquait cette usine et quels produits elle vendait ( la bakélite des combinés téléphoniques, entre autres matières plastiques)?
Qui sait encore aujourd’hui que l’usine chimique Icmesa de Seveso appartenait au groupe Givaudan, leader mondial de la parfumerie et des arômes, le même qui fut à l’origine de l’affaire du talc Mohrange ( un des très rares cas où le nom de la marque reste associé à celui de la catastrophe;36 bébés morts en 1972) ? De la même manière, qui fait aujourd’hui le rapprochement entre l’Exxon Valdez (renommé depuis Sea River Mediterranean) et la compagnie pétrolière ExxonMobil (Esso et Mobil, en français).
Quant à la marée noire de Louisiane, il me semble que c’est la première fois que le nom de l’industriel, en l’occurrence BP, British Petroleum, est associé de manière aussi nette à la catastrophe dont il est responsable. Qui se souvient en effet encore aujourd’hui à qui était destinée la cargaison des pétroliers ou le produit des forages dont j’ai cité les noms plus haut *?
Se pourrait-il que l’on en ait fini avec ces noms de catastrophes qui semblaient nier une responsabilité humaine, comme si l’explosion de Bhopal était due à une cause aussi naturelle que l’éruption du Krakatoa? Non: pas de fatalité, pas de dieu vengeur ou de c’est-la-faute-à-pas-de-chance derrière ces catastrophes: elles ont un responsable, l’homme. Voilà une prise de conscience bien venue. Sans doute faut-il voir dans ce changement une prise de conscience écologique…
À moins que… À moins que les journalistes  — mais je n’ose pas imaginer que cela puisse être la bonne explication — s’autocensuraient et que, pour des raisons  inavouables, ils préfèraient ne pas citer directement le responsable, tandis qu’aujourd’hui que le vent a tourné et que  l’écologie est à la mode, ils n’aient retourné leur veste.

*Torrey Canyon: Union Oil Company of  California, rachetée depuis par ChevronTexaco.
Sea Star : Standard Oil, devenue ExxonMobil (comme l’Exxon Valdez)
Erika: Total-Fina-Elf
Prestige: groupe russe Groupe Alfa.
Alexander Kielland : norvégien Ekofisk
Piper-Alfa: californien Occidental Petroleum.
Feyzin: Institut Français du Pétrole; aujourd’hui Total.

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Courrières (Pas-de-Calais): la coudrière, plantation de coudriers.

Malpasset (Var): le mauvais petit passage.

Feyzin: le domaine de Fasius.

Mont Toc : d’un patois local, le « mont pourri« .

Vajont : nom du torrent d’origine incertaine, peut-être à rapprocher du pré-celtique vas-, source, d’où vient notre Vaison.

Seveso : du nom du torrent local  formé sur un thème préceltique sev– comme Sèvres.

Bhopal : du nom du barrage (pal) édifié sous les ordres du  fondateur de la ville, Parmar King Bhoj (1000–1055).

Tchernobyl : herbe noire ou armoise.

Three Mile Island : île située trois miles en aval de Middletown sur la Susquehanna.

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25 commentaires sur “Du nom des catastrophes industrielles

  1. Il faut signaler aussi que la catastrophe de Courrières est à l’origine du mot « rescapé », forme ch’ti pour réchappé (d’un accident). Lorsque l’on parle d’un rescapé d’un naufrage, d’un accident d’avion, d’un attentat, d’un génocide, on ne pense plus aux premiers rescapés qui étaient d’abord des mineurs prisonniers d’un éboulement.
    http://www.cnrtl.fr/definition/rescap%C3%A9
    Le succès du mot doit beaucoup à l’émotion du moment et à l’ampleur de la catastrophe : mille morts dans une mine, cela ne s’oublie pas dans l’instant et chaque vie gagnée était rescapée, selon les mots des sauveteurs qui étaient parfois des travailleurs belges clandestins. C’est un mot venu du peuple qui a perdu de son sens aujourd’hui, mais dont on devrait aussi se rappeler les nobles origines. Qui étaient les propriétaires de la mine de Courrières ? On ne le sait pas, mais ce qu’on sait c’est qu’un mot est venu des prolétaires pour désigner ceux qui en réchappent et que ce mot vit aujourd’hui une autre vie.

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  2. Il n’y a pas si longtemps revenait dans la presse les procès de « filles distilbène » -histoire dans laquelle M.Darrieusecq est intervenue.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Di%C3%A9thylstilbestrol
    Certes, on peut prétendre ne pas y « voir » la dimension « industrielle » : à tort me semble-t-il .
    Voilà pour entr’ouvrir l’aspect de l’industrie pharmaceutique dont l’amplitude est suffisante pour nourrir un fil: voici un autre exemple (avec le nom des laboratoires)
    http://www.fruitymag.com/proc%C3%A8s-zyprexa-s58677.htm

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  3. Ce n’est pas une « catastrophe industrielle » mais un effet du processus de production industrielle : des verres à effigie publicitaire toxiques :
    WASHINGTON — McDonald’s will recall about 12 million « Shrek » drinking glasses because federal regulators found they contain the toxic metal cadmium, which poses health risks.

    The glasses have been sold for $2 apiece at McDonald’s restaurants across the country as a promotional tie-in with the movie. Purchasers will be advised to keep them away from children and to return them to McDonald’s for a refund.

    The recall, which is scheduled to be officially announced Friday by the Consumer Product Safety Commission, was set in motion by an anonymous tip last week to U.S. Rep. Jackie Speier, D-Calif. Speier alerted the consumer commission, which tested the glasses on an accelerated basis, confirming the presence of cadmium.http://www.chicagobreakingnews.com/2010/06/mcdonalds-shrek-recall-glasses-cadmium.html

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  4. Lu aujourd’hui sur le site de la BBC :

    Speaking on the Andrew Marr Show, Mr Hayward said: « As we speak, the containment cap is producing around 10,000 barrels of oil a day to the surface. »
    http://news.bbc.co.uk/2/hi/world/us_and_canada/10248409.stm

    Producing ? Quand on voit ce que cette marée noire a causé il semble assez extraordinaire qu’on parle encore de production de pétrole à propos de ce puits-là.

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  5. Bien que la peine soit légère, quelques responsables de la catastrophe de Bhopal viennent d’être jugés.
    Mieux vaut tard que jamais.

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  6. toujours pas une catastrophe industrielle, mais il y a un nom de firme:
    « des prothèses mammaires défectueuses du fabricant Poly Implant Prothèses (PIP) commencent à s’organiser. Après la création d’une association, plus de 500 plaintes ont été déposées jeudi auprès du procureur de la République de Marseille. »

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  7. Il y a un nom de catastrophe industrielle qui désigne une maladie. Mon père était handicapé et s’occupait d’associations de handicapés. J’étais donc souvent entouré de mutilés, paraplégiques, tétraplégiques, pieds-bots, manchots, sourds, aveugles, trisomiques… Je ne suis donc pas choqué quand je vois une personne handicapée, alors que j’observe souvent des réactions hostiles à son égard. Mais une maladie m’a fait vraiment surpris. Celle des enfants de la Thalidomide.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Thalidomide

    Contrairement à ce que dit l’article de Wikipedia, la Thalidomide a bien été commercialisée en France et il y a eu des victimes parmi les enfants des femmes qui l’avaient absorbée. Je le sais, je les ai vus, même si on les cachait le plus souvent. Ces victimes ont été trop peu nombreuses pour survivre et s’exhiber sur des plateaux de télévision. Il n’y a pas de nom pour nommer les personnes atteintes de ce qui est une maladie d’origine industrielle, on les appelle simplement les enfants de la Thalidomide même s’ils sont adultes, parce qu’ils ont été enfantés avec cette tare.

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  8. Oui, en effet la Thalidomide a été une véritable catastrophe, comme plus tard le Distilbène. Il me semble que c’est à la Thalidomide que l’on doit la sortie du mot « phocomèle » du jargon médical pour gagner le langage courant (ou du moins journalistique et des personnes confrontées au problème).
    Dans les deux cas, Thalidomide comme Distilbène, si le nom du médicament est connu de tous, celui du laboratoire responsable de la mise sur le marché l’est moins. Il s’agit de Chemie Grünenthal (Allemagne) pour la thalidomide et de UBC Pharma pour le distilbène en France.
    Ça n’a qu’un très lointain rapport mais Philip K Dick a fait d’un enfant phocomèle le héros d’un de ses romans, Dr Bloodmoney, sorti en 1965:
    http://www.noosfere.com/Icarus/livres/niourf.asp?numlivre=2146557684

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  9. C’est plutôt une question, et sur laquelle je n’ai pas vraiment cherché un lien satisfaisant: elle concerne ce qui a été appelé « syndrome de la guerre du golfe »
    : et donc non pas seulement les effets sur les populations exposées -et les enfants- en Irak mais les enfants conçus avant leur départ par les soldats vaccinés .

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  10. parce que cela ressort autant de l’aspect « catastrophique » -l’accident, comme la vitesse sur quoi Virilio a depuis longtemps centré ses recherches- que de l’aspect « industriel  » , je pense que les accidents liés à la surirradiation , même s’ils ne ramènent pas un nom quelconque de firme, ni de personne (y compris à travers une « loi ») doivent figurer à titre de « rappel  » sur ce fil .
    (ne doutant pas que si vous le souhaitez, leveto, vous pourrez ajouter, selon explications et liens )
    http://www.philo5.com/Textes-references/VirilioPaulParano_MagLitteraire444_050800.htm

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  11. j’ignore si cette catastrophe a eu un nom, mais la maladie , oui, et on annonce la mort du médecin auquel elle doit d’avoir été reconnue
    Le Professeur Masazumi Harada, spécialiste mondialement reconnu de la maladie de Minamata, s’est éteint le 11 juin, à l’âge de 77 ans, des suites d’une leucémie, à son domicile à Kumamoto. Il était néle 14 septembre 1934 à Tsukimachô, dans la préfecture de Kagoshima. En 1961, alors jeune médecin à la faculté de Kumamoto, il découvre la situation tragique et isolée des victimes de la maladie qui frappe depuis cinq ans la petite ville de Minamata, située à la frontière entre la préfecture de Kumamoto et celle de Kagoshima (sur l’île de Kyûshû, au sud du Japon).
    http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2012/06/20/masazumi-harada-defenseur-des-victimes-de-minamata-est-mort_1721257_3382.html

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  12. Minamata :«Cette intoxication — qui , au début du xxie siècle, selon les statistiques gouvernementales, avait fait 2 265 victimes officielles dont 1 784 étaient mortes — est la conséquence de la pollution de la mer par le méthylmercure déversé de 1932 à 1968 dans la baie de Minamata par les usines chimiques de la société Shin Nippon Chisso, qui fut condamnée, après une longue procédure, à indemniser les plaignants.» ( E. Universalis)
    La Compagnie Chisso est aujourd’hui un des leaders mondiaux des cristaux liquides, ceux employés dans l’écran que vous regardez actuellement …
    Pour la petite histoire , c’est la mortalité inexpliquée des chats et des oiseaux marins qui mit sur la voie d’une piste alimentaire à base des produits de la mer …

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  13. JSP
    arrêtez vos recherches ! Sinon vous allez être responsable d’une nouvelle maladie : le syndrome dépressif post-Minamata qui atteint ceux qui ne découvrent la catastrophe que maintenant.
    Et s’ils sont déjà atteints du syndrome post-catastrophes-dont-je-donne-la-liste-dans-mon-billet, vous allez les achever!

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