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La Martinique, l’île aux femmes

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La Martinique… Ainsi nommée parce que Christophe Colomb l’a découverte le jour de la Saint-Martin : voici ce que vous diront ceux qui font une confiance aveugle à leurs guides de voyage. Mais les choses ne sont bien sûr pas si simples ( sinon, à quoi bon écrire un billet spécialisé à ce propos?): Christophe Colomb n’est pas le premier Européen a avoir découvert la Martinique et le nom de cette dernière ne doit pas grand-chose à Saint-Martin, comme je vais le démontrer.

Pour bien comprendre la suite, un bref rappel de l’histoire de l’île s’impose. Dès 5000 avant notre ère plusieurs vagues de migration d’Indiens Arawaks, partis du bassin de l’Orénoque, essaiment dans l’archipel antillais et plusieurs tribus s’installent en Martinique. Ce sont de pacifiques agriculteurs qui connaissent la poterie, une forme d’art mais pas l’écriture ( hormis quelques signes gravés sur des pierres). Vers le Xè siècle de notre ère, d’autres Amérindiens, venus eux aussi du Vénézuela, envahissent à leur tour l’arc Antillais. Ce sont de farouches guerriers, sanguinaires et anthropophages. Les Arawaks les appellent Cariba*, mot qui a donné notre Caraïbe et, après quelques transformations, le mot cannibale. En Martinique, ces Caraïbes exterminèrent tous les hommes arawaks mais préservèrent les femmes — pour leur « usage » personnel. Ils revenaient régulièrement sur l’île, en repartaient avec leurs fils en âge de devenir guerriers et laissaient leurs filles avec leurs mères. On tempère aujourd’hui ces descriptions sommaires : elles étaient faites par des colons qui tentaient ainsi de justifier l’extermination à venir de tout un peuple. L’archéologie nous montre que ces deux peuples amérindiens étaient bien plus proches, par leur langue et leurs moeurs, que ce qu’on croyait et qu’ils n’étaient sans soute cannibales qu’à l’occasion de rites bien précis, comme d’autres peuples ont pu avoir recours à des sacrifices humains ailleurs.

Lors de son deuxième voyage (1493-1496) Christophe Colomb, après avoir jeté l’ancre auprès de l’île qui deviendra la Guadeloupe, fait route vers le Nord et, le 11 novembre 1493, jour de la fête de saint Martin de Tours, il aperçoit une nouvelle île qu’il baptise donc Saint-Martin : elle porte aujourd’hui encore ce nom … mais ce n’est pas la Martinique. Ce n’est que lors de son quatrième voyage qu’il aurait redécouvert cette dernière, le 15 juin 1502 ( tous les ouvrages ou sites internet qui citent cette date en en faisant le jour de la Saint-Martin se trompent : dès le début ce saint se fête à la date anniversaire de ses obsèques officielles qui ont eu lieu le 11 novembre 397).  Je dis bien : « redécouvert » car il est en effet difficile d’imaginer qu’il ait pu, en 1493, voir la Guadeloupe, la Dominique et Saint-Martin sans ne serait-ce qu’apercevoir la Martinique. On peut cependant affirmer que c’est Alonso de Ojeda ( qui accompagnait C. Colomb lors de son IIè voyage et qui explorera pour son propre compte le nouveau continent avec Amerigo Vespucci ) qui a découvert l’île lors d’un de ses voyages en 1499.

C’est en effet sur la première carte du continent américain ( ci-dessus ) établie en 1500 par Juan de la Cosa ( qui accompagnait Alonso de Ojeda) que figure cette île : elle y est appelée Canara et on la retrouvera en 1502 sur la carte de Cantino ( ci-dessous ) sous le nom de Janucanara.

Il s’agit là du nom caraïbe de l’île que l’on s’accorde aujourd’hui à écrire Jouanakera : « l’île aux iguanes » ( on y reconnaît le suffixe –kera, « île », comme dans Karukera, « l’île aux belles eaux », la Guadeloupe). C’est l’anonyme de Carpentras, qui relate un de ses voyages de flibuste en 1618 au cours duquel il côtoya les Caraïbes et apprit leur langue, qui nous explique la signification de ce nom qu’il écrit Joannacaira à la page 114 de « Un flibustier français dans la mer des Antilles ».

Mais c’est bien C. Colomb qui fut le premier à débarquer sur l’île d’abord le 3 avril puis entre le 15 et le 18 juin 1502. En effet, des Arawaks rencontrés à Saint-Domingue lors de son deuxième voyage lui avaient parlé d’une île ( ces propos sont rapportés par Pierre Martyr d’Anghiera ), plus à l’Est, peuplée exclusivement de femmes et qu’ils appelaient Matinino, nom qu’il traduit dans son journal par isla de las mujeres , « l’île aux femmes ». C’est ici qu’il nous faut définitivement rejeter la traduction encore largement donnée (y compris dans l’ Encyclopædia Universalis ou la Britannica …) d’ « île aux fleurs ». À cette époque, la Martinique n’était pas plus fleurie que les autres îles antillaises, c’est-à-dire très peu, en tout cas bien moins que la Florida. Les fleurs que nous y connaissons aujourd’hui ont pour la plupart été importées par les colons. En revanche, on l’a vu plus haut, l’île n’était plus peuplée à cette époque qu’en très grande majorité par des femmes arawaks, leurs enfants et quelques hommes caraïbes d’où son appellation d’ « l’île aux femmes ». On dit que Christophe Colomb, fin lettré, était alors persuadé de découvrir là le mythique pays des Amazones. Certains ont cru pouvoir traduire par la suite Matinino comme « l’île aux enfants sans père », ce qui correspond à une certaine réalité mais ne s’appuie sur aucune preuve.

Après le IVè voyage de Christophe Colomb (qui avait obtenu le titre de Vice-roi et de Gouverneur général des territoires qu’il pourrait découvrir et qui, à ce titre, baptisait ces derniers du nom de son choix), le nom caraïbe de l’île sera évincé au profit de son nom arawak.

C’est sur le planisphère de Johannes Ruysch (vers 1507-1508, ci-dessus) qu’apparaît ainsi pour la première fois le nom de Matininia, que l’on retrouve sous la forme Matenino sur la carte anonyme (de 1519) de la bibliothèque de Wolfenbuttel . En français, c’est sur la carte de Nicolas Desliens de 1541 qu’on peut lire pour la première fois Matinina.

Outre ces noms primitifs inscrits par des cartographes, c’est dès 1511 dans une cédule royale intitulée  » Real provision que los Indios Caribes se pueden tomar por esclavos  » que l’on trouve mentionnée, entre la Dominique et Sainte- Lucie, l’ île de Matinino alors décrite comme habitée par les Caraïbes .

Ce n’est que plus tard, dans la cartographie italienne du milieu du XVIè siècle, qu’on voit apparaître la forme Madinina ( avec un –d- à la place du -t-) . C’est ce nom qui est généralement donné par les encyclopédies, les guides de voyage ou les sites internet comme la forme ancienne du nom de la Martinique ( alors qu’on a vu qu’il s’agit en fait de Matitino) avec sa mauvaise traduction d’« île aux fleurs », sans doute parce que cette dernière forme paraît plus acceptable du point de vue attrape-touriste que «l’île aux femmes » (qui n’attirerait sans doute qu’une certaine forme de tourisme …)

Comment est-on passé de Matinino ou Madinina à Martinique ? Sans aucun doute sous l’influence d’une mauvaise interprétation du nom arawak qui a été transformé pour prendre une forme plus compréhensible pour les hispanophones, Martino, et surtout pour les francophones qui se sont établis sur l’île dès 1635. La renommée de saint Martin était en effet alors immense dans toute l’Europe ( qu’on se souvienne par exemple que Martin est le patronyme français le plus répandu ou que les communes françaises nommées Saint-Martin sont au nombre record de 238 ! ) Sous l’influence du nom de la Dominique voisine ( découverte, elle, un dimanche, en latin dies Dominica), le suffixe -ica a fini de compléter le nom en Martinica.

C’est ainsi qu’on trouve en 1681 une carte de Nicolaas Visscher (1618-1679) intitulée Insula Matatino, vulgo Martanico. Le nom officiel était bien le nom arawak, mais on avait déjà commencé à l’européaniser : la colonisation avait fait son œuvre.

* des déformations successives ont pu donner: Calinas, Caniba, cannibale, cariba, caribe, caraïbe et on trouve aujourd’hui l’orthographe Karib.

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Une grande partie de ce travail n’aurait pas pu être accomplie sans cet indispensable outil qu’est devenu internet. Impossible de citer tous les sites, notamment ceux concernant la cartographie ancienne, que j’ai consultés ( les curieux et persévérants les trouveront à l’aide leur moteur de recherche favori.) Je retiendrai pourtant le site « La Martinique à la carte » .

Je tiens aussi à signaler les remarquables travaux de Jean-Pierre Moreau, docteur en archéologie, qui a découvert en 1987 le manuscrit de l’anonyme de Carpentras et publié sa « traduction  » en 2002 chez Folio . Il est aussi l’auteur du passionnant « Les Petites Antilles de Christophe Colomb à Richelieu: 1493-1635 »Ses interventions dans plusieurs forums m’ont mis la puce à l’oreille et donné envie d’en savoir plus.

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