La solution du lundi

Voici comme promis la solution à la devinette dominicale publiée hier.

Il fallait découvrir la ville brésilienne de Manaus, capitale de l’État Amazonas. Située au confluent du Rio Negro ( le fleuve noir) et du Rio Solimões ( du nom altéré d’une tribu indienne, celle des Jorimans ou Sorimões ou encore Sorimãos), dont le mélange des eaux, noires pour l’un et nacre pour l’autre, donne naissance à l’Amazone, elle s’est lancée très tôt dans la production du caoutchouc. Le succès fut immense, dépassant les prévisions les plus optimistes des investisseurs. Manaus devint très vite une grande métropole avec une répartition très inégalitaire de la richesse : une classe immensément riche profitait du travail des seringueiros, ouvriers chargés de la collecte du latex produit par l’hévéa ou, en portugais, seringueira. La chute fut brutale après que l’Asie du Sud-Est, plus accessible (grâce à une météorologie plus clémente et des transports maritimes moins soumis aux crues et au débit impressionnants de l’Amazone), eut supplanté l’Amazonie dans la production du caoutchouc et dans le  ur portefeuille des investisseurs.

Tout avait commencé quand, désireux de préserver leurs possessions, les Portugais, déjà bien implantés à Pernambouc (l’actuelle Récife), partirent dès 1616 à la conquête de l’Amazonie, principalement pour s’opposer aux Français qui avaient envahi et s’étaient installés sur le littoral du Maranhão. Toute la région était alors administrée par les Portugais depuis Belém, aujourd’hui capitale du Pará mais au départ simple fort militaire. L’immensité de la région et les conflits avec les Indiens comme avec les autres Européens s’avérèrent vite impossibles à contrôler à partir de cette bourgade excentrée. Il fut donc décidé de bâtir un fort en plein cœur de l’Amazonie : ce fut fait en 1669 quand le fort São José da Barra do Rio Negro* ( « le fort Saint-Joseph de l’embouchure du fleuve noir ») fut mis en service. Aux alentours fut bientôt édifié  un ensemble d’habitations et de commerces qui prit rapidement une certaine importance. Le 3 mars 1755 fut officiellement créée la Capitania **de Sao José do Rio Negro qui obtint le statut de Vila (village) avec le nom de Manaus en hommage aux Indiens de la tribu des Manaós — nom qui signifie dans leur langue mãe dos deuses, « la mère des dieux». C’est le 24 octobre 1848 que lui fut accordé le titre de Cidade (ville). Deux ans plus tard, le 5 septembre 1850, tandis que le Pérou, appuyé par les États-Unis d’Amérique, essayait d’agrandir ses frontières par des excursions de plus en plus  lointaines le long du cours de l’Amazone, il fut décidé de créer la province d’Amazonas, par la partition du Grand-Parà. C’est de cette époque que date l’ascension économique fulgurante de la ville, que les Brésiliens appellent o ciclo da borracha ( « le cycle du caoutchouc ») : aidés par des investisseurs anglais, les propriétaires locaux purent créer de toute pièce des plantations d’hévéas et embaucher une main d’œuvre très bon marché qui fuyait la sécheresse endémique du Nord-Este. Mais, dès 1915, le déclin commença pour s’accélérer sans espoir de retour avec la concurrence asiatique.

Entre temps, la ville avait connu une expansion phénoménale, aidée par la construction d’un port flottant qui copiait celui des Indiens Manaós, qui avaient su s’affranchir des crues du Rio Negro en bâtissant leur village sur des radeaux flottants. Il restait encore au début des années soixante un petit port encore utilisé par quelques pêcheurs comme on peut le voir sur cette photo :

manaus a

C’est aussi de cette époque faste que date la construction du mondialement célèbre Teatro Amazonas ( cf. la dernière photo du billet d’hier), bâti entre 1884 et 1896, avec du marbre italien, des tuiles alsaciennes, de la verrerie française, etc. Caruso vint s’y produire pour son inauguration et fut suivi par tous les plus grands interprètes, troupes et orchestres de l’époque. Depuis deux ou trois décennies, grâce au soutien de l’État fédéral qui lui a accordé le statut de zone franche, la ville s’est remise sur les rails et, grâce entre autres à l’exploitation de la forêt ( on a le droit — et c’est même recommandé — de considérer cela comme un désastre écologique planétaire ) elle est devenue la troisième métropole économique brésilienne derrière São Pãolo et Rio do Janeiro.

À propos de l’orthographe du nom de la ville on peut signaler que la première graphie avait préservé le o et accentué le a de la diphtongue  : Manáos, comme l’exigeait la prononciation indigène. C’est en 1862 dans un texte de Antonio David Vasconcellos Canavarro traitant du choléra que le  typographe  Francisco José da Silva Ramos utilise la graphie Manáus, avec un u à la place du o, mais toujours un á accentué tandis que, localement, c’est Manaos, écrit sans accent, qui l’emporte. C’est finalement en 1908, dans un ouvrage de Bertino de Miranda consacré à la ville, qu’apparaît la graphie Manaus, aujourd’hui devenue officielle.

Des ethnologues ont montré que le peuple Manau était d’origine arawak. Dans cette langue, la prononciation était plus proche de mana-ou plutôt que de mana-o, comme l’ont montré les linguistes. Ce nom signifierait, selon la version officielle on l’a vu, « mère des Dieux ». Cependant, Octaviano Mello, auteur d’un dictionnaire portugais-tupi et d’un Dictionnaire des toponymes amazoniens, a montré que Manau est la forme féminine de Manouh, Manou, Manu ou encore Mani, abréviation du nom Manouchyaka donné au Deus dos Índios, le « Dieu des Indiens ».

*Ce nom sera transformé en Vila da Barra, Cidade da Barra do Rio Negro puis en Manáos.

**La capitania, littéralement « capitainerie», était la première division administrative dont s’est doté le Brésil, à l’origine des futures provincias puis estados.

8 commentaires sur “La solution du lundi

  1. Oui, ben…en comparant la photo ci-dessus avec les autres…..on se prend à rêver : je préfère celle-ci.
    Je dois avoir des arrière-petis-cousins dans ce pays (Si, si, sans blague). Peut-être à Manaos. Un ethnologue d’ici a même fourni la déformation du nom d’origine.
    Les races pures, c’est bien fini……..

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  2. ah ouaip ce fut ma première idée, une ville du Brésil à cause de l’histoire d’amour avec ce pays là, mais je ne l’ai pas suivie, je l’eusse dû.

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  3. ce théâtre absolument extraordinaire est présent dans ce film qui l’est tout autant de Werner HERZOG ( 1982 ) Fitzcarraldo avec Klaus Kinski et Claudia Cardinale, si je trouve un extrait valable je vous le joins ; mais le cinéma doit se voir en grand écran ou pas du tout.

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  4. Comme curiosité, je vais écrire ce que je viens de trouver dans une information que j’avais gardée à propos du Teatro Amazonas ; il s’agit de l’opinion de Henri Bidou : « Un monument de laideur, une sorte de Panthéon en plâtre ».

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  5. Henry Bidou ? Je ne connais pas.
    J’apprends que Marcel Proust a lu de ses chroniques militaires. Bon, Proust ne figure pas dans mon panthéon personnel.
    J’apprends qu’il a écrit un carnet de voyage intitulé 900 lieues sur l’Amazone (chez Gallimard, 1938). Au moins, il est allé sur place…
    Quant au Théâtre Amazonas, il n’est pas plus laid que, disons, le Sacré-Cœur de Montmartre ou l’Opéra Garnier.

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  6. >Leveto
    Il me semble que mon com a été un peu malencontreux mais cela n’était pas ma volonté. Je viens d’enquêter sur l’origine de mes photocopies : je les ai faites d’un livre intitulé « L’Amazone, un géant blessé » d’Allain Gheerbrant, où il critique, avec raison, la fièvre du caoutchouc. C’est possible qu’il ait cité Henri bidou pour accentuer la somptuosité artificielle (à mon avis) de Manaus. Pour finir, et sans oublier le sens de ce blog , il parle d’un triste bilan : 4000 t de caoutchouc, 30000 personnes l’ont payé de leur vie.

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  7. Non, non, Jesús ,votre commentaire n’était pas malencontreux! Il m’ a permis de connaître ce personnage que je ne connaissais pas et vous savez ma curiosité insatiable.
    Quant à la fièvre du caoutchouc et à ses immenses dégâts — humains comme écologiques — je ne peux qu’être d’accord avec vous. Malheureusement, tout le Brésil ( comme d’autres pays, bien sûr) a suivi ce même modèle : la classe des maîtres* exploitant à son seul profit la classe des esclaves* et les ressources naturelles. J’ai en réserve pas mal d’anecdotes vécues et quelques archives: peut-être me déciderai-je un jour à les publier…

    * on comprendra que j’emploie ces mots par souci de simplification.

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  8. >Leveto
    Ouf ! Cela me rassure.
    Il se peut que vous l’ayez lu, mais je profite votre hospitalité pour dire que le dernier roman de Vargas Llosa (pas bon, à mon avis, comme roman) traite du Congo belge, du Pérou et du caoutchouc parmi d’autres sujets. Terrifiante histoire !

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