Tartonne

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La clue de la Peine à Tartonne

Tartonne, dont j’ai parlé dans un précédent billet, a été qualifié de bout du bout du monde par Rose. S’il est vrai que ce minuscule village d’à peine plus de cent habitants, situé au fin fond d’une vallée et composé de plusieurs hameaux dispersés, est aujourd’hui  à l’écart et oublié de tous ( ben non, pas de Sofitel à Tartonne !), il n’en est pas moins vrai que ce ne fut pas toujours le cas. Et il me  plait aujourd’hui de parler de ce bout du monde-là.

L’article de wikipedia nous dit l’essentiel sur l’histoire du village, que je me permets néanmoins de compléter (ici, parce que compléter ou corriger sur wikipedia …!)

Si aujourd’hui  wikipedia ne  compte plus que neuf hameaux à Tartonne , Joseph Maxime Féraud dans son Histoire du département des Basse-Alpes en comptait encore douze en 1861 : Plan de Chaudon ( aujourd’hui Plan de Chaude), les Laugiers, Viable, les Hairans, le Jouron, Maladrel  (aujourd’hui renommé comme il convient Maladrech), Saliron, Niragua, la Peine, les Meizons, les Blancs et les Hautes Sausseries ( accompagnées aujourd’hui des Sauzeries-Basses) ce qui correspond peu ou prou aux noms  que l’on peut voir sur la carte de Cassini.

Plan de Chaudon : soit il s’agit du nom du propriétaire soit plus vraisemblablement d’un nom  latin issu d’un anthroponyme du type Calidus. Un composé gaulois avec le suffixe –dunum, forteresse, accompagnant le nom d’homme Caldus ou   un premier élément kal-, « pierre » est aussi envisageable.

Laugiers, Hairans, Jouron : sans doute le nom des propriétaires.

Maladrech : si l’on voit bien l’adjectif mal , « mauvais » dans le premier élément, alors il qualifie l’adrech ou l’adret, versant de montagne exposé au soleil (opposé à l’ubac). Il faudrait connaître le pays pour savoir si le nom correspond à une appellation ironique de l’ubac ou bien à un adret particulièrement inculte…

Niragua ( Virègue chez Cassini): Niragué sur la carte IGN. Aucune explication ne semble pertinente pour ce toponyme. Y voir un composé avec agua, « eau », n’apporte rien de plus.

La Peine : notée alternativement peine ou penne, à tel point qu’aujourd’hui  encore l’orthographe hésite, il pourrait s’agir d’un  dérivé du ligure penna, hauteur rocheuse plus ou moins pointue, attesté dans de nombreux toponymes dans le Sud de la France ( comme Les Pennes-Mirabeau, B.-du-R.). L’hésitation avec peine se comprend quand on imagine la difficulté, la peine qu’il y avait à travailler cette terre. L’ illustration en tête de ce billet montre la clue de la Peine. Une clue ( ou cluse, cluso ou encore clusa et clusaz) est une enceinte fermée par des rochers escarpés, un passage resserré, un défilé.

Les Meizons se comprennent aisément (du latin mansio) tout comme les Sausseries ou Saliron (du latin salsus, -a, « salé» , désignant une source salée). Cette source salée dite de la Salaou a contribué ( ceux qui ont jeté un œil à wikipedia le savent déjà) à la prospérité du village, lui offrant une ressource enviable et lui permettant d’échapper à la gabelle.

Les torrents qui arrosent le territoire de cette commune sont lou Riou daou Bec ( « le ru du bec » , du gaulois becco, hauteur entre deux rivières) et deux ruisseaux qui par leur affluence forment l’ Asse ( hydronyme as – préceltique)  de Clumanc ( nom d’origine pré-indo-européenne, lui aussi : on y reconnaît  la base kl – oronymique et le suffixe -anc; la syllabe -um- intercalée n’a pas d’explication). L’église paroissiale, située entre les deux torrents, porte  d’ailleurs le nom de Notre Dame d’Entraigues ( inter aquas). Un curé de cette paroisse contribua à sa façon à la Révolution française: Joseph Louis Gassendi de Tartonne, dit l’abbé Gassendi, né à Tartonne (Basses Alpes), le 26 avril 1751, était curé de Barras, lorsqu’il fut nommé, en 1789, député du clergé de la sénéchaussée de Forcalquier aux états généraux. Il prêta serment à la constitution civile du clergé et se retira dans ses foyers à la fin de la session de l’Assemblée législative. Après la révolution du 18 brumaire (9 novembre 1799), il fut élu député des Basses-Alpes au Corps législatif, où il a siégé jusqu’en 1803.

Tartonne était au XIXè siècle un passage obligé pour la patache qui accomplissait  matin et soir les soixante quinze kilomètres qui séparaient Digne de Colmars : et voilà notre bout du monde au centre d’une voie de communication!  Tartonne, la Samarcande des Basses-Alpes ! (Bon, il se peut que la patache ait fait quelques voyages à vide, mais quand même!)

patache tartonne

La patache Maillane – Graveson

Merci pour le voyage, Rose !

10 commentaires sur “Tartonne

  1. L’image ( et votre texte) m’inspirent drôlement (raisons….personnelles* pour le moment ). Et la première qui moufte, a un gage, vu ? 😈
    * Bon, lâchons du lest : Il y a un hameau ancien, en Thrace, que j’imagine pareil à
    votre Samarcande…altitude comprise.
    139 habitants , seulement ???

    P.S. Merci pour le chêne blanc.

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  2. >leveto, merci, oh la la, mille fois merci.

    de morose me voilà toute contente ; en fait Tartonne c’est le bout du bout du monde. Y vivent là-bas quelques autochtones. J’en ai entendu parler il y a longtemps quand les gosses descendaient au lycée Beau de Rochas à Digne les bains : les petits de Tartonne ne pensaient qu’à remonter chez eux dans leurs collines. Ils étaient sauvagouns.
    Puis je m’en suis rapprochée mais de loin encore : lorsqu’on gravit le pic de Couard, petite montagnette mignonette, on arrive à un col où, méfi les ânes ils sont teigneux -me souviens d’avoir sauvé mon chien par des ruses diverses contre le coup de sabot de l’âne, l’enfermant finalement dans une grange, éloignant l’âne, le raconter c’est rien, le vivre j’en ai encore des frissons ! – on grimpe ensuite doucettement au sommet du pic de Couard. Là haut, quelques planeurs viennent vous dire bonjour, crissent à vos oreilles, font des virages sur l’aile, frôlent la paroi jusqu’à ce que vous trembliez pour eux, vous font un signe de main et s’escapent vers d’autres randonneurs.
    Une fois au sommet, on tourne le dos à Digne et on se tourne vers un pays solitaire et perdu et là c’est Tartonne :
    autant le dire Tartonne m’impressionne.
    C’est ainsi.

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  3. Laugier, je confirme c’est un nom de propriétaire.
    Maladrech sans savoir le situer, je suppute que c’est une terre rocailleuse où rien ne pousse. Peu de coins verts, là-bas. L’herbe maigre rase. Seuls les moutons, quatre chèvres pâturent ; une vache y crèverait de faim. Quelques ânes. Teigneux. S’ils sont à l’image de leurs propriétaires, alors, se faire du souci, un sang d’encre, cesser de dormir sur ses deux oreilles.

    Au col, un petit gîte ouvert et accueillant permet d’y passer la nuit s’y on veut aller à Tartonne à pieds ; le rêve : aller à Tartonne à pieds. Y emmener la Princesse de Clèves.

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  4. Sur Gassendi, merci leveto, vous m’apprenez qu’il est né à Tartonne : noter la dichotomie, courante ici, de l’importance du personnage et de son intelligence déliée, avec son lieu de naissance, reculé au fin fond d’une vallée, au bout du bout du monde.

    Un lycée porte son nom, j’y passerai la journée demain à corriger des épreuves ayant pour sujet Romain Gary, Alleluia, trois fois, mon mien de Romain, kétamouée !
    Demain je passe ma journée avec Romain Gary, ouaip. C’est pour ça que j’ai autre chose à faire et à penser qu’à dire des méchancetés sur les uns et les autres. Et que depuis mardi 9h je plane haut et léger.

    Tous nos grands hommes ici viennent de coins plus perdus les uns que les autres : Henri Laugier né à Mane, Simiane la rotonde, a passé sa vie à Paris et New York : quand il revenait ici avec plein d’estrangers, il se mettait à la fenêtre devant les collines et disait repu, heureux, paisible :
    ici c’est le plus beau pays du monde . Modestement, j’ai pas le choix, je pense comme lui ici, chez moi, c’est le plus beau pays du monde.

    Louis Feuillée de Mane aussi. Botaniste, astronome, explorateur.

    Pierre-Henri de Gennes. né par hasard à Paris lors d’un week-end à la cité des sciences et de l’industrie, avec ses géniteurs, mais toute son enfance passée ici à Barcelonnette : parfois les maladies pulmonaires c’est top pour quitter la ville et s’expatrier au milieu des moutons, merci ma lili.

    Voilà, d’un coup je comprends les complexes que peuvent ressentir les estrangers ceux qui viennent d’ailleurs. Ce sont des touristes, ils essaient de te griller la place à intermarché au rayon fromage où avec leur superbe ils font comme s’ils te voient pas, mais eux ils repartiront alors que toi tu resteras là, et ça ils peuvent pas le comprendre ces couillons que le soleil* ici c’est pas comme leur soleil à eux.

    Qu’ils soient jaloux et complexés, je le comprends mais c’est pas une raison : pour les consoler je peux juste leur souffler que Paris s’est pas fait en un jour !

    Les autres sommités je les passe pudiquement sous silence, parce que respirez quand même, ici le slogan c’est vivez nature, mais soyez discrets, modestes ( ça va être très dur, je peux donner des cours ) et surtout ne commencez pas par griller la place des gens du pays dans les commerces, parce que nous on le prend très mal, surtout de la part de ces couillons de parisiens qui font comme si on était transparents.
    Je vous le dis.

    * le soleil :

    je rentre seul. Le matador rentre toujours seul. Plus il est grand plus il est seul.

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  5. >merci encore leveto
    entre Tartonne et Romain Gary cette dernière semaine de juin aura été cochée ans le calendrier.

    Sans trop m’avancer, je voudrai signaler que votre patache s’appelle aussi un coupé ; et que au sous sol de la fondation Giannada à Martigny il y en a une fort belle collection ( on enlève le moteur, tchac quatre boulons, on met des chevaux deux, quatre, six, huit, douze, dix-huit suivant la vitesse à laquelle on veut se déplacer ) ; ai choisi l’Hispano Suiza 1935, vous avez droit aux autres, vous disputez pas, y’a le choix.

    bonne soirée leveto
    un jour, prochain, j’irai IRL à Tartonne.
    ouaip.

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  6. Bec :
    —soit du gaulois becco (à l’origine il s’agit du bec des oiseaux, le sens toponymique n’est venu que plus tard) en Languedoc ( notamment en Provence): rocher saillant dans la vallée, mais aussi en Aunis et Saintonge: rocher saillant dans la mer .
    — soit du norois bekkur, ruisseau en Normandie. Ce bec-là est à rapprocher de l’allemand bach ou encore du néerlandais beek.Tous ces mots auraient une racine pré-indo-européenne commune, bheg, « couler ».

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  7. Hello leveto

    De cette prise de Bec, l’insecte peut-il tirer gloire* ?

    * clin d’ommatidie à TRS (fils de Normande, si j’ai bien suivi notre feuilletoniste) …

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