Des bords de la Marne aux plages de Californie

Chalifert-bord-de-marne-3Je poursuis ma visite des noms de lieux importés d’Orient, que j’ai entamée ici, par une étape en Seine-et-Marne à 25 km à l’est de Paris  dans une commune du nom de Chalifert.

L’article de wikipedia (que vous n’avez pas manqué de lire, j’en suis sûr) nous précise : «  le prieuré Saint-Jacques de Chalifer (qui longtemps s’est écrit sans « t ») ». C’est la seule information utile — j’entends : toponymique— qui nous est donnée. En effet nous ne trouvons aucune  trace d’un -t- final dans  les noms les plus anciens qui nous restent de façon certaine  : Chaillifernum en 1179 puis Califernum en  1182 et, à la même date, Chalifer.

Ces noms ne correspondent à rien de connu dans la toponymie française usuelle ; en particulier aucun des suffixes habituels n’y est reconnaissable. En revanche, les premières syllabes cali et les dernières fernum ont été à l’origine d’étymologies populaires sans fondement comme on le lira à la toute fin.

Alors? Où chercher ?

Eh bien, dans la Chanson de Roland.

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Au recto du feuillet 53 du manuscrit d’Oxford nous lisons ceci :

«Morz est mis nies, ki tant me fist cunquere.»                

Encuntre mei revelerunt li Seisne,

E Hungre e Bugre e tante gent averse,

Romain, Puillain e tuit icil de Palerne

E cil d’Affrike e cil de Califerne »

qu’Alphonse Avril en 1865 traduisait ainsi:

«Mort est Roland qui conquit tant pour moi»

Vont contre moi se rebeller Saxons

Bulgares, Huns, tant de peuples divers

Et les Romains et tous ceux de Palerme

Et ceux d’Afrique et ceux de Califerne»

De Califerne à Califernum puis Califer, il n’y a qu’un pas que tous les toponymistes franchissent sans hésiter: Chalifert doit son nom à la réminiscence de cette contrée dont il est question dans la Chanson de Roland. Mystérieuse, tant par son nom que par l’absence de références précises, elle est devenue l’objet de tous les fantasmes.

La notoriété de Califerne a traversé les siècles, accompagnant celle de la Chanson de Roland. Dans son roman intitulé Las Sergas de Esplandián ( « Les Exploits d’Esplandian ») publié en 1510, Garcia Ordóñez de Montalvo  décrit une île des Indes, merveilleusement riche d’or et de pierres précieuses, peuplée par des sortes d’Amazones. Il avait appelé cette île California et il ne fait pas de doute que ce nom ait été calqué sur celui de Califerne. Le roman en question eut un immense succès, contribuant d’ailleurs à la mode des romans de chevalerie, et on sait qu’ il figurait dans la petite bibliothèque que Hernán Cortés embarqua lors de ses voyages au Nouveau Monde. Comme ses prédécesseurs, il chercha le mythique passage vers les Indes et ne désespérait pas de trouver la non moins mythique île des Amazones que des rumeurs situaient dans ces eaux-là. C’est à l’issue de ses voyages et de ceux de ses lieutenants, entrepris entre 1535 et 1539 à l’ouest du nouveau continent et notamment dans la région qui avait d’abord été appelée Santa-Cruz  que le  nom de California*pour désigner la péninsule apparaît pour la première fois dans un récit écrit par Cabrillo en 1542, mais il l’emploie comme si ce nom était déjà habituel : « Le dimanche 2 juillet, nous arrivâmes en vue de la Californie.» Ce nom  eut le succès que l’on sait et remplaça Santa-Cruz dès 1562 dans la carte de Diego Gutierrez.

Chalifert la Californienne, qui l’eût cru ?

P.S.: Est-il utile de préciser que les étymologies proposées: «chaude comme un four » (cali = chaud, fornia = four)  ou « caliente fornalia », signifiant « fourneau chaud » en espagnol, ou encore calida fornax, « climat chaud », en latin, ne sont que des étymologies pseudo-savantes proposées après coup sans aucun fondement sérieux ? L’histoire du nom de la Californie ne fait pourtant plus de doute depuis l’étude exhaustive qu’en a faite Ruth Putnam en 1917 (California: the name, Berkeley) s’appuyant sur les travaux menés dès 1862 par  Edward Everett Hale , découvreur et traducteur du manuscrit de Montalvo.

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10 commentaires sur “Des bords de la Marne aux plages de Californie

  1. le suffixe donne la classe grammaticale du mot, d’où son importance
    l’ofilant porte un « t », consonne finale muette
    la Californie, avant, était un désert.

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  2. ►Zerbinette: quelle mémoire ! Et quel bonheur pour mon narcissisme! Je constate en effet que non seulement mes « savants » petits commentaires sont lus mais encore qu’ils sont retenus!
    Par ailleurs, je ne trouve nulle part la trace— ni sur le web ni dans les livres dont je dispose — d’un rapprochement entre Chalifert et la Californie. Serais-je le seul à avoir fait ce lien ?
    Je vais envoyer ça à la mairie de Chalifert!Ils pourraient demander un jumelage avec LA ou Frisco …et m’inviter à la cérémonie ( aux USA, bien sûr, parce que la Seine-et-Marne *…).

    *Oui, je sais. La S.-et.M. terre de contraste, ses habitants chaleureux, son patrimoine prestigieux, son histoire, ses hommes résolument tournés vers l’avenir etc. Mais bon…Ni Malibu, ni Beach Boys, ni Golden Gate, ni Maison Bleue, ni cable cars, ni … rien.
    ►Chat: «les photos sont très belles», vraiment? Savez-vous que le manuscrit d’Oxford est disponible ( outre au musée) sur la toile et gratuitement? Vous pourrez tout à loisir en admirer les photos autant de fois que vous le souhaitez. Pas besoin de vous inscrire, ni de laisser votre adresse e-mail ou de brancher votre webcam, et, cerise sur le gâteau, c’est même autorisé aux couples mariés!
    Mais bon, vous pouvez aussi continuer à ramer sur la Marne.

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  3. Leveto, pour Chalifert, le chanoine Nègre fait le même rapprochement avec la Chanson de Roland, la Californie n’est pas loin !

    Par ailleurs, toujours dans cette Chanson de Roland, j’ai remarqué qu’il y avait d’autres « ferne », tels que « le roi Almaris, du pays de Belferne« , « Amborre d’Oluferne« . Ces « ferne » signifient-ils quelque chose ? Les retrouve-t-on ailleurs en toponymie ?

    Vos savants petits commentaires sont toujours très appréciés… narcissisme ou pas ! 😉

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  4. ►Oui, Zerbinette, j’avais bien lu la Toponymie générale de la France d’Ernest Nègre (je ne me serais pas permis d’écrire quoi que ce soit sans lire d’abord ce que notre « maître » en dit !). Mais personne à ma connaissance ne fait le lien entre Chalifert et Californie, même si tout le monde — chacun dans le sien ?— s’accorde pour leur trouver une étymologie commune.
    Pour ce qui est du toponyme ferne : votre question a ouvert un nouveau champ d’investigation que je me suis aussitôt mis à explorer. Je publierai d’ici peu un billet à ce sujet.

    ►MiniPhasme: merci!

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  5. que non seulement mes « savants » petits commentaires sont lus mais encore qu’ils sont retenus! leveto | le 18 octobre 2011 à 14:11

    -Pas de fausse modestie ! Blog de très haute tenue. Beaucoup plus fréquenté que vous ne le pensez.
    Bravo, et continuez ! 😉

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