De Califerne à Chalifert

524b7-pharos-salvador-dali-1954

Pharos, Salvador Dali, 1954

Je réponds ici à la question posée par Zerbinette dans un commentaire à mon précédent billet: 

Par ailleurs, toujours dans cette Chanson de Roland, j’ai remarqué qu’il y avait d’autres « ferne », tels que « le roi Almaris, du pays de Belferne« , « Amborre d’Oluferne« . Ces « ferne » signifient-ils quelque chose ? Les retrouve-t-on ailleurs en toponymie?

Ce qui nous intéresse ici est une hypothétique (?) signification, disons — pour éviter les anachronismes — « sarrazine ». En français, ferne peut être une altération du nom de l’arbre «frêne» (du latin  farnus ) ou du minerai « fer», ce qui explique les confusions dont je parle plus loin.

La seule piste digne d’intérêt que j’aie pu trouver est celle d’une bataille lors du siège d’Antioche qui a opposé le croisé Renaud Porcet (ou Porchet) aux Turcs : dans l’épisode de la Chanson d’Antioche qui le relate, il est dit que le combat eut lieu au  Pont de Ferne.

Ce pont y est aussi appelé  le Pont-de-Fer  ou encore  le Pont Fiérin. Il s’agit en fait d’une translittération de l’arabe  far *. Mal compris et donc ré-interprété, ce mot arabe est devenu  fer  ou  ferne , plus aisément compréhensibles puisque faisant déjà partie du langage courant.

Mais qu’est-ce donc que ce  far  me demanderez-vous ? Eh, bien ! faites comme les grecs : écrivez le son  -f- avec un -ph – et vous trouverez! Il s’agit en effet d’une tour portant un feu pour indiquer la présence d’une oasis, d’une ville et aussi bien sûr d’un port comme à Pharos.

En résumé, ces noms de lieu arabes signifient le phare de ceci ou le phare de cela, comme nous disions la Tour de ceci ou la Tour de cela.

Reste à connaître la signification des premières parties de ces noms :  cali, bel, olu. Et là, …

Cal peut être rapproché de la base pré-indo-européenne kal qui signifie pierre, roche.. et qui a donné l’arabe qala ou le turc kalé qui signifient «  forteresse». Chalifert, le phare du fort …

De la même manière bel pourrait être une variante, attestée par ailleurs, de la base pré-indo-européenne  bal  qui signifie « hauteur ».

Quant à  olu  … il s’agit d’un mot turc qui signifie « mort », mais peut-être a-t-il d’autres significations, notamment anthroponymiques ( en langue d’oc, on peut y voir un diminutif d’Olive — on n’en sort pas! ), qui m’échappent mais que des arabophones pourront peut-être m’aider à élucider. J’ai malgré tout  trouvé qu’Oluferne « est en quelque sorte le pseudonyme épique de la ville d’Alep dans plusieurs chansons de geste, notamment dans la Chanson d’Antioche » ( Bernard Gicquel, Généalogie de la Chanson de Roland, 2003).

* Un accès à ma source en suivant ce lien

Publicités

18 commentaires sur “De Califerne à Chalifert

  1. Entre oluferne et Holopherne, il y aurait encore des glissements venus de l’hébreu ancien. 😆
    – Comment suggérez-vous qu’un arabophone pourrait élucider un mot turc ? J’en reste tout ébaubi. Olimalia saurait sûrement.

    J'aime

  2. ►l’Amer, vous avez bien sûr raison. C’est un raccourci indubitablement fautif qui m’a fait mettre dans le même panier langue turque et arabe. En fait, je ne suis même pas sûr que le nom d’Oluferne soit d’origine turque : je n’ai parlé d’ olu , « mort »en turc, que parce que je connaissais ce mot…
    Quant à Holoferne, il s’agit d’un anthroponyme biblique: c’est le chef assyrien auquel Judith coupa la tête devenant ainsi l’héroïne de tout le peuple Juif. Que le nom d’Holoferne ait pu influencer par la suite les Croisés qui ont entendu parler d’* Olofar , pourquoi pas, après tout ? Mais il ne faut pas chercher d’étymologie commune aux deux noms!

    J'aime

  3. pour dire bonjour à leveto, et que j’ai suivi , quand même, les derniers billets, et vu arriver Holopherne .
    Mais en même temps,et pas par esprit d’inversion, à supposer qu’il en existe un semblable, j’ai pensé à Ferney :Voltaire oblige parfois ..

    J'aime

  4. j’ajoute qu’en lisant:
    Mais qu’est-ce donc que ce far me demanderez-vous ? Eh, bien ! faites comme les grecs : écrivez le son -f- avec un -ph – et vous trouverez! Il s’agit en effet d’une tour portant un feu pour indiquer la présence d’une oasis, d’une ville et aussi bien sûr d’un port comme à Pharos.
    je n’ai pu m’empêcher de penser à Marseille, et de là, en me laissant porter par l’invitation à passer à l’arabe à la ville du Portugal « Faro » selon wiki:
    Faro est une ville du Portugal, et le chef-lieu de l’Algarve, la région touristique qui se trouve à l’extrême sud du Portugal. Le nom de cette région est d’origine arabe (Al gharb)

    J'aime

  5. Leveto, merci de vos recherches et pour votre lien. En le lisant j’en ai conclu que ces pays de ferne doivent être exotiques et merveilleux mais ô combien dangereux puisque ce ferne est aussi l’anagramme d’enfer, mais ô combien méritant le chevalier qui réussit sa descente aux enfers (p.149)

    J'aime

  6. ►Iado, à propos de Faro
    La ressemblance entre Faro et le far est fortuite et trompeuse comme on va voir:
    La ville était appelée Ossonoba* par les Romains. Les Chrétiens Wisigoths l’ayant conquise, ils la nommèrent Santa Maria de Ossonoba. En 713, les Arabes la conquirent à leur tour et traduisirent plus tard le nom en Shantamariyyat al-Gharb ( «Sainte Marie de l’Ouest»). C’est ce qualificatif al-Gharb qui donne son nom à la région Algarve. Au XIè siècle, ils renommèrent la ville en hommage à Muhammad bin Said bin Harun qui en fut le gouverneur de 1026 à 1042. Reprise en 1249 par Alphonse III, roi du Portugal, elle changea à nouveau de nom pour être appelée Santa Maria de Hárune. Ce dernier nom a été corrompu en Faaron et a fini par devenir Faro. (En portugais, le phare se dit farol ).

    Le Palais du Pharo de Marseille, de construction récente, doit son nom à une butte qui séparait la Tête de More de la mer. Sur cette butte se trouvait une vigie — déjà mentionnée au XIVè siècle — à l’origine de son nom , le « Farot ».

    * L’étymologie de ce nom est sujette à polémique car … pour tout dire, inconnue.
    À lire éventuellement en espagnol ici.

    J'aime

  7. bonsloir leveto, et merci.
    je ne me fiais guère à la ressemblance et j’avais bien vu que c’est al-Gharb qui donne son nom à la région Algarve ; un peu déplacé ici, un titre pour un plus ancien billet :

    Des moulins à papier aux bibliothèques, en 2 volumes : Le Livre dans la France méridionale et l’Europe méditerranéenne (XVIe-XXe siècles) , Montpellier : Université Paul Valery, 2003

    J'aime

  8. >Leveto
    C’est réparé, mais c’est portugais! Certes, cela me rappelle “Onuba”, l’ancien nom de la cité de Huelva, très prochaine. À propos de Santa María, notre Alfonso X el Sabio avait écrit à ce sujet, selon ce que j’ai lu ; oui,le même roi qui était le beau-frère de Kristina dont j’avais ajouté le lien sur la curieuse promisse tardive de l’église dédiée à s. Olaf.

    J'aime

  9. ►Du portugais, oui bien sûr, Jesús ! Où avais-je la tête ?

    ►« j’ai pensé à Ferney :Voltaire oblige parfois »(iado, le 20 octobre 2011 à 03:34)
    Ferney-Voltaire (Ain) : du nom d’homme latin Ferrenus et suffixe -acum
    tandis que Fernoel ( Puy-de-Dôme) vient du nom latinisé farnus du frêne suivi du suffixe gaulois ialo, « clairière ».

    J'aime

  10. Je crois qu’on nage en pleine conjecture ! Je n’ai d’ailleurs pas de terre ferme en vue à signaler.
    En arabe, « phare » ne se dit pas « far » (qui signifie « souris »). De plus, la piste arabe d’un mot « XXX-far » comme « phare de XXX » est peu probable puisqu’en arabe le déterminant XXX suivrait le déterminé « far ».
    Si Oluferne est comme le croient certains savants le nom donné à Alep, pourquoi pas, et il s’agit alors d’une simple déformation du nom de la ville arabe « Haleb ». « -ferne « n’aurait alors pas de signification propre.

    J'aime

  11. Merci, Olimalia!
    Quand je faisais appel à un arabophone, je pensais bien sûr à vous
    En recopiant que far signifiait « phare », j’étais quand même pris d’un doute car j’avais fait connaissance, lors de la rédaction d’un billet concernant les Maures et les Sarrasins en France, avec le nom arabe Al manar,« le phare » qui a donné son nom à un endroit qui forme aujourd’hui le quartier Almanarre d’Hyères. Et puis je me suis dit que les Arabes pouvaient bien avoir plusieurs mots pour désigner des objets similaires…
    De plus, la suite déterminé-déterminant que vous nous indiquez semble exclure définitivement la piste arabe.
    Et voilà une fois de plus que tout mon beau château s’effondre!
    Finalement, je comprends mieux pourquoi je ne trouve nulle part d’étymologie sérieuse et argumentée à ces noms en -ferne : il n’y en a peut-être tout simplement pas! Et, si on ne les trouve que dans la Chanson de Roland, c’est peut-être que le poète, quelques siècles avant Hugo, avait trouvé son Jérimadeth! Ils auraient alors dû être rangés dans la catégorie des toponymes de fiction.

    J'aime

  12. Merci, Olimalia!
    Quand je faisais appel à un arabophone, je pensais bien sûr à vous.
    Quand j’ai recopié que far signifiait « phare », j’ai été pris d’un doute car j’avais fait la connaissance, lors de la rédaction d’un précédent billet, avec Al manar , « le phare », qui a laissé son nom au quartier Almanarre de Hyères.
    Et votre indication de la suite déterminé-déterminant finit de nous convaincre de la fausseté de la piste arabe.
    Et voilà donc qu’une fois de plus, mon beau château s’effondre!
    Finalement, je comprends pourquoi je ne trouve nulle part d’étymologie sérieuse et argumentée à ces mots en -ferne: il n’y en a sans doute pas! Et, si on ne les trouve que dans la Chanson de Roland , c’est peut-être que le poète, quelques siècles avant Hugo, avait trouvé son Jérimadeth!
    Ces noms auraient dû être rangés dans la catégorie des toponymes de fiction.

    J'aime

  13. Ici on parle de l’« Onuba » que j’ai cité et d’« Ossonoba » : http://books.google.es/books?id=G7zC8UCvmo0C&pg=PA136&lpg=PA136&dq=etimologia+onuba&source=bl&ots=zcH6H8zhSh&sig=kQk6GaotZfn92_hyITwurnwYkx4&hl=es&ei=dtWjToPVFoqs8QPNoajXBQ&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=7&ved=0CFEQ6AEwBg#v=onepage&q=ossonoba&f=false
    Quand à phare, oui, notre mot « alminar » est tiré de votre minaret et celui-ci du turc et l’arabe « mana’ra ».

    J'aime

  14. je ne trouve nulle part d’étymologie sérieuse et argumentée à ces mots en -ferne: leveto | le 22 octobre 2011 à 22:18 |

    -Pas sérieux du tout : Tissapherne !!! 😆

    @Jesús : Pas d’accent : juste manaara. 😉

    J'aime

  15. en ferne, leveto, que dalle : ai cherché pourtant tant et plus.

    =>siesta ; c’est encore l’heure.

    >l’amer satrape un peu : juste, don’t forget it

    Elijah au doux murmure

    et

    verset du prophète Mikha (Michee) VII, 19 :  » Tu jetteras au fond de la mer toutes leurs fautes « 

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s