Demoiselles et mignottes en bonbonnière

Comme promis, je vous emmène faire le trottoir… J’avais écrit naguère un billet élégamment titré Racolage à propos de certaines rues parisiennes qui portent un nom rappelant  la prostitution. J’en ai depuis découvert d’autres qui méritent le détour.

1-courtisanes-196x300Me suivrez-vous sur ces nouveaux trottoirs pour y retrouver les noms qu’on donnait alors aux prostituées ?

C’est à Valence ( Drôme) que la rue Chantelouve nous apprend un de ces noms. Les louves qui chantaient là tentaient en fait d’attirer le chaland dans un des lupanars de la ville. On sait en effet, depuis les Romains et la légende de Romulus et Rémus, que lupa, «la louve », est un nom qui désignait la prostituée.

Les Toulousains étaient moins poètes qui avaient baptisé, dans un des faubourgs de leur ville,  le « pont de las Putes », « le pont des Commères » ou encore  le « chemin des Maquerelles ». Attirées par le grand nombre d’ouvriers venus creuser le canal du Midi vers 1670, de nombreuses demoiselles de petite vertu s’étaient établies là, dans ce qui devint le  quartier des Demoiselles.

Dans la plupart des villes du Moyen-Âge, la rue des Étuves était la rue du lupanar.  C’est en effet sous prétexte de bains chauds que les filles de joie y exerçaient leur métier. On en trouve encore la trace  à Montpellier, Aix-en-Provence, Bordeaux … La plupart du temps, les archives gardent la trace de ces activités, sinon de la prostitution au moins des étuves. Rien de tout cela pourtant à Montreuil : ni étuve ni lupanar dans la rue des Étuves. Alors, quoi ? On raconte que c’est par vengeance que la rue fut nommée ainsi. Des soupirants éconduits par des filles trop sages, dépités par de trop nombreux refus successifs, se seraient vengés  en qualifiant, par antinomie, de petite la vertu  de ces jeunes filles. Les marins n’avaient rien fait d’autre à propos des filles de Camaret.

La  rue des Mignottes (Paris, XIXè arr.) doit son nom au lieu-dit auquel elle menait. Jadis, « mignotte » existait en parallèle avec « mignonne », dans le sens de « caressante, enjôleuse ». Nous lisons dans le Godefroy  la définition suivante pour mignotie :  « gentillesse aimable, attrait doux, air engageant et caressant, caresses, gâteries ». Qu’en termes élégants … Ce lieu-dit devait héberger quelques « mignonnes » prodigues en caresses et gâteries.

1-Image-11-172x300Vers 1840, une certaine catégorie de demi-mondaines — celles qui se faisaient entretenir par plusieurs amants — étaient appelées les « essuyeuses de plâtre » car elles avaient choisi de s’installer dans le   nouveau quartier proche de la place Clichy et de la rue Blanche. À force de donner aux cochers et à leurs galants leur adresse « derrière l’église Notre-Dame-de-Lorette », ces dames reçurent le surnom de lorettes. L’église venait d’être achevée en 1835 et baptisée en hommage à Loreto, ville italienne de la province d’Ancône  célèbre pour son pèlerinage marial. Lorette est la francisation de l’italien Loreto, lui-même issu du latin lauretum, « bois de lauriers ».

Le passage du Puits entre la rue du Faubourg-Saint-Denis et la rue du Faubourg-Saint-Martin, toujours à Paris, abritait jadis  une maison close. Il fut rebaptisé en 1789 passage du Désir et la prostitution s’y poursuivit même après la fermeture des maisons closes.

Enfin, un petit tour à Mulhouse nous fait découvrir la rue Bonbonnière. Elle s’est appelée Frauengasse , « la ruelle des Dames », ou encore  im süßen Winkel , « dans le coin sucré » qui est un euphémisme ailleurs traduit par « le bonbon défendu ». Au n° 5 de cette rue s’élevait depuis le XIVè siècle une maison de tolérance à l’enseigne de la Bonbonnière qui fut définitivement close en 1624. Mais la mémoire (des toponymistes ) est longue.

Dans un autre registre, on peut signaler la rue des Repenties à Valence qui longeait l’hôpital de la Madeleine où l’on enfermait les filles de mauvaise vie jusqu’à ce qu’on les juge « repenties ». Alors, on les relâchait: « Soyez sage, ma fille! » « Houououou! » chantait la louve en rentrant chez elle.

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4 commentaires sur “Demoiselles et mignottes en bonbonnière

  1. À Salamanque il y a une rue appelée paseo del Lunes de Aguas (litt. promenade du Lundi d’eau). Ce jour est le lundi après le dimanche de Pâques et est encore aujourd’hui un jour férié. Le lien de ce nom avec la prostitution est exprimé dans cette page (« History ») en anglais: http://www.donquijote.org/culture/spain/society/holidays/lunes-aguas.asp
    D’une curieuse maison close, « La Casa de las Muñecas », à Garganta la Olla (Cáceres) j’ai déjà parlé ici dans « Nouveau feuilleton : épisode pilote ».

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  2. Jesús:
    Qu’ils soient de Salamanque ou d’ailleurs, les étudiants restent des étudiants ! Mais le Lundi des Eaux est une jolie trouvaille.

    J’ai retrouvé votre commentaire où vous nous parliez de cette « Maison des Poupées ».

    P.S. réentendre Manu Chao est toujours un plaisir. Mais d’où tenez-vous qu’il soit Mexicain ? Sa mère est Basque, son père Espagnol et lui est né à Paris ! Ou alors ce n’était qu’un clin d’œil à ses prises de position politiques ?

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  3. Par Toutatis ! J’avais pensé à chercher d’où il est, pour m’assurer et, surtout, pour ajouter quelque chose (en croyant qu’il serait un inconnu chez vous) mais, j’étais presque sûr qu’il est Mexicain, peut-être par une idée erronée de son style de musique. Et il est Parisien et un mois et un jour plus jeune que moi ! C’est vrai que je parle trop et que j’apprends beaucoup dans votre blog, pas seulement sur la toponymie. J’ai fait une gaffe encore une fois.

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