De l’importance du cru dans les toponymes

Le vin et la viticulture sont bien sûr étroitement liés au terroir et donc aux noms de lieux. Je ne parlerai pas ici des toponymes qui ont donné leur nom aux vins ( un bourgogne, un meursault, etc.) mais de l’inverse: des vins célèbres qui ont fourni des toponymes.

Afin de faire profiter la commune de la renommée d’un cru élevé sur son territoire, certains conseils municipaux ont demandé — et quelques uns ont obtenu — l’adjonction à leur nom de celui du cru célèbre, un peu comme on ajoutait des sur-Mer, la-Plage ou les-Pins à des noms de communes dans un but uniquement commercial.

En ce qui concerne le vin, le phénomène a commencé en Bourgogne en 1847  quand Gevrey (Côte-d’Or) obtint de s’appeler Gevrey-Chambertin. On voit  que la réclame ne date pas d’aujourd’hui et que les Bourguignons étaient en avance sur les Bordelais qui ne s’occuperont de leurs appellations qu’en 1855 à demande de Napoléon III.

Aloxe-corton-21

Domaine viticole et Château Corton André

Cet essai transformé donna des idées aux communes voisines et  bientôt Chambolle devint Chambolle-Musigny, Vosne devint Vosne-Romanée, Aloxe > Aloxe-Corton en 1862, Pernand > Pernand-Vergelesses, Nuits > Nuits-Saint-Georges en 1892, etc.

Il s’agissait d’incorporer au nom de la commune le nom du terroir, du lieu-dit,  qui, n’ayons pas peur des mots, la faisait prospérer : c’était, le mot est aujourd’hui à la mode, du gagnant-gagnant: la commune était valorisée et le vin institutionnalisé.

Mais toutes les demandes de ce genre ne furent pas acceptées par la très sérieuse Commission de révision du nom des communes.

Chagny (S.-et-L.) n’obtiendra pas le droit de s’appeler Chagny-en-Bourgogne ( sous entendu : qu’ils nous fassent un bon cru et on verra dans … cinquante ans!).

De la même façon Gyé-sur-Seine (Aube)  ne s’appellera pas Gyé-en-Champagne, Villefranche-sur-Saône (Rhône ) ne  changera pas pour Villefranche-en-Beaujolais, ni Vouvray (Indre-et-Loire) pour Vouvray-les-Vins (et pourquoi pas Camembert-le-Fromage ?)

     minerve-herault-le-languedocMinerve, capitale du Minervois

En revanche, d’autres départements ont semble-t-il mieux défendu leurs dossiers comme l’Aude qui a su mettre en valeur ses terroirs avec les Corbières. C’est ainsi que  Cascastel devient Cascastel-des-Corbières en 1951, Montredon > Montredon -des -Corbières en 1970, Portel > Portel-des-Corbières et  Thézan > Thézan-des-Corbières en 1974. De confidentiel, le nom des Corbières est devenu connu de tous et le nom du vin est devenu nom commun : on peut aujourd’hui commander un corbières au restaurant. Les Audois ont poussé la logique jusqu’au bout puisqu’ils ont profité de la notoriété naissante du vin produit à Minerve  et ses alentours pour changer le nom de Ventenac-d’Aude en Ventenac-en-Minervois dès 1966, faisant ainsi connaître de tous aussi bien le pays que son vin.

Les Bordelais seront moins gourmands de ces demandes — il est vrai qu’ils avaient créé le classement de leurs vins en 1855 et que la notoriété de leurs Châteaux leur semblait suffisante. Ce n’est qu’en 1978 que La Lande-de-Libourne changera pour Lalande-de-Pomerol.

 Supplément toponymique

Gevrey : nom de personne gallo-romain Gabrius ( du gaulois gabros, « chèvre ») + suffixe –acum. Chambertin : le champ de Bertuyn (nom propre germanique).

Chambolles : diminutif péjoratif du gaulois cambo, « courbe ( d’une rivière ) ». Musigny : nom propre latin Musinius + acum.

Vosne : dérivé du gaulois vidumos, « forêt ». Romanée : du nom d’homme latin Romanus + acum.

Aloxe: du  nom d’homme gaulois *Alussius, dérivé d’Alus. Corton : de cortis Ottoni,  « la cour ( de ferme), mot étendu au domaine, d’Otton ». Ce domaine était à l’époque rattaché au royaume d’Otton le Grand, roi de Germanie connu également sous le nom d’Otton Ier « roi des Francs ».

Pernand : origine obscure, peut-être un gaulois parro-nant, « à travers la vallée ». Vergelesses : sans doute du nom propre latin Virgilius, Virgile.

Nuits : écrit Nuis en 1006, correspondant à la forme dialectale actuelle nué du noyer.

Chagny : du nom d’homme gallo-romain Catinius + acum

Gyé : du nom de personne latin Gaius + acum.

Vouvray : du gaulois vober, « terre inculte, broussaille » et suffixe collectif -etum.

Corbières : plutôt que de l’occitan corbièra, « lieu où se rassemblent les corbeaux » ce nom proviendrait du latin curvus, « courbé » et suffixe -aria pour désigner la vallée de la Berre, fleuve côtier au cours très sinueux.

Cascastel : homme latin Caltius et castellum, « château-fort».

Portel : diminutif du latin portus, « passage, défilé en montagne »

Thézan : nom d’homme latin Titius + anum

Ventenac : nom d’homme latin Ventinus + acum.

Minervois : de la déesse latine Minerve dont un temple devait se trouver à… Minerve.

Lalande de Pomerol : du latin pomarium, « pommier » et suffixe –olum.

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3 commentaires sur “De l’importance du cru dans les toponymes

  1. Jsp

    vous avez raison — et je corrige — pour Lalande de Pomerol qui ne double pas le -m-, mais on se demande bien pourquoi.
    La toponymie est riche en pommiers, pommeraies, etc…
    Malgré tout, nombreux sont les toponymes avec un seul -m- mais tout aussi nombreux sont les toponymes ayant doublé le -m- comme dans pomme : la liste en est longue mais je peux la citer si vous me la demandez.
    Enfin, il existe dans la Drôme un Pommerol avec deux -m-.

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