De quelques étangs

etang-du-vaccares

L’étang de Vaccarès

Un étang est une étendue d’eau, plus petite qu’un lac et plus grande qu’une mare. Une définition plus restrictive, proche de celle de la lagune, en fait une étendue d’eau saumâtre, alimentée en eau douce par un ou des cours d’eau, séparée de la mer par un cordon littoral et reliée à elle par un ou des graus. Ce sont là définitions de géographes — et encore! ils ne sont pas toujours d’accord entre eux — dont les riverains n’ont que faire qui ont appelé étangs des lacs ou le contraire ( cf. les Grands lacs landais ). Je me conterai ici d’évoquer les étangs saumâtres et, parmi ceux-ci, les méditerranéens français les plus connus.

À tout seigneur tout honneur : l’étang de Berre, fort de ses 155 km², est la plus grande étendue d’eau naturelle de France. Au début du Ier siècle, Pomponius Mela parle de la Maritima Avaticorum. En 77, Pline l’Ancien réservera, lui,  ce nom à un oppidum sur la rive occidentale, sans doute Martigues, préférant appeler l’étang Mastromela. Maritima, pluriel de maritimus, signifie en latin classique « les côtes, le littoral »  ( notamment chez Cicéron ) et est ici  accompagné  du nom du peuple autochtone, les Avatici. Le géographe grec Artémidore, dès le Ier siècle av. J.-C., désignait aussi bien la ville que l’étang par le nom Μαστραμέλη, repris par Pline l’Ancien, on l’a vu, et  au IVè siècle sous la forme Mastrabala  par Avienus. L’étymologie de ce nom est obscure : peut-être doit-on voir dans son deuxième élément le grec μέλας, « noir». Toujours est-il que ces noms ne seront pas conservés: au moins dès le XVIIè siècle ( première attestation en 1626 ), mais sans doute bien plus tôt, l’étang prend en effet le nom d’un village, Berre,  sis sur sa rive orientale. Attesté Berra en 1056 ce nom pourrait être issu, comme celui de Berre-les-Alpes ( Alpes-Maritimes), d’une racine pré-indo-européenne *ber- au sens mal défini de plateau d’altitude ou de plaine. Une autre racine, indo-européenne celle-ci, a été  proposée : *bhereu, « bouillonnner », mais on ne voit pas trop quelle eau pouvait bouillonner au point de donner son nom à Berre.

L’étang de Thau, sans contestation possible* le plus bel étang du Monde, est mentionné comme Taurus palus au IVè s. par le poète Avienus. Ce nom pourrait être  issu d’une racine pré-indo-européenne *taur, à valeur hydronymique ( ce serait alors le nom de l’étang) ou oronymique ( ce serait l’ancien nom du mont Saint-Clair). L’attraction de l’occitan taur, « taureau », a donné naissance à une étymologie populaire reprise par le  géographe Louis Coulon qui parle en 1644 de l’estang de Taur, c’est-à-dire de l’estang de Beuf, bien sûr à tort. La consonne finale n’étant plus prononcée, on trouve écrit estang de Tau en 1626 et estang de Thau en 1663, avec cette manie de rajouter un -h- pour faire savant. On trouvait encore en 1905 les graphies suivantes: Étang de Tau, de Thau ou de Taur. Les Sétois, auxquels on ne la fait pas, disent encore aujourd’hui  l’estan de Taur.

L’étang de Vaccarès, la Grand Mar des Camarguais, attesté stagnus de Vaccarisio en 1295, doit son nom au  latin vacca, « vache », double suffixé en -ar-icia : c’est le lieu où les vaches se rassemblent, comme à Vacheresse (H.-Sav.), Lavaqueresse (Aisne) et d’autres. Il s’agit bien à l’origine de vaches sauvages — du moins élevées en liberté, version ancestrale  de ce qu’on appelle aujourd’hui la stabulation libre, oxymore que les amateurs apprécieront—   et non d’un élevage clos, vacca-aria, qui a donné son nom à Vachères (Alpes-de-H.-P.), Vacquières ( Hér.) et d’autres : la tradition des manades camarguaise est de longue date.

taureaux vaccarès

L’étang de Leucate : les navigateurs grecs connaissaient bien l’île ionienne Leucade qui s’appelait Λευκάς, et dont le promontoire était dit Λευκάτας. L’appellatif  grec λευκάς, « blanc », est dû à la blancheur des falaises qui entourent les flancs ouest et sud de l’île. Comme à Leucade, le promontoire de Leucate, qui n’était alors qu’une île, est une falaise blanchâtre pouvant servir de repère aux marins : le transfert de nom fut aussitôt fait. Au Ier siècle, Pomponius Mela appelle déjà Leucata le promontoire, nom que le poète Avienus traduira au IVè siècle  par Candidum promontorium. La forme Leucata est à nouveau attestée en 1080, la forme occitane Laucata le sera en 1243,  tandis que la forme française Leucate ne prendra le dessus qu’au XVIIè siècle (première attestation en 1718). Une  coïncidence remarquable a fait  que les deux îles, Leucade comme Leucate, ont été rattachées, au cours du temps, par un isthme plus ou moins marécageux, au continent. Reste à savoir pourquoi la grecque  a conservé son -d- originel tandis que la languedocienne et la française  l’ont muté en -t-. Le grec démotique, c’est-à-dire le grec populaire parlé par des gens comme vous et moi si nous parlions couramment cette langue, a fait de Λευκάς ( leukas) le mot Λευκάδα ( leukáda) d’où le nom moderne de l’île. Les Français, toujours plus conservateurs et savants que les autres, s’en tiendront à la forme initiale. À leur décharge, on peut dire que, sur ce coup-là, ils ne font pas les grecs.

Je ne peux pas terminer ce billet sans parler de Capestang. Cette commune héraultaise, à une douzaine de kilomètres du berceau de ma famille maternelle, était dite Caput stanio en 862,  parce qu’elle se trouvait à l’extrémité, à la tête, au cap d’un étang aujourd’hui partiellement asséché. Non loin de là, l’ancien étang de Montady a permis, grâce à ses canaux d’assèchement en étoile, une mise en culture  à l’aspect caractéristique.

etang-de-montady-herault-le-languedoc

* Même picarde (semi-private joke ).

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10 commentaires sur “De quelques étangs

  1. (Toute) petite précision concernant, vous vous en doutez, fallait pas provoquer, la langue grecque moderne:
    Λευκάς, prononcé « Lefkás », est la version antique, et également puriste (cette langue artificielle, parlée par personne, qui a tyrannisé le pays du 19ème siècle jusqu’à la chute des colonels, qui, soit dit en passant, étaient incapables de la parler sans faire de fautes…).
    L’évolution naturelle de la langue a donné en démotique Λευκάδα, prononcé « Lefkáda ».
    La même chose peut être constatée pour ce qui concerne le nom du pays: vous avez sûrement en mémoire ces timbres-poste de jadis portant la mention « Hellas », c’est à dire provenant d’un pays que ses habitants appellent Ελλάδα.
    Aujourd’hui, il y a écrit « République hellénique », la question est résolue.
    L’usage de Ελλάς est fortement connoté extrême-droite (encore mieux, la version polytonique Ἑλλάς, avec esprit rude, bien sûr…), ou, et c’est tout de même moins gênant, religieux

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  2. Damned, fausse manoeuvre. Recommençons.

    —————-

    Un étang est une étendue d’eau, plus petite qu’un lac et plus grande qu’une mare.

    Heu… Pas tout-à-fait.

    Le lac est constitué d’eau en mouvement, ou plus exactement renouvelée : il est alimenté par un cours d’eau… et s’écoule par la reprise du même cours d’eau (enfin, en général il est nommé de la même manière en amont et en aval du lac).

    La mare est constituée d’eau stagnante : elle n’est PAS alimentée par un cours d’eau.

    La différence entre les deux n’est donc pas une différence de taille, mais de nature : eau stagnante ou pas.

    Et l’étang ? Normalement (c’est-à-dire nonobstant la toponymie locale qui est très loin de se tenir à cette règle théorique), c’est une grande mare. Là, oui, il y a une différence de taille : si vous rencontrez un plan d’eau stagnante de grande taille, c’est un étang ; s’il est de petite taille, c’est une mare.

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  3. Il va de soi que la précision qui précède concerne les étangs continentaux, qui ne sont pas de même nature que les lacs (et non pas « plus petits » que les lacs).

    Les étangs saumâtres et littoraux ont leurs propres règles, que je ne conteste pas !

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  4. Ouh lala,

    Dur, dur de trouver une définition claire et précise d’un lac, mais tout le monde ne semble pas d’accord avec Jacques C ; d’après la Limnologie* générale (Pourriot & Meybeck, 1995), le lac est une : Étendue d’eau libre stagnante remplissant une dépression d’origine naturelle (ou non), sans contact direct avec les océans.

    Et les définitions semblent aussi varier selon les auteurs, d’après wiki** :

    « Certains auteurs ont défini que pour être considérée comme un lac, une étendue d’eau continentale devait posséder « une région centrale dans laquelle la profondeur de l’eau est suffisante pour interdire la venue de la flore littorale », que cette profondeur devait dépasser 5 à 7 mètres, que l’étendue devait dépasser une surface de 100 à 200 hectares ou un volume de 1 million de mètres cubes. »

    Cependant il faut bien reconnaître que l’un des critères le plus souvent évoqué, même en complément (de la profondeur ou de plusieurs couches d’eau etc…), reste bien la taille ! Une mare est plus petite qu’un étang qui est plus petit qu’un lac….

    * « science des eaux superficielles continentales ou intérieures »
    ** et Forel F.-A., 1892, Le Léman, monographie limnologique. Lausanne, F. Rouge, t. I, 543 p., Dussart B., 1966, Limnologie, l’étude des eaux continentales. Paris, Gautier-Villars, 678 p. : 126-133. Réédité 1992, Paris, Boubée, 681 p., Hypergéo, index complémentaire : Lac [archive], Laurent Touchart, 17 novembre 2006.

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  5. Pour les définitions officielles de mare, étang et lac, on peut se référer à la convention de Ramsar sur les « zones humides » où la profondeur plus que la surface et le nombre de couches d’eau sont les critères principaux.

    Je m’en tenais, dans mon introduction, aux définitions du langage courant.

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  6. Oui Leveto, j’avais vu ce site, mais la convention de Ramsar (qui se préoccupe surtout d’environnement), « Fondée à l’origine sur la préservation des habitats d’oiseaux d’eau, cette convention a maintenant élargi son champ de compétence à la protection de tous les aspects de la biodiversité et va même jusqu’à la protection des valeurs sociales et culturelles présentes sur le territoire des zones humides » fait bien une différence de surface entre les « lacs (plus de 8 hectares) » et les  » mares/marais, étangs (moins de 8 hectares).

    Voir ici : http://www.ramsar.org/cda/fr/ramsar-documents-recom-classification-system/main/ramsar/1-31-110%5E21235_4000_1__

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  7. J’ai remis la main sur le Dictionnaire de la Géographie de Pierre George (PUF, 5°édition, Paris, 1993) où j’avais trouvé cette définition d’un étang:
    « étendue d’eau stagnante naturelle ou artificielle. Par leur taille ou leur profondeur, les étangs sont plus petits que les lacs et plus grands que les mares ». *

    Définition nuancée par la remarque que des étangs méditerranéens sont plus grands que beaucoup de lacs alpins.

    * cité en note 9 de bas de la page 84 de cet ouvrage .

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