Du nom des planètes.

Les planètes étaient là avant nous.

Nous ne pouvons pas savoir si nos lointains ancêtres préhistoriques les avaient repérées dans le ciel — sans doute ne connaissaient-ils que le Soleil, la Lune et les étoiles mais peut-être aussi la si visible Vénus — ni le nom qu’ils leur donnaient.

Nos plus proches ancêtres, ceux de l’Antiquité, avaient bien remarqué que si les étoiles  se mouvaient d’un coin du ciel à l’autre dans un ordre immuable et sans que leurs positions respectives ne changent, cinq d’entre elles n’obéissaient pas à cet ordonnancement.

Les premières observations se faisaient bien sûr à l’œil nu ce qui explique que, jusqu’à l’invention du télescope vers 1600, seules cinq planètes étaient connues : Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne — ce qui ne laisse pas de nous laisser béats d’admiration devant l’acuité visuelle de nos ancêtres ainsi que sur la qualité de leurs observations qu’ils écrivaient en cunéiforme d’un calame sur des plaquettes d’argile ou qu’ils gravaient sur la pierre.

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Cette carte du ciel, réalisée sur une tablette d’argile en écriture cunéiforme

( sumérienne ) établit très clairement des positions planétaires sidérales

( 28 avril 410 av. J.-C. )

Les premiers témoignages dont nous disposons sur le nom qu’on  donnait aux planètes nous viennent des civilisations mésopotamiennes ( Sumer, Babylone, Chaldée ) ce qui n’est pas étonnant puisque c’est aussi là que fut inventée l’écriture.

Ces premiers noms étaient purement descriptifs. Les Babyloniens, qui avaient bien remarqué le caractère erratique du mouvement  des planètes  contrastant avec celui, moutonnier, des étoiles, leur avaient donné le nom de « chèvres » — caractère erratique que l’on retrouvera plus tard dans le nom  nom grec π λ α ́ ν η τ ε ς , « planètes » , de π λ α ν α ́ ω , «égarer», au passif «errer». Chacune d’elles était nommée selon son aspect le plus remarquable. Mercure était ainsi désignée comme « celle qui brille », Vénus comme «  la plus belle, la plus blanche », Mars comme « la rouge », Jupiter comme « la plus grosse, la plus importante » et Saturne d’une façon que je ne connais pas. On trouve de la même façon, dans la Genèse, le nom purement descriptif de Schémès (d’ une racine signifiant  « clarté , splendeur » ) ou Kammah ( « chaleur » ) pour désigner le Soleil et Labanach  ( « blancheur ») pour nommer la Lune. Cette façon de faire, qui semble pertinente, est aussi vraie pour d’autres civilisations, notamment chez les Égyptiens, les Chinois et les Incas ; j’y reviendrai.

Un glissement important se fait chez les Chaldéens. Les différents aspects et mouvements du  Soleil et de la Lune y étaient considérés comme la manifestation de la volonté suprême des dieux : on lisait dans ces astres le bon moment pour semer, pour moissonner, pour partir pêcher ou rester à quai,  pour se marier, pour guerroyer, etc. ( c’est ce qu’on appelle aujourd’hui la météo).  La complexité des différentes positions que les cinq planètes occupent dans le ciel ( Mercure qui n’est visible au ras de l’horizon qu’au petit matin et au crépuscule sera même longtemps pris pour deux planètes distinctes) a fait qu’elles furent considérées comme des signes traduisant  la volonté des dieux :  elles furent alors appelées « interprètes », chargées d’interpréter les intentions favorables ou défavorables des dieux. ( c’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’astrologie). Une fois que ce statut d’interprète des dieux leur fut acquis, il fut tentant d’en faire des dieux à part entière : on ne se fit pas prier. Ce sont les Babyloniens qui, les premiers, firent monter au ciel leurs dieux et firent des planètes leurs demeures.

Mercure, la « brillante », fut attribuée à Nabû, dieu du savoir et de l’écriture. Son nom semble issu d’une racine sémitique signifiant « brillant ».

Vénus, « la plus belle »,  fut associée à Ishtar, la déesse suprême, l’inégalable, assimilée à l’Inanna  sumérienne.

Mars, « la rouge », est devenue la résidence de Nergal, le dieu guerrier grand pourvoyeur des Enfers.

Jupiter, « la plus grande », fut associée à Marduk, le dieu suprême de leur panthéon.

Saturne, enfin, accueillit Ninib, la divinité cruelle des combats qualifiée de « défavorable,incendiaire, récalcitrant, ennemi, méchant, léopard, renard».

Comme tout le monde, les Grecs ont commencé à donner aux planètes un nom purement descriptif lié à leur degré de luminosité :

Mercure était Στιλβών, Stilbon, l’étincelante.

Vénus était Φωσφόρος , Phosphoros, le porte-lumière.

Mars se nommait Πυρόεις, Pyroïs, couleur du feu.

Jupiter était Φαέθων, Phaeton, le brillant, le fils du Soleil.

Saturne, peu visible, était appelé  Φ α ι ν ο νPhenon,  ce qui apparaît.

Plus tard, après leurs contacts avec les Babyloniens — et aussi avec les Égyptiens — , ils ont repris l’idée de demeure des dieux :

Mercure fut attribuée à Hermès, le messager des dieux, sans doute parce que son orbite la plaçait souvent dans le ciel en conjonction avec l’une ou l’autre des quatre autres planètes.

Vénus trouva en Aphrodite l’exact équivalent de l’Ishtar babylonienne

Mars fut évidemment acquise à Arès, le dieu de la guerre et de la destruction, comme les Babyloniens en avaient fait la planète de Nergal.

Jupiter, la plus grande, ne pouvait être que la demeure de Zeus avec malgré tout une édulcoration de la symbolique. Mardouk, le dieu suprême babylonien, était un dieu craint, redouté pour ses colères ( orages, tempêtes, inondations et autres catastrophes ) tandis que les Grecs avaient attribué à Zeus une sérénité et une clémence que n’avait pas son équivalent babylonien.

Saturne fut paradoxalement confiée à Cronos, un dieu sage et tranquille ( rien à voir avec Chronos), assez éloigné du Ninib babylonien. Les points de ressemblance entre Ninib  le guerrier, et Cronos  le sage, sont ténus : tous les deux sont des divinités déchues, Ninib au profit de Mardouk et Cronos au profit de Zeus dont il était pourtant le père ; Ninib représentait le soleil  couchant à l’horizon et Cronos était censé habiter les Iles Bienheureuses, au delà de l’océan occidental ; enfin, Ninib comme Cronos avaient des affinités avec l’idée de paternité et de génération.

À leur tour, les Romains transportèrent leurs dieux sur les planètes et c’est à eux que nous devons les noms de Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne réputés  être les équivalents des dieux grecs précédemment cités.

Après la découverte d’Uranus, l’habitude fut prise, après quelque débat où l’égo des uns  s’opposait à l’égo des autres,  d’utiliser des noms de la mythologie pour nommer les planètes et leurs lunes. C’est ainsi qu’on nomma Neptune et Pluton.

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Van Gogh, Nuit étoilée sur le Rhône, huile sur toile, 1888, 72 x 92cm, Orsay.

Et ce n’est pas fini.

Les spécialistes s’accordent pour dire que le Zodiaque grec est issu de celui des Chaldéens dont les représentations des cartes du ciel étaient en tous points remarquables. Au temps des premiers Grecs qui nous ont laissé quelques témoignages écrits concernant les planètes et non pas les constellations qui occupaient tout leur temps ( Pythagore de manière très succincte puis Démocrite et surtout Sénèque  ),  la civilisation chaldéenne était déjà éteinte depuis longtemps et les Égyptiens revendiquaient une antériorité en matière civilisationnelle grâce notamment aux faussaires alexandrins. C’est Eudoxe de Cnide, selon Sénèque, qui rapporta d’Égypte en Grèce des tables de mouvements planétaires que l’on s’accorde aujourd’hui à dire chaldéennes. « Égyptien et Chaldéen sont des noms tellement permutables quand il s’agit d’astrologie, que l’on peut aisément substituer l’un à l’autre ». Du temps des Pharaons, chaque planète — après n’avoir reçu  qu’ un  nom rendant compte du degré de luminosité, un peu comme les premiers noms grecs — fut supposée être un avatar ( si l’on me pardonne cet anachronisme) du dieu Horus : Mercure était Sebgu, le « dieu crocodile », Mars était Hur-xuti, « Horus de l’horizon » , Saturne Hur-ka-pet* , « Horus taureau du ciel  » et Jupiter Hur-up-seta , « Horus qui ouvre le secret ». Seule Vénus était qualifiée d’un nom que les Grecs avaient traduit par καλλίστη, Callisté, « la pus belle»,  [ question collatérale : pourquoi la planète Vénus, si brillante au petit matin comme à la tombée de la nuit,  a-t-elle été toujours  identifiée, quelle que soit la civilisation, à une femme ? ]. Elle sera plus tard  appelée Usiri, identifié  comme Osiris. On voit que les Égyptiens ont, eux aussi, adopté la vision chaldéenne des planètes considérées comme des demeures des dieux. Sil les Égyptiens ont largement contribué par leurs savants et leurs observations minutieuses du ciel à l’astronomie, ils doivent une large part de leurs connaissances aux Chaldéens qui les ont précédés et, surtout, ils leur ont emprunté cette relation entre les planètes et les dieux, l’astrologie.

D’autres civilisations ont adopté une façon différente de nommer les planètes.

Les premiers Chinois ne connaissaient que Vénus qu’ils avaient appelée 太白 Taibai « la bien blanche ». Ce n’est qu’après la découverte des quatre autres planètes qu’ils ont cherché un dénominateur commun et ont  ainsi relié chacune des cinq planètes à un des cinq éléments de leur philosophie : Mercure est l’étoile de l’eau ; Vénus, l’étoile du métal ; Mars, du feu ; Jupiter du bois et Saturne de la terre.

Les Incas comme les Mayas, et de manière plus générale les différente peuples d’Amérique Centrale ou du Sud, s’ils connaissaient très bien le Soleil (Ouentekka, « il porte le jour », la Lune ( Asontekka, « elle porte la nuit ) et les étoiles, ne connaissaient eux aussi que Vénus qu’ils appelaient Ouentanhaonitha , « elle annonce le jour ». Ils lui donnaient aussi un nom purement descriptif, Tchasca, « la chevelue », sans doute à cause du halo lumineux qui l’entourait. S’ils avaient observé les autres planètes, ils s’en sont désintéressés au point de ne pas leur avoir donné de noms particuliers.

* Les premiers qui font un rapprochement entre Hur-ka-pet , « le taureau du ciel » et les émanations bovines de méthane  qui nous réchauffent auront le droit de sourire avec moi.

15 commentaires sur “Du nom des planètes.

  1. Ah! Zerbinette, merci!

    L’écriture de cet article a été si longue et difficile — mais, ô combien!, passionnante — que malgré de nombreuses lectures et relectures, il était fatal qu’il restât ici ou là une erreur.
    J’ai remis le texte initialement prévu qui a sauté au montage final ( ah! la facilité du copié-collé !) et qui montre bien que Vénus a toujours été considérée comme une planète particulière et féminine.

    Merci encore de m’avoir lu si attentivement.
    Mais je tremble à l’idée que d’autres erreurs comme celle-ci pourraient subsister.

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  2. J’ai découvert dans le Dictionnaire amoureux du diable d’Alain Rey que Lucifer, avant d’être le nom attribué à Satan, était le nom donné par les Romains à Vénus quand celle-ci apparaissait comme étoile du matin.
    Cet extrait du dictionnaire donne une explication du glissement vers Satan, cela étant dû d’une part à une erreur d’un traducteur et d’autre part à Saint Jérôme pour attaquer l’évêque Lucifer de Cagliari.

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  3. Vous avez raison, Gro Zippo, Lucifer était la version latine du grec Phosphoros.
    Je n’ai pas trouvé de traduction en latin des noms grecs des quatre autres planètes. Il semble que les Latins se soient contentés de les reprendre tels quels : ce sont les noms que je donne dans mon billet (Stilbon, Pyrois, Phaéton et Phénon ) qui apparaissent sous la plume par exemple d’Apulée au IIè siècle ap. J.-C.

    Ceci dit, l’évolution Lucifer-Satan que vous nous donnez à lire est fort intéressante.

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  4. Joli travail, Leveto. J’ai trouvé délicieuse l’histoire des chèvres babyloniennes.

    Vénus comme «la plus belle, la plus blanche», […] Jupiter comme «la plus grosse, la plus importante»
    Sachant qu’il arrive a Vénus d’être nettement plus brillante dans le ciel que Jupiter, je n’arrête pas de m’extasier quant à la clairvoyance de ces anciens qui n’avaient que des moyens limités à leur disposition, tant sur le plan physique qu’intellectuel. Comment sont-ils arrivés à donner le nom de leur dieu principal à la planète qui est effectivement la plus grosse du système solaire, ce qui ne devait pas nécessairement sauter aux yeux — si vous me passez l’expression — à cette époque ? Moi je dis qu’il y a là quelque intervention divine.

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  5. Sachant qu’il arrive a Vénus d’être nettement plus brillante dans le ciel que Jupiter : en fait c’est toujours le cas, quelle que soit la position de l’une ou de l’autre.
    http://en.wikipedia.org/wiki/Apparent_magnitude
    –3.82 — Minimum brightness of Venus when it is on the far side of the Sun
    –2.94 — Maximum brightness of Jupiter

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  6. « Moi je dis qu’il y a là quelque intervention divine.»
    ( Siganus Sutor , le 22 avril 2014 à 17:27 )

    Et c’est avec ce genre de remarque que l’on peut provoquer une crispation des zygomatiques et une crampe du diaphragme accompagnées d’une dyspnée aiguë pouvant entraîner la mort de rire. ( Le stade inférieur se contente, lui, de l’incontinence urinaire qui n’a jamais tué personne).

    Ceci dit, merci *à vous, Siganus : c’est bien grâce à vos encouragements sur mon pénultième billet que je me suis attelé à cette question.

    *Quoique, vu la difficulté de la chose …

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  7. Le lundi, tout s’éclaire…

    Quand on parle de la lune, on en voit la queue… volatile.

    Amène-toi, ménure * ! Mets-leur en plein les mirettes…

    * Du latin menura, venant du grec ancien μήνη, mếnê (lune) et οὐρά, ourá (queue)
    Et pour connaître le nom commun du ménure superbe il faut lire Prévert…

    Deux et deux quatre
    quatre et quatre huit
    huit et huit font seize…
    Répétez! dit le maître
    Deux et deux quatre
    quatre et quatre huit
    huit et huit font seize.
    Mais voilà l’oiseau-lyre*
    qui passe dans le ciel
    l’enfant le voit
    l’enfant l’entend
    l’enfant l’appelle …

    (Jacques Prévert, Page d’écriture)

    * son don d’imitation vocale surpasserait-il celui du laborieux ** mainate ?
    ** cf. sa drôle d’ étymologie… 🙂

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  8. Zerbinette
    « Et le plus fort, c’est que l’une de vos planètes a un nom d’oiseau !!! »
    ( le 25 avril 2014 à 19:11 )

    Voulez-vous nous faire penser au calliste

    MiniPhasme :
    tss …tss … La Lune, une planète ?
    Merci pour l’imitateur des bois.

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