Boischaut, en pays berrichon

« Vallée noire »  aux « teintes vigoureuses et sombres » : c’est ainsi que George Sand décrit dans plusieurs ouvrages ce pays qu’elle aimait tant, le Boischaut ( je m’empresse d’ajouter que je parle ici du « Boischaut » du sud— le « Boischaut  Nord »  sera abordé en fin d’article ).  Cette région, aux contours bien définis géologiquement et donc géographiquement, qui sépare les terrains anciens du nord du Massif Central des terrains jurassiques composant les plaines du Berry,  est une longue dépression creusée dans les marnes du Trias et du Lias. Elle  est incluse en majeure partie dans le département de l’Indre (130communes), le reste se trouvant dans celui du Cher (36 communes). Anciennement très boisée,  elle est devenue aujourd’hui, après avoir longtemps  été une terre de polyculture, une terre d’élevage. Son aspect est donc celui d’un bocage.

Le nom de ce pays est attesté Bois Chot et Boischaut en 1564. On peut y voir l’ancien français bochal, boschal, boscal que Godefroy signale à l’entrée boschel. S’il en donne une même définition («  buisson, bosquet, petit bois »  ), c’est par méconnaissance de l’étymologie exacte : boschel est issu du latin bas boscus, « bois, buisson, hallier » accompagné du diminutif  latin -ellu ( qui, faisant double emploi avec bosquetum, «  bosquet », est sorti de l’usage ) tandis que boschal, s’il est issu du même boscus, est accompagné du suffixe collectif  -ale : il s’agit donc d’un ensemble de bois, c’est-à-dire d’une forêt. On comprend aisément que c’est ce dernier  nom qui correspond parfaitement au paysage très boisé que devait présenter cette région à l’époque romaine. Voilà donc notre Boschal expliqué. Mais, me demanderez-vous, comment en est-on venu de *boscale aux Bois Chot et Boischaut de 1564 encore écrits Boischaud ou Bois-Chaud en 1890 ? La réponse est, en partie, dans votre question : le suffixe -ale précédé de la consonne -c- qui fut chuintée en français ( chuintement inconnu du latin et de la langue d’oc) est devenue, après amuïssement du -e- muet, –chal. Voilà donc notre Boschal expliqué. Oui, je connais votre prochaine question : comment en est-on venu de Boschal à Boischaut ? Eh bien!, tout simplement par un rapprochement paronymique  : de chal à chaud [ du latin cal(i)dus ] il n’y a qu’un degré, d’où le Boischaud ! Et voilà notre Boischaut enfin expliqué.

Ah! Au fait, le Boischaut c’est là, en vert :

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Entre Saint-Amand-Montrond, à l’est du Cher, et la vallée de l’Aubois ( un affluent de la Loire aujourd’hui doublé par le canal du Berry), il y a  la vallée de Germigny qui doit son nom nom à Germigny-l’Exempt. Ce petit village était appelé Germiniacus en 881 du nom de personne latin Germinius et suffixe -acum. L’Exempt est une altération du nom d’un ancien château voisin  Luisant, Lexant. Toujours dans la même vallée, on trouve :

  • La Guerche-sur-l’Aubois : du francique *werki, « fortification », représentant principalement des postes de défense des Francs contre les Wisigoths. L’Aubois vient du pré-celtique  alb-, « blanc » ( cf. le latin albus ).

Musette Berrichonne

Un hautbois et deux bourdons font une musette berrichonne

( cliquez pour en savoir plus !).

  • Sancoins : le nom de la ville de Cenquonio de 1203 est issu du nom  de personne gaulois Cingonius.
  • Nérondes : vient du nom de personne germanique Nichrannus.

Quelques autres villes et villages du Boischaut portent un nom intéressant :

  • Dun-sur-Auron ( au Nord de Saint-Amand-Montrond ) doit le sien au gaulois dunum, « ville fortifiée ». L’Auron est issu d’un hydronyme celtique *avara ( de l’indo-européen * awer, « eau, pluie, couler » )   qui a aussi donné son nom à l’Yèvre sur les rives de laquelle a été bâti le port d’Avaricum, ancien nom de Bourges avant qu’elle ne prenne le nom de la tribu des Bituriges :  l’accusatif latin, Bituricas civitatem , accentué sur l’antépénultième, a donné Bourges tandis qu’accentué à la gauloise sur la pénultième il a donné le Berry.
  • La Châtre est un ancien castrum (revoilà  le chuintement !), « camp fortifié », à l’origine un camp romain puis le nom a désigné un château-fort.
  • Le Blanc était mentionné comme Oblinco en 1159 puis Obliquum, Oblinquum en 1327 et Oblingum en 1351.  Sans doute du latin   obliquum( vicum ) , « (village) de travers » avec attraction de linquens, « abandonnant » pour donner *Oblenc qui a été compris comme Au Blanc et donc à Le Blanc. Une autre explication fait appel à une racine pré-celtique *obl- de sens inconnu et au suffixe toujours pré-celtique – incum, bien attesté, lui, par ailleurs : le passage par  obliquum serait alors une latinisation fautive.
  • Saulzais-le-Potier : anciennement Sauziacum du nom de personne germanique Salicus et suffixe -iacum. Le nom de Potier lui a été donné en mémoire de l’enfant du pays, l’immortel auteur du Temps des cerises, Clément Potier. Je plaisante, bien sûr : tout le monde sait que Clément Pot(t)ier  est né pour une partie à Boulogne-Billancourt et pour l’autre  à Paris, à temps pour les barricades. Le Potier de Saulzais apparaît au XIVè siècle, sans doute en raison d’une bonne réputation de ses poteries.
  • Bruère-Allichamps : sont premier nom vient du gaulois brucus, « bruyère », accompagné du suffixe latin -aria  qui désigne en général  un endroit, une aire, où pousse un  certain végétal.  Cette ville s’enorgueillit de deux faits, l’un géographique, l’autre historique. Elle a été en effet longtemps considérée comme le centre géographique de la France   selon les calculs d’Adolphe Joanne ; elle l’est encore, une borne classée monument historique  en 1909 en atteste — si l’on oublie la Corse et les îles côtières ( nous parlons du centre de la France métropolitaine) ainsi que la Tende et la Brigue qui furent rétrocédés par l’Italie et la France en 1947 et ne faisaient donc pas partie des calculs de Joanne. L’autre fait « historique » dont s’enorgueillit la ville lui vient de son deuxième nom, Allichamps ( qui résulte de la fusion des deux villages en 1884). Issu du nom de femme germanique Adalais qui a donné Aalis en ancien français et du latin campus, il s’agissait du «  Champ d’Alis ». Dès le Moyen Âge, ce nom fut confondu avec celui des champs Élysées de l’Antiquité : on trouve ainsi écrit en 1183 de Elisiis campis.

Pour finir et comme promis, voici le « Boischaut  Nord ». Je n’ai trouvé sur Google-livres  aucune occurrence de ce nom antérieure à 1961.

Il s’agit en fait d’une appellation « commerciale », qui ne s’appuie sur aucune attestation historique, censée faire profiter cette région de la notoriété du nom  de « sa concurrente »  du sud — nom bien attesté, lui, on l’a vu, depuis 1564. Le Boischaut Nord, « sur argile à silex et sables couronnant le plateau crayeux crayeux » n’a pourtant pas grand chose à voir avec l’authentique Boischaut. Le Boischaut-Nord, abandonnant progressivement la production laitière revient à la culture céréalière, contrairement au Boischaut qui reste attaché à la vache allaitante. Les géographes le nomment d’ailleurs plutôt Gâtines de l’Indre, qui reprend l’appellation de la Gâtine de Valençay et de la Gâtine d’Azay-le-Ferron. Je rappelle que gâtine désignait une terre de médiocre culture, un nom qui n’est pas très « syndicalement d’initiative » … et qu’on a cru bon de changer.

Et, puisque tout doit finir en chansons, allons-y!

Oui, vous l’avez deviné Waterloo road est devenue en français « Champs Élysées »  — est-il bien nécessaire de se demander pourquoi ? Combien d’entre vous le savaient ?

Un prochain billet sera consacré au surnom donné aux habitants du Boischaut, avec un supplément musical  qui, je l’espère, devrait vous plaire.  Je demande donc aux Berrichons et Berrichonnes qui  me lisent, ainsi qu’à ceux de mes lecteurs qui connaissent ce gentilé, de ne pas trop en dévoiler sur ce sujet.

Les illustrations on été soigneusement choisies pour coller parfaitement au texte, ça ne vous aura pas échappé.

9 commentaires sur “Boischaut, en pays berrichon

  1. Au bois de mon cœur, il est étonnant que, vu le bouillon de sorcière figurant en haut à gauche de ce billet, une certaine dame berrichonne n’ait pas encore fait son apparition.

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  2. Siganus, il y avait un congrès (secret) à La Berthenoux en Boischaut Sud qui a tenu toutes les sorcières éloignées de leurs ordinateurs… et à présent il faut rédiger un rapport pour le PGS !

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  3. Ah, je vois qu’ici aussi on n’aime pas les sorcières et qu’on envoie direct leurs messages* en enfer….

    * dont un du ‎28 ‎juin ‎2014, ‏‎13:42:30

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  4. Zerbinette
    ce n’est jamais que la troisième fois que je vais repêcher votre commentaire dans la corbeille!
    Ne me demandez pas pourquoi il s’y retrouve systématiquement, ce sont les mystères de la censure « modération dont nous avons parlé naguère.
    À tout hasard, je le recopie ici:

    Siganus, il y avait un congrès (secret) à La Berthenoux en Boischaut Sud qui a tenu toutes les sorcières éloignées de leurs ordinateurs… et à présent il faut rédiger un rapport pour le PGS !

    Rédigé par : dame berrichonne | le 28 juin 2014 à 13:42 |

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  5. Bonjour,

    Votre article sur le BOISCHAUT que je viens de découvrir est très intéressant.
    Serait-il possible de le publier dans le bulletin d’une communauté de communes berrichonne qui va paraître en juillet ou août 2017 ?
    Pourrais-je également citer votre nom qui n’apparaît pas ?

    Merci par avance

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  6. Christianus :
    Je vous remercie de l’intérêt que vous portez à mon travail.
    tous les billets de ce blog sont libres de droits : vous pouvez donc les citer en tout ou en partie, les copier-coller ou bon vous semble, etc.

    Désireux de préserver mon anonymat ( ou ce qu’il en reste) et la tranquillité qu’il procure, je préfèrerais que vous vous contentiez de mentionner l’adresse de ce blog et, éventuellement, mon pseudo.

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