De randa en marche, en passant par Bergerac

Les plus assidus de mes lecteurs auront remarqué que mes derniers billets étaient  consacrés à des pays marquant une frontière comme l’Arrouaise, le Boischaut, la Xaintrie ou encore la Combraille.

Nos ancêtres les Gaulois

Notre pays a été divisé en territoires distincts par nos ancêtres les Gaulois.  Oh! Oui, je sais… Bon, rectificatif  : le territoire qui deviendra la France métropolitaine que nous connaissons aujourd’hui était peuplé par diverses tribus celtes dont chacune occupait une partie . Elles étaient souvent fédérées en groupements plus vastes : par exemple, quatre tribus distinctes regroupées sous le nom de Pétrocores étaient ainsi réunies dans ce qui est devenu le Périgord.

gaulois

Les Celtes avant l’invasion romaine

On comprend bien qu’à cette époque ( je vous parle d’un temps que les moins de 21 siècles ne peuvent pas connaître ) les frontières entre ces tribus n’étaient tracées sur aucune carte —  Bibendum, dont le  nom est une imposture, n’était pas né! . Seul le terrain et ses caractères distinctifs faisaient foi : ici une forêt, là une rivière, ailleurs une montagne, etc. Et, quand rien de distinct ne permettait de matérialiser la frontière, on traçait un chemin, on plantait une pierre  ou on érigeait une borne.

Randa, « limite » en celtique,  a donné son nom à Randan ( P.-de-D.).

Marquée par un chemin, cam(mino) en celtique, cette limite a donné son nom à Chamarande (Essonne ) et à Chamarandes-Choignes ( H.-Marne).

Les frontières marquées par un cours d’eau, equoranda, sont celles qui ont laissé le plus de traces toponymiques, avec Aigurande (Indre), Eygurande (Corr.), Iguerande ( S.-et-L.), Ingrandes (Indre, I.-et-L., M.-et-L., Vienne), Ingrannes ( Loiret), Ygrandes ( Vienne) et Yvrandes (Orne). *Equo , « eau », serait pré-celtique — sans rapport avec le latin acqua — mais pourrait signifier, dans certains cas , « juste , égal » ( cf. le latin et l’italique aequus) donc « juste limite » pour equoranda.

Enfin, avec le préfixe are-, « près de » , nous trouvons Arandas (Ain) et Arandon (Isère).

Et puis, les Romains sont arrivés.

Pas fous, ils ont respecté, en général, les divisions traditionnelles quand ils ont pris l’administration du pays en main. Ils permirent aux vaincus de se gouverner eux-mêmes, à moindre frais pour eux.  Ce sont pourtant bien eux qui ont donné le nom de cīvǐtas — à l’origine de notre mot « cité » — à ces territoires. Auguste partagea ainsi la Gaule en une soixantaine de cités  et autant de chefs-lieux. Ces  derniers  pouvaient être une agglomération déjà importante ( surtout dans le Sud-Est ) mais ce furent souvent des capitales créées de toutes pièces, autour de quelques simples huttes. Certaines d’entre elles, situées trop loin des routes commerciales, périclitèrent au profit de villes mieux placées : ce fut par exemple le cas de la capitale des ÉduéensBibracte, sur l’actuel mont Beuvray qui disparut au profit d’Augustodunum, Autun. Les autres, où se concentraient l’administration, les lieux de cultes officiels, le commerce et, donc, les notables et tous ceux qu’ils faisaient vivre, devinrent, quand l’Église prit le relais, le siège de l’évêché. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’on retrouve ces chefs-lieux de cīvǐtas  parmi les chefs-lieux de nos départements ou, au moins, parmi les villes de quelque importance.

france_gallo_romaine

Mais revenons à nos frontières.

Les Romains, qui avaient autant de difficulté avec les langues étrangères que vous* et moi, ont traduit un certain nombre de ces randas. Et ils avaient le choix! Finis, terminus, limes, confinium

Finis ( à l’origine de notre « fin ») a donné :  Fain ou Fains ( C.-d’Or, Eure, E.-et-L), Feins ( I.-et-V., Loiret), Feings ( L.-et-C., Orne), Fins ( Somme), Fismes ( Marne), Fix-St-Geneys ( H.-Loire), Hinx ( Landes ), Hiis ( H.-Pyr.), His ( H.-Gar.) et Hinges  (P.-de-C.).

Ingrandes, dans la Vienne, est, à ce sujet, exemplaire : les Romains l’ont appelée Fines en 170  avant qu’elle ne retrouve son nom d’origine celtique vicus Ingrandisse en 637 puis viculo Igorande à l’époque mérovingienne.

Terminus ( qui nous a légué « terme » et … « terminus » ) est à l’origine des noms de Termes (Ardennes, Aude, Lozère), de Termes-d’Armagnac (Gers) ainsi que de Thermes-Magnoac (H.-Pyr.) , ce dernier  ayant  subi l’attraction tardive de « thermes », au sens de source thermale, ce qui ne correspond à rien de concret sur le terrain : il s’agit  là d’une bourde administrative due à un greffier pseudo-savant au XIXè siècle. Cassini avait bien écrit, lui,  Termes -en -Magnoac ( avec le en occitan introduisant le nom du seigneur). Termes-d’Armagnac a subi la même erreur en 1801 où son nom était devenu Thermes-d’Armagnac, nom qui sera gardé au moins jusqu’en 1995 ( c’est ainsi qu’il est encore écrit par Ernest Nègre dans sa Toponymie générale de la France qui donne pour « terme » un sens local pyrénéen de « colline, tertre » tandis que la localisation du village, à la frontière d’Armagnac et du Béarn fait plutôt pencher pour l’hypothèse du terminus).

Limes ( cf. notre « limite ») se retrouve dans le nom de Linthes ( Limes, Limites en 813) et dans son diminutif Linthelles , toutes deux dans la Marne.

Confinium ( cf. nos « confins » ) nous a laissé Cunfin ( Aube) , ainsi que Camphin-en- Carembault  et Camphin-en-Pevèle ( tous deux dans le Nord). Deux ruisseaux, l’un dans l’Aveyron, l’autre dans le Cantal, servant de limite entre deux seigneuries moyenâgeuses , portent le nom de Coffinhal, issu du bas-latin confinialis (rivus) , « (ruisseau ) qui sert de frontière ».

Et puis sont venus les Barbares

Il y eut, profitant de la difficulté qu’avaient les Romains à protéger leurs frontières, des invasions violentes et barbares, la pire étant celle du 31 décembre 406 qui vit la frontière du Rhin enfoncée par une horde disparate de Suèves, de Vandales, d’Alamans, de Burgondes et d’Alains. Malgré tout, ces Barbares furent plus ou moins intégrés, notamment parce qu’ils ont rencontré d’autres Barbares  arrivés avant eux, que l’empereur Dioclétien avait installés au Nord-Est de la Gaule au IIIè siècle pour cultiver la terre et en garder les frontières. Le temps passant, ces colonies devinrent plus ou moins autonomes et, Rome perdant son autorité, conclut des traités, actes de naissance d’autant de royaumes indépendants. C’est ainsi qu’ après les Grandes Invasions, les Francs, les  Burgondes et les Wisigoths se sont partagé  les restes de l’Empire romain en Gaule. Ces vainqueurs ont longtemps continué à parler leur langue ( il faut attendre Hugues Capet à la fin du Xè siècle pour trouver un roi de France dont on soit sûr qu’il ignorait le germanique ) mais ils ne cherchèrent pas à l’imposer aux peuples soumis. Le latin — puis le roman — s’est maintenu, tout en intégrant certains termes germaniques que l’on retrouve un peu partout dans la toponymie française. Toutefois, dans le Nord et l’Est de la Gaule, où ils s’installèrent en masse, le latin disparut : le rhénan (et le francique ripuaire ) fut la langue de la Lorraine ; le parler des Alamans fut celle de l’Alsace ; la langue des Francs saliens, de Clovis, fut celle de la Flandre. Cela explique le grand nombre de toponymes d’origine germanique dans ces régions.

Mais revenons à nos frontières.

Le germanique Marka, « frontière », adapté en latin médiéval en marca ou marcha, est à l’origine de très nombreux toponymes comme Marches (Drôme), Marques ( Seine-Mar.) ou Marcq (Ardennes, Yvelines) et, avec l’article, de Lamarche ( Vosges) et de Lamarche-sur-Saône ( C.-d’Or) ainsi que de Lamarque (Gir.), Lamarque-Pontacq et Lamarque -Rustaing ( H.-Pyr.) comme de Les Marches ( Savoie). Marcq-en- Barœul ( Nord) est, lui,  un faux-ami : il s’agit là du nom de la rivière Marque, issu du germanique marko, « marécage », que l’on retrouve aussi  à Pont-à-Marcq (Nord) et, en diminutif, à Marquette ( Nord), bien qu’on ne puisse pas exclure que cette Marque ait pu servir de frontière entre deux propriétés terriennes.

C’est bien sûr ce mot qui a servi à nommer, sous le règne  de Charlemagne,   Marche, « zone  frontalière », toute province ou région située en bordure d’un pays étranger ou d’une province voisine. On trouve encore aujourd’hui la Marche, pays historique de la fin du haut Moyen  Âge, formé d’une partie du Limousin, dont le chef-lieu est Guéret. L’existence de ces marches donna naissance au titre de marquis, celui auquel on avait confié l’autorité sur ces Marches. Cette autorité s’est amoindrie avec le temps :

UN MARQUIS (voyant la salle a moitie vide):
Hé quoi! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
Sans déranger les gens? sans marcher sur les pieds?
Ah, fi! fi! fi!

( Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte I, scène 1 )
CYRANO:
Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans.

( idem, acte I, scène 4)

Et puis sont arrivés les Capétiens

C’est sous  Philippe Auguste (11801223) que le royaume de France s’agrandit jusqu’à presque ressembler à la France actuelle

Conquetes_Philippe_Auguste

C’est à cette époque qu’apparaît un nouveau mot, « frontière », pour désigner le « front d’une armée ». Très vite ( en 1292), « frontière » désignera une « place-forte faisant face à l’ennemi » puis, au XIV è siècle, le mot prit son sens actuel de « limite bordant un territoire ». Seuls quelques lieux-dits gardent encore  le souvenir de ces frontières avec les fiefs anglais du Sud-Ouest comme La Frontière à Brie et à Soula en Ariège ainsi qu’en Corrèze à Rilhac-Xaintrie et à Saint-Julien-aux-Bois . D’autres marquent des postes-frontières beaucoup plus récents comme   Frontière à Bois-d’Amont (Jura), les Frontières à Saint-Jean d’Aulps ( H.-Savoie) ou encore La Frontière à Carling ( Moselle). D’autres enfin — à Andel (C.-d’Armor), à Cernay ( Calv.) ou à Olonne-sur-Mer (Vendée) — marquent sans doute des frontières entre seigneuries ou  propriétés rurales.

Et, puisque tout doit finir en chanson:

* C’est une façon de parler, bien sûr. Je ne sais rien de votre xénoglossie. Si ça se trouve, vous parlez mieux le chinois que moi l’hébreu.

6 commentaires sur “De randa en marche, en passant par Bergerac

  1. > Leveto,

    Je vois comme votre billet sur « les frontières » suscite un immense silence. Même Zerbinette n’y caquette…
    Appâtons-la*, cette gourmande, friande de devinettes :

    1. Un endroit qui a pris son nom, son toponyme actuel, il y a un peu plus d’un demi-siècle.

    2. Il concerne quelques communes ordinaires et s’établit sur une dizaine de kilomètres dans le sens de la longueur. Peut-être un peu davantage, voir Wikipedia.

    3. Ce n’est pas une division administrative… plutôt une affaire de friandise recyclée.

    4. Située à 500 km environ de Châteauroux, l’une des communes concernées par cette chose géolocalisée porte un nom très « anatomique » et qui aurait pu donner un gentilé vraiment désobligeant.

    5. L’endroit, devenu touristique maintenant, dispose de sa fiche Wikipedia qui dit bien tout ce que son nom doit à la gourmandise.
    D’une certaine manière, c’est aussi une affaire de frontière.

    * Et pour bien amorcer, comme à la pêche à la ligne, disons que l’endroit signale assez précisément « un nom d’homme », selon la taxinomie particulière et délicate des vétos de topo et de PACA.

    _____________

    Réponse exigée avant demain matin, vers 10 heures maxi, cet horaire implacable qui me fera filer vers la Provence et ses moutons d’altitude… si mes lombaires le veulent bien et ce n’est pas sûr.

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  2. TRS

    un week-end au boulot m’a empêché de lire votre devinette avant maintenant.

    Je demande une prolongation du délai* d’au moins 24 heures avant de venir à bout de votre devinette… soit mardi matin 10 heures.
    D’ici-là, j’aurais trouvé la réponse! 🙂

    * Voyez comme ma maitrise de l’azerty est succincte : j’avais écrit « délit » . Je vous laisse le soin, à vous ou à d’autres, d’interpréter ( ou de sur-interpréter ) ce lapsus calami/i> …

    P.S : vous filez vers la Provence, dites-vous.

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  3. Désolé, Leveto, il m’est impossible de donner une suite favorable à vos exigences. Je dois partir aujourd’hui et, là où je vais, point d’ordinateur.
    Néanmoins, par pure clémence et par mail particulier, je vous envoie la réponse sous forme de pli cacheté que vous ouvrirez quand bon vous semblera. Demain matin, 10 heures, si vous voulez.
    Et vous en ferez ce que vous voudrez.
    D’ici là, portez-vous au mieux.

    PS : A relire l’énoncé, ce matin, j’ai eu quelque hésitation : s’agit-il vraiment et à proprement parler d’un toponyme ?
    La fiche Wiki consacrée au mot « toponyme » semble me dire que oui.
    Mais si, selon vos critères, cela ne vous semble pas être le cas vous me pardonnerez, j’en suis sûr.

    Second remords du matin: quand j’ai parlé « tourisme » c’était probablement un peu exagéré. Disons plutôt promenades, randonnée, ce genre de chose pour marcheurs à pied soucieux les dimanches et jours fériés d’arpenter, en bandes organisées et cancanières, des paysages innocents… et de s’ébaubir pour pas cher devant une curiosité quelconque.

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  4. Je vois que le récriminateur compulsif, doublé d’un despote péremptoire a encore frappé…. En temps ordinaire, étant donné mon caractère bienveillant, je me serais pliée aux injonctions, mais en cette période estivale je suis trop sollicitée par d’autres tâches urgentes bien que d’une utilité toute relative mais distrayantes pour passer beaucoup de temps sur l’ordi. Mon temps informatique d’aujourd’hui ayant été consacré aux Perseïdes et à la comète Swift-Tuttle que m’a fait découvrir le doodle google, il ne m’en reste plus pour continuer ailleurs !

    Bon séjour en Provence à tous. Nul doute que son soleil et son climat bienveillant saura calmer les lombalgies les plus tenaces.

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  5. TRS
    sans doute un peu tard, mais je tente ma chance.

    J’ai trouvé le vitréais, un gâteau qui doit son nom au pays tout autour de Vitré, le Vitréais ( dont il est aussi le gentilé de la ville principale.
    Le nom de Vitré (I.-et-V.) viendrait de Victorius plus –acum.
    On y taquine le goujon en agitant sa gaule.

    Mais Vitré ( I.-et-V.) n’est qu’à 324 km de Châteauroux…

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  6. ►À tous

    Avant de prendre ses quartiers d’été dans mon beau pays qu’il se plaît à moquer le restant de l’année, TRS m’a fait parvenir la réponse à sa devinette ainsi libellée

    Réponse devinette à n’ouvrir qu’en cas de désespérance

    Il s’agit de la Ligne des Toblerones… ces chocolats dont la forme a inspiré aux Vaudois le sobriquet qui désigne maintenant toutes les dents de dragons frontalières.

    Le « nom d’homme » c’est Tobler… et tout le reste est sur Wikipedia.

    Le gentilé de Gland n’est pas Glandeurs ou Glandus… etc.

    Je lui ai répondu ainsi :

    Comme vous le verriez si vous vous connectiez à mon blog, j’ai publié ma réponse — avant de lire la vôtre.
    La mienne concernait le vitréais, un gâteau né dans le Vitréais autour de Vitré ( dépt. 35)
    La vôtre parle de la friandise nommée Toblerone dont wiki nous dit :
    Le nom vient de Tobler et de Torrone, le nom italien du nougat au miel et aux amandes, une sorte de mot-valise, donc.

    Vôtre solution concerne plus particulièrement la Ligne des Toblerones en Suisse, une ligne de défense qui doit son nom à la forme des alignements de dents-de-dragon ressemblant aux chocolats alors très célèbres.

    Je cherchais un toponyme éponyme d’une friandise française. Il fallait chercher l’inverse, je n’avais pas bien lu votre dernier indice: « L’endroit, devenu touristique maintenant, dispose de sa fiche Wikipedia qui dit bien tout ce que son nom doit à la gourmandise… »

    Bien joué.

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