Des bornes à responsabilité limitée

Quand le tracé des frontières  devint indispensable pour l’attribution des territoires ( et de leurs richesses ) mais qu’elles n’étaient pas marquées par un élément naturel ( un cours d’eau, une ligne de crête…) il fallut les matérialiser par des bornes.

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Borne franco-suisse avec le trait indiquant la direction de la frontière

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La même borne côté Savoie

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La même borne côté Genève

Il s’agissait le plus souvent  de pierres plantées portant les armoiries des deux territoires limitrophes et l’année de la plantation, gravées sur des rochers réputés inamovibles … Sur le dessus de la borne, un sillon indiquait le tracé de la frontière: il suffisait alors de chercher les bornes suivantes dans les directions indiquées par ce sillon.

Naturellement, si la pierre est bien inamovible, la frontière ne l’est pas : on trouve ainsi un très grand nombre de bornes orphelines de leur frontière, souvent morte au champ d’honneur. Un nouveau traité scellait alors dans une nouvelle pierre la nouvelle frontière réputée inamovible celle-là, croix de bois croix de fer…

Pourtant encore aujourd’hui, si les frontières bougent moins par l’effet des guerres ( quoique par les temps qui courent …) elles peuvent bouger de façon naturelle : le milieu du cours d’eau dépend de sa largeur  qui peut varier par des éboulements ou des comblements de ses rives ; la ligne de crête peut varier en fonction de la fonte plus ou moins rapide d’un glacier, etc.

Ce sont les  « délégués à l’abornement aux frontières de l’Intérieur » ( dépendant directement du Ministère ) qui sont chargés de vérifier, annuellement ou bis-annuellement avec leurs homologues frontaliers, le bon emplacement de ces bornes et ils ne chôment pas !, plantant leurs petits cailloux de manière de plus en plus précise grâce au GPS. Un seul exemple crucial de l’utilité de ce bornage au mètre près :

Cette détermination précise des frontières est importante, notamment lorsqu’il est question de crash aérien ou d’accident de personnes et qu’il faut activer des secours, faire jouer les assurances et déterminer des responsabilités.

Ce qui nous montre — si c’était nécessaire — que le code  des Assurances impose sa loi aux États qui allouent en moyenne 30 000 € annuels de nos impôts à ce bornage précis … Ou « quand les bornes — du capitalisme — sont franchies, il n’y a plus de limites »!

Mais revenons à nos bornes-frontières.

Éliminons d’emblée les toponymes de type Borne ( Ardèche, H.-Loire), Born (H.-Gar., Loz.,Dord.), Bords ( Char.-Mar., Creuse) etc. qui sont de faux amis  issus du pré-latin borna, « source ».

Éliminons aussi les bornes miliaires romaines qui marquaient des distances, pas des frontières, et qui ont fait l’objet d’un article ( publié le 13 mars 2010 — histoire de nous rajeunir).

Comme je l’ai dit, ces bornes-frontières consistaient  le plus souvent en pierres plantées.

200px-Le_Wieselstein        Elles ne doivent pas être confondues avec les menhirs qui, même si certains d’entre eux ont pu servir de borne, comme le Wieselstein à Freyming-Merlebach, avaient à l’origine d’autres fonctions  La différence, on l’a vu aussi, tient à la gravure des symboles des deux pays et du millésime de la plantation.

Parmi tous les noms de communes évoquant des pierres fichées dans le sol — sous les formes Peyrefite, Pierrefaites, Pierrefiche, Pierrefiques  et Pierrefitte — je n’ai trouvé que Pierrefitte-Nestalas (H.-Pyr.) dont la pierre plantée ne doit rien aux mégalithes du Néolithique puisqu’elle fut érigée vers 1400 pour marquer la limite du domaine seigneurial d’Argelès-Gazost entre les communes de Soulom (du gascon souloûm, « lieu abrité du soleil ») et de Nestalas ( au confluent de la Neste de Luz et de la Neste de Cauterets).

Les micro-toponymes sont infiniment plus nombreux et il serait fastidieux de les citer tous. Je n’en citerai que deux, assez remarquables pour des raisons différentes :

  • le site des Trois Bornes est un des multiples endroits de France où se côtoient trois départements, en l’ occurrence  les Vosges, la Meuse et la Meurthe-et-Moselle mais c’est, à ma connaissance, le seul qui soit matérialisé par trois bornes, une pour chaque département.
  • La Pierre des douze Apôtres à Meisenthal ( « la vallée de la mésange ») : s’il s’agit bien d’un mégalithe dont la fonction première nous est inconnue, c’est la christianisation qui eut raison de cette vocation  « selon une technique qui consiste à garder tous les objets vénérables des anciens cultes, en leur donnant toutefois une orientation chrétienne ». « Bien plus tard, on complète le monument d’un groupe de 1 mètre 50 de haut, représentant le Seigneur Jésus en Croix, flanqué de la Très Sainte Vierge Marie et de sainte Marie-Madeleine à ses pieds. Au dessous, sur le pourtour, les Douze Apôtres, en relief, trois sur chaque face, semblent veiller sur la forêt en regardant les quatre horizons. » Cette pierre a  ensuite été utilisée comme borne-frontière entre le duché de Lorraine et le comté de Hainaut comme le prouvent les blasons respectifs gravés en 1605. Dès lors, la pierre fut nommée Breitenstein , « pierre frontière » ( cf. l’allemand Breite, « latitude ») [les  citations sont extraites de ce site]

Il faut s’intéresser aux noms formés avec ellipse de « pierre » pour trouver dans le Sud-Ouest des Laffitte ( H.-Gar., Lot-et-G.) ou Lafite ( Tarn-et-G.). En gascon, le -f- initial a évolué en -h- faisant du latin fita le gascon hita, francisé en « hite ». Ce mot gascon, encore vivant aujourd’hui, signifie « borne » et se retrouve à Hitte, Lahitte et Lahitte – Toupière ( H.-Pyr.) ainsi que dans le Gers. Lahitère (H.-Gar. et Gers) est un lieu où il y a des hites, une ligne de démarcation, donc une zone frontière.

À l’inverse, l’ellipse de « hite » a donné Peyre ( Landes) borne-frontière entre la Chalosse et le Béarn et Lapeyre ( H.-Pyr.).

Enfin, quelques noms locaux ont laissé des traces comme le catalan molló , « borne », a donné Prats-de- Mollo -la Preste (Pyr.-O.).

D’autres constructions pierreuses ont été utilisées pour marquer une limite et ont donné leur nom à quelques communes. Nous les verrons, si vous le voulez bien, dans un prochain billet.

En attendant, puisque les frontières sont faites pour être passées et que tout doit finir en chanson :

 

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17 commentaires sur “Des bornes à responsabilité limitée

  1. JSP
    des points de contact entre trois départements français matérialisés par trois bornes ? Je ne crois pas qu’il en existe d’autres.

    P.S. si nous partons à l’étranger, nous ne sommes pas rentrés!

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  2. ah j’avais mal compris, je croyais que tu voulais dire qu’il n’y avait qu’un point où 3 départements se touchent : l’unique endroit en France où se côtoient trois départements, en l’ occurrence les Vosges, la Meuse et la Meurthe-et-Moselle

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  3. JSP
    j’avais vu passer en son temps le livre de Lionel Daudet et puis je l’avais oublié. Utile piqûre de rappel.
    Siganus
    Pas mal vos Quatre-Bornes à quatre kilomètres!
    Mais quatre bornes c’est petit par rapport au record hexagonal détenu par la plage des Soixante Bornes à Saint-Hilaire-de-Riez en Vendée. Je n’ai aucune idée quant à la signification de ces soixante bornes ( si ça se trouve il s’agit de bornes électriques pour les camping-cars !).

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  4. le site des Trois Bornes est l’unique endroit en France où se côtoient trois départements

    Comme jsp, la formule me paraît très ambiguë — ou plutôt, non, pas ambiguë, mais semblant dire autre chose que ce que vous voulez dire, ce qui est pire, en fait.

    Car pour moi, cette phrase signifie que ce serait le seul endroit de France où se touchent trois départements. Vous ajoutez ensuite que ce site est matérialisé par trois bornes : cela ne semble donc vraiment pas vouloir dire que c’est le seul endroit où il y a trois bornes (puisqu’elle viennent matérialiser ce site : elle n’en sont pas la définition initiale). Selon votre formulation, ces trois bornes matérialisent le fait que c’est le seul endroit de France où se côtoient trois départements. Or, comme le signale jsp, il y a plusieurs dizaines (plus d’une centaine ?) d’endroits où cela arrive — certes sans que cela ne soit matérialisé par trois bornes.

    Sur la fiche Wikipédia, il est dit que c’est le seul endroit de Lorraine où se côtoient trois départements. Peut-être cette formule, vraie pour la Lorraine mais fausse pour la France, vous a-t-elle induit en erreur, c’est-à-dire vous a-t-elle induit à l’utiliser machinalement ?

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  5. Parmi les pierres dressées, il y a aussi des (au moins un) « levade » : Peyrelevade, en Corrèze. Mais c’est probablement encore un mégalithe néolithique. Donc hors-sujet sans doute. Mais cela s’ajoute quand même aux toponymes à surveiller, au même titre que les Peyrefite, Pierrefiche, etc.

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  6. JSP, Jacques C.

    Je ne suis pas borné. Ma phrase était en effet mal écrite ; j’espère que vous agréerez sa nouvelle écriture.

    Jacques C.
    J’avais bien pensé à Peyrelevade (Corrèze) et à Pierre-Levée ( Seine-Mar.), mais cela m’aurait entraîné à parler de toutes ces pierres ( longues, plates, percées, blanches, creuses, etc.) qui ont pu servir à un moment ou un autre de bornes.
    Retracer l’histoire de chacune d’entre elles m’a semblé un travail ( de Sisyphe ?) trop éreintant!
    Mais bon, peut-être qu’un jour ou l’autre …

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  7. @ leveto :

    En effet, plus aucune ambiguïté dans la nouvelle formulation, qui est parfaite selon moi ;-).

    Et pour ce qui est des pierres, oui, j’imagine bien qu’elles doivent être fort nombreuses en toponymie (une Peyrefade [pierre aux fées] m’est chère, mais c’est un micro-toponyme, alors n’en rajoutons pas !). De quoi occuper sans doute des années !

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  8. Jacques C

    Vous m’avez intrigué avec votre Peyrefade…

    Les Fades (en français « les fées ») : c’était des génies de l’air, des bois, des rochers et des eaux qui vivaient généralement par groupe de trois, se cachant pendant le jour dans les anfractuosités des roches qui leur servaient de demeure, et sortant à la nuit tombante.

    J’ai fini par trouver un dolmen de Pierre Fade à Saint-Étienne-des-Champs ( Puy-de-Dôme ), mais aussi un menhir en Corrèze à Lamassière-Basse.

    Lequel de ceux-ci

    J’ai aussi trouvé un autre menhir de la Pierre Fade à Availles-Limouzine ( Vienne) et deux autres Pierre Fade à Auriat et Gentioux-Pigerolles, dans la Creuse .

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  9. Vos trois bornes m’ont amenée aux tripoints (entre trois pays étrangers) et j’ai découvert que wikipedia donnait une « liste des tripoints » mais curieusement pour la France qui en compte apparemment 7, il n’y en a qu’un de répertorié : le mont Dolent qui en reste tout attristé.

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  10. Zerbinette
    sur la page wiki consacrée aux tripoints européens, j’en compte six concernant la France: Allemagne+ Luxembourg, Allemagne + Suisse, Andorre+ Espagne ( x2) , Belgique+ Luxembourg et Italie+Suisse ( le mont Dolent)

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  11. Leveto,

    mes renseignements venaient de cette page wiki : http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_tripoints
    que je n’ai pas lue assez attentivement* car y sont effectivement aussi répertoriés : Schengen, Dreiländereck, Pic de Médécoubre

    * je n’ai regardé France que dans la première colonne….

    Quant au 7ème tripoint, il s’agit de France/Brésil/Suriname !

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