Prenons des mesures!

Du temps des neiges d’antan, je veux dire avant la normalisation des poids et mesures réalisée par l’adoption du système métrique le 10 décembre 1799, chaque région, voire chaque fief, chaque bourgade avait son propre système. Certes, les mots employés étaient souvent les mêmes — tout le monde connaît la perche, l’arpent ou le boisseau — mais les quantités qu’ils désignaient étaient variables. De Charlemagne à l’Observatoire de Paris en passant par Henri IV, tout le monde s’y était cassé les dents, avant qu’on ne les abandonne. Il en reste aujourd’hui malgré tout des traces dans la toponymie et plus particulièrement dans la micro-toponymie.

On ne s’étonnera pas que la mesure la plus représentée soit celle de la superficie : le moyen le plus simple pour qualifier une terre et en estimer la valeur était d’en donner la taille. On peut distinguer trois façons de la mesurer : par la longueur de ses côtés, par le temps passé à la cultiver et par la quantité ou le volume de grains nécessaires à l’ensemencer ( la quantité produite, trop variable d’une année à l’autre, n’était pas ou peu utilisée). Le billet d’aujourd’hui ne sera consacré qu’aux deux premières méthodes — un billet ultérieur le complètera.

La superficie :

  • l’arpent a sans doute été la plus employée des unités de surface. le mot semble venir, par le latin arepennis, d’un gaulois are-penno, « portée de flèche ». Cette portée, évaluée entre 60 et 70 mètres, permettait de mesurer un carré définissant un arpent, soit 35 à 50 ares. on retrouve de nombreux Les Arpents tout court, mais aussi des VingtArpents, plus encore des Trente Arpents ou Quarante Arpents et très peu au-delà.
  • l’acre, qui vient du germanique acker, « champ » ( cf. aussi le latin ager, «  champ », le grec agrós, l’arménien art «idem », et le sanskrit ajra- « pâturage »: toutes ces formes remonteraient à un indo-européen *agro- « pâturage »), est à peu près équivalent à l’arpent et se retrouve principalement dans la France du Nord et en Normandie. Là aussi, on trouve l’Acre, les Acres et des noms avec une quantité comme les Quatre Acres, Quatorze Acres ou avec un complément comme les Acres au Comte ( Franqueville, Eure), l’Acre à Procés ( Saint-Thurien, Eure ), l’Acre de la Queue (Ambrumesnil, S.-Mar.), l’Acre d’Enfer (Boisset-les-Prévenches, Eure), l’Acre Enragée ( Brouay, Calv.) etc. On retrouve ce terme dans le nom de la commune Les Cent-Acres en Seine-Maritime. L’acre, utilisée dans l’ancien empire britannique, est toujours en vigueur aux États-Unis où elle vaut
    4 046,873 m2.
  • la perche, équivalent de la longueur d’un long bâton d’une vingtaine de pieds, soit de 6 à 7 mètres, équivalent d’un dixième d’arpent-longueur ; une perche-carrée valait donc un centième d’arpent-surface, soit un demi-are.( Ça va, les maths, là ?). On trouve des dizaines de lieux-dits les Perches, en général sans nombre sauf un Cent Perches ( Aubaine, C.-d’Or). Le même terme a pu aussi désigner des clôtures ou des taillis, comme le suggèrent les nombreux Bois aux Perches
  • la verge ou la vergée équivalait à quarante perches ou un quart d’arpent, soit un carré de 30 à 35 m de côté ( Littré ). Nombreuses sont les Vergées et bien d’autres précédées d’un nombre : les Trois Vergées, Cinq, Six, Sept, Huit, Dix et jusqu’à Dix Vergées. On trouve pour cette acception de vergée, une possible étymologie selon un pré-celtique vege, « champ plat », qu’on rapproche de la vega espagnole, elle-même supposée issue d’un ibérique ou basque balka, « pré au bort d’une rivière ». Il semble pourtant préférable de voir dans une vergée un « terrain mesuré à la verge », c’est-à-dire à l’aide d’une baguette souple, virga en latin.
  • la hâte était une « mesure de terre qui répond à la longueur d’une pique ordinaire, mais dont la largeur est indéterminée » ( haste chez Godefroy ). Le mot, qui a pu aussi désigner une parcelle étroite, une lanière, est toujours vivant en Bourgogne et Champagne où il désigne l’« espace compris entre deux gros sillons » . On retrouve ce terme en grandes quantités dans l’Aube, la Côte-d’Or, l’Yonne, la Nièvre et le Cher sous les formes l’Hâte ou les Hâtes, quelquefois suivies d’un nom de personne mais aussi de compléments plus inattendus comme les Hâtes du Curé ( Blancey, C.-d’Or), les Hâtes Brebis et les Hâtes aux Prêtres ( Saint-Phal, Aube ) , les Hâtes Rouges ( Fontangis, C.-d’Or) , les Hâtes Enragées ( Saint-Martin-sur-Nohain, Nièvre ) et même une Hâte de Putain ( Flée, C.-d’Or).

Le temps passé :

  • le jour ou le journal exprimaient ce qu’un paysan pouvait travailler en une journée ; on conçoit que sa superficie ait été variable selon les lieux, le sol, la pente, etc. : elle correspondait à un tiers ou un quart d’arpent. Les Journaux sont très présents, surtout en Lorraine, où on trouve une quinzaine de Vingt Journaux, des Grands Journaux et des Hauts Journaux. Vrély, dans la Somme, concentre les Huit Journaux, Douze Journaux et Vingt-et-un Journaux. Encore en lorraine, on trouve la Pièce de Cent Jours ( Cosnes-et-Romain et Sancy, M.-et-M.) la Pièce de Dix-Huit Jours ( Mance, M.-et-M.), les Cinquante Jours ( Sotzeling, Moselle), …
  • l’hommée, travail d’un seul homme en une journée (Littré ), avait plus de variété encore en fonction de la nature du travail : de 1,5 à 2 ares pour le jardin, 4 ou 5 ares pour la vigne, un tiers d’hectare pour la fauche d’un pré, etc. On trouve sept Hommées, réparties dans l’Ouest.
Repos mérité
  • la fauchée correspondait à une journée de coupe de foin ( DMF ). On trouve ce terme en Lorraine et alentour soit sous une forme simple soit avec un nombre ou un adjectif comme les Onze Fauchées ( Saint-Hilaire-en-Woëvre, Meuse et Hauteville, Ardennes), les huit Fauchées ( Moulotte, Meuse, les Bonnes Fauchées (Damas-aux-Bois, Vosges).
  • la charruée, « surface de terre que peut labourer une charrue en un temps défini, équivalant à douze arpents en Brie et en Champagne » (DMF). On rencontre plusieurs lieux-dits la Charrue ou la Charruée, et deux la Grande Charruée ( Palluau,Vendée et Saint-Ambroix, Cher).

Une devinette ?

Comme la faux et la charrue … un autre instrument a été utilisé pour mesurer une superficie travaillée en une journée. Il a donné une quinzaine de micro-toponymes dans sa forme simple et plusieurs autres dans des formes dérivées pouvant prêter à confusion. Quel est cet instrument?

Un bon point sera accordé à ceux qui complèteront leur réponse avec des exemples de micro-toponymes et les formes dérivées …

L’indice :


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3 commentaires sur “Prenons des mesures!

  1. Contribution (purement bénévole) aux travaux menés par la « Jeune science toponymique » lorsqu’elle est en quête de misérables endroits, parfaitement négligeables mais affublés d’une désignation teintée de désuétude
    …………………………..

    … le moyen le plus simple pour qualifier une terre et en estimer la valeur était d’en donner la taille. On peut distinguer trois façons de la mesurer : par la longueur de ses côtés… ou selon d’autres considérations sans réelle importance ici. (Leveto)

    Tout ceci qui précède procède d’un vague souci arithmétique : on détermine la surface d’une terre polygonale grâce une certaine connaissance que l’on peut avoir de ses côtés mesurés. C’est un boulot de géomètre.

    Perso’, j’en ai connu un, de géomètre ; nous étions ensemble sur les bancs de la communale et ensuite, à l’occasion de divisions parcellaires qui concernaient directement les intérêts de Machincourt, il venait avec un matériel moderne, genre GPS et machins optiques hypersophistiqués.
    Il a aussi réalisé le fond de carte (informatisé) préalable aux études du PLU.

    Bref, ce garçon s’est fait des thunes de dingue avec la municipalité et cela vaut bien un service en retour, entre retraités et au téléphone :

    – Moi : – Dis-moi, Alain… ils s’y prenaient comment les archaïques arpenteurs de l’Ancien régime pour déterminer la surface d’une parcelle ? Pratiquait-on déjà la pesée géométrique ? Avait-on seulement inventé l’odomètre à roulette… à cette époque ?
    – Lui : – Ma foi, ça je l’ignore. Mais ce que je peux te dire c’est qu’il existe un préalable impératif : le terrain ou la parcelle, pour être quantifiés et qualifiés, doivent d’abord avoir été bornés… car une longueur, figure-toi que ça ne s’estime pas au pifomètre métrologique. N’ai-je d’ailleurs pas suffisamment borné chez toi pour que tu fasses mine de l’ignorer ?
    Moi : – Oui, et certaines lignes budgétaires s’en souviennent encore…

    ________________

    Retour vers le futur l’actualité de VVLT et présentation du BONNIER

    D’abord avec Littré, un lexicographe français :

    bonnier
    (bo-nié) s. m.
    • Mesure agraire qui, dans la Flandre française, valait 1 hectare 40 ares.
    ÉTYMOLOGIE
    Wallon, bounî ; du wallon bone, borne (voy. BORNE).

    Puis avec les Wallons, cette sympathique peuplade dont on ne mesurera jamais assez l’étendue des mérites. Et là, je pense surtout à Cécile de France (La confiance règne) et à Virginie Hocq (La liste de courses).

    Donc au pays de Grevisse… là où d’autres que lui ont su causer de l’importance des choses « terre-à-terre » :

    bounî
    bounî (o.n.) Bonnier. ancienne mesure agraire : on — d’ têre valeut 4 djournés ou 400 vèdjes carêyes (Waitîz a: vèdje, djourné) ; on — d’ têre ; dj’a planté on — d’ pètotes ; dj’a triyané come on — d’ têre (plaisamment) je n’ai pas eu peur
    |+ bounî (o.n.) Jardin, petit domaine. (par ext.) comint va vosse —?

    Examinons maintenant l’impact immense qu’aura eu ce rigoureux souci de bornage sur la microtoponymie du département 59 :

    « LES HUIT BONNIERS » à Camphin-en-Pévèle, Jeumont, Saint-Amand-les-Eaux, Sequedin, Thivencelle et Wicres
    « LES DIX BONNIERS » à Bettignies
    « LES VINGT BONNIERS » à Aibes
    « LES QUINZE BONNIERS » à Saint-Amand-les-Eaux… etc.

    Leveto, lui qui dispose d’un répertoire de référence, calibré IGN, nous dira bien s’il existe des Bonniers ailleurs que dans le 59.

    Et maintenant, pour l’unique (et si nouveau bonheur) de voir « une citation » bornée sur sa gauche par un joli ruban bleu, verticalement disposé :

    Bonnier :
    En allemand et en néerlandais, bunder.
    Mesure agraire ou de superficie usitée en Belgique et en Hollande. Certains dictionnaires français écrivent bonier, mais l’usage de l’écrire bonnier en Belgique prévaut, en général.
    Nivelles : Le bonnier de 4 journaux, ou 400 verges carrées, soit 122,76 ares.

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  2. @ Cher Brosseur de ci-avant

    Votre Céline récalcitre et mon écran affiche ceci :

    GROUPE TVA
    Cher utilisateur, à la suite du Règlement général sur la protection des données adopté par l’UE et en vigueur depuis le 25 mai 2018, nos sites sont actuellement indisponibles dans votre région.

    Mais peut-être pensiez-vous seulement à Céline Bonnier ?… cette actrice de chez vous dont la notoriété n’aura pas gagné « ma région ». Tandis que Carole Laure et Marie-Josée Croze, elles, ont envahi* mon « paysage sentimental » depuis bien longtemps.

    * A propos, d’envahissement et d’invasions « barbares », vous accepterez bien une petite piquouse de rappel :

    Quant aux « invasions sarrazines », il faudra les considérer ailleurs… dans les Hautes-Alpes et sur un autre fil.

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