Le joug ( répàladev )

Ma dernière devinette a été résolue par la plupart de mes lecteurs habituels, bravo à tous !

Il fallait trouver le joug, que Frédéric Godefroy, dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXè au XVè siècle, ( 1880-1895 ) , définit comme une « mesure de terre ». Il s’agissait plus précisément de l’aire qu’un homme pouvait labourer avec un attelage de deux bœufs reliés par un joug. On imagine que, selon la qualité de la terre, sa plus ou moins forte déclivité, la force des bœufs, etc., cette surface devait varier d’un endroit à l’autre, mais c’était alors le cas pour toutes les mesures. En général, le joug se rapprochait du journal ou de l’arpent vus dans le premier billet consacré aux mesures, soit entre 35 et 50 ares.

On compte trois Joug ( à Castelnau-Pégayrols en Aveyron, Crots en Hautes-Alpes et Saint-Crépin en Charente-Maritime ) et neuf lieux-dits nommés Le Joug, tous donnés par l’IGN mais il peut y en avoir d’autres, dont le sens est bien celui que nous venons de voir. On trouve ces derniers à Sompt et Aigonnay ( Deux-Sèvres), à Cuignières (Oise), aux Thuiles ( Alpes-de-H.-P.), à Vancé ( Sarthe ), à Marsais (Char.-Mar.), à Saint-Just-Saint-Rambert ( Loire) et on trouve un Joug aux Jaux au Boupère ( Vendée, avec jaux pluriel de jal, « coq » ) et un Joug de la Chèvre à Vitry-en-Charolais ( S.-et-L.). On peut compléter cette liste avec des noms de lieux où « joug » est complément comme la Combe du Joug ( Montaud, Isère), la Croix du Joug ( la Chabanne, Allier ), la Pierre du Joug ( Bresnay, Allier ), le Bec de Joug ( Tarnac, Corrèze), le Cham du Joug ( Saint-Jean-de-la Fouillouse en Lozère, où « Cham » n’est pas une faute de frappe mais est issu du bas latin calmis, « hauteur caillouteuse, dénudée »), le Pech de Joug ( Carsac-Aillac en Dordogne) et quelques Prés, Moulins, Sources, etc. ainsi qu’un Vieux Joug à Saint-Savinien ( Char.-Mar.).

Le Joug de l’Aigle ( la sainte-Baume, Var)

Comme le latin jŭgum dont il est issu, « joug » a pu avoir aussi le sens de « crête, sommet d’une montagne » et on trouve bien, notamment dans les Alpes, des sommets portant ce nom souvent corrompu en « joue » comme La Joue du Loup à Dévoluy ( Hautes-Alpes ) et d’autres. Certains des Joug cités plus haut, notamment ceux situés en montagne ( H.-Alpes, Isère) peuvent être aussi de ceux-là, comme le Joug de l’Aigle dans le massif de la Sainte-Baume ( Var ), que l’on imagine mal labouré.

Le joug, qui reste le mot le plus répandu pour désigner une parcelle labourée en un temps donné par un attelage de bovidés, a donné d’autres dérivés. La forme « savante », rencontrée dans les actes de propriété, chez les notaires ou le clergé, est « jugère » [ plus de précisions ici ]. Ce terme ne semble pas avoir donné de toponyme recensé par l’IGN mais TRA me signale toutefois un lieu-dit Jugère à Bussières ( Loire ) et TRS un autre à Signy-le-Petit ( Ardennes) … Mais nous entrons là dans un domaine où les paronymies peuvent nous induire en erreur. On trouve ainsi des la Jugeresse, Juguerie ou Jugueraie dont le sens a pu être tout autre ( lieu de justice, propriété d’un juge, etc.). Le mot a aussi parfois dérivé en Jeu, Jouet ou Juet qui ont donné de nombreux toponymes mais qui peuvent se confondre avec d’autres acceptions de ces termes ( juge, bois, coq, etc.). D’autres dérivés plus rares comme Jugre n’ont pas donné de toponymes.

Le fait de mesurer une terre labourable en se référant au travail d’un attelage de bêtes était tout à fait commun aux anciennes sociétés rurales aussi bien françaises ( on mesurait une « attelée », une « bouvée », une « jouguée », une « charruée » etc.) qu’étrangères ( lire ici en tapant « jouguée » dans le champ de recherche en haut à gauche — merci à JSP pour le lien ).

Cette image a un attribut alt vide ; son nom de fichier est chateau-des-joualles.jpg

L’adjectif latin jŭgālis, « en forme de joug », a donné, outre « jugal », le terme joualle désignant une « latte de bois posée sur deux branches fourchues servant de berceau à la vigne » et qui désigne aujourd’hui « une vigne plantée de façon à laisser entre des rangées de ceps une bande de terrain destinée à d’autres cultures ». La forme joalle est attestée en ancien gascon au XVèsiècle pour désigner une mesure de longueur appliquée à la vigne. Ce mot est à l’origine de quelques micro-toponymes comme Joual à Campénéac ( Morbihan ), la Jouale à Condom ( Gers ) et surtout le pluriel les Joualles ( notamment en Gironde ). Là aussi, il peut il y avoir confusion avec un terme proche, la « jalle », que nous verrons dans le prochain billet.

D’autres propositions m’ont été faites pour un instrument agricole ayant pu laisser son nom à une mesure agraire :

La bêchée ( proposée par TRA et JSP qui me donne en prime le diminutif bêchole), surface de terrain que l’on pouvait bêcher en une journée, est à l’origine d’une quinzaine de micro-toponymes du type La Bêchée dans l’Ouest de la France (L.-Atl., Char.-Mar., Vendée, Deux-Sèv.).

L’areure ( ou arure, arrure, aireure, etc.), dérivé d’araire, proposé par TRA, a désigné un « champ labourable ». « Le mot arure, ou arvure, est encore reçu dans quelques-unes de nos provinces, pour désigner la mesure de terre qu’une charrue peut labourer en un jour. » ( Abbé F.Rozier, Cours complet d’agriculture théorique, pratique, économique, et de médecine rurale et vétérinaire, 1793). On trouve ainsi la Longue Arure à Bouquelon ( Eure ), les Araires à Biron ( Dordogne ) et sans doute d’autres.

Les indices :

  • un tableau :

Le Labourage nivernais de Rosa Bonheur ( 1822 – 1899 ) donnait quasiment la réponse.

  • un autre tableau :

La Laitière dans les champs de Julien Dupré ( 1851 – 1910 ) pour un autre type de joug.

  • une miniature :

Un yogi assis dans un jardin ( miniature indienne ca. 1620-40 ) pour l’étymologie : le mot « joug » provient directement du latin jŭgum de même sens qui est lui-même issu de l’indo-européen * i̯eu-g, comme yoke en anglais, ζυγόν, zugón en grec ancien, Joch en allemand, иго igo en russe, یوغ yough en persan et युग yuga en sanskrit .

Le yoga vise à unifier, à joindre les aspects physique, psychique et spirituel de l’être humain.

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2 commentaires sur “Le joug ( répàladev )

  1. Le grec connaît le mot ἄρουρα (« aroura »), qui veut dire chez Homère « champ labouré » et chez Hérodote désigne une mesure de superficie.

    Ce dernier utilise ce terme pour désigner le sedjat , unité de mesure de l’Égypte : le terme « aroure » est toujours employé de nos jours en ce sens.

    Le terme latin arura, ae n’est pas dérivé, contrairement à ce que je croyais, du latin « arare », qui a donné « araire », mais semble, si l’on en croit le Gaffiot, un emprunt assez tardif au grec. [Mais il s’agit de la même racine indo-européenne.]

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  2. Château des Joualles Freylon 2008 ; bon cru de l’Entre-Deux-Mers (produit à Ruch) ! bon millésime !
    Monsieur est un connaisseur !

    Mais vous pouvez aussi essayer un autre bordeaux, un vin du Blayais : le château des Joualles (produit à Fours).

    [Toutefois, il n’y a rien à trouver du côté de Saint-Médard-en-Jalles.]

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