Allez ! Gau !

Équivalent germanique du pagus romain, le gau désignait une division géographique et politique d’une nation, correspondant au pays de la France féodale, plus particulièrement le comté carolingien des IXè et Xè siècles.

Plusieurs hypothèses ont été avancées pour l’étymologie proto-germanique de ce mot :

  • de *gaw-ja, « région, paysage », lié à l’arménien gawaṝ, « région, ville natale, village », par une racine indo-européenne *ghəu, comme le grec chṓra , « région, contrée » ;
  • de *ga-au-ja, « ensemble de villages » ;
  • de * ga-agwja, « terre face à l’eau », avec le germanique *awjō, « eau ».

On retrouve ce mot en tant que suffixe dans des appellations topographiques en pays de langue germanique bien sûr comme en Allemagne, en Belgique ou en Suisse mais, les frontières ayant fluctué au cours du temps, quelques vestiges de ces anciens pays carolingiens germaniques sont aujourd’hui sur le territoire français. J’en ai relevé un peu moins d’une dizaine :

Albgau ou Pays d’Albe : à cheval sur la Moselle et le Bas-Rhin, ce petit pays correspond au bassin supérieur de la Sarre et tire son nom de celui d’un de ses affluents, l’Albe, dont la confluence se fait à Sarralbe. Le nom de l’Albe est issu du francique *alvi, « petite rivière, lit de rivière ».

Bliessgau : autour de Blisbruck en Moselle, ce pays, anciennement Bliesahgouwe, tient son nom de celui de la Blies, un cours d’eau de quinze kilomètres à peine. Le nom de ce dernier pourrait être issu du celtique *blet, « loup » muni du suffixe roman -ia ( aqua ) : la *Bletia serait la « rivière aux loups ».

Methingau ou Mathois : en Meurthe-et-Moselle, autour de Longwy et baigné par la Chiers, ce pays doit son nom à celui d’un homme germanique Matto muni du suffixe –ingos ( vu dans ce billet ) et complété par –gau. Ce fut une place forte qui résista « héroïquement » aux Alliés en 1815 , mais aussi l’un des points par lesquels l’armée du Kronprinz pénétra en France lors de la première guerre mondiale …

Niedgau ou Nide : en Moselle, autour de Saint-Avold, ce pays est arrosé par la Nied, un affluent de la Sarre. Une inscription romaine mentionne un pagus Nitensis qui deviendra le Nitagowa à l’époque carolingienne, le « pays de la Nied ». Cette dernière porte un nom issu du celtique *nid, « couler » qu’on a pu confondre avec le germanique nieder, « qui est en bas ».

Saargau ou Pays de la Sarre : en Moselle, autour de Bouzonville, arrosé par la Sarre et la Nied, ce pays complète la série des pays de la vallée de la Sarre. Appelé en latin pagus Saroensis, il deviendra le Sarrachowe carolingien. La Sarre est un hydronyme issu de l’indo-européen ser, « couler ».

Les bords de la Sarre à Bouzonville
Alfred Renaudin ( 1866 – 1944)

Spiergau : dans le Bas-Rhin, autour de Lauterbourg et Wissembourg, ce pays doit son nom à Spira, une des quatre cités de la première Germanie, anciennement Noviomagus ( le « nouveau marché » ) puis Nemetes ( « temple celtique » à l’époque gallo-romaine).

Nordgau : autour de Saverne et Strasbourg, ce pays alsacien correspond, à peu de choses près, au département du Bas-Rhin, soit au nord de l’Alsace. Il doit son nom à l’ancien anglais norp, « nord ».

Sundgau : dans le Haut-Rhin, autour d’Altkirh et Mulhouse, ce pays était noté Sundgowe à l’époque carolingienne. Il doit son nom à celui d’un homme germanique Sundo. S’il s’était agi du « pays du sud » ( comme on le trouve sur wikipedia ), on aurait eu Südgowe plutôt que Sundgowe.

Rizzigau ou Pays de Sierck : en Moselle, autour d’Apach, Manderen, Ritzing et Sierck. On trouve pour Sierck les noms de Sirke castellum en 1036 et Circum castrum en 1067, soit du latin circum, « cercle, édifice rond » ou du nom de personne Circius. Rizzigau doit son nom au village Ritzing ( aujourd’hui inclus dans Manderen-Ritzing ), lequel doit le sien à un personnage germanique nommé Ritzo accompagné du suffixe -ingos.

On aura remarqué ( si on m’a lu attentivement ) que quatre de ces pays doivent leur nom au cours d’eau qui les parcourt. Ce chiffre augmente nettement si on regarde en Suisse, Allemagne ou Belgique : le canton suisse Aargau doit son nom à l’Aar, le Chiemgau allemand doit le sien au Chiemsee, « la mer bavaroise » et le Rheingau au Rhin inférieur, le Sennegau belge doit le sien à la Senne et le Hainaut, en allemand Hennegau, doit le sien à la Haine, etc. Cela correspond sans doute à une vieille habitude germanique qui rattache les hommes au point d’eau qui leur a permis de se fixer et qui pourrait expliquer l’étymologie selon * ga-agwja, « terre face à l’eau ».

Il convient de se méfier d’une paronymie avec le germanique wald, « bois, forêt », qui a donné l’oïl gaut, de même sens, comme à Le Gault ( L.-et-C. ), Le Gault-la-Forêt ( Marne, un toponyme pléonastique), Le Gault-Saint-Denis (E.-et-L.), etc. Le Boisgault à Donnery ( Loiret) est un autre bel exemple de pléonasme.

La devinette

Saurez-vous me dire quelle autre petite région tire son nom de celui d’un dieu accompagné de ce gau ?

Ça, c’est un indice
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2 commentaires sur “Allez ! Gau !

  1. « Il [Nordgau] doit son nom à l’ancien anglais norp, « nord ». »

    Si l’anglais « north » et l’allemand « Norden » (parfois « Nord ») remontent bien à la même forme proto-germanique (ainsi, sans doute, que la forme qui existe vraisemblablement en dialecte alsacien), il est fort douteux que les Angles, les Jutes ou les Saxons, dont les dialectes sont à l’origine de l’anglais, soient venus jusqu’en Alsace (pas plus que les Anglais, plus tard).

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