Un peu de sel …

Après le cayenne et le poivre

Très présent en toponymie le sel y apparaît sous diverses formes. On le reconnait aisément dans Le Sel-de-Bretagne (I.-et-V.), à Salies-du-Béarn (Pyr.-Atl.), Salies-du-Salat ( H.-Gar., où Salat est un dérivé en -atus de l’hydronyme celtique * sala-, sans nécessaire rapport avec le sel ), Salins ( Cantal, Jura, Sav., S.-et-M.), Salenelles ( Calv.), Salinelles ( Gard ) ainsi que dans les lieux de fabrication ou de conservation qu’étaient les Saulnières ( E.-et-L., I.-et-V. ), Saunières ( S.-et-L.) et La Saunière ( Creuse). Le nom de Salles ( Gir.), noté Salomaco au IVè siècle, pourrait être un dérivé du gaulois sala-magos, « marché au sel ». Avec le même sala, les Gaulois avaient fondé Saleso au IIIè ou IIè siècle av. J.-C, qui sera latinisé en Saletio sous l’empire Romain avant de devenir simplement Seltz (B.-Rhin — sans rapport avec l’eau de Seltz ).

Les sources salées ont donné Salces ( P.-O., Salsulae fons au IIè siècle), Les Salses (Loz.), La Saulce (H.-Alpes), Sausses ( Alpes-de-H.-P.) et aussi Saulxures (H.-Marne, B.-Rhin, Vosges, M.-et-M.) et leur diminutif Saulxerotte (M.-et-M.)

Le vieux haut germanique employait sulza pour désigner l’eau salée d’où les noms de Soulce-Cernay ( Doubs), Soultz, Soultz-les-Bains, Soultz-sous-Forêts ( Bas-Rhin) et aussi de Soultzmatt ( H.-Rhin, avec mato, « prairie ») et Soultzeren ( H.-Rhin, avec heim, « village »). Le nom de Soppe-le-Bas ( H.-Rhin ), noté Suspa en 1105 et Sulcebach en 1185 ( avec bach, « ruisseau » ), ainsi que celui de Soppe-le-Haut, noté in superiori Sultzbach en 1441, procèdent du même nom germanique sulze, « eau salée ».

Les toponymes dans lesquels sel et ses dérivés jouent le rôle de déterminant sont aussi très nombreux comme à Château-Salins ( Mos.) dans le Saulnois ou pays du Sel, Chilly-sur-Salins (Jura, avec le nom d’homme latin Callius et -acum), Feissons-sur-Salins (Sav., avec le latin fascia, « bande de terre allongée »), Mazerolles-le-Salin ( Doubs, avec le diminutif en -ola du latin maceriæ, « ruines », nom généralement donné au Moyen Âge à des vestiges romains), Miserey-Salines (Doubs, avec le nom d’homme latin Miser et suffixe –iacum) et aussi Montastruc-de-Salies ( H.-Gar., mont avec le patronyme Astruc ) et Montgaillard-de-Salies ( H.-Gar., mont avec une épithète à valeur militaire : « solide, vaillant ») auxquels on peut rajouter Lons-le-Saunier ( Jura, où Lons n’a pas d’étymologie assurée ).

Il convient de se méfier de faux amis issus du latin salix, salicem, « saule », qui est à l’origine de Salice et Saliceto ( Corse) mais aussi de Saulces-Champenoises et Saulces-Monclin ( Ardennes), de Saulx (H.-Saône, C.-d’Or, Alpes-Mar.) et d’autres avec des suffixes divers comme Saulcy (Vosges), La Saulsotte ( Aube) et bien d’autres encore.

Les noms de lieux-dits, hameaux et autres écarts sont, on s’en doute, innombrables tant le sel est d’une importance vitale. Les citer tous serait fastidieux et de peu d’intérêt. Je ne citerai que quelques uns de ces micro-toponymes pour ce qu’ils ont de particulier. C’est ainsi le cas de la rue de la Saunerie à Millau ( Aveyron, lo prat de la saunaria en 1375 ) ou de la rue de la Saulnerie au Puy ( H.-Loire) qui concernaient des entrepôts de sel pour des tanneries. L’Assalis à Liausson et à Magalas ( Hér. ) comme le roc des Assalices à Saint-Georges-de-Luzençon ( Aveyron ) représentent l’assalís, la dalle rocheuse où le berger déposait le sel que venaient lécher les moutons. Les chemins Saliniers existent un petit peu partout et on trouve les chemins de La Saou ( sal, sau est féminin en occitan ) entre Parignargues et Montignargues par lesquels remontaient les saliers, marchands de sel, de Peccais et Saint-Gilles ( sur le littoral Gard ) vers la Gardonenque. On trouve dans l’Ouest de nombreux lieux-dits du type Mulon, Mulonnière, Mulonnaie, etc. tous formés sur mulon, « tas de sel tiré des marais salants ».

Pour finir, laissez moi vous parler de la fontaine de Salies-de-Béarn. Connue dès la préhistoire, elle appartenait aux « parts prenants », en majorité des habitants de la ville qui étaient seuls autorisés à puiser l’eau salée pour la vendre à ceux qui en extrayaient le sel — c’était une véritable rente ( et ce n’est pas fini ). L’intendant Lebret, à la fin du XVIIè siècle, expliquait comment on séparait l’eau douce de l’eau salée :

L’eau salée est si pesante, qu’après les pluies qui sont assez fréquentes en Béarn, on peut assez facilement ôter toute l’eau douce qui demeure sur la superficie. Pour connaître quand il n’en reste plus, on jette un œuf dans la fontaine ; l’eau de pluie, plus légère, ne pouvant pas le supporter, il s’enfonce jusqu’à l’eau salée sur laquelle il surnage et l’on puise jusqu’à ce que l’œuf paraisse sur la surface et qu’il y surnage, ce qui persuade qu’il n’y a plus d’autre eau que celle de la fontaine.

Mieux que celui de Colomb, c’est l’œuf d’Archimède !

Une devinette ?

J’ai volontairement omis dans ce billet le nom parfaitement identique de deux communes de France métropolitaine ( dont l’une est fusionnée dans une nouvelle commune où apparait encore son nom ) que l’on pourrait traduire par « grande quantité de sel ». Ces deux communes sont distantes de plus de neuf cents kilomètres.

Quel est ce nom ?

PS : pas d’indice puisque tout ou presque est dit dans l’énoncé. Ou alors façon picarde : le nom est composé de six lettres dont une voyelle répétée.

10 commentaires sur “Un peu de sel …

  1. Jacques C

    Saliès ( Tarn ) apparait déjà sous cette forme en 1270 ( terras de Saliers ), puis en 1384 ( las gens de Saliers ) avant que n’apparaisse de Saleriis en 1382 puis Saleria en 1404.
    Interprétations de Nègre :dans l’ordre décroissant des probabilités:
    — pluriel du nom de personne germanique Salerius ( comme on dirait les Duponts ) ;
    — pluriel de l’occitan salier , « plat, petite écuelle » ;
    — pluriel de l’occitan salié , « coffre à sel ».
    — de sala ( issu du francique Saal , « salle, chambre, demeure fortifiée, château » ) et suffixe -ier : « habitant d’une sala, « résidence seigneuriale ».

    Interprétation de Dauzat-Rostaing reprise par les Fénié : du francique Saal donnant sala et suffixe -arium : « où il y a une sala ».

    Remarque personnelle : la première hypothèse de Nègre ( dont une des motivations était son opposition à Dauzat-Rostaing ) semble peu probable. Les noms de domaines germaniques sont très majoritairement formés avec le suffixe -ing signifiant « les gens de » ( vu dans un billet sur « les villes en -ing » ). Le nom de personne germanique non suffixé ( que ce soit en -ing, -court, -ville, etc.) est exceptionnel .

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  2. Considérations d’un type à la tignasse devenue ‘poivre et sel’, attaché à son Compiégnois et en attente de rejoindre le Sisteronais, une vague région de la PACA :

    1. Il existe, à Compiègne, un emplacement commercial voué à l’alimentaire – fruits et légumes, boucherie-charcuterie et autres commerces de bouche.
    Il est connu sous le nom de «Grenier à sel».
    Logique : un grenier, c’est fait pour les grains… de blé et, sous l’Ancien régime, la fiscalité relative au sel (en grain), mine de rien, ça devait en faire, du ‘blé’…

    Détail raccord, ce fut Ledoux qui en géra la construction tout comme il le fit pour les Salines d’Arc-et-Senans:

    http://www.histoire-compiegne.com/shc-grenier-sel-compiegne.asp*

    2. Idem à Sisteron où existe, en plein centre ville, une Rue Saunerie.
    Je la connais parfaitement depuis un quart de siècle et, jusqu’à aujourd’hui, l’origine de son nom ne faisait aucun doute pour moi : une affaire de sel, plutôt entreposé que fabriqué.

    Et maintenant, voilà que j’en viens à hésiter : d’aucuns, et sans doute de très sérieuses personnes, y voient aussi une affaire plus sanglante.
    Une « saunerie », à la provençale, serait alors, comme qui dirait, un simple abattoir.

    Après enquête de voisinage, à Manosque, notamment :

    La porte de la Saunerie, terminée en 1382, de style roman, classée monument historique. C’est la porte sud du centre ancien. On pense que son nom provient de sa situation à proximité de la rue Saunerie, où le sel était acheminé — et où les cochons étaient saignés, selon les historiens.
    En effet, Saunerie vient du provençal saunarié qui signifie abattoir.

    Après plongée dans un dictionnaire de référence, je lis – et vous aussi :

    Défendu aux bouchers de faire tuer ailleurs qu’à la saunerie de la ville.
    Règlement sur la police de la ville d’Aix, 1569

    https://www.lexilogos.com/provencal/felibrige.php?q=saunerie

    Me voici donc bien troublé et, oserais-je le dire, ébranlé en mes certitudes… d’autant que Sisteron tire une bonne part de sa notoriété grâce à son abattoir, un établissement de bonne tenue :

    https://www.francetvinfo.fr/animaux/bien-etre-animal/maltraitance-dans-les-abattoirs/abattoirs-dans-les-coulisses-d-une-visite-sanitaire-a-sisteron_1422377.html
    _________________

    Arrivé à l’âge de ses artères, le retraité s’inquiète de la vérité des choses :

    – Est-ce qu’en Provence on salait la chair d’agneau aux sauneries ?

    – Les mœurs culinaires du Valois, telles que Nerval les a collectées, ne sont-elles pas plus charmantes ?

    Ils étaient trois petits enfants
    Qui s’en allaient glaner aux champs.
    Tant sont allés, tant sont venus
    Que sur le soir se sont perdus.
    S’en sont allés chez le boucher :
    « Boucher, voudrais-tu nous loger ?

    — Entrez, entrez, petits enfants,
    Y a de la place, assurément. »
    Ils n’étaient pas sitôt entrés
    Que le boucher les a tués,
    Les a coupés en p’tits morceaux,
    Mis au saloir comme pourceaux…

    – Et à Dunkerque, le sel n’est-il réservé qu’aux harengs du folklore municipal ?… – Certes non, me dit-on : – Le sel, s’il s’allie au poivre, devient « pur rock and roll », garanti vintage :

    https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/salt-and-pepper-du-rock-pour-les-seniors-nordistes-1103819.html

    Précisions utiles:

    A l’ininstar du Man in Black, les Salt and Pepper ne se sont pas produits à Folsom… ni d’ailleurs au bagne de Cayenne… mais dans des maisons d’arrêt, possiblement moins exotiques mais tout même fort sympathiques.

    L’INC est formel : Salt and Pepper n’a rien à voir, question qualité, avec Salt-N-Pepa, une camelote vaguement parophone.

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  3. TRS
    je crois pouvoir vous rassurer en vous confirmant que la rue de la Saunerie de Sisteron comme la rue et la porte de la Saunerie de Manosque doivent bien leur nom aux entrepôts ( ou greniers ) de sel.
    À Manosque, c’est par la porte de la Saunerie que le sel était acheminé vers les quartiers des tanneurs et des abattoirs toujours placés en périphérie des cités médiévales.

    Le mot « saunerie » est bien attesté depuis 1323 pour désigner la maison ( la boutique, l’entrepôt ) du saunier, le marchand de sel.

    On connaissait par exemple à Paris, jusqu’en 1854, une rue de la Saunerie ( qui allait du quai de la Mégisserie à Saint-Germain-l’Auxerrois ). Elle s’appelait ainsi « parce que la maison de la marchandise du sel était près de cette rue ».

    La paronymie avec le provençal saunarié a pu induire de fausses étymologies contre lesquelles on mettait déjà en garde au XIXè siècle. Cf cet ouvrage concernant Manosque ( on peut feuilleter pour lire les descriptions du faubourg de la Saunerie où n’apparait aucun abattoir …).

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  4. Merci Leveto, ( le 12/07 à 15:03)

    Tandis que vous me rassurâtes quant aux mœurs pacaïennes remontant au temps de l’Ancien régime et même à celui d’avant : … égorger les animaux comestibles en plein centre ville, dans les conditions qu’on imagine, cela aurait été une triste révélation pour un garçon comme moi qui n’ai pour unique livre de chevet que le Réglement Sanitaire Départemental, une publication ‘de référence’ à l’usage, entre autres, des élus du Peuple, ces personnes responsables, dévouées et soucieuses du bien-être, du confort de l’administré et de celui de l’électeur… autant que des conditions dans lesquelles la subsistance carnée qu’ils attendent leur sera assurée. – Poil à nos raies !

    Merci aussi de m’avoir conforté dans ma défiance à l’égard des dico’ de référence : – Si le Trésor du Félibrige en vient à vouloir m’entourlouper avec son occurrence «saunerie = abattoir de ville», alors le doute salutaire sanitaire m’est permis… tellement permis qu’il me dispensera à jamais d’avoir à apprendre à faire la révérence – ridicule révérence ! – aux ouvrages qui font foi. – Poil à l’hépatique !
    _________________

    Blague à part, il me revient en mémoire une vague riddle alors destinée à TRA et à vous aussi, Leveto ; l’un tenant pour la majuscule à Outre et l’autre n’y tenant pas spécialement.
    Aucun des deux n’aura pourtant su la résoudre malgré l’avalanche d’indices.
    Dans ces conditions inattendues, récapitulons : – Poils à vos côlons !

    1. Pour amorcer et pour l’ambiance, il y avait la chanson signée par Raymond Asso, famous songwriter.

    2. Pour continuer, il y avait cette idée de ‘frontière’, de limite géopolitique et à la perméabilité propice à toutes les combines frauduleuses : – Comme qui dirait une affaire de bootleggers et de moonshine, si l’on était chez les Américains du nord…

    Bref, une affaire de contrebande avec violente incidence dans la microtoponymie wallonne – Poilue du neurone… poilante vue d’ici, à Machincourt.
    ____________

    Maintenant que le sel et ses avatars toponymiques sont venus se la ramener sur mon écran plat, n’hésitons pas à assaisonner la chose espérée :

    – Le saunier fait définitivement dans le sel et le « faux-saunier » dans la contrebande, la magouille. – Poil aux c……. !
    – La gabelle fut une affaire fiscale et le gabelou avait soin d’en assurer la rentabilité… – Poil à gratter !… car on ne gratte jamais assez tout ce qui peut concourir à l’opulence et au confort des sociétés honorables.

    ________________

    Re-re-bref :

    Il s’agit donc d’un lieu-dit – autrement dit un « microtoponyme »- à retrouver.
    Il a sa fiche Wikipedia, si légitime.
    Il existe sur Google Images, en sa somptuosité.
    Il se présente avec une majuscule à Outre… n’en déplaise à Leveto.

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  5. TRS

    Je suis fort désolé de vous avoir oublié !
    Je vous jure que j’avais écrit la réponse sur un bout de papier en attendant d’avoir le temps de la transférer sur écran plat… Et puis, je l’ai oubliée!

    La voici donc : je pense que vous voulez nous parler de Passe-Tout-Outre où une auberge servait de halte aux contrebandiers.

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  6. TRS toujours

    Il y a méprise ! Le Trésor du Félibrige est bien un dictionnaire de référence pour la langue d’oc. Ne le jetez pas !

    L’article saunarié donne bien « tuerie ; lieu où l’on saigne les animaux de boucherie », ce qui correspond à la vérité. Saunarié vient de sauna ., « saigner ».

    Le seul reproche à faire à F.Mistral est le choix de son exemple : « Défendu aux bouchers de faire tuer ailleurs qu’à la saunerie de la ville ». Dans cet exemple, les officiers de police de la ville d’Aix en 1569 ont mal traduit le saunarié occitan par le saunerie français qu’ils connaissaient déjà. Saunarié aurait dû être traduit par *saignerie , mais le fait que la saunerie ( où on pratiquait la salaison de la viande ) ne se trouvait jamais bien loin de la *saignerie a ajouté à la confusion.

    Et ceux qui ont repris cet article du Trésor du Félibrige sans réfléchir pour rechercher l’étymologie de la rue de la Saunerie de Manosque ( et d’ailleurs ) se sont trompés.

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  7. à Jacques C , avec la confirmation de Leveto
    Salles-Adour doit son nom au francique sal donnant l’allemand Saal passé dans les langues romanes, et donc en occitan, sous la forme sala avec d’abord le sens de « pièce, chambre » puis « manoir, demeure seigneuriale » voire « château ».

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  8. Merci, jsp d’avoir rajouté ce commentaire destiné à Jacques C. Un peu pris par le temps ( le Luberon, ce n’est pas rien ! ) j’avais mis ça un peu de côté…

    Les confusions entre les dérivés de sal , « sel », et sala , « manoir, demeure seigneuriale » sont très nombreuses tant ce dernier mot a été productif. On ne compte plus en effet les ( La ) Salle, ( Les ) Salles, Lassalle, etc. avec ou sans complément ainsi que les Salelles, Sallèles, Salette, Saliès, Salon …

    Et si on rajoute les dérivés de salix , « saule », avec des Salice, Saulce, Saulces, etc. on n’en finit plus !

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