De la terre ( quatrième partie ) : le gaulois *bracu.

Interpellé par TRS dans un commentaire récent,  j’aborde aujourd’hui comme promis les toponymes issus du mot gaulois *bracu à l’origine par exemple de l’ancien français brai, « boue, fange ». L’injonction picarde m’oblige donc à parler de brai de force.

Les retardataires pourront lire les trois premiers billets consacrés à la terre en tapant dans mes mains hand-cursorhand-cursor et encore hand-cursor.

Le gaulois * bracu ( plus exactement *brakus, brakōs¹) a d’ abord désigné un fond de vallée humide puis un marais. Concurrencé dans ce dernier sens par * marco ( d’un indo-européen  *mori d’où proviennent l’ancien francique maresk puis marais, marécage, …), *bracu² se spécialisera dans le sens de « terrain humide » puis de « boue, bourbier ». C’est ainsi que l’on trouvera l’ancien français brai, « boue, fange », l’ancien wallon brau, l’ancien provençal brac, l’ancien béarnais brag, le pas-de-calaisien bras, « limon », et brey « vase, boue qui se dépose au fond des mares » et bien d’autres variantes qu’on découvrira en étudiant les toponymes.

Le gaulois *bracu, à rapprocher de broek ou de brouk d’origine néerlandaise et du Bruch allemand, qui tous se réfèrent à des marais, aurait une origine proto-germanique *broka dont l’étymologie reste obscure — mais on peut noter qu’un grand nombre de marais ou de terrains lourds et humides, collants, se rangent sous la lettre b et avec des sonorités en br- et br-b. Je me cantonnerai ici aux noms dérivés de *bracu, laissant de côté les germaniques bruch, brouck, breucq, etc. ou le néerlandais broec qui nous emmèneraient trop loin. Et je précise enfin qu’il faut être extrêmement attentif aux éventuels faux-amis issus des gaulois *braca, « braie, culotte »,  *briga , « mont, forteresse » ou *brucus, « bruyère », du latin buxus, « buis », et de quelques autres sans oublier les anthroponymes …

Les pays

L’étymon gaulois *bracu a été utilisé pour nommer des régions naturelles réputées pour être marécageuses ou simplement traversées de cours d’eau s’échappant parfois de leurs lits, rendant les terres boueuses ou limoneuses.

  • Aubrac : le nom de ce pays, partagé entre Aveyron, Lozère et Cantal, est attesté en occitan Albrac au XIIIè siècle. C’est une formation sur le nom ancien du village Altum Bracum, bâti au Moyen Âge autour d’un hospice, tenu par des moines, fondé en 1120 pour héberger les pèlerins sur le chemin de Compostelle. Le nom est attesté après cette date hospitale de Alto Braco puis en 1289 Mons de Alto Braco , tandis qu’Albrac apparait dès 1168. Il s’agit d’une formation médiévale composée du latin altus, « haut » et de l’appellatif gaulois *bracu, « marais ». La région était alors boisée et marécageuse ( DNLF* ). Les étymologies selon un hypothétique oronyme *alb- ( DENLF* ) ou un nom de personne romain Alburius et suffixe gaulois –acum ( TGF ) sont peu conciliables avec la forme de 1120 et donc peu convaincantes.

Aubrac

  • Brabant : ce  pays, qui effleure la France entre Tournaisis et Ostrevant dans le département du Nord, doit son nom aux gaulois *bracu, « marais, marécage » et *banti, « bande, zone » ( cf. germanique bant-, de même sens ). On retrouve ce nom dans celui de quelques communes ( cf. plus bas le § correspondant ).
  • Pays de Bray : cette région naturelle, aux confins de la Seine-Maritime et de l’Oise, est bocagère, abondante en sources et zones humides. On trouve son nom écrit Brago en 833 dont l’étymologie est sans surprise l’étymon gaulois *bracu. La forme actuelle est attestée dans silva que dicitur forest de Bray dès 1157.
  • Brière : ce pays de Loire-Atlantique, entre la presqu’île de Guérande et le sillon de Bretagne, est un vaste marais où on distingue des « piardes » ( terrains toujours submergés ), des « platières » ( parfois hors d’eau ) et des îles où les hommes ont pu se fixer. Son nom vient du breton briver, lui-même formé sur le radical celtique *bredh, « boue », apparenté à brai, associant l’idée d’endroit marécageux et de terrain plat (DPP*). L’oïl brière, du latin brucaria, « terre en friche où poussent des bruyères » ou « campagne stérile » (TGF *) ne semble pas convenir ici. Le Dictionnaire de Godefroy donne pour ce mot  « broussailles » et explique qu’il « parait avoir désigné les endroits marécageux des forêts ».

Les communes

  • Brabant-en-Argonne ( aujourd’hui intégrée dans Récicourt ), Brabant-lès-Villiers, Brabant-sur-Meuse ( tous trois dans la Meuse ) et Bréban ( Marne, noté Braibant en 1222 ) sont tous des noms de même étymologie que le pays vu dans le § précédent.
  • Brach ( Gir., Brays au XIIIè s.), Bras ( Meuse, Var ), Bras-d’Asse ( Alpes-de-H.-P. ), Brax ( H.-Gar., L.-et-G. ) sont issus d’une latinisation en *bracium du gaulois *bracu.
  • Braux (Alpes-de-H.-P.,  Aube, C.-d’Or), Braux-le-Châtel (H.-Marne ) ainsi que  Braux-Ste-Cohière et Braux-St-Rémy ( Marne ) sont de même étymologie. Cf. l’ancien français brau.
  • Bray ( Eure, S.-et-L.) et la série avec déterminant Bray-en-Val ( Loiret )  B.-et-Lû ( Val-d’O.), B.-la-Campagne ( aujourd’hui intégrée dans Fierville-Bray, Calv.), B.-lès-Mareuil ( Somme), B.-St–Christophe ( Aisne), B.-sur-Seine ( S.-et-M.), B.-sous-Faye ( I.-et-L.) et B.-sur-Somme ( Somme ) : idem. Le nom de Bray-Dunes (Nord) provient du nom de famille d’Alphonse Bray, son fondateur en 1883, suivi d’une référence aux dunes qui entourent la ville
  • Braye-sous-Clamecy ( Aisne ), B.-en-Laonnois ( Aisne ), B.-en-Thiérache ( Aisne ), B.-sous-Faye ( I.-et-L.) et B.-sur-Maulne ( I.-et-L. ) : idem.
  • Brech ( Brec en 1260, Morb.) et Brey-et-Maisons-du-Bois ( Doubs ).
  • Braize ( Allier ) est issu d’une ancienne  forme féminisée *bracia.
  • Bracieux ( L.-et-Ch.) est un ancien *bracu au  diminutif pluriel * braceolos.
  • Brasc ( Aveyr. ) serait un *bracu ayant subi l’attraction du suffixe ligure –ascum, comme le déterminant de St-Martin-de-la-Brasque ( Vauc.)

brasc- aveyron

  • BrieBrearie en 855, Aisne et I.et-V. ), Brie-Comte-Robert ( Braye en 1284, S.-et-M. ) et Briis-sous-Forges ( Bragium en 768,  Ess. )  pourraient être des variantes de l’ancien français brai. Le vaste plateau de l’est du bassin parisien constituant la Brie, dont le nom est attesté Briegium en 639 doit, lui, son nom au gaulois *briga, « hauteur », désignant les hauteurs boisées des côtes de Brie.
  • Briouze ( Braiosa en 1172,  Orne ) : de *brac-osum donnant l’oïl braios, « boueux, fangeux ».
  • Brou ( E.-et-L, Braiolum en 1030) , Brou-sur-Chantereine ( S.-et-M) et Broué ( E.-et-L., Broetum en 1100 ) sont issus de l’oïl brou, « boue ».
  • Broye-les-Loups-et-Verfontaine ( Broes en 1200, H.-Saône ) suppose un féminin*braca comme pour Broye (S.et-L.), Broye-lès-Pesmes ( aujourd’hui fusionnée dans Broye-Aubigney-Montseugny, H.-Saône ) et Broyes ( Marne, Oise).  Une autre hypothèse pour ces toponymes fait appel au gaulois *briga, « hauteur, mont, forteresse ».
  •  Lombray ( Longbray en 1745, aujourd’hui intégré dans Camelin, Aisne ) est un composé avec long ; Montbras ( d’abord Bras en 1402 puis Monbras en 1700, Meuse ) est un composé tardif avec mont ; Montbray (Molbrai en 1218, Manche ) est un composé avec mol, « mou », ayant subi l’attraction de mont ; Tinchebray ( Tenerchebraium en 1100, Orne) est un composé avec l’oïl tenerge, « ténébreux, sombre » d’où « sale ».

Les hydronymes

Il n’est pas étonnant que *bracu, dans son sens de « limoneux, boueux », ait été utilisé pour nommer des cours d’eau troublés par l’argile ou la boue. Ils sont nombreux, en voici quelques exemples aux étymologies assurées :

  • le Brasc ou Brac : torrent de la commune d’Abriès- Ristolas dans les Hautes-Alpes.
  • le Brasq : autre nom du Platenq, torrent à Château-Ville-Vieille ( H.-Alpes ).
  • la Braye ( Breye vers 856) : affluent droit du Loir en aval du Pont de Braye qui a donné son nom à Vibraye ( un ancien vicus, « bourg », associé au nom de la rivière).
  • la Broyette ( Braia en 133, suffixe diminutif tardif ) : affluent droit de la Dive à Évricourt, Oise.
  • le Bragous ( rivus Merdosus en 1132 puis rivus Bragos en 1248 ) : affluent gauche du torrent de Boscodon à Crots ( H.-Alpes ) ; adjectif occitan bragous, « sale, boueux, crasseux », d’origine gauloise.
  • le Braou est un ruisseau à Buzignargues ( Hér.) et le Braouguet coule à Sainte-Camelle ( Aude ).

Les lieux-dits et hameaux

Ils sont très nombreux et reprennent pour la plupart les appellations régionales déjà vues ; je n’en donne ici qu’un petit apperçu :

  • Brai, Bray, Braye, etc. sont sans doute les plus nombreux comme la Prairie du Bray à Vernou-sur-Brenne, le Bas Bray et le Mitan Bray à Savonnières en Indre-et-Loire, Bray à Marœuil dans le Pas-de-Calais, la Cour de Bray à Clairfontaine dans l’Aisne des Bois de Bray, Champs de Bray et bien d’autres.
  • Brau ( et Braux) est la forme qui prédomine dans le nord-est de la France avec des Bas de Braux ( à Ancerville, Meuse ), des Bois de Braux ( M.-et-M., Meuse, etc.), un Étang des Braux ( Dieppe-sous-Douaumont, Meuse ), des Côtes de Braux, etc.
  • Brasc : dans le Trésor du Félibrige, Frédéric Mistral donne les formes brasc et brau avec le sens de « terrain peu consistant, marécageux » dans les Alpes et « marécage » en Guyenne . Outre la girondine Brach, l’Aubrac et le Brac, vus plus haut, on peut noter le cirque de Bragous près de Savines ( H.-Alpes ), la forêt de la Brasque  au nord-ouest de Roquestéron ( Var ) et au Villars ( Alpes-M. ) et les Granges de la Brasque à Roquebillière ( Var) et à Saint-Jean-la-Rivière ( Alpes-M.), un Côteau de la Brasque à Sault ( Vauc.) et bien d’autres. Brau est bien représenté  dans les départements de Midi-Pyrénées  (Gers, Ariège, H.-Gar.), en Aquitaine (P.-A., Gir. ) et jusque dans l’Aude (Alet-les-Bains et Villemoustaussou ).
  • Braou : dans les toponymes du type Le Braou de Gascogne maritime, comme à Lanton ou Audenge (Gir., au bord du bassin d’Arcachon ), c’est sans doute le sens « marais » qui est à prendre en compte.

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La devinette

Un petit pays français, peu connu mais apprécié des promeneurs et randonneurs, doit son nom à des bas-fonds argileux et humides peu accessibles — et donc à l’étymon gaulois *bracu — dans un relief karstique recouvert d’une forêt de chênes pubescents. Il fait partie d’une région plus vaste, province de l’Ancien Régime qui doit son nom à la tribu gauloise qui l’occupait. La civitas de cette province, devenue chef-de lieu de département et qui doit elle aussi son nom à ces mêmes Gaulois, donne son nom à un fameux vin rouge sombre.

L’orthographe francisée du nom de ce peti pays n’a pas grand chose avec sa prononciation locale.

Pour compliquer l’affaire, il n’existe pas ( à l’heure où j’écris ces lignes ) de page wiki concernant ce pays ; on trouve en revanche sur la toile de nombreuses pages à visée touristique.

Quel est ce pays ?

■ Un premier indice très difficile  :

indice 12 01 20

■ Un autre indice un peu moins difficile :

indice a 12 01 20

Réponses attendues chez leveto@sfr.fr

cdl-1

 

*Les abréviations en gras entre parenthèses  renvoient à la bibliographie du blog accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

1 – Olivier Piqueron, Précis de gaulois classique, édité par l’auteur, Mons, 2015.

2 – W. von Wartburg, Französisches Etymologisches Wörterbuch, Bonn-Leipzig, 1922 et suivantes  ( en ligne en suivant ce lien ), tome I, p.489.

6 commentaires sur “De la terre ( quatrième partie ) : le gaulois *bracu.

  1. Notons que dans l’opus II de la trilogie (comme on dit maintenant en ces temps starwaresques), « Vingt ans après », Alexandre Dumas nous indique le nom complet de Porthos : « M. Porthos du Vallon de Bracieux de Pierrefonds ».
    Dans l’acte III, « Le Vicomte de Bragelonne », il donne au fils adoptif d’Athos le nom de Bragelonne.

    Contrairement à ce que dit le site suivant – qui nous prend pour des braques – Dumas, avec Bracieux et Bragelonne, est bien en ligne directe avec le marais.

    « Il n’y a pas de ligne de métro directe entre les stations Alexandre-Dumas et Saint-Paul (Le Marais). »

    https://www.itineraire-metro.paris/alexandre-dumas-vers-saint-paul

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  2. TRA

    Bracieux, c’est OK pour * bracu ( cf. article ).

    Pour Bragelonne, je reste dubitatif. Il semblerait ( wiki ) que Dumas se soit inspiré d’un certain Nicolas de Bragelonne ayant réellement existé pour créer son personnage. Malheureusement, je n’ai rien trouvé de plus sur ce personnage sauf ce texte où il est mentionné sans prénom et un drame historique en trois actes où son nom est écrit Bragelone avec un seul -n-.. Il n’existe pas, à ma connaissance de toponyme Bragelonne ( avec deux-n- ) et je n’ai trouvé qu’un château de Bragelone ( vin du Bordelais ) sans toponyme correspondant et un Bragelone en Guadeloupe …

    Il existe bien un Bragelogne – Beauvoir dans l’Aube dont E. Nègre ( TGF ) nous dit que son nom Brachenoille du Xè s devenu Breche Noille en 1216 en même temps qu’apparait Bragelogne, serait issu de l’oïl braiche ,« jachère, terre en friche », suivi de noille, un diminutif de noe, « prairie marécageuse ». A. Dauzat ( DENLF ), postulait quant à lui un dérivé de *bracu accompagné d’un « suffixe obscur » ( ça ne mange pas de pain).

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  3. Ce qui est amusant, c’est qu’il existe un site où l’on revendique l’appropriation par Dumas du nom du château de Bragelogne, dans l’Aube (comme il l’a fait pour celui de Pierrefonds pour l’incorporer dans le nom de Porthos) pour en faire le nom de son personnage (sur ce site, le roman est d’ailleurs nommé « Le Vicomte de Bragelogne »).

    http://fraternitedebragelogne.e-monsite.com/pages/un-peu-d-histoire/bragelogne-city.html

    Détail troublant, le château de Bragelogne a longtemps appartenu à une famille « de Rochefort » : or on sait l’importance qu’a le comte de Rochefort, adversaire de d’Artagnan, dans « Les Trois Mousquetaires ».

    [Le château de Bragelogne est une sorte de promesse de l’Aube : ce serait un travail de romain de faire en sorte qu’elle s’accomplisse !]

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  4. Quant à la pièce de 1831, sans doute faut-il y voir une des sources de Dumas (et de Maquet), avec « Les Mémoires de Monsieur d’Artagnan » et « Les Mémoires de Monsieur le Comte de Rochefort », de Courtilz de Sandras ».

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  5. Par ailleurs, à défaut de Bragelonne (avec deux n), il existe au pays des Cadurques (au bon vin rouge généreux) la commune de Bargelonne-en-Quercy.

    Hélas ! ce ne peut être le pont qui nous mène à la solution : une fiche Wikipedia en mura le passage. Qu’elle aille au diable !

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  6. TRA

    j’ai mis un certain temps à comprendre de quoi vous nous parliez… mais il s’agit en fait de Barguelonne-en-Quercy qui vient de fêter sa première année d’existence.
    Barguelonne est le nom d’un affluent de la Garonne, dont l’étymologie me résiste ( pour l’instant ? ).

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