L’if

Ma promenade entre les arbres * m’amène aujourd’hui à m’intéresser à l’if, qui occupe une place particulière et considérable en toponymie. En effet, ses feuilles persistantes toujours vertes et sa remarquable longévité comme sa capacité à pousser dans les forêts les plus sombres en ont fait un arbre sacré, symbole de mort et de résurrection. Les noms de lieux qui lui sont liés relèvent de trois radicaux différents : les celtes ivos et eburo et le latin taxus (le nom scientifique de l’if à baies est Taxus baccata) :

Planche de botanique de Carl Lindman

Ivos

If viendrait de l’indo-européen el, lointain ancêtre de l’orme (ulmus), l’alisier (aliso) et l’aulne (alnus), au sens de bois rouge, en passant par le gaulois ivos et devenu yew en anglais. On le retrouve dans Les Iffs et Saint-Brieuc-des-Iffs (I.-et-V.), ainsi qu’à Boulay-les-Ifs ( May. : des ifs dans une boulaie) et Mont-de-l’If (S.-Mar.). Facilités par le monosyllabisme, apparaissent des faux amis comme Les Ifs ( S.-Mar.) notés Aewys en 1229, représentant le pluriel de l’oïl euiz, « lieu plein d’eau », qui sera traduit de Aquosis en 1240 avant de subir l’attraction du nom de l’arbre. La même confusion se produira pour Saint-Pierre-des-Ifs ( Eure ), noté Sanctus Petrus de Aquosis au XIIIè siècle puis Saint Pierre des Ays en 1401. IF(1)On retrouve en revanche avec certitude le nom de l’if dans celui d’Ivoy-le-Pré (Cher, de Iveto en 1030, avec ivos accompagné du collectif latin –etum), Yvoy-le-Marron (L.-et-C. ; anciennement connu comme Yvoy-le-Galeux en raison d’une fontaine miraculeuse censée guérir la gale, le village a obtenu de changer de nom en faisant valoir la qualité de ses  marrons alors fort réputés) et Notre-Dame-de-Livoye (Manche, avec agglutination de l’article ). En Seine-Maritime, Yèbleron, attesté Ivelon en 1133, est issu de ce même ivos accompagné du scandinave lundr, « petit bois ».  Le nombre de micro-toponymes est très important avec des formes comme Les Ifs, Yvois, Yvoy, Livoie, Livaie et Livet voire Les Ys ou les Yys ( aux Corvées-les-Yys, E.-et-L.) mais, là aussi, le risque de confusion existe.

lavarède
Hommage nostalgique à Paul d’Ivoi

Eburo

Relative à la couleur de son écorce, une forme eburo, attestée en celte et en latin, et qui a  donné aussi l’ivoire, est à son tour à l’origine de nombreux toponymes. On sait que les Celtes, qui associaient l’if à la mort, considérant qu’il guidait l’âme du défunt et l’accompagnait vers sa renaissance, parlaient d’eburo des pleurs. Avec différents suffixes, eburo a abouti à Avrée (Nièvre, avec le collectif –etum), Avreuil ( Aube, avec le gaulois ialo, « clairière, champ »), Ébreuil (Allier, id.), Avrolles (Yonne, d’abord Eburobriga au IVè siècle, avec le gaulois briga, « hauteur, colline » puis Evrola au IXè siècle avec le diminutif –ola), Averdoingt (P.-de-C, avec le gaulois duno, « enceinte fortifiée ») et Averdon (L.-et-C., id.). À ces deux derniers se rattache le nom d’Embrun (H.-Alpes) : Eperobrodounon au Ier siècle (Strabon), Ebrodunum au IIè siècle (Ptolémée) et Eburdunum au IVè siècle (Itinéraire d’Antonin) pour aboutir à Embrun en 1388 : l’initiale Ep- de Strabon est la préposition grecque epi, « sur » ; il y a eu attraction de l’initiale en em- des mots occitans comme embraçar, embrunir, etc. donnant un *Embrodunum dont le –d- intervocalique finit par disparaître. Evron ( May.) et Envermeu (S.-Mar.) sont formés sur ce même eburo accompagné du gaulois magos, « marché ». Ivors ( Oise, Ivortio en 1185) et Evrunes (Vendée, Ebreduna ) semblent bien issus d’eburo mais accompagné de suffixes obscurs. Hyèvre-Magny et Hyèvre-Paroisse (Doubs, notés villa quae dicitur Ebryis au VIIIè siècle puis Yèvres en 1173), ainsi que Yèvres (E.-et-L., Evra en 1125) et Yèvres-le-Petit (Aube) sont bien des dérivés d’eburo, les premiers au pluriel eburis, les seconds au féminin eburea (villa).

Arbre dur, l’if a été utilisé par des Gaulois pour façonner la lance qu’ils utilisaient lors des combats dont ils sortaient souvent victorieux, d’où leur cri de joie bien connu if if if hourrah !. Ils en ont reçu, chez Jules César, le nom d’Eburovices, « les combattants de l’if », nom qui est passé au IVè siècle à celui de leur capitale civitas Ebroicorum (vers 400 ) puis Ebroicas (511), Ebroas (vers 1034) et enfin Evreux (Eure).

Couvent des Visitandines

Les faux amis sont là aussi nombreux avec des noms issus d’anthroponymes gaulois ou gallo-romains comme Éburius (à Évry, Eyvirat, …) ou germaniques comme Ebero (Évrange, …) etc. ou issus d’hydronymes pré-celtiques en *avara (Yèvre-le-Châtelet et Yèvre-la-Ville dans le Loiret ou Evran en C.-d’Armor), etc.

Taxus

Le latin taxus, -i issu de la  racine indo-européenne tekw qui a aussi donné « toxique », désignait l’if, arbre réputé vénéneux. Ce nom semble se retrouver dans sa forme simple, pour signaler un arbre isolé, dans les noms de Tasso (Corse-du-Sud), Taïx (Tarn) et Thaix (Nièvre). Avec le suffixe –aria, « lieu planté de », on trouve les noms de Tauxières-Matry (Marne, Taxeriae en 1228), Teissières-de-Cornet (Cant., Taxeriae en 1289), Tessières-les-Bouliès (Cant.) et Teyssières (Drôme). Le diminutif -ellum a fourni Tessel-Bretteville (Calv.), le suffixe -ile, Teyssieu (Lot), et le suffixe gaulois -ontinu, Teyssode (Tarn, Taxodio en 1384).

Ces noms sont à étudier avec prudence puisque trois sources principales de confusion sont possibles. La première est le nom latin du blaireau taxo, -ōnis dont la présence signalée par le suffixe -aria a donné taxon-aria à l’origine de la « tanière » qui, avant d’être celle de l’ours, était la sienne. S’il est difficile d’imaginer un lieu nommé par la présence d’un seul blaireau (Tasso, Thaïx, Thaix), la confusion est possible pour les noms comme Tauxières, Teissières ou Teyssières qui peuvent être aussi bien des lieux plantés d’ifs que des lieux abritant des blaireaux. En revanche, les noms comme La Tagnière (S.-et-L.), Taisnières-en-Thiérache (Nord), Tannières (Aisne), etc. semblent bien être des tanières de blaireau. La seconde source de confusion est le latin textŏr, -ōris, « tisserand », donnant l’occitan féminin teisseira à l’origine peut-être des Teissières du Cantal et du Teyssières drômois. La troisième source de difficulté est l’ancien occitan tech, « toit, maison », du latin tectum, qui a donné des noms comme Le Tech et Thuès-entre-Valls (P.-O.) ou Le Teich (Gir.) que certains donnent comme issus de taxus, « if ».

Les langues régionales

■ en breton, le mot ivin est utilisé comme déterminant dans près d’une centaine de noms de lieux-dits parmi lesquels Kernivinen ou Kerivin, « le village de l’if » ou « le village des ifs », sont les plus fréquents ;

■ l’if se dit agin en basque. C’est peut-être lui que l’on retrouve, après la chute du -a- initial, dans le nom de Guinarthe-Parenties (attesté Guinarte en 1385 — avec Parenties du nom d’homme latin Parentinius) qui signifierait « parmi les ifs ». Le déterminant de Betcave-Aguin (Gers — avec Betcave du gascon bet, « beau » et latin caua, « creux ») est sans doute lui aussi dérivé d’agin.

rog

La devinette

Il vous faudra trouver le nom, en un seul mot, d’un bourg de France métropolitaine, issu d’un des trois appellatifs vus dans le billet accompagné d’un nom désignant un champ ou une place.

■ un indice :

indice a 03 05 20

■ et un autre :

indice-b-03-05-20

 

Réponses attendues chez leveto@sfr.fr

*Vous pouvez découvrir les différentes essences étudiées en tapant leur nom dans le champ de recherche en haut de la colonne de droite.

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7 commentaires sur “L’if

  1. La ville d’York – et donc, indirectement, l’avatar états-unien de la Nouvelle-Angoulème – me semblait pouvoir avoir quelque rapport avec l’if (d’autant plus que son bois sert à fabriquer le longbow, arme de Robin des Bois, qui, dans les ballades médiévales, laisse parfois le comté de Nottingham pour celui d’York).

    Mais je ne suis pas vraiment éclairé par les évangiles selon sainte Wiki :

    « Le nom antique de York est noté Eborakon chez Ptolémée et Eburacum dans l’Itinéraire d’Antonin. Il correspond au type toponymique celtique *Eburiakon répandu sur le continent et qui explique Évry, Ivry, Ivrey, Yvrac qui ont tous à des formes anciennes analogues comme Ebriacum ou Ebriaco dont certaines peuvent être composés avec le nom d’homme Eburius1. Eburacum ( -acum, -og en brittonique, tous du celtique commun *-ako). Le chroniqueur du xiie siècle Geoffroy de Monmouth propose une étymologie populaire du nom Eboracum en nommant Ebrauc le roi breton légendaire qui aurait fondé la ville.

    Au viie siècle apparaît la forme Eoforwic. La première partie de ce composé, Eofor-, est reprise du nom Eboracum : les Anglo-Saxons interprètent vraisemblablement ebor- comme un dérivé de la racine germanique *eburaz « sanglier ». La deuxième partie, -wic, se retrouve dans les noms des principales places commerciales des royaumes anglo-saxons de l’époque : Gipeswic (Ipswich) en Est-Anglie, Lundenwic (Londres) en Essex et Hamwic (Southampton) au Wessex. Eoforwic est adapté sous la forme Jórvík par les Vikings à la fin du ixe siècle. »

    https://fr.wikipedia.org/wiki/York#%C3%89tymologie_et_usage

    « The word York (Old Norse: Jórvík) is derived from the Brittonic name Eburākon (Latinised variously as Eboracum, Eburacum or Eburaci), a combination of eburos « yew-tree » (compare Old Irish ibar « yew-tree » (Irish iobhar, iubhar, iúr; Scottish Gaelic iubhar), Welsh efwr « alder buckthorn », Breton evor « alder buckthorn ») and a suffix of appurtenance *-āko(n) « belonging to-, place of- » (compare Welsh -og)[13] meaning either « place of the yew trees » (efrog in Welsh, Old Irish iubrach « grove of yew trees, place with one or more yew trees », iúrach in Irish Gaelic and iùbhrach in Scottish Gaelic; the city itself is called Eabhrach (Irish) and Eabhraig in those languages, from the Latin Eboracum); or alternatively, « the settlement of (a man named) Eburos » (a Celtic personal name is mentioned in different documents as Eβουρος, Eburus and Eburius and, when combined with the Celtic possessive suffix *-āko(n), could be used to denote his property).[14][13]

    The name Eboracum became the Anglian Eoforwic in the 7th century: a compound of Eofor-, from the old name, and -wic a village, probably by conflation of the element Ebor- with a Germanic root *eburaz (‘boar’); by the 7th century the Old English for ‘boar’ had become eofor. When the Danish army conquered the city in 866, its name became Jórvík.[15]

    The Old French and Norman name of the city following the Norman Conquest was recorded as Everwic (modern Norman Évèroui) in works such as Wace’s Roman de Rou.[16] Jórvík, meanwhile, gradually reduced to York in the centuries after the Conquest, moving from the Middle English Yerk in the 14th century through Yourke in the 16th century to Yarke in the 17th century. The form York was first recorded in the 13th century.[6][17] Many company and place names, such as the Ebor race meeting, refer to the Latinised Brittonic, Roman name.[18] »

    The 12th‑century chronicler Geoffrey of Monmouth, in his fictional account of the prehistoric kings of Britain, Historia Regum Britanniae, suggests the name derives from that of a pre-Roman city founded by the legendary king Ebraucus.[19]

    The Archbishop of York uses Ebor as his surname in his signature.[20] »

    https://en.wikipedia.org/wiki/York#Origin_of_the_name

    ———————-
    Je ne sais plus quel prince d’un royaume pourrissant de Danemark disait, en contemplant le crâne du pauvre bouffon décédé Yorick :  » Hêtre ou pas hêtre ? « .

    De la même façon, pour York, je dis :  » if ou pas if ?  »

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  2. If only …

    A blonde and a redhead have a ranch. They have just lost their bull. The women need to buy another, but only have $500. The redhead tells the blonde,
    « I will go to the market and see if I can find one for under that amount. if I can, I will send you a telegram. »
    She goes to the market and finds one for $499. Having only one dollar left, she goes to the telegraph office and finds out that it costs one dollar per word. She is stumped on how to tell the blonde to bring the truck and trailer. Finally, she tells the telegraph operator to send the word « comfortable. »
    Skeptical, the operator asks, « How will she know to come with the trailer from just that word? » The redhead replies, « She’s a blonde so she reads slow: ‘Come for ta bull.' »

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  3. Parler de IF serait logiquement une bonne condition pour que je la boucle.

    Je ne puis pourtant m’empêcher de noter qu’une (chaude ?) piste a été négligée;

    En latin, « ebrius » veut dire « ivre » et « magis » signifie ‘plus’.

    Les Gaulois, comme nous le montre une abondante iconographie uderzo-goscinnyenne, adoraient les banquets bien arrosés. Le terme « Eburomagus » ne désignerait-il pas, tout simplement, le lieu où, après la paye de fin de mois, les Tolosates venaient faire un concours pour savoir qui tenait le mieux le vin, la bière ou l-hydromel ?

    [ D’ailleurs, à une lettre près, l’anagramme de BRAM n’est-elle pas BAR ? ]

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  4. En ce qui concerne York, la piste de l’if ( eburo-aco ) semble être la plus plausible, en tout cas c’est celle que privilégient les toponymistes qui partagent mes étagères ( Adrian Bloom, John Evereth-Heath, Louis Deroy & Mariane Mulon, cf. la bibliographie du blog).
    Le suffixe -aco pourrait prêter à confusion et faire penser à un nom de personne pour *Eburo, or ce dernier n’est attesté nulle part en tant que tel ( sauf dans des étymologies populaires qui se mordent la queue, donc).
    En revanche le suffixe -aco est attesté comme suffixe collectif avec des noms de plantes ( et d’animaux).
    York semble bien être à l’origine un « lieu planté d’ifs » ( dont on sait qu’ils étaient sacrés pour les Celtes ). Les Anglo-saxons ont complété le nom avec wic, dérivé du latin vicus , d’où la terminaison en k de York.

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  5. lecteur

    Le vieux breton tnou, au sens de « vallée, val, partie basse », dont est issu le breton traon , « bas, en bas, val », a été assez productif en toponymie en Bretagne. Il a donné des formes traou dans le Trégor et téno, teno en vannetais.
    Néanmoins, il faut se méfier — comme pour toutes les racines monosyllabiques — de lui donner trop d’importance et de voir des *tnou ou *trou partout (si je peux m’exprimer ainsi.)
    Ainsi, Troarn (Calv.) noté Troardum en 1215, vient du nom de personne germanique Droardus .

    Je n’ai pas eu le temps de lire in extenso les pages que vous donnez en lien, mais il me semble que la première d’entre elles se laisse aller à cette dérive, voyant par exemple cette racine, pour ne citer que cet exemple, dans Truinas (Drôme, Truiniaco en 1269, du nom de personne germanique Truinus et suffixe –acum).

    Bernard Tanguy (collaborateur de la page Marikavel que vous citez, revient lui-même sur ces confusions dans son Dictionnaire des noms de communes, trèves et paroisses des Côtes-d’Armor (Chasse-Marée – Ar Men. 1992). Il note par exemple à propos de Troguéry (C.-d’A.) dont les formes anciennes sont Treguerri en 1330, Treuguerri en 1444, ecclesia de Tnouguerri en 1457, Trouguery en 1486, Tnouguery en 1547,etc. : « Bien que son premier élément tro- paraisse remonter au vieux et moyen-breton tnou, aujourd’hui traou, traon, ( » vallée »), les graphies les plus anciennes infirment cette hypothèse et dénoncent dans les formes Tnouguery des réfections analogiques. Le premier élément est de toute apparence le vieux-breton treb ( » village « ) ».

    __________________________________

    Truinas (Drôme ) : cf. plus haut.
    Vouzeron (Cher) : Voseronto en 844 puis Voseron en 1100, d’étymologie incertaine. On peut y reconnaître le suffixe -onem (comme pour Vierzon ) qui accompagnerait un nom d’homme gaulois de type *Vusero ou bien le nom gaulois du saule, vorrik ( comme pour Voziers, Ardennes) — mais sans aucune certitude.
    Uchacq (Landes ) : nom d’homme latin Uccius et suffixe acum
    Fussy (Cher) : Fusciacum en 1079 du nom d’homme latin Fuscius et suffixe acum
    Mouaville (M.-et-M.) : Moaldivilla en 1049, du nom d’homme germanique Modoald et latin villa , « domaine »
    Friauville (M.-et-M.) : du nom d’homme germanique Fredald et villa

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  6. merci beaucoup

    c’est justement en voyant cette page Marikavel mettre tnou  » à toutes les sauces  »
    que j’ai interrogé votre grande expertise !

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