-ialo, la clairière gauloise

Parmi les mots gaulois ayant servi à former des toponymes, le record de production appartient sans aucun doute à ialo. Apparenté au gallois iâl, « espace découvert », ce mot a eu le sens primitif de « clairière, lieu résultant le plus souvent d’un défrichement forestier » et en vint tout naturellement à désigner le hameau ou le village que l’on bâtissait. Toujours placé en second élément de mots composés, il a ensuite pris progressivement la valeur d’un simple suffixe auquel on donne la signification un peu vague de « lieu, endroit, village » sans qu’il soit nécessairement question d’un défrichement initial. Ceci explique qu’on trouve ce mot gaulois accompagné aussi bien d’appellatifs gaulois que latins, les Romains l’ayant adopté à leur tour.

Les toponymes formés avec ce substantif ou ce suffixe sont très nombreux sur tout le territoire hexagonal et sont repérables par tout un éventail de terminaisons résultant d’évolutions phonétiques divergentes. Un o de liaison accentué précède toujours ialo. Ce -ó-ialo aboutit en pays d’oïl et dans une partie du Sud-Ouest occitan à -euil, -eil en une seule syllabe et, dans le reste du domaine occitan à –uèjoul, dont la dernière syllabe est atone, ou bien –uège, -ège, iège . D’autres variantes plus rares sont récapitulées sur la carte suivante :

carte-france-departements-muette_1

Il n’est bien sûr pas question de citer ici tous les toponymes formés sur ce mot gaulois, mais d’en montrer toute la diversité avec quelques exemples.

Gaulois

■ Entrant en composition avec des adjectifs gaulois, ialo garde son sens premier puisque c’est lui qui est déterminé :

  • avec maro, « grand », on trouve de nombreuses « grandes clairières » : Mareau-aux-Bois (Loiret, Marogilum en 840), Mareil-en-Champagne (Sarthe, Marogilo en 616), Mareuil-la-Motte (Oise, Marolgildini villam en 922, où -gildini doit être un nom propre, puis Maroilo en 936), Maruéjols-lès-Gardon (Gard, Marionallus en 813 puis Marojolo en 1160), Mariol (Allier) Marvéjols (Loz., Maroiol en 1515 avec mauvaise lecture du -u- d’un ancien Maruejols), etc. Une forme féminisée a donné Mareilles (H.-Marne) et Maroilles (Nord), etc.
marvéjols
Marvejols (Lozère) avec à gauche et à droite le dépiquage du blé. La salle du  « Cheval rouge » existe encore aujourd’hui
  • avec novio, « nouveau » : Neuil (I.-et-L., Niolus en 1080), Nieul-lès-Saintes (Ch.-Mar.), Nueil-sous-Fage (Vienne), Nieul (H.-Vienne), etc.
  • avec vindo, « blanc» et peut-être « sacré » : Vandeuil (Marne, Vendolium en 1158), Vendeuil (Aisne), Venteuges (H.-Loire, Ventoiol en 1298, etc.
  • avec argento, « argent » à comprendre « blanc comme l’argent » : Argenteuil (Val-d’Oise, Yonne), etc..
  • avec devo, « divin » : Deuil-la-Barre (Val-de-Marne), Dœuil (Ch.-Mar.).

ialo entre composition avec des appellatifs topographiques :

  • nanto, « vallée » : Nanteuil et Nampteuil (Ardennes, Aisne, Oise, etc.), Nantheuil (Dordogne, Nantolium au XIIIè siècle), etc.
  • banno, « corne » au sens de sommet en forme de corne : Baneuil (Dord.)
  • lanno, « plaine » ou « endroit consacré » : Lanuéjols (Gard et Lozère), Lanuéjouls (Aveyron), etc.
  • turno, « éminence » : le château de Tournoël (P.-de-D.).
  • broccos, « proéminent » d’où « éminence » :  Brocuéjols ( à Millau, Aveyron).
  • cal-seno, thème oronymique pré-indo-européen (cf. Causse) : Caussiniojouls (Hér.)

■ avec des noms d’arbres, ialo a bien le sens de « terrain défriché » :

  • aballo, « pommier » : Valuéjols (Cant., Avaloiolum en 929), Valeuil (Dord.), etc.
  • cassano, « chêne » : Chasseneuil (Char., Indre, Vienne), Casseneuil (L.-et-G.), Casseuil ( Gir., avec une forme réduite *casso de cassano), Cassuéjouls (Aveyron, Cassojol en 1032), etc.
  • eburo, « if » : Ébreuil (Allier), etc.
  • limo, « orme » : Limeuil (Dord.), Limeil-Brévannes (Val-de-Marne), Lumeau (E.-et-L.), etc.
  • tanno, autre nom gaulois du chêne : Theneuil (I.-et-L.), Theneuille (Allier), Thénioux (Cher, Tanologio en 843).
  • verno, « aulne » : Verneuil (Sarthe, Aisne, Allier, Charente, Cher, Marne, Nièvre, Oise, etc.), Vernajoul (Ariège), Verneugheol (P.-de-D., Vernoilo au Xè siècle), etc.

ialo est déterminant de lieux de culture ou d’élevage :

  • ander, « vache » : Andreujols et son diminutif Andrujolet ( à Sauges, H.-L.)
  • broga, « champ » : Bruéjouls (à Roumégoux, Cant. et à Clairvaux, Aveyron);

ialo est déterminant de noms d’hommes gaulois avec le sens de « terre de » :

Breteuil (Eure, Oise avec Brittus), Seneujols (H.-L. avec Senos, surnom « Vieux »), Vertheuil (Gir., avec Vertos), Granéjouls (à Cahuzac-sur-Vire, Tarn, avec Grannos, également nom de divinité), Saluèges (à Ambialet, Tarn, avec Sallia), Artozoul (à St-Martin-Lys, Aude, avec Artos, surnom « Ours »), Counozouls (Aude, avec Connos), Lisseuil (P.-de-D., avec Liceius), etc.

Latin

Les Romains arrivant dans les zones de forte colonisation gauloise ( ialo est absent de la Provence, de l’est du Rhône et peu fréquent dans le Sud-Ouest), perçurent -ialo comme un simple suffixe au sens de « lieu de ». Accompagné de termes latins, ialo forme ainsi des toponymes de transition en attendant la romanisation complète.

■ on trouve ialo avec un adjectif :

  • curtus, « court » : Courteuge (à Saint-Just-près-Brioude, H.-L., Cortoiol en 1241), etc.
  • altus, « haut » : Auteuil (Yv., Altogilo au IXè siècle), Auteuil (Oise, Altoilo en 1085), Autheuil (E.-et-L., Autol en 1120), etc.
  • cultus, « cultivé » : Couteuges (H.-L, Cultoiole et Coulteugheol en 1379).

■ le plus souvent le premier terme du toponyme est un nom commun :

  • buxus, « buis » : Bessuéjouls (Aveyron, Buissujol en 1161), Boisseuil (H.-V.), Boisseuilh (Dord.), Buxeuil (Aube, Indre, Vienne), Bisseuil (Marne), Boisseuges (à Mazoires, P.-de-D.), etc.
  • farnus, « frêne » : Fernoël (P.-de-D., Farnoel en 1373), etc.
  • pinus, « pin » : Pineuil (Gir., Pinolio en 1074), etc.
  • genista, « genêt » : Genestuéjols (à Noalhac, Loz.), Genneteil (M.-et-L.), etc.
  • alnus, « aulne » : Auneuil (Oise, Annolium en 1040), etc.
  • spina, « épine » : Épineuil (Yonne, Espinolius en 880), etc.
  • cornus, « cornouiller » : Cornuéjouls (Aveyron), Cornuéjol (à Leucamp, Cant.), etc.
  • pirus, « poirier » : Péruéjol (à Marmanhac, Cant.), etc.
  • nux, « noyer » : Nuzéjouls (Lot), etc.
  • vinum , « vin » : Vineuil (Indre, L.-et-C., Oise), etc.
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Vineuil, Oise, aujourd’hui Vineuil-Saint-Firmin
  • arcus, « arc de monument ou arche d’un pont ) : Arcueil (Val-de-Marne, allusion aux arches de l’aqueduc gallo-romain qui acheminait l’eau jusqu’à Lutèce), Arquejols (à Rasset, H.-L.).
  • capra, « chèvre » : Chabreuges (à St.-Laurent-Chabreuges, H.-L.).

 

Comme je l’ai déjà écrit, les toponymes formés avec -ialo sont trop nombreux pour être tous cités ici mais je reste disponible pour répondre à vos éventuelles interrogations dans le fil des commentaires.

rog

La devinette

Il vous faudra trouver un micro-toponyme où se déroula le dernier épisode d’ une guerre qui opposa pendant trois ans deux frères se disputant une région.

L’un des deux frères fit finalement appel au roi de France qui mit fin à cette guerre en s’emparant à cet endroit de la dernière place-forte encore insoumise et qui en profita pour annexer définitivement toute la région.

La bâtisse, bien qu’abîmée par le temps, est toujours debout et son nom est déterminé par le toponyme.

Comme tous les autres de ce billet, ce toponyme est composé de deux mots dont le second est ialo, tandis que le premier, très ancien, désigne une hauteur. Une paronymie due à l’évolution phonétique est à l’origine d’une étymologie erronée qui fait de ce nom un diminutif d’un type de bâtiment.

Il n’y aura ce soir qu’un seul indice — les autres qui me viennent à l’esprit me semblant trop évidents, on verra mardi !

■ une statue :

indice a 21 06 20

 

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

 

 

4 commentaires sur “-ialo, la clairière gauloise

  1. Étant, tout comme notre hôte un proustien convaincu, je me suis tout naturellement posé, à la lecture de ce billet, la question de l’origine du patronyme de l’auteur de la fameuse sonate (et de sa fille).

    Je n’ai pas trouvé la solution.

    Mais je ne suis pas le seul à m’être interrogé, comme en témoigne cet extrait de blog :

    « Si français qu’il paraisse être, le nom de Vinteuil n’est pas très répandu ni comme toponyme ni patronyme. Dauzat n’en signale aucun exemple dans son Dictionnaire étymologique des noms de famille et prénoms de France (1980, Larousse). Le radical -euil (< -oialos « clairière, lieu défriché »), d'origine celte, utilisé dans nombre de toponymes, serait antérieur à l'élément gallo-roman -acum (cf. billet 70).
    En réponse à Gilberte (Swann) de Forcheville qui voulait se renseigner sur un des amis intimes de Swann, Mme de Guermantes fit remarquer deux charmants provinciaux qu'elle estimait, le marquis du Lau, gentilhomme du Périgord, et Quasimodo de Breteuil (op. cit., t. 3, p. 587). Selon Dauzat, Breteuil est de Brito (Brittus, nom d'homme gaulois)-oialo.
    Le Dictionnaire géographique de la France (Larousse, 1979) fait état de trois Breteuil, toutes localisés dans le nord : Yvelines, Oise et Eure. Un grand nombre de toponymes au radical -euil sont situés autour de Poitiers : Bonneuil, Iteuil, Mareuil, Jazeneuil, Nanteuil, Boisseuil et Chasseneuil. Proust est né à Auteuil. Le héros de sa première tentative romanesque s'appelait Jean Santeuil. Dans le roman, il y a les toponymes Argenteuil, Verneuil. Le radical -euil ne provient pas toujours de -ialos celte. Les noms du général de Beauserfeuil (beau-cerfeuil) et du président Toureuil n'auraient pas de rapport avec ce radical.
    Le radical -euil est rendu dans le midi par -eu(i)lh. Mme Simonnet, logeuse parisienne de Shimazaki (cf. billet 76), est née près de Limoges, à Vicq-sur-Breuilh. Ce Breuilh (brogilo « petit bois ») (Éric Vial, Les noms de villes et de villages, 1983, Belin, p. 52) ne vient pas non plus de -ialo. Venteuil ou Vendeuil seraient venus du composé celte vindo-oialo « clairière blanche, terre inculte » (ibid. p. 70).
    Vinteuil peut être de la même étymologie que Venteuil."

    http://xerxes5301.canalblog.com/archives/2011/01/04/20028557.html

    [Désolé,je n'ai pas trouvé la version Bluegrass …]

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  2. TRA

    La racine oronymique pré-celtique vin- est bien connue : elle a, par exemple, donné son nom à Venasque ( Vaucluse, Vennasca en 1044 ), à Venanson (Alpes-Mar.) et d’autres.

    L’allongement vin-t est attesté dans Vence ( Alpes-Mar., Ventio en 585), dans le nom du Mont Ventoux ( Venturius au Xè siècle tombé dans l’attraction de ventós, « venteux ») et de composés avec bren , « colline » ( Ventabren, Vauc., etc.), briga , « hauteur fortifiée » (Vinsobres, drôme), etc.
    On trouve aussi quelques composés ( nous y voilà!) avec o-ialó comme Ventejouls (à Fajolas, Lot), Ventajou (à St-Urcise, Cantal, Ventagheol en 1508),Ventejoux (à Seilhac, Cor.), etc. La commune Venteuges de Haute-Loire ( Ventoiol en 1298, Venteujou en 1618) est à l’origine des noms de famille Ventajou, Ventejoux, Ventejouls, Ventujol.
    On trouve aussi, écrits vin et pas ven, Vintéol ( à Dontreix, Creuse), Vintéjol ( à Ladignac-sur-Rondelles, Corr.) et Vintéjols ( à Chaveroche,, Corr.).

    On pourrait imaginer, en pays de langue d’oïl, un toponyme du type vin-t-o-ialo qui aurait évolué en Vinteuil. Mais je n’ai pas trouvé de tels toponymes dans les fichiers habituels.

    Conclusion : Proust est peut être un bon écrivain, mais question toponymie, il touche pas une bille!

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  3. Vous êtes bien dur avec ce pauvre Marcel, qui aimait tant les toponymes pour leur charge poétique, mais était si déçu par la dure réalité de la toponymie !

     » J’avais trouvé charmant la fleur qui terminait certains noms, comme Fiquefleur, Honfleur, Flers, Barfleur, Harfleur, etc., et amusant le bœuf qu’il y a à la fin de Briquebœuf. Mais la fleur disparut, et aussi le bœuf, quand Brichot (…) nous apprit que « fleur» veut dire « port » (comme fiord) et que « bœuf », en normand budh, signifie « cabane ». (Sodome et Gomorrhe, t. 2, p. 1098) »

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