Briga, la colline gauloise

Après avoir franchi la rivière à gué puis sur le pont, je gravis aujourd’hui la colline gauloise (le mons veneris cher à Pompée). Comme nous, les Gaulois avaient plusieurs mots pour désigner les collines, les monts et autres hauteurs : je consacrerai ce billet à briga, gardant calmis (hauteur dénudée), juris (hauteur boisée), dunum (colline puis forteresse), etc. pour d’éventuels autres billets.

Le gaulois briga est issu de la racine indo-européenne *bherg , qui comportait déjà une idée de hauteur et d’abri. Cette même racine est à l’origine de burg, très répandu en Europe du Nord-Ouest où il a désigné des hauteurs, puis des habitats en hauteur et enfin des forteresses (la même racine semble d’ailleurs avoir aussi donné le latin fortis) sous les formes burg, burgh, borough, bourg. Parallèlement, la même racine s’est fixée en berg pour désigner la montagne elle-même ( et dans le breton bren, le vieux norrois brekka, etc.). Le gaulois briga a subi la même évolution, désignant à l’origine une forte colline, puis une éminence fortifiée , comme un « montfort ». Cependant, il n’a pas connu la même fortune que burg et est moins représenté dans la toponymie.

On verra que la confusion est possible avec des dérivés de briva, « pont », qui ont pu évoluer de la même manière. La seule façon de trancher entre les deux racines est de se reporter aux formes anciennes du nom, si elles existent, et, bien entendu, à la topographie des lieux.

Notons par ailleurs qu’au briga celtique répond un brica ligure de même sens à l’origine de quelques toponymes dans les zones où on parlait cette langue, soit dans une partie du Sud-Est.

haddock
Attention! La route est longue!

Briga employé seul

La Brie, région naturelle formée d’une vaste forêt défrichée couvrant la Seine-et-Marne et des parties de l’Essonne, du Val-de-Marne, de l’Aisne, de la Marne et de l’Aube, est un plateau parfaitement délimité par de longues lignes de coteaux dans les vallées de la Seine et de la Marne. Elle est attestée intra Briegensem saltum, pagumque Briegium en 640. Ce sont ses coteaux qui lui ont valu d’être désignée par l’appellatif briga, « hauteur » — le sens de « forteresse » ne s’appliquant pas ici. C’est ce même briga qui est à l’origine de Brie-Comte-Robert (S.-et-M.) et aussi de Brie (D.-Sèvres), Brie-de-la-Rochefoucauld (Char.), Brie-sous-Archiac (Ch.-Mar.), Brie-sous-Chalais (Char.) et Brie-sous-Matha (Ch.-Mar.), tous situés sur des buttes.

Brie Comte Robert
Moi, j’en compte six paires, mais je peux me tromper.

Brée (Mayenne, Brea en 616) et Bray ( Saône-et-Loire, in villa Brigia en 905) sont sans aucun doute eux aussi issus de briga. Les autres Bray et noms similaires sont pour la plupart issus du gaulois bracu.

Broye (S.-et-L), Broye-les-Loups (H.-Saône, Broes en 1200), Broye-les-Pesmes (H.-Saône, Broies en 1275) et Broyes ( Marne, Brias en 813 ; Oise, Broiæ en 1103) représentent d’anciens briga, même si un doute est permis pour les trois premiers où on pourrait voir un  dérivé du gaulois broga, « bord (d’une rivière, d’un champ) ».

Briey (M.et-M, de Briaco en 1055) est controversé : le suffixe -aco a fait privilégier un nom d’homme gaulois comme étymon. Furent ainsi proposés *Brigos (DENLF*), Brigus (Les noms de personne sur le territoire de l’ancienne Gaule du VIè au XIIè siècle, M.-Th. Morlet, Paris, 1965), Brigius (TGF*) et Brigo (Les noms de lieux de Meurthe-et-Moselle, A.Wirth, éd. Haroué, 2004). Seuls Brigius et Brigo sont en réalité attestés mais le fait que la ville était autrefois fortifiée en hauteur dans ce qui constitue aujourd’hui le quartier Briey-Haut incite à voir dans ce nom un simple dérivé de briga (DNLF*)

Briga employé avec un suffixe

Comme briva, briga a pu être employé avec différents suffixes :

  •  pré-celtique ant-ione : à l’origine de Briançon (H.-Alpes, Brigantion chez Strabon au Ier siècle ap. J.-C.), de Briançonnet (Alpes-Mar., Brianzo en 997 ; le diminutif occitan -et est un ajout du XVIè siècle) et aussi du mont Briançon (à Saint-Arçons-sur-Allier, H.-Loire), de Briençon (à Authon, Alpes-M.) et de Notre-Dame-de-Briançon (Sav.). Le même suffixe est à l’origine de Briant ( Saône-et-Loire ) et de Briantes (Indre).
  • gaulois -one : Bréau-Mars (Gard, de Breono en 1331).
  • suffixe gaulois ou romain -onem : Brignon (Gard), Le Brignon (H.-Loire), Brion ( Isère, Lozère, M.-et-L., ). Les autres Brion (Indre, D.-Sèvres, Yonne), situés en plaine, pourraient être dérivés du gaulois *berria, « plaine », voire de briva, « pont ».
  • suffixe gaulois –ona : Briosne-les-Sables (Sarthe, Briona en 1330) et La Brionne (Creuse).
  • suffixe -osus : Brioux-sur-Boutonne (D.-Sèvres, Brigiosum sur la Table de Peutinger), le suffixe -osus pouvant signifier ici « pourvu d'(une forteresse) ».

Briga employé en composition

Le plus souvent, la racine briga se trouve en composition avec un élément pré-celtique ou celtique qui est le nom de lieu originel, avec le sens de « montagne de … », « place forte de … » dans l’ordre déterminant puis déterminé. En gaulois, c’est la voyelle de liaison –o-, qui se retrouve en antépénultième position de la finale ó-briga, qui est accentuée, aboutissant généralement à –œuvre ou euvre dans le Nord et -obre dans le Midi.

  • pré-indo-européen *kant-, « rocher, hauteur » : Cantobre (à Nant, Aveyron) village perché dominant la Dourbie.

Cantobre

  • pré-indo-européen *kal, « rocher, hauteur » : Coulobres (Hér., Calobrices en 881).
  • oronyme pré-celtique ved-en : Vézénobres (Gard, Venezobrium en 1050).
  • oronyme pré-celtique vĭn-t : Vinsobres (Drôme, Vinzobrio en 1137).
  • gaulois vindos, « blanc » : Vandœuvre-lès-Nancy (M.-et-M.), Vendeuvre-sur-Barse (Aube), Vendeuvre-du-Poitou (Vienne), Vendeuvre (Calv.), Vendœuvres (Indre).
  • gaulois vidu, « arbre, bois » : Voivres (Sarthe, Vodebris au IXè siècle).
  • gaulois ialo, « champ défriché » puis « habitat » : Brigueil-le-Chantre (Char., Brigolium au XIIè siècle) situé en hauteur sur une ancienne falaise.
  • gaulois canto, « brillant » : Champdor (Ain, Candobrium en 1169 puis Chandoro en 1198) qui constitue un remarquable exemple où l’évolution phonétique ressuscite avec éclat le sens originel.
  • gaulois lano, « plaine » : Lanobre (Cantal).
  • gaulois diva, « divin » : Joeuvres (à St-Jean-St-Maurice-sur-Loire, Loire) est un ancien divo-briga, avec le passage classique de di– à j– , déjà vu pour Jort et bien connu par exemple pour le latin diurnum ayant donné « jour ».
  • gaulois eburo, « if » : Avrolles (à St-Florentin, Yonne) est un ancien eburo-briga, l’if étant vraisemblablement ici l’arbre totémique de la forteresse. Eburobriga du IVè siècle, passé à *Evrobre, a été diminué en *Evrobr-ola, lui-même simplifié en Evrola au IXè siècle qui donnera  Avrolles.
  • latin mons : Brimont (Marne, Brimons en 1171) est, comme Vinsobres et Vézénobres, tautologique (DENLF*). Il s’agirait là d’un rare cas où briga est antéposé ce qui permet d’envisager une autre origine possible selon le nom de personne germanique Beremundus (TGF*).
  • latin modus, « mesure, juste mesure, limite » : Moyeuvre-Grande et Moyeuvre-Petite (Mos., Modover superior en 861) (TGF*) ; autre possibilité : le gaulois medio, « centre » (wiki). L’hypothèse la plus séduisante est sans doute celle  qui fait de Modo un ruisseau sur les bords duquel aurait été bâtie la forteresse briga (DENLF*) ou bien une « rivière bruissante » (Toponymie mosellane, Alain Simmer, Fensch Vallée éd. 2002).

Briga employé avec un anthroponyme

Dans quelques cas, briga est employé avec un nom de personne gaulois, au sens de « forteresse de … »

  • Banna : Bonnoeuvre (L.-Atl., Banouvrium en 1073).
  • Cartus : Chartève (Aisne, Cartovorum en 1242) et Chartreuve ( à Chéry-Chartreuve, Aisne).
  • Coios : Coivrel (Oise, Cueibra en 1123 puis Cuioverel en 1190 diminué avec le suffixe –el) (DENLF*) ; une origine selon le gaulois *cob, « victoire », est douteuse (TGF*).
  • Correus : Courouvre (Meuse, Corrubrium en 1207).
  • Cotos : Coutouvre (de Cotobrio au XIVè siècle). Le gaulois cotos signifie « vieux, ancien » (cf. breton coz ) et a été employé comme surnom.
  • Donnos : Denèvre (H.-Saône), Deneuvre (M.-et-M., Donobrii en 1120) et  Châtel-de-Neuvre (Allier, pagus Donobrensis à l’époque mérovingienne). Le gaulois donnus désignait « le noble ».
  • Satur : Sèvres ( Vienne, Sadebria en 962) et Suèvres (L.-et-C., Sadobria en 845).
  • Sollus : Soulièvres (D.-Sèvres, Solobria en 1095).
  • Vero : Verosvres (S.-et-L, Vorovre au XIVè siècle) (DENLF*) ; le gaulois voreto, « secours », est douteux (TGF*). Le gaulois vero– signifie « le grand, le très grand ».
  • Volo : Volesvres (S.-et-L), Vallabrègues (Gard, Volobrega en 1102),  et Vallabrix (Gard, Valabricio en 1295, soit une forme masculinisée). Pour les deux derniers, un composé avec le gaulois vallo, « enclos », dans un sens d’« enceinte fortifiée », n’est pas exclu.

Le ligure brica

On trouve ce mot ligure dans l’appellatif occitan bric ou brec désignant un sommet escarpé et se terminant en pointe dans tout le massif alpin : le Bric Froid (H.-Alpes, un des points culminants du Queyras), le Brec de Chambeyron (à St-Paul-sur-Ubaye, Alpes-de-H.-P.), le Brec d’Utelle (Alpes-Mar.), le Brec de Rubren au nord-est du Brec de Chambeyron et quelques autres. Les noms du Collet d’Aubrick (à Puget-Théniers, Alpes-Mar., ad Bricum au XIè siècle, avec le provençal coulet, « petite colline »), du mont Bréquin ( entre Orelle et Thyl, en Savoie) et du sommet du Brigou (à l’ouest de Cuges, B.-du-R.) sont issus de ce même brica.

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Le Brec de Chambeyron

À ces formes masculines du ligure brica s’oppose La Brigue ( Alpes-Mar., Brica en 1002) dont l’article la montre qu’il s’agit sans doute d’un appellatif en ancien provençal : la briga.

Le nom du fort de Brégançon sur la côte varoise, près du Lavandou, est sans doute issu de ce même ligure brica, suffixé en ant-ione, plutôt que du gaulois briga.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

cdl-1

La devinette

Il vous faudra trouver le nom d’une région naturelle de France métropolitaine formé du gaulois briga accompagné d’une racine pré-celtique à propos du sens de laquelle les toponymistes ne sont pas tout à fait d’accord mais qui se rapporte au champ oronymique.

Sa superficie dépasse à peine les cent kilomètres carrés situés à proximité d’une ville qui doit son nom à une place forte.

On y trouve des éléments particuliers du relief à l’origine de « légendes » inventées pour la plupart de toutes pièces pour attirer le touriste.

Un indice « régional » :

indice c 12 07 20

Deux indices « locaux » :

indice a 12 07 20

indice b 12 07 20

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

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