Vallis, vallée (suite) : les pays

J’ai poursuivi comme prévu mon exploration de la vallée, en m’intéressant aujourd’hui aux noms de pays formés sur ce mot latin vallis qui a été employé de diverses façons.

La liste est longue! Je n’ai pas ajouté un lien vers la page wiki de chacun des noms étudiés, je vous sais suffisamment aguerris pour vous débrouiller seuls.

Vallis employé seul

C’est le cas le plus rare mais que l’on retrouve dans :

  • Vallage (le) : région naturelle de vallons et de forêts, entre Champagne crayeuse et Argonne, aux confins des départements des Ardennes et de la Marne. Le nom est une formation de la fin du Moyen Âge ou du début de la Renaissance : pays de Vallage est attesté en 1552. Il correspond à l’ancien français valaige, formé sur l’ancien français val avec le suffixe -age. Au XXè siècle, vallage désigne, dans les Ardennes, l’« ensemble des terrains de la vallée de l’Aisne », de même que la région traversée par la vallée de la Blaise (H.-Marne). C’est dans cette dernière vallée qu’on trouve Vaux-sur-Blaise, la forêt du Val, Vaux-Saint-Urbain, la forêt du Vau, Vaudeville, la forêt du Val Haton …
  • Vallon : en Aveyron, le Dordou serpente dans une vallée encaissée qui recèle l’abbaye romane de Conques (dont le nom rappelle la coquille du pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle). Le nom du pays, Vallon, se retrouve en déterminant de Marcillac-Vallon et Saint-Christophe-Vallon.

Vallis avec le nom du cours d’eau

C’est la formation qui semble la plus logique dans laquelle le nom de la rivière complète le nom du pays . Je passe rapidement sur des noms sans mystère comme ceux des départements créés en 1968 (Val-d’Oise et Val-de-Marne), ceux des récents regroupements de communes (Val-de-Meuse, Val-du-Layon, etc.) ainsi que sur des noms de région naturelle (Val de Loire, Val de Saône, etc.) pour m’intéresser à quelques noms particuliers :

  • Valbonnais (le) : région naturelle formée de la vallée de la Bonne dans le département de l’Isère. Ce nom, de formation récente, du XXè siècle, est calqué sur celui d’un village, Valbonnais. Celui-ci est attesté au XIè siècle ecclesia de Valbonnes et de Valle Bones. On y reconnait le latin vallis, « vallée », et le nom de la rivière qui le traverse, la Bona, muni du suffixe d’appartenance –ense. La rivière est elle-même attestée à la même époque Bonna fluvio : il s’agit du gaulois botina, « signal de limite ». La Bonne marquait la limite entre les Allobroges au Nord et les Tricorii au sud. De ce même mot gaulois st issu le nom de la Boyne, affluent de l’Hérault, qui marquait la limite entre les civitates de Béziers et de Lodève.
  • Valborgne (le) : vallée creusée au pied du Mont Aigoual par la Borgne, affluent rive droite du Gardon de Saint-Jean (Gard). Attesté Vallebornhe en 1275, le nom est formé du latin vallis, « vallée » et de l’hydronyme Bornha, issu du gaulois borna, « trou, cavité », avec le suffixe habituel -ia. La tentation de voir dans ce nom un « val borgne » comme on voit un « val clos » en Vaucluse doit être abandonnée.

Saint-Andre-de-Valborgne-30

(Marquaïrés ou Marcayrès, écart, col et tunnel : ligne de partage des eaux entre Tarn et Gardons ; du bas-latin *marcaricium lui-même du germanique marka, « frontière »)

  • Valdaine (la) : région naturelle, formée d’une partie du Tricastin, dans la Drôme. Son nom est attesté in Valle Daine en 1120. Il faut y voir une formation du haut Moyen Âge sur le nom d’une rivière qui la traverse, l’Ainan, affluent du Guiers Vif. Cette rivière s’appelait Dana au XIIè siècle, de l’indo-européen *danu, « rivière ». Par mécoupure, le nom a été compris d’Ana, d’où le nom actuel de la rivière, l’Ainan formé au cas régime féminin en –ane.

Vallis accompagné d’un nom de personne

  • Valgaudemar (le) : vallée de la Severaisse dans les Hautes-Alpes dont le nom est attesté Valgaudemar en 1224, formé sur le nom de personne germanique Gautmarus et du latin vallis, « vallée ». La légende locale parle d’un chef burgonde qui se serait retiré là en 531. Il parait plus raisonnable d’y voir le nom d’un seigneur local du début du bas Moyen Âge, nommé Godemar, Goudemar ou Gaudemar, du saxon Waldemar, soit le « gouverneur (wald) célèbre (mar) » .
  • Valjouffrey (le) : il s’agit d’une partie du Grésivaudan, dont le chef lieu primitif est Valjouffrey, hameau de La Chalp (Isère). Le nom du lieu-dit est attesté vers 1100 capella de Valle Jozfredi, du latin vallis, « vallée » et du nom de personne germanique Gausfredus.
  • Vallouise (la) : région très montagneuse formée de la vallée du Gyr et de la Gyronde dans les Hautes-Alpes. La vallée s’est d’abord appelée in valle Gerentonica en 739, du latin vallis , « vallée » et du nom de la rivière Gyronde (lui-même formé sur la variante *garra de l’indo-européen *carra, « pierre », et double suffixe -ento  et hydronymique gaulois -onna ). Un second nom apparait en 1173 où on trouve Vallis Puta, du même vallis  et du féminin du latin putidus, « puant ». Mal considéré, le nom sera changé en 1469 pour Valle Loysia en l’honneur du roi Louis XI. On trouvera par la suite Valloise en 1488, mais Val Louyse et Vaulpute se retrouveront encore concurremment dans un document de 1544. Les Révolutionnaires de l’an II changèrent à leur tour le nom pour Val-Libre avant que Vallouise ne s’impose définitivement.

Vallis accompagné d’un nom commun ou d’un adjectif

C’est bien entendu sous cette forme qu’on trouve le plus de noms de pays formés sur le latin vallis. En voici quelques uns :

  • Vallée Française (la) : cette région (magnifique!) est formée par la vallée du Gardon de Sainte-Croix, dans le département de la Lozère.Le nom, attesté de Valle Francisca en 1162, du latin vallis Francisca, « vallée des Francs ». Il a été traduit en français Vallée Française au XIXè siècle quand la commune Saint-Étienne-de-Valfrancesque a été renommée Saint-Étienne-Vallé-Française entre 1802 et 1808. Le nom rappelle l’époque où le fond de la vallée, territoire franc, pénétrait en territoire wisigoth, quand les Wisigoths occupaient tout le littoral languedocien, la Septimania.

Saint-Etienne-Valle-e-Frane-aise-48

  • Vallespir (le) : il s’agit de la vallée supérieure du Tech, dans les Pyrénées-Orientales dont le nom est attesté in Valle Asperi en 814, nom formé sur un nom de région Asperius. Le nom de la région apparait sous les formes vicecomite Asprensis en 1020, de Asperos vers 1074 et les Aspres en 1359. Il s’agit du pluriel du latin asper, « âpre, rugueux, raboteux ». Cet adjectif, connu du latin classique (per aspera, « en terrain raboteux »), a donné l’ancien occitan aspre, « sauvage, désert », d’où est issu le substantif dialectal catalan du Roussillon aspre, « terrain pauvre et pierreux ; terre non irrigable ». Le nom de la région, Asperos, est l’adjectif asper substantivé et mis au pluriel ; le nom du pays, Valle Asperi, est l’adjectif dérivé asperius substantivé au singulier qui passera au féminin Asperia (valle que diciture Asperia en 844) puisque vallis, « vallée », est féminin. Le nom de Vallespir est donc un composé du latin vallis et du nom de la région au génitif Asperii.
  • Valloire (la) : Il s’agit d’une plaine particulièrement fertile aux confins des départements de la Drôme et de l’Isère.On trouve la forme Vallis Aureae en 805 qui évoluera en latin  Valloria en 1157 devenu le français Valloire dès 1661. Le nom vallis aurea, « vallée d’or », fait référence à sa fertilité. Le nom de la rivière principale, L’Argentelle, s’il est ancien, peut avoir joué un rôle dans le choix du nom.
  • Valromey (le) : région naturelle formée de la vallée du séran dans le département de l’Ain. Il s’agit d’une vallée méridionale du Jura qui débouche sur la vallée du Rhône (rive droite) et qui est traversée du Nord au Sud par la voie romaine ( la Vie du Loup, où vie est issu du latin via, « voie ») qui va de Nantua à Belley. Les premières attestations, du début du XIIè siècle au milieu du XVII siècle, sont du type Verromensis ou Verrumensi. La première attestation franchement latine, en 1222, est in Valromesio aut Valle Romana. La phonétique francoprovençale (qui permet le passage du l intervocalique à r comme le passage du l avant consonne là aussi à r) a fait évoluer Vallis Romensis en Verromeys (attesté en 1330), refait en français Valromey en 1582. On reconnait dans les premiers noms le latin vallis, « vallée », et l’adjectif romensis, « qui va à Rome ». La forme Vallis Romana de 1222 est formé sur l’adjectif plus classique formé sur Roma. On trouve, à l’époque romaine, le nom Venetonimagenses pour désigner la région, où on reconnait un « marché (gaulois magos) des Vénètes » : les deux noms ne sont sans doute pas liés, le plus ancien ayant été abandonné au profit du plus récent.
  • Vanoise (la) : massif de Savoie, dont le point culminant est la Pointe de la Grande Casse. Son nom est attesté au XIVè siècle Valle Noysy. Il s’agit probablement d’une formation latine du bas Moyen Âge, du latin vallis, « vallée », avec nucea, « qui est en bois de noyer ». La vallée est pourtant, semble-t-il, connue en particulier pour ses noisetiers, moins pour ses noyers. Mais à l’époque galloromane les appellatifs latins nux, « noix » et nucicula, « noisette », étaient souvent confondus (cf. FEW*, VII, p.226 et 254) Une autre hypothèse fait appel au préceltique *van, « chaos de rochers » avec suffixe -asia, qui, mal compris, aurait été refait en val noix et vanoise.
  • Vaunage (la ) : région historique du haut Moyen Âge, formée de partie du Nîmois, dont le chef-lieu est Nages (Gard). Le nom est attesté Vallis Anagia en 890, où on reconnait le latin vallis, « vallée », et l’ancien nom Anagia du village. On a proposé des noms de personne gaulois latinisés Anavius (DENLF*) ou Annajus (TGF*) pour expliquer ce toponyme ce qui semble justifié puisque le village est, à l’origine, un oppidum gaulois dont le rempart protège une source et au pied duquel une petite ville romaine a prospéré. Le village possède un homonyme dans le Tarn, aux formes anciennes identiques. On pourrait donc imaginer une étymologie commune selon le gaulois ana, « marais » et double suffixe -au-ia. Tandis que le A- initial d’Anagia a été pris pour la préposition à, le -s final, qui apparait dans les noms des villages au XVIIè siècle, est non étymologique.
  • Val d’Ajol (le) : petite vallée vosgienne au sud de Remiremont au fond de laquelle coule un affluent de la toute jeune Moselle qui descend col de Bussang. Son nom est attesté in valle de Ajo en 1219 puis l’Ajoye quelque temps après. Le déterminant semble être une forme diminutive *abiolu du latin abies, « sapin » : il s’agirait donc d’une petite sapineraie ou d’une forêt de petits sapins. Le Bois du Sapenois local corrobore cette hypothèse.

-Val-d-Ajol-Un-Lincan

  • Val Mijoux (le) : vallée creusée par la Valserine entre deux chaînons des monts du Jura, à cheval sur les départements de l’Ain et du Jura. Elle doit son nom au latin vallis, « vallée », et au nom de lieu Mijoux, au pied du col de la faucille. Le nom Mijoux est issu du latin medium, « milieu », et jugum, « hauteur, montagne ». Le Val Mijoux est donc « la vallée entre deux montagnes ». Il est même plus que cela puisqu’il se trouve entre Pays de Gex et Lyonnais, entre Ain et Jura, entre Rhône-Alpes et Franche-Comté…
  • Val d’Azun : cette région du Lavedan pyrénéen (vu dans ce billet) est  la plus occidentale des vallées des Hautes-Pyrénées, au carrefour du Béarn et de la Bigorre. N’en déplaise au site officiel du Parc national des Pyrénées qui aimerait en faire un « val de lumière » (en se basant sur un « patois » : ce sont les Basques qui vont être contents !), il faut voir dans ce nom un dérivé du basque aitz-un , « lieu pierreux,  de rochers » (cf. les noms d’Ahaxe, Ahetze en Pyrénées-Atlantiques). Notons, au fond de la vallée, le pic du Balaïtous qui a pris le nom de la vallée glaciaire qui en est issue, la « vallée (gascon bat ) laiteuse (laitosa) ».
  • Val de Daigne (la) : région naturelle du département de l’Aude dans laquelle coule l’Alsou ou le Sou du Val de Daigne. Elle était appelée vallis Aquitanica en 820, nom qu’il faut rattacher à l’ancienne Aquitaine. Située en dehors des limites connues de l’Aquitaine romaine, il ne peut s’agir que d’un territoire qui n’a appartenu à l’Aquitaine  que durant quelques décennies. « Si le nom n’a pas une origine locale, il peut provenir de
    l’attribution à Pépin, roi d’Aquitaine, lors du partagé de 817, du pays de Carcassonne, à demi séparé, par suite de ce partage, du reste de la Septimanie.  » (cf. la note 4 de ce document ). Le nom Aquitania a évolué en Equitania (attesté en 908) puis en *Eguidania et enfin en Dania en 1261. On trouve le nom la vau de Danie en 1388 qui sera francisé en le ou la Val de Daigne au milieu du XVIIIè siècle.

La liste est bien sûr plus longue et nul doute que d’autres noms de pays pourraient être cités, mais il m’a bien fallu faire un tri. Je reste néanmoins à votre disposition si vous souhaitez me soumettre des noms à étudier.

 

Ah ben, non! Ce n’est pas tout!

Place à la devinette!

Il vous faudra trouver le nom d’une région naturelle française issu du latin vallis. Moins bien compris, le nom est le plus souvent utilisé aujourd’hui dans un syntagme redondant.

La région est historiquement marquée par des accords entre voisins qui sont devenus des accords trans-frontaliers plus ou moins respectés mais qui sont pourtant toujours rituellement célébrés tous les ans depuis plusieurs siècles.

Deux indices :

■ une gravure :

indice b 21 07 20

■ une peinture :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

4 commentaires sur “Vallis, vallée (suite) : les pays

  1. ALERTE A LA TROMPERIE

    En certaines circonstances sanitaires, il peut arriver qu’un vétérinaire à la retraite se retrouve en « situation de handicap » – ainsi que l’on dit plaisamment de nos jours pour désigner le désarroi d’un malheureux tout en édulcorant le diagnostic, si cruel diagnostic.

    Visiblement atteint d’achiffrisme et de triplopie sévères, tel pauvre garçon du 84 n’hésite pas à s’adonner aux fake clues et, tout en considérant l’aspect clinique du cas du moment, à faire d’un seul exemplaire identifié d’un bos taurus une triplette à lait en mode champêtre :

    https://fr.muzeo.com/reproduction-oeuvre/trois-etudes-dun-boeuf-roux-dans-un-pre/rosa-bonheur

    Précisons au distingué lectorat de VVLT que Rosa Bonheur -une qui, entre nous, ne trichait pas avec la nature des choses- n’était pas spécialement trigleuse. Elle savait parfaitement représenter la virilité diminuée du motif à traiter… à traiter et non à traire.
    Cette délicate artiste le savait et, depuis les avis documentés d’Elie Faure (L’Esprit des formes et des fourmes) et celui d’Alphonse Allais (On n’est pas des bœufs) nul esthète (de vau ?) n’ignore plus que La Bonheur était dans le pré.
    _____________

    NDLR : Comme on dit Le Titien, Le Caravage, Le Lorrain ou Le Tintoret, TRS, maintenant gagné par la frénésie féministe qui court dans les prés, dans les mœurs et les arts, dans la peinture et les pâtures, s’autorise un LA de désignation/considération et admiration.
    Faut dire que ce même TRS, alors qu’il n’était qu’un petit garçon de 9 ou 10 ans, fut traîné par ses parents au Musée Condé. Faut dire aussi que le Parc Astérix n’existait pas encore. Faut dire encore que, parmi toutes les vieilleries exposées, se trouvait une toile de grand format qui lui fit un effet dingue au niveau de la composition avec cette manière de diagonale qui marque la limite entre tons chauds du bas et plutôt froids du haut.
    Le cartel indiquait que la scène avait été shootée dans les Pyrénées exotiques, si éloignées… N’empêche qu’à ce moment particulier de l’Histoire universelle, TRS sut qu’il tracerait son sillon à la cambrousse et, peut-être, se mettrait aux pinceaux. – Oh, certes pas pour peindre des tracteurs de labour, genre John Deere ou Massey Fergusson, à eux seuls valant tant de chevaux-vapeur et de bœufs à l’ouvrage :

    Non, il pressentait déjà que son motif irait vers le portrait ou vers la femme à poil, traitée/caressée/léchée au poil de petit-gris ou de martre. Et donc sans envisager la moindre équivoque vétérinaire zoologique entre vaches laitières, taureaux membrés et bœufs à côtes et entrecôtes.
    _____________

    Résumons-nous : – Quand Leveto souhaite nous montrer trois vaches présentables en vertu d’un accord passé en des temps qui ne rajeunissent pas grand monde, ce vil personnage ne fait rien qu’à escobarder sa clientèle.
    C’est vil, comme on dirait en Espingouinie touristique.

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