Les agents et intermédiaires

La relation entre seigneurs ou grands propriétaires et les travailleurs, comme la gestion des redevances et des conflits, passaient par divers employés, agents ou officiers dont les appellations ont fourni de nombreux noms de lieux — et aussi des noms de famille.

Le bailli

Issu d’un latin bajulus, « porteur, messager », lui-même de l’indo-européen bher, « porter », le nom du bailli est sans doute le plus répandu. Il exerçait des fonctions de régisseur d’un domaine, chargé aussi bien de l’intendance que des questions judiciaires, ce qui pouvait en faire un simple valet ou, au contraire, un très haut fonctionnaire : le roi avait ses baillis. Il est bien difficile de distinguer dans les toponymes ce qui vient soit d’un nom propre soit directement du titre ou de la fonction. L’origine est plus claire quand bailli est accompagné d’un article ou d’un complément ou encore s’il a fourni un dérivé comme baillage ou baillive. On trouve habituellement les formes bailli, souvent agrémenté d’un y, baillif, et, dans le Midi, bayle ou baylet, ainsi que battle en pays catalan. On trouve ainsi de très nombreux Bailly, le Baylet, le Baillage, etc. sur tout le territoire ainsi que la Ferme du Bailli (Alette, P.-de-C.), la Côte au Bailli (Heuilley-le-Grand, H.-M.), un Bois du Bailly (Campeaux, Oise), plusieurs Pré Bailly en Bourgogne ; des Mas du Bayle, Maison du Bayle, Bois du Bayle, etc. ainsi qu’un Canal del Battle (Taurinya, P.-O.), un Pret d’en Battle (Corneilla-de-Conflent, P.-O., avec la préposition honorifique en). Le nom de la commune de Baillif en Guadeloupe est probablement issu d’un nom propre.

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Ici le Baillif … et sinon, ça va, vous, le confinement?

Le sénéchal

À l’origine doyen des serviteurs, le sénéchal (composé gothique de sineigs, cf. le latin senex, « âgé », et de skalks, « serviteur ») était le représentant du seigneur ou du roi. Ce nom est à l’origine de plusieurs noms de lieux comme le Pont Sénéchal (Clohars-Carnoët, Fin., et Sigournais, Vendée), l’Être Sénéchal (Sainte-Marguerite-de-Carrouges, Orne), la Sénéchalière (Bazouges-sur-le-Loir, Sarthe), un Fief Sénéchaud (Villeneuve-la-Comtesse, Ch.-Mar.), etc. et plusieurs la Sénéchale, le Sénéchalais, ainsi que la Sénéchaussée (Villiers-Charlemagne, May. ) et la Sénéchaussière (Vieux-Vy-sur-Couesnon, I.-et-V.). Une forme méridionale aurait donné son nom à la gardoise Sénéchas.

Le prévôt

Placé en général sous l’autorité d’un bailli ou d’un sénéchal, le prévôt (du latin praepositus, « chef, officier », comme le préposé) était chargé de l’administration et de la justice ainsi qu’éventuellement de la perception des impôts. Les noms de lieux sont fort nombreux avec des orthographes variées : Prévot, Prévôt, Prévost ainsi que des dérivés comme le Château de la Prévôté (Haines, P.-de-C.), le Gîte de la Prévauté (Les Essarts, Vendée), la Gagnerie de la Prévotais (Campbon, L.-Atl.), etc. S’y ajoutent de nombreux Pré, Bois, Source, Étangdu Prévôt ou de la Prévôté.

Mise à jour du 01/12/20 : Prévocourt (Meuse) doit bien sûr son nom aux latins praeposius, « prévôt », et cortem, « ferme, domaine ».

Le viguier

Comme vicaire,  viguier vient du latin vicarius, « remplaçant, représentant » : il agissait comme substitut du roi ou des seigneurs. Les noms de lieux et noms propres en Viguier, Viguerie, Vigier et la Vigerie sont très nombreux, les premiers notamment en Aveyron et Tarn, les Vigier et Vigerie en Limousin, Périgord et Charentes. Les formes avec l’article agglutiné comme Lavigerie et Laviguerie sont aussi très présentes, comme à Lavigerie (Cant.). Dans le Sud-Ouest, le nom est devenu Bégué, qu’on retrouve en plusieurs dizaines d’exemplaires.

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Le juge

On compte des dizaines de lieux-dits en Juge, surtout dans le Sud-Ouest, ainsi que des Jugerie, la Jugerie, les Jugeries, etc.  On peut signaler une vingtaine de Bois ou Bosc du Juge, des Mas du Juge, un Prat du Juge (Rennes-le-Château, Aude), etc. La forme (la) Jugie est, elle, très présente en Auvergne.

Le trésorier

Qu’il s’agisse de celui du roi, d’un seigneur ou de propriétés ecclésiastiques, le trésorier a laissé des traces directement sous la forme (le) Trésorier, (la) Trésorière ou (la) Trésorerie et indirectement sous d’autres formes. C’est le cas du Trésor qui parait plus d’une centaine de fois, sans qu’il s’agisse d’un trésor caché, ainsi qu’en des Bois du Trésor, Rond du Trésor (Saint-Bonnet-de-Tronçais, Allier), Source du Trésor (Fayl-Billot, H.-M.), etc. Montrésor (I.-et-L., Mons Thesauri au IXè siècle) doit son nom au trésorier de la cathédrale de Tours. Une autre appellation ancienne du trésorier, conteor (celui qui fait les comptes), a été proposée pour être à l’origine des noms de Moncontour (C.- d’Armor, Vienne), de Montcontour (Vouvray, I.-et-L.), et de quelques (le) Contour, mais une origine selon comtor, contor contour, est sans doute préférable. Conformément au sens de la dérivation en -or (comtor, « du comte »), le comtor était le vassal direct du comte.

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Le gruyer

Le gruyer était un officier chargé de percevoir les droits royaux sur les coupes de bois ; sa charge était appelée gruerie ( d’étymologie liée au francique *grodi, « vert », cf. l’allemand grün) et a fourni une vingtaine de la Gruerie, plusieurs Grueries et certains Gruère ou Gruyère, comme la Ferme de Gruyère (Gruchet-la-Valasse, S.-Mar.), l’Étang de la Gruyère (Navilly, S.-et-L.), Gruère au Vert (en forêt de Chizé, Deux-Sèvres), la Gruerie (en forêt de Signy-le-Petit, Ardennes), etc. Le verdier désignait un autre officier forestier et a pu fournir des noms de lieux mais la distinction d’avec d’anciens vergers est délicate. Néanmoins, des Bois Verdier ou Bois du Verdier, sont sans nul doute liés à cet officier.

… et quelques autres

■ l’intendant pouvait être un simple chargé d’administration ou un grand représentant du roi en province. On trouve une quinzaine de noms de lieux l’Intendant ou l’Intendance, principalement dans le Sud-Ouest.

■ le breton maer, équivalent de l’ancien maire comme officier local ou dominial, est présent dans des An Merdi ( maer-ty, « maison du maire »), Merdi et Menez -Merdi (avec menez, « mont ») au Juch (Fin.) et Merdy an Dour à Plourac’h (C.-d’A.)

■ le syndic, terme d’origine grecque passé par le bas-latin syndicus, attesté principalement dans les Sud-ouest dès le XIIIè siècle, était chargé de défendre en justice une communauté (ce qu’exprime le syn). On trouve ainsi une bonne trentaine de toponymes qui lui sont liés dont le Syndic Vieux et le Syndic Neuf (Mazères, Ariège), les Syndics (Cornebarrieu, H.-Gar.), la Syndiquerie (Laulne, Manche), etc.  Syndicat apparait quant à lui au XIVè siècle dans le sens de groupe présentant un intérêt commune. La commune nommée Le Syndicat (Vosges), est née en 1868 de la fusion de plusieurs paroisses dans une région où l’on connaissait déjà les syndicats forestiers. On trouve plusieurs mentions de Forêts Syndicales en Lorraine, Champagne et aussi en Bourgogne. Il existe les Granges du Syndicat d’Issaux (à Osse-en-Aspe, P.-A.) et Le Syndicat à Saint-Pierre en Martinique.

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■ le sergent, de même étymologie que « servant », qui a pu être un officier chargé de la surveillance des eaux et forêts, a donné, outre des noms propres  parfois devenus toponymes, une dizaine de Bois Sergent ou Bois des Sergents, un Champ Sergent (Sallenard, S.-et-L.), un Bois de la Sergente (Chaumont-la-Ville, H.-M., sans rire), et une quinzaine de (la) Sergenterie ou (la) Sergentière.

■ le ramonet (diminutif de Raymond, du gothique ragin, « conseiller », et mund, « protection »), était un maître-valet, un régisseur de ferme ou un métayer, notamment en Rouergue, dans l’Hérault et le vignoble bordelais, d’où une cinquantaine de noms de lieux en Ramonet comme le Tuc de Ramonet (Ercé, Ariège, et Puillaurens, Aude).

■ le notaire (celui qui écrit des notes) comme son équivalent le tabellion (qui se sert de tablettes) sont des termes des XIIè et XIIIè siècles. Le second est peu répandu en toponymie : on ne trouve que quelques Tabellion, une Tabellionne (Vernouillet, E.-et-L.) et un Étang Tabellion (Élobon,H.-S.). Les noms comme Notaire, les Notaires (le Castéra, H.-G., Avignon, Vauc., etc.) sont plus nombreux et surtout en association comme Mas du Notaire (Fontvieille, B.-du-R.), Pont du Notaire (Granier, Sav., etc.), Métairie du Notaire (Roquebrun, Hér.), Bois Notaire (Saint-Jean-de-Monts, Vendée), etc. On trouve plusieurs dérivés en Noutary, dont quatre en Pyrénées-Atlantiques et le diminutif Noutaret à Théus (H.-Alpes).

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La devinette

Il vous faudra chercher (et éventuellement trouver) le nom composé d’une commune de France métropolitaine dont un élément désignait un genre de magistrat garant de la bonne entente entre les citoyens, tandis que l’autre est tout à fait banal.

Un indice :

BH1482

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

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