Le houx, là, hop!

houx

 Le houx (Ilex aquifolium), arbrisseau toujours vert (jamais blond) aux feuilles piquantes et aux fruits rouges sphériques, se retrouve dans toutes nos campagnes et, par conséquent, dans des toponymes répartis sur tout le territoire hexagonal. Nul n’ignore que notre pays est partagé en deux zones linguistiques principales, de langue d’oïl au nord et de langue d’oc au sud. On ne sera donc pas étonné de constater que c’est l’ancien bas francique *hulis qui a donné son nom au houx en langue d’oïl (et donc en français), tandis que c’est le latin acrifolium qui a fourni son nom agrifoul en langue d’oc, même si des transferts ont pu exister d’une région à l’autre. Je ferai de ces noms les deux premières parties de ce billet. Les noms du houx dans d’autres langues régionales ont aussi laissé des traces qui feront l’objet de la troisième partie.

 

Le francique hulis

Sous une forme non suffixée, on trouve le nom de Houx (E.-et-L.) et de Grandhoux à Nonvilliers (id.).

Le francique hulis  est à l’origine du nom de Hilsprich (Mos.), attesté Hulsberg en 1466 et Hilsprick en 1756, avec berg, « mont », prononcé berich, prich.

C’est sous une forme suffixée collective que hulis a été le plus productif :

  • avec –etum ou son féminin -eta : Houssay (L.-et-C. et May.), La Houssaye (Eure), La Houssaye-Béranger et La Houssaye-en-Brie (S.-Mar.), La Houssoye (Oise), Lahoussoye (Somme) et Oussoy-en-Gâtinais (Loiret, Ulseto en 1035) ; le nom d’Urcy (C.-d’Or) pourrait être un ancien *ulecetum (selon Taverdet, NLBO*, mais toponyme absent de TGF* et de DENLF*) ;
  • avec –ellum : Housset (Aisne, Hussel en 1139 puis attraction des finales en -et) et Le Housseau-Brétignolles (May.) ; la deuxième partie du nom de Cuiry-Housse (Aisne) semble être, elle aussi, dérivée de *hussellum ;
  • avec –aria : La Houssière (Vosges), Housseras (Vosges, avec suffixe augmentatif -as) et Oussières (Jura).

Le latin acrifolium

■ Le latin classique acrifolium, littéralement « feuille pointue » (devenu aquifolium chez Pline, d’où le nom scientifique d’Ilex aquifolium), s’est maintenu dans le Midi dans des formes avec diphtongaison du o passé à u ouvert en ue et la mouillure du l en lh, comme agrifuèlh, agrafuèlh, grifuèlh, grafuèlh, d’où les noms de la cascade de Greffouil au sud de La Preste (P.-O.) ou de La Graffouillère à Ménoire (Corr.). La diphtongaison du u a pu disparaître donnant ainsi Greffeil (Aude, Agrifolium en 870 puis  Agrefuelh en 1325, avec mécoupure, L’Agreffeil pris pour La Greffeil), Les Agrafeilhs à Saint-Amand-de-Belvès (Dord.) etc.

■ Une forme féminine, sans doute issue du pluriel acrifolia de acrifolium, a vu sa finale se confondre avec le produit de folia, pluriel de folium, « feuille », et subir cette influence dans la francisation du toponyme. C’est ainsi que sont apparus les noms d’Aigrefeuiile (H.-Gar., qui ajoute la francisation en aigre de agre-), Aigrefeuille-d’Aunis (Ch.-M.),  Aigrefeuille-sur-Maine (L.-Atl.), de Saint-Sébastien-d’Aigrefeuille (Gard, du nom d’un château ruiné) et de Graffeuille (cinq hameaux en Corrèze), Gréfeuille (à Saint-Hyppolyte, Aveyron et à Monoblet, Gard), etc.

Aigrefeuille d'Aunis

C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses

Le nord-occitan a produit une forme réduite arfuèlha en perdant le e pré-tonique (agr[e]fuèlha > agrfuèlha > arfuèlha) pour aboutir à des noms comme Arfeuille-Châtain (Creuse), Arfeuilles (Allier), Arpheuilles-Saint-Priest (Allier), Arpheuilles (Cher, Indre), ainsi que de très nombreux noms de lieux-dits de ce type dans une large région autour de la Creuse-Corrèze, en pays d’oc, d’oïl et franco-provençal. Une prononciation locale a donné Orfeuil (à Désaignes et Sainte-Agrève, Ardèche), Orfeuilles et Orfeuillette (à Albaret-Sainte-Marie, Lozère) et aussi à Orfeuille (à Ranville, Charente, et à Gourgé, Deux-Sèvres). On peut ajouter à cette liste les dérivés L’Arfeuillère à Monteil-au-Vicomte (Creuse) et L’Arfouillouze à Cros (P.-de-D.).

■ Une variante bas latine *acrifulon ( Phonétique historique du français, P. Fouché, éd. Klincksieck, 1969), issue d’un croisement entre acrifolium et axifulon, est à l’origine des formes ne présentant ni diphtongue de la voyelle précédent le l, ni mouillure de ce l final. C’est ainsi que sont apparus les patronymes Agrifoul et Lagrifoul. En toponymie, ce sont les formes ayant subi l’aphérèse du a initial par mécoupure due au contact avec l’article (l’agrifol > lagrifol > la grifol), qui sont le plus représentées.  D’où les lieux-dits  La Griffoul, Griffoul et les collectifs La Griffoulière, La Griffoulade, La Griffoulette, Le Griffoulas, etc.

L’évolution phonétique ultime de cet *acrifulon passe par l’affaiblissement du f intervocalique en v (d’où le languedocien agrèvol et le catalan grévol) donnant ainsi Le Grevoul à Soudorgues (Gard) et Le Grevoulet à Vabres (Gard).  Ce f a même pu disparaitre (d’où le languedocien agreul et le provençal agreu). Sont expliqués ainsi les noms de Lagraulet-du-Gers (Gers) et Lagraulet-Saint-Nicolas (H.-Gar.), avec le suffixe collectif –etum et agglutination de l’article. C’est sur ce modèle qu’auraient été formés selon E. Nègre (TGF*) les nom de Gréolières (A.-Mar.), attesté Graularias en 1033 avec le suffixe collectif -aria, et de Gréolier (à Rochebrune, H.-Alpes), tandis que Dauzat&Rostaing (DENLF*) penchent pour une origine selon graula, nom gaulois de la corneille.

Les langues régionales

Le breton

La toponymie de Basse-Bretagne comporte quelques rares formes Houssaye, qui sont souvent bilingues, associées au breton Kelenneg, souvent noté Quélennec (de kelen, « houx », et suffixe -eg, « remarquable par, où il y a, où on trouve »). Ce mot a fourni une centaine de formes simples, comme le château du Quélennec à Saint-Thégonnec (Fin.), ou composées, dont la plus fréquente est Kerguélen. Ce nom a été transmis à des îles du sud de l’Atlantique par l’intermédiaire du navigateur breton Yves de Kerguélen. En Haute-Bretagne, le nom de l’ancienne Quelneuc (aujourd’hui dans Carentoir, Mor.) signalait donc une houssaie. Petite curiosité, le nom de Cocolin à Plémy (C.-d’A.) est probablement un ancien coetcolin, « bois de houx », avec colin variante dérivée de kelen.

Le basque

Le nom basque du houx est goros ou gorosti. Il est représenté dans les noms de lieux-dits comme  Gorostis ( à Sauguis-Saint-Étienne, P.-A.) ou Gorostiaga, «  houssaie » (à Bustince-Iriberry, P.-A., par exemple) et par celui d’une hauteur nommée Gorospil (à Ainhoa, P.-A.), de goros, « houx » et bil, « forme arrondie, colline ».

Le picard

Houchin (P.-de-C.), attesté Holcin, Hulcin au XIIè siècle, doit son nom à la forme picarde de l’oïl houssin, « branche de houx », qui a dû désigner une houssaie.

Le corse

Le corse emploie caracutu pour désigner le houx. On retrouve ce nom dans celui d’une vingtaine de lieux-dits Caracutu, comme à Venaco et Solaro en Haute-Corse ou à Quenza et Levie en Corse-du-Sud.

Le faux-houx

Pour être tout à fait complet, il convient de parler du faux-houx (Ruscus aculeatus) ou fragon. Très rare en toponymie, ce nom apparait dans Le Fragon à Hendecourt-lès-Cagnicourt (P.-de-C.), dans le Champ Fragon à Praslin (Aube) et dans le Buisson Fragonneux à Adainville (Yv.). La variante fregon, présente au Frégon à Pipriac (I.-et-V.) a été plus productive sous la forme les Frégonnières, notamment en Charente et Charente-Maritime.

En région de langue d’oc, un fragon représente plutôt le champ  de fraises (fraga en occitan, d’où Fragonard, le marchand de fraises) tandis que le faux-houx y est appelé bresegon, donnant le nom des Bréségous à Saint-Étienne-Vallée-Française (Loz.) et à Gaudonville (Gers). La forme simplifiée bregou a donné des Bregous (Aveyron, Tarn, Var), Brégoux (Vauc., Vienne, etc.) et d’autres.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

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La devinette

Il vous faudra trouver le nom lié au houx d’une commune de France métropolitaine.

Cette commune se trouve à une trentaine de kilomètres d’une autre qui a fait l’objet d’une récente devinette sur ce blog (ahah).

Il n’y a rien de particulier à signaler à son propos : pas d’œuvre littéraire qui y soit liée, pas de personnalité remarquable qui y fût née (n’en déplaise aux deux élus mentionnés dans la fiche wikipedia), pas de monument particulier qui y fût érigé (sauf, semble-t-il, une madone) …  Que voulez-vous donc que je vous en dise ?

Le chef-lieu d’arrondissement porte un nom, issu d’une racine hydronymique indo-européenne bien connue, qui désignait à l’origine la rivière qui y coule.

Le chef-lieu de canton porte un nom qui a été interprété comme « endroit chéri » et héberge un musée dédié à une industrie textile qui a fait sa réputation.

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

 

4 commentaires sur “Le houx, là, hop!

  1. Nous sommes à l’époque où, enfant, j’accompagnais mon père dans les bois, quand il allait abattre de la « frette » pour faire des piquets de vigne.

    Nous y rencontrions non du fragon, mais du « grigon », variante locale du terme « gringon », employé dans certains coins du Sud-Ouest.
    Je n’ai toutefois pas trouvé de toponyme usant de ce terme.

    En revanche, dans la comme voisine, existe un hameau du nom de Griffarin : je suppose maintenant que son nom est en rapport avec le houx.

    https://www.google.fr/maps/place/Griffarin,+17600+Saint-Romain-de-Benet/@45.6845487,-0.8826005,14z/data=!4m5!3m4!1s0x48010c1235f94549:0xa05d394ebcc2ef0!8m2!3d45.684551!4d-0.865091?authuser=0

    [commentaire initialement publié sur le fil précédent sans doute par erreur et déplacé ici par leveto]

    … mais sans doute me trompé-je, puisqu’il existe au moins un site qui suggère que « grignon » est une autre variante de « gringon », et qu’on le rencontre en micro-toponyme :

    https://retraitesportivestgilles.fr/abcd_svt/abc_f.html

    https://www.google.fr/maps/search/les+grignons/@44.5916441,-0.0819646,14z/data=!3m1!4b1?authuser=0

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