Les deux Français responsables de l’autre guerre de cent ans

 

Parmi les premiers explorateurs du continent américain figurent deux Français, Médard Chouart, sieur des Groseilliers, et le demi-frère de son épouse, Pierre-Esprit Radisson, sans doute originaire de la vallée méridionale du Rhône. Ce sont eux qui ouvrirent les Grands Lacs et leur arrière-pays aux trafiquants de fourrures et aux missionnaires ; qui furent à l’origine de la création de la Compagnie de la Baie d’Hudson ; qui organisèrent la première colonie permanente sur cette baie d’Hudson ; et qui, enfin, déclenchèrent, par leurs initiatives, entre la France et la Grande-Bretagne, une guerre qui devait durer une centaine d’années.

Au début de notre histoire, vers 1645,  la colonisation du continent nord-américain en était à peu près là :

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Médard Chouart est né en 1618 à Charly-sur-Marne (Aisne) et a vécu à la ferme des Groseilliers à Bassevelle (Seine-et-Marne). On ne sait pas exactement à quelle date il gagna la Nouvelle-France, sans doute vers 1640, mais il doit certainement être le « Desgroseilliers » mentionné en 1646 comme l’un des jeunes gens attachés à la mission jésuite de la baie Géorgienne du lac Huron (Sainte-Marie-au-Pays-des-Hurons), ceux qu’on appelait les Donnés. On sait qu’il s’y maria deux fois, en 1647 avec Hélène Martin et, devenu veuf, en 1653 avec Marguerite Hayet, et des documents administratifs nous apprennent qu’il résida à Trois-Rivières de 1653 à 1662. Peu après son deuxième mariage, au cours d’un voyage en Acadie, il rencontra le colonisateur français Charles de La Tour : c’est sans doute cette rencontre qui lui inspira l’intérêt qu’il devait manifester aussi bien pour la baie d’Hudson que pour la Nouvelle Angleterre.

En 1654, des Groseilliers, accompagné d’un compagnon dont on ne sait rien, brava les périls des Grands Lacs ainsi que l’hostilité des indigènes, afin de rechercher les Hurons. Pour échapper à l’hostilité des Iroquois, ces derniers, source du commerce des fourrures de la colonie, s’étaient en effet réfugiés dans les forêts au-delà des lacs Michigan et Supérieur. Après un séjour de deux ans dans l’intérieur, les deux voyageurs revinrent munis de fourrures ainsi que d’une requête des Amérindiens sollicitant la présence d’un plus grand nombre de trafiquants. Dès lors, les Français se rendirent auprès d’eux afin d’acheter directement leurs fourrures plutôt que d’attendre ceux-ci dans les postes du bas Saint-Laurent, ce qui sauva la Nouvelle-France de la ruine économique.

Trois ans plus tard, entre 1659 et 1660, des Groseilliers, accompagné cette fois de son jeune beau-frère Pierre-Esprit Radisson, retourna dans la région des fourrures.

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Peinture de Frederic Remington (1905) qui fut publiée dans le Collier’s Magazine en 1906. Debout, Radisson est le chef de l’expédition aux Grands Lacs de 1659-1660; Des Groseilliers est assis à son côté.

Le résultat principal de ces deux voyages, qui nous sont connus par les récits qu’en fit Radisson dix ans plus tard —même si on sait avec certitude (grâce à des documents anglais attestant sa présence ailleurs à cette époque) qu’il ne participa pas au premier — fut l’enrichissement d’une partie de la population de la Nouvelle-France, grâce à l’afflux des fourrures d’un vaste secteur jusque-là inconnu, formé par les abords du lac Supérieur, désormais ouvert aux commerçants et aux missionnaires. La connaissance géographique de l’intérieur s’élargissait ainsi jusqu’au pays des Cris et des Sioux.

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Cependant, peu satisfaits de l’accueil que leur réserva la Nouvelle-France (prenant prétexte de leur départ sans permission, le gouverneur les fit emprisonner, confisqua leur butin et les mit à l’amende) et appréhendant pour leur avenir de commerçants et d’explorateurs, les deux hommes, gardant pour eux les informations données par les Algonquins à propos de la « grande mer salée  » au nord de leur territoire, décidèrent de tenter leur chance à Boston, où ils se rendirent, par l’Acadie, en 1662.

Sur des navires qu’ils se procurèrent à Boston, ils réussirent à atteindre par mer, après trois ans d’aventures, leur objectif de la baie d’Hudson : ce succès fut la cause de leur triomphe.

En 1665, ils furent conduits à Londres où ils furent reçus par le roi Charles II d’Angleterre. Un groupe de courtisans et d’hommes d’affaires accepta alors d’équiper deux navires pour un voyage d’essai. En 1668, le navire de des Groseilliers atteignit la côte est de la baie d’Hudson, où fut construit un fort pour l’hivernage, le fort Charles (qui sera plus tard baptisé Saint-Jacques par les Français). L’année suivante, il revint à Londres pourvu d’une bonne cargaison de fourrures de premier choix, ce qui convainquit ses commanditaires de se grouper en une compagnie le 2 mai 1670 sous le nom de Compagnie de la Baie d’Hudson. Au cours du siècle et demi qui suivit, celle-ci étendit sa domination sur presque toute la partie nord du continent américain.

Des Groseilliers et Radisson revinrent à la baie d’Hudson peu avant 1670. En 1674, déçus par leur traitement par la Compagnie anglaise et séduits par des promesses françaises, ils rendirent leur allégeance à leur pays natal. Cependant, de nouvelles déceptions en résultèrent et des Groseilliers rejoignit sa femme et ses enfants au Canada, tandis que Radisson, entré au service de la Marine royale, prit part à une expédition navale qui tourna au désastre et rentra à son tour au Canada en 1681.

L’année suivante, pour le compte de la nouvelle Compagnie de la Baie du Nord, fondée par le Canadien Charles Aubert de la Chesnaye, Radisson et des Groseilliers, de nouveau réunis, se rendirent une nouvelle fois à la baie d’Hudson. Grâce à leur bonne connaissance de la région et des Amérindiens et jouant habilement de la présence de trois compagnies rivales, ils s’emparèrent de fort Nelson, le poste que la Compagnie de la Baie d’Hudson venait d’édifier sur la rive ouest de la baie, du navire d’un négociant de Boston et d’une importante cargaison de fourrures. Ainsi se heurtaient, dans la baie d’Hudson, les intérêts de la France et de l’Angleterre, ce qui fit naître un conflit auquel allaient bientôt se joindre les Amérindiens et qui dura près de cent ans.

Quand le Canada décida de lever une nouvelle taxe sur leurs fourrures et leur imposa de relâcher le navire capturé, des Groseilliers et Radisson préférèrent rentrer en France, persuadés que le gouvernement français les soutiendrait. Hélas pour eux, Colbert, leur principal protecteur, était mort et personne ne les soutint plus.

Des Groseilliers rentra au Canada où il mourut à Trois-Rivières en 1696.

Mais Radisson n’en avait pas fini : passé de nouveau au service de la Compagnie de la Baie d’Hudson en 1684, il mena avec son neveu Jean-Baptiste des Groseilliers plusieurs expéditions contre les établissements français et reprit l’ancien fort Nelson, devenu entre-temps fort Bourbon, dont il pilla les entrepôts et s’empara des fourrures. Sa tête fut alors mise à prix par les Français, mais, devenu citoyen anglais en 1687, il put rentrer à Londres, où, après avoir écrit ses récits de voyage, il mourut dans la pauvreté en 1710.

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La devinette

Les plus curieux de mes lecteurs auront vu que le nom de Radisson a été donné à titre d’hommage posthume à différents lieux du  Canada et des USA. Des Groseilliers a eu moins de chance, qui se contente de la rivière Chouart … D’autres explorateurs français de la Nouvelle-France (coureurs des bois comme Radisson, pères missionnaires, aventuriers, etc.) ont aussi laissé leur trace toponymique comme Daniel Greysolon, sieur du Lhut , qui a donné son nom à Duluth (Minnesota) et bien d’autres.

Il en est un qui est resté dans les mémoires, entre autres, pour avoir porté assistance aux derniers membres d’une nation d’Amérindiens à la suite du massacre de celle-ci par une de ses rivales.

On a donné son nom, il y a moins de cent ans, au canton créé sur un territoire où les premiers pionniers s’étaient installés quelques années auparavant, après une première tentative infructueuse en 1870. La municipalité y a été officiellement créée trente ans plus tard.

Le nom amérindien de l’endroit indique ce qu’y fait la mer (mais je ne vous dirai pas quoi, ce serait trop facile !).

On y trouve depuis plus d’un quart de siècle des sculptures représentant des animaux gigantesques (mais je ne vous dirai pas lesquels, ce serait trop facile !).

Quelle est cette municipalité ?

Bon, un indice :

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Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

8 commentaires sur “Les deux Français responsables de l’autre guerre de cent ans

  1. @ brosseur :

    Peut-être votre photo figure-t-elle un de ces nouveaux magasins « La Baie » qui sont nés sur les cendres de la Compagnie de la Baie d’Hudson, et en l’occurrence l’un des magasins québécois (celui de Montréal ?).

    Mais il me semble qu’il s’agit « du » bâtiment historique, celui de Winnipeg — du moins l’architecture « art nouveau » et les nombreux étages, l’allure générale du bâtiment, tout cela me rappelle le quartier de Winnipeg où se situent les locaux principaux (mais non pas le siège social) de ce qui fut la célèbre compagnie fondée par nos deux coureurs des bois.

    Et si c’est le cas, à moins que la législation manitobienne ait changé depuis une douzaine d’années, il est intéressant et intrigant de savoir que les étages supérieurs de ce bâtiment sont… vides. En effet, tout ce quartier est confronté à une contradiction : réduction drastique des anciennes activités administratives et financières, mais interdiction de mixer « commerce » et « habitat » dans le même immeuble. Lorsque j’avais visité Winnipeg sous la houlette d’un de ses habitants, j’avais appris que dans ce quartier (et singulièrement le bâtiment de la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui ressemblait énormément à cette photo mais en beaucoup plus discret et triste car sa reconversion en « La Baie » ne devait pas encore avoir eu lieu) tous les bâtiments ayant des rez-de-chaussée commerciaux avaient par conséquent des étages vides au-dessus, faute d’avoir le droit de les louer pour des logements et faute de pouvoir les remplir avec une activité administrative disparue. Et ça représentait des surfaces considérables, puisque tous les bâtiments de ce quartier comptaient 4 ou 5 étages spectaculaires. Un gâchis ahurissant et sidérant.

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