Des contrats d’émancipation (première partie)

On a vu dans de précédents billets ce que j’ai appelé des « terres libres », c’est-à-dire les alleux, les villes franches et neuves, sauvetés et bastides. Dans le monde seigneurial sont apparus d’autres formes de contrats définis par des termes dont le sens fut précis, mais qui sont sortis de notre vocabulaire, et qui ont pourtant marqué le territoire parce qu’ils évoquaient des façons d’être plus ou moins autonome. Les seigneurs n’étaient en vérité pas devenus plus libéraux : ils tiraient de ces concessions, bien mieux que de la coercition, des terres mieux entretenues, plus productives et donc mieux rémunératrices, ainsi que des familles mieux liées à la glèbe que des serfs contraints, démunis et faibles. 

Ces types de contrat sont suffisamment nombreux pour nécessiter deux billets. Voici les premiers :

Les colons

Des paysans ont été affectés à des terres conquises ou à défricher, avec un statut de colons. Ils étaient libres, mais attachés à la glèbe eux aussi, c’est-à-dire qu’ils étaient tenus de mettre cette terre en valeur. Le colon du premier Moyen Âge était en réalité un serf à demi libre qui avait droit à l’accès aux tribunaux, pouvait prêter serment et faire la guerre. Sa tenure n’était pas sous l’exploitation directe du seigneur : détachée de la réserve seigneuriale, elle était librement exploitée par le colon qui, s’il n’est plus l’esclave du seigneur est en fait esclave d’une terre à laquelle il est héréditairement attaché tout en devant au maître des lieux des redevances multiples constituant le loyer de la terre. Le latin colonica, « maison de cultivateur » dans une colonia, tenure d’un colonus, est à l’origine de nombreux toponymes :

  •  Collonge-en-Charollais (S.-et-L.), Collonge-la-Madeleine (S.-et-L.), Collonges (Ain), Collonges-au-Mont-d’Or (Rhône), Collonges-la-Rouge (Corr.), Collonges-lès-Bévy (C.-d’Or),  Collonges-et-Premières (C.-d’Or) et Collonges-sous-Salève (H.-Sav.) et aussi Lacollonge (T.-de-B.) ;
  • Coulonges (Char., Char.-Mar., Eure et Vienne), Coulonges-Cohan (Aisne), Coulonges-les-Sablons (Orne), Coulonges-sur-l’Autize (D. -Sèvres), Coulonges-sur-Sarthe (Orne) et Coulonges-Thouarsais (D.-Sèvres) ;
  • Collorgues (Gard) et Collongues (Alpes-Mar. et H.-Pyr.) ;
  • Collanges (P.-de-D.) et des lieux-dits Collange (à Saint-Félicien, Ardèche ; à Montregard, Haute-Loire, etc.), La Collange (à Lantriac, Haute-Loire, etc.), Les Collanges (à Saint-Jean-Chambre, Ardèche, etc.) ;
  • Coulanges (Allier), Coulanges-lès-Nevers (Nièvre), Coulanges-sur-Yonne (Yonne), Coulanges-la-Vineuse et son diminutif Coulangeron (Yonne) ;
  • La Coulonche (Orne) et Coulonces (Orne) ;
  • La Collancelle (Nièvre) et Colonzelles (Drôme) représentent un diminutif.

collonges-la-rouge

Construite en grande partie en grès rouge, Collonges deviendra La Rouge en 1963

Il n’est pas toujours facile de distinguer les Colonia qui pourraient représenter des colonies de l’époque romaine, la plus célèbre étant Colonia Agrippina, aujourd’hui Cologne sur les bords du Rhin.  Malgré tout, l’histoire locale (et les fouilles) permettent d’affirmer que Coulaines (Sarthe), attestée Colonia au IXè siècle, ainsi que quatre lieux-dits homonymes du même département, sont bien des terres cultivées au Moyen Âge par un colon, comme Coulogne (P.-de-C., Colonia en 844) et les lieux-dits Cologne à Hargicourt (Aisne) et à Naucelles (Cantal), etc.

Dans le Sud-Ouest, poublan fut le nom attribué à des colons venus d’ailleurs s’installer sur des terres nouvellement défrichées : le terme signifiait littéralement « peuplant ». On le retrouve dans plusieurs dizaines de noms de lieux-dits (le) Poublan dans les Landes mais surtout dans les Pyrénées-Atlantiques, notamment en pays d’Orthe.

Commande et kemenet

Au Moyen Âge, une terre de commande (du latin commendatio, au sens de « mettre en main »), résultait d’un contrat par lequel un homme libre se plaçait sous la protection d’un suzerain, échangeant le droit sur sa terre contre des prestations. On trouve ainsi quelques lieux-dits (la) Commande,  ou le  Hameau Commandé à Flamanville (Manche), la Commenda à Sospel (A.-Mar.), Commandet à Larreule (Pyr.-Atl.) et quelques autres qu’il faut bien distinguer des lieux-dits La Commanderie qui rappellent généralement une commanderie de templiers ou de l’ordre de Malte comme le rappelle aussi Lacommande (Pyr.-Atl.) ancien espitau d’Aubertii en 1344 devenu La Commanderie d’Aubertin en 1768.

Ce type de contrat semble avoir été répandu en Bretagne, où le nom est devenu kemenet. On le retrouve dans les noms de Guéméné-sur-Scorff (Mor.) et de Goméné (C.-d’A.) — tandis que Guéméné-Penfao a le sens de « montagne (méné) blanche (gwen) et « bout (pen) de la hêtraie (fao) ». Quéméneven (Fin.),  Kemenetmaen en 1267, était une « terre de commande » d’un homme nommé Maen.

Guéméné sur Scorff

Convenant et kevez

Convenant a désigné un bail de fermage (à cens, rente ou part de récolte) dit aussi bail congéable, dans lequel le preneur acquerrait la propriété des bâtiments qu’il a construit et des plantations qu’il a faites. On trouve plus de trois cents lieux-dits portant ce nom en Bretagne, la plupart dans les Côtes-d’Armor et en général suivis d’un nom de personne : par exemple les Convenant Calvez, Convenant Moullec, Convenant Brochennec et Convenant Capez, tous à Pleumeur-Bodou. Le terme a souvent évolué en kevez, comme pour Quévez à Trégonneau (C.-d’A.), francisé en quévaise.

Colliberts

S’engageant à défricher de nouvelles terres, certains serfs ont été affranchis en groupes  en tant que co-liberti. Ils n’avaient en réalité qu’un statut à peine amélioré par rapport à celui des serfs, si bien qu’en certaines régions, notamment en Anjou, le nom de collibert a remplacé celui de serf. Ces colliberts, facilement devenus cuilverts puis « culs verts », ont laissé quelques traces comme à Cuverville (Calv., Culvert villa en 1066 ; Eure ; S.-Mar.) et Cuverville-sur-Yères (S.-Mar.). Les lieux-dits Colibert à Créance (Manche) et Colibards à Courtisols (Marne) sont de même étymologie.

Hostise

Une autre forme de concession de terre pour fixer des habitants a été l’hostise, demeure d’un hoste ou òste qui disposait d’une tenure moyennant redevance, mais sans être attaché à la glèbe comme le serf. Ce statut intermédiaire entre l’homme libre et le serf a souvent servi à attirer les populations dans les zones de peuplement autour des « villes neuves » et des bastides.

Le nom d’Othis (S.-et-M., Ostiz en 1209) et de Hosta (Pyr.-Atl., Hoste en 1472) sont sans aucun douté liés à l’hostise, tandis que le doute est permis pour Hoste (Mos., Homscit en 875) qui est plus probablement issu d’ un nom d’homme germanique. C’est bien en revanche hostise qu’on retrouve dans les noms de Cosquer l’Hostis à Plusquélec (C.-d’A., avec cosquer, « petite maison »), de Convenant l’Hostis à Pluzunet ( C.-d’A.) ou encore de Ker an Hostis à Plestin-les-Grèves (id.). En région de langue d’oc, c’est la forme òste qui se rencontre le plus souvent comme à L’Oste (à Nousty, P.-A. et à Lagardelle-sur-Lèze, H.-G.) ou à  Oste-Borde (à Licq-Athérey, P.-A., avec borde, « petite maison en planches »).

shadock

La devinette

Il vous faudra touver le nom d’une commune de France métropolitaine en rapport avec un des mots du billet.

Cette commune ayant fusionné il y a près d’un demi siècle avec sa petite voisine, son nom apparait en premier dans celui de la nouvelle commune, séparé par un trait d’union de celui de sa voisine qui s’écrit aussi avec un trait d’union.

La commune à trouver s’enorgueuillit de la présence d’une des plus anciennes fanfares de France au point de lui rendre hommage sur le blason commun.

Un indice :

indice a 16 05 2021

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

4 commentaires sur “Des contrats d’émancipation (première partie)

  1. Vu d’ici :
    « Le colon, figure mitoyenne qui ne se trouve ni dans la position invivable du colonisé ni dans celle, indéfendable, du colonisateur, est généralement relégué au statut de figurant du récit colonial. Alain Deneault révèle ici l’idiot utile, voire indispensable, de l’accaparement du territoire, une figure qui n’existe qu’en solidarité absolue avec la classe qui domine, mais dont l’impuissance politique et économique l’autorise à s’identifier, lorsque opportun, au colonisé. »
    3e de couverture
    Bande de colons — une mauvaise conscience de classe,
    Alain Deneault, Lettres Libres, Lux.

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  2. Bonjour M Leveto déjà une semaine de passée .

    74 ALLèVES ( alevo , pin cembro ? )

    73 MéRANDE canal de mérande / villa gallo-romaine de mérande ( Arbin )
    mirande ? miranda ?

    38 à Barraux rue de la CORVA ( corbeau ? curia ? )

    73 à La Ravoire colline de LA TROUSSE ( et carrefour )

    73 à Aillon-le-jeune mont de ROQUERAND ?

    85 commune LE BERNARD ?

    11 à narbonne oppidum de MONTLAURèS

    80 commune de L’ETOILE

    60 saint-aubin sous-ERQUERY

    27 à Rugles chapelle d’HERPONCEY

    38 à vernioz , hameau de VITRIEU in villa vitresco

    54 FROIDCUL

    38 à saint-christophe plan et vallon de la LAVEY

    Voilà , pas mal de boulot en perspective merci beaucoup , on se cultive beaucoup.

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  3. lecteur

    ■ 74 ALLÈVES ( alevo , pin cembro ? )

    En effet, il s’agit bien du nom vernaculaire (Dauphiné et Savoie) de l´arolle ou pin cembro : alever, alevier, alvier, alevet, allevet, alevoz, etc

    ■ 73 MÉRANDE canal de mérande / villa gallo-romaine de mérande ( Arbin )
    mirande ? miranda ?

    Une mérande est l’emplacement où l´on déjeune, où l´on nourrit le bétail avant la traite du soir. Le mot vient du patois mareinda, marinda, marindon correspondant au vieux français marende, « goûter, repas de fin d´après-midi », lui-même issu du latin merenda, « goûter, collation, repas des animaux ».
    On trouve aussi les graphies : Mareinda, Marenda, Marendeu, Marinda, Marrindes,
    Mérand, Mérande et Mérandouze

    ■ 38 à Barraux rue de la CORVA ( corbeau ? Curia ? )

    On peut penser aussi au latin curvus, a , « courbe ». Le quartier nommé Corva de la ville italienne Azzano-Decimo doit son nom à une courbure du fleuve Meduna.
    Le latin corvus a plutôt donné des noms en corb- et corp- mais a pu aussi donner le roman corva , « corneille », au moins attesté comme surnom féminin.
    À Jarrier (Savoie) le lieu-dit La Curia était en effet noté corva Capituli en 1313 mais je ne vois pas comment on passe de corva à curia .
    Dernière possibilité : la « corvée », du latin corrogata ayant donné corvata et des variantes comme corrua, corroa et, pourquoi pas  * corva  ?

    S’il me fallait choisir, ce serait « la rue de la courbe » (il y a une rue Courbe à Orange …)

    ■ 73 à La Ravoire colline de LA TROUSSE ( et carrefour )

    Une trousse ou trosse, troche, ou bien encore trouche désigne un bois taillis. En sylviculture, une troche est une cépée. Dans des documents du XVè au XVIIè siècle, il est fait mention des « bois de la Trousse ».
    (Histoire du diocèse de Maurienne par le chanoine A. Gros, Chambéry, 1948)

    Le sens grivois de « trousser » existe bien dans certains toponymes mais, dans ce cas, « trousse », forme verbale jamais précédée d’un article, est toujours suivi d’un complément : Trousse-Chemise aux Portes-en-Ré, Trousse-Cotillon à Bosc-Guérard-Saint-Adrien (S.-M.), Trousse-Bergère à Tauriac (Gir.), etc. et même Trousse-Minou à Escarmain (Nord) et Trousse-Putain à Romilly-sur-Aigre (E.-et-L.).

    ■ 73 à Aillon-le-jeune mont de ROQUERAND ?

    Il s’agit probablement d’un toponyme tautologique. Le deuxième élément rand est une graphie fautive pour ranc comme dans Le Rand, près de Queyrières (H.-Loire), qui était noté Ranchus en 1290. Par le terme ranc , l’occitan désigne le rocher. Il pourrait s’agir d’un terme pré-indo-européen, dérivation en -anc de la racine -ar , qui, dans la dérivation, a perdu sa voyelle : ar-anc est devenu r-anc.
    Littéralement, Roquerand signifierait² donc le « rocher rocher ».

    ■ 85 commune LE BERNARD ?

    Attesté parrochia dau Bernard en 1247, du nom d’homme germanique Bernard, tout simplement.

    ■ 11 à narbonne oppidum de MONTLAURÈS

    Il s’agissait d’une villa Laureliis en 782 puis Sanctus Michael de Montelauresio en 1065. On a ensuite parlé de la Grangia de Montlaures en 1266, de Monte Laurencio en 1318 , du Mont Laurens en 1537 , etc. Tous ces anciens noms montrent qu’il s’agit d’un « mont d’un dénommé Laurus » plutôt qu’un « mont du laurier ». Une confusion a pu se faire, au Moyen Âge, avec le nom de saint Laurent.

    ■ 80 commune de L’ÉTOILE

    Le nom vient du latin stella , « étoile », au sens de carrefour.

    ■ 60 saint-aubin sous-ERQUERY

    Erquery est le nom de la commune voisine, attesté Ercheriacum en 1180, du nom d’homme germanique Eracar et suffixe -iacum

    ■ 27 à Rugles chapelle d’HERPONCEY

    Harponsay en 1455, Harponcey en 1700 et Herponsey chez Cassini.
    Il s’agit d’un nom de domaine gallo-romain formé d’un nom d’homme d’origine obscure accompagné du suffixe -acum (comme Valentius + acum a donné Valentiacum devenu Valençay).

    ■ 38 à vernioz , hameau de VITRIEU in villa vitresco

    La forme ancienne Vitrosco (Xè siècle) possède un suffixe ligure -osc qui a plus tard été remplacé par l’adaptation latine acus du gaulois aco : *Vitrioscus est devenu Vitriacuslequel est devenu Vitrieu.  .Vitriacus est lui-même issu d’un primitif Victoriacus formé sur le gentilice romain Victorius

    ■ 54 FROIDCUL

    Je n’ai rien d’autre à vous proposer que cet article :

    https://www.republicain-lorrain.fr/edition-de-metz-agglo-et-orne/2017/08/04/froidcul-et-son-microclimat-froid-tdwc

    Ah ben si, j’ai autre chose :

    En Moselle, à Moyeuvre-Grande, on trouvait deux fermes, dites Froidcul (Haute et Basse), situées à un endroit dit tout simplement Froid en 1779.
    Toujours en Moselle, à Longuyon, le hameau Froicul était appelé Forcul, Frocul au XVè siècle, Froiscul au XVIIè siècle puis Froidcuil en 1689 et Froideux en 1779. Notons une forme Frésoeil en 1625, sans doute jugée moins impudique. Tous ces noms semblent bien faire allusion à la froideur du lieu.

    Il existe dans les Vosges un hameau appelé Frécul (commune d’Harchéchamp) dont les formes anciennes La Nueveville c’on dit a Froicul en 1291, Froidcul, cense qui a son ban particulier en 1711 puis Frescul en1768, font penser à un fond de vallée où il fait particulièrement froid.

    ■ 38 à saint-christophe plan et vallon de la LAVEY

    Ce nom pourrait dériver du latin labes, labis , « chute, éboulement, effondrement », dont est issu le français « lave ». Dans le Sud-Est, lave se dit de la boue épaisse mêlée de blocs qui s’écoule dans le lit d’un torrent. Une lavine est un terrain raviné en Haut-Dauphiné.

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