De quelques drôles de pentes

Ayant eu l’occasion cette semaine de me rendre du côté de Saint-Just-et-Vacquières (Gard), j’y ai vu une haute croupe culminant en pointe avec des versants raides qu’on appelle la Serre de Monte-au-Ciel. Cette métaphore de l’escarpement me sert de prétexte à l’écriture du billet du jour où nous verrons d’autres exemples de ce genre, pas si rares que cela en pays montagneux ou même simplement vallonné.

Outre une Croix des Fatigués à Saint-André-de-Vézines (Av.) sur le piédestal de laquelle on lit « Fatigués, reposez-vous ! » (c’est fait pour moi !) concluant la montée du chemin de croix (ah! ben, non), on compte une trentaine de lieux-dits (La) Fatigue ou En Fatigue, parmi lesquels certains peuvent ne concerner que des terres difficiles à travailler. Dans le même ordre d’idée, il existe plus de vingt Monte-à-Peine, un Monte-Rude (à Breuillet, Ch.-Mar.), deux Monte-à-Regret (à Saligny-sur-Roudon, Allier, et à Poisvilliers, E.-et-L.) plus un Mont à Regret (à La Chapelle-Huon, Sarthe) et sans doute d’autres qui m’échappent. Il est toutefois remarquable que ces derniers toponymes se trouvent pour la très grande majorité en pays de relief médiocre, notamment en Champagne, en Bourgogne, en Berry, comme si la moindre pente y apparaissait  difficile à gravir ou épuisante (heureusement que le Ventoux n’est pas chez eux, ils n’auraient pas de nom à lui donner).

montre-cul- Une douzaine de Montre-Cul ou Montrecul désignent, notamment en Bourgogne, une vigne plantée sur une pente si raide « qu’on pouvait facilement avoir un point de vue sur l’anatomie des dames qui travaillaient au niveau supérieur » (G. Taverdet, Anthologie des expressions en Bourgogne, Éd. Rivages, 1984 ), ce que le Montrecon de Brassy (Nièvre) dit de manière plus crue. Pour rester sous la ceinture, ajoutons à cette liste les nombreux Tirecul, dont un à Montbazillac (Dord., si on parle du vin …), la serre de Tirequiou (occitan tira cuol), à Montpezat (Ardèche) et le chemin de Tire-Cul à Nîmes. Le sens littéral et facétieux de ces derniers peut être « tirer à l’aide d’une corde passée sous les fesses pour faire monter une personne » ou bien « tirer » est à prendre au sens de « qui fait tendre » les muscles fessiers, qui « tire sur les muscles des fesses ».

Dans le même ordre idée, mais à l’envers, il y a des descentes si raides qu’on peut y tomber sur le derrière comme à Bombequiol, au pied de la Séranne, à l’est de Saint-André-de-Buèges (Hér.) ou à Bombecul, au bas des versants abrupts de la montagne des Issarts à Carnas (Gard). On trouve également une rue Bombecul à Bruniquel (T.-et-G.), à Terrasson-Lavilledieu (Dord.), etc. En occitan bombar signifie « heurter avec force », ici « heurter le sol avec le derrière en tombant ».

rue BombeCul terrasson

à Terrasson-Lavilledieu

Toujours pour qualifier des côtes abruptes propres à mettre à l’épreuve les meilleures volontés, on trouve le verbe « briser » associé à différentes parties du corps comme le Brise-Dos à Tailly (Ardennes), le Brise-Cuisses à Fleurey-sur-Ouche (C.-d’Or), le Brise-Genoux à Moyenmoutier (Vosges, où il s’agit d’un ancien gué, autrefois Gué des Celles, donc peut-être sans rapport avec une pente à gravir) et à Echenay (H.-M.), ou encore le Brise-Pied à Minaucourt-le-Mesnil-les-Hurlus (Marne, attesté dans le cadastre en 1826) —  mais d’autres noms comme le Brise-Jambe à Parnoy-en-Bassigny (H.-M.) peuvent avoir un tout autre sens hérité de la Première Guerre mondiale. Mais attention aux faux amis : une brise désignait en ancien français une « pièce de terre nouvellement labourée après avoir été longtemps en friche » et  le brise-pied est une danse auvergnate sans rapport avec le sujet du jour (je fais confiance aux régionaux de l’étape pour choisir la meilleure vidéo). De la même manière qu’avec « briser », on trouve des composés avec le verbe « casser » comme un très parlant Cassegaloche au Fieu (Gir.) ou un Casse-Échine à Échiré (D.-Sèvres), mais qui semblent n’être là aussi que des terres éreintantes à travailler.

Les animaux ont bien entendu été mis à contribution comme à Monte-à-Baudet à Bethon (Marne) où l’âne était un auxiliaire bienvenu. Mais l’animal le plus souvent mis à contribution semble être la chèvre dont le nom occitan, cabra, entre, avec la métathèse cabra/craba, dans celui d’Escanecrabe (H.-G.) qui évoque un passage dangereux que même les chèvres ne franchissent pas sans risques (occitan escana, « étrangler, étouffer »). On trouve la même métathèse dans les lieux-dits Tire-Crabe (à Montbeton, T.-et-G., et à Villemur-sur-Tarn, H.-G.).  Il est fait encore facétieusement allusion à cet animal, pourtant si à l’aise dans les lieux escarpés, dans le toponyme Tirecabre qu’on rencontre deux fois en Aveyron (à Saint-Izaire et à Castanet). Il serait là, paraît-il, nécessaire de « tirer » les chèvres, de les traîner pour les faire grimper. Le toponyme est en réalité doublement facétieux pour qui connaît les lieux et sait qu’il ne s’agit que de simples montées. En français dans le texte, on trouve un Tire-Chèvre à Fayet-Ronaye (P.-de-D.), un Tirevache (à Chambon sur Dolore , même dépt.) et un ruisseau de Tire-Bœuf en Ardèche que les bœufs ne franchissaient pas de leur plein gré [ mais je m’aperçois après coup que ces deux derniers noms ne concernent pas des pentes à gravir. Tant pis !]. Avec le verbe « casser» vu plus haut, il faut aussi noter le col de Casse-Crabides à Quirbajou (Aude, du latin crabida, « chevreau femelle », honni soit qui mal y pense).

Pour revenir chez les bœufs, il s’agit de ne pas oublier le toponyme de ce type sans doute le plus connu, c’est-à-dire le Signal de Mailhe Biau ou de Mailhebiau, nom du plus haut sommet des monts d’Aubrac (1469 m, commune de Trélans, à la limite de la Lozère et de l’Aveyron). Ce nom, issu de l’occitan malhar, « frapper à coups de maillet », signifie que le sommet « assomme les bœufs » qui tentent d’y accéder. Il s’appliquait initialement (attesté Mailhabou dès 1250) à un buron où étaient traites les vaches menées en estive dont le lait fournissait un fromage du même nom. Une autre hypothèse fait de ce Mailhabou un sobriquet devenu patronyme du boucher  propriétaire dudit buron, mais elle me convient moins (et je n’ai pas écrit « convainc »).

rog

La devinette

Il vous faudra trouver un lieu-dit de France métropolitaine (oui, je suis d’accord : la Suisse ou le Luxembourg, ça va un moment) dont le nom évoque par métaphore une pente particulièrement raide.

La toute petite commune qui abrite ce lieu-dit est nommée d’après son saint patron accompagné d’un qualificatif qui peut être perçu comme peu engageant.

Son blason est partagé en deux. L’une des parties reprend, en les simplifiant, les armes seigneuriales. L’autre, dont l’émail symbolise une particularité topographique, contient l’attribut  du saint patron et un symbole du climat habituel de l’endroit.

Elle est limitrophe de son chef-lieu de canton, dont le nom rappelle la rivière qui l’arrose.

Elle est la ville natale d’un vieillard qui connut une gloire éphémère à la fin de sa vie.

Un indice :

indice a 24 07 2022

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

19 commentaires sur “De quelques drôles de pentes

  1. …mais heureusement, tous les Monte-à-Regret n’étaient pas des échafauds !
    Mais il n’est pas exclu que certaines de ces pentes aient été nommées ainsi avec humour …noir.

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  2. Dans l’agglomération bordelaise, si la rive gauche est terre de graves et d’anciens marécages (comme l’indique le nom Burdigala), la rive droite est (hors une petite bande d’anciens marécages) pentue, le lit majeur du fleuve ayant jadis érodé la falaise.

    On y trouve, à Floirac, une côte de Monrepos (bien nommée lorsque l’on arrive au haut) :

    https://www.google.fr/maps/place/C%C3%B4te+de+Monrepos,+33270+Floirac/@44.8453356,-0.5213652,524m/data=!3m1!1e3!4m5!3m4!1s0xd5525f968c53051:0xa2699ed5ff0e4d67!8m2!3d44.8459475!4d-0.5202895?authuser=0

    Ainsi, bien sûr, qu’un chemin de Tirecul :

    https://www.google.fr/maps/place/Chem.+de+Tirecul,+33270+Floirac/@44.8365918,-0.5295218,523m/data=!3m1!1e3!4m5!3m4!1s0xd552609df2729ed:0xb1dcbe1a4ba14068!8m2!3d44.8365918!4d-0.5273331?authuser=0

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  3. Il y a des endroits moins durs à gravir, par exemple la Côte Douce à l’Aigle (Orne) qui avale une bonne grimpette par le biais de ses virages

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  4. Joli nom que ce Côte Douce ! Ça donne envie d’y goûter … comme à un Côte Rôtie ?
    (Il existe un champagne Douce Côte , mais je ne suis pas du tout bulles).

    PS j’apprends, au hasard de la toile, que la côte Douce est aussi le nom de la côte de Belle-Île-en-Mer qui fait face au continent.

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  5. -C’est d’où ‘ce que la pente est douce ?, s’interroge un garçon que certaines perspectives effraient.
    Celui-ci, randonneur nanti d’une médiocre détermination et d’un alpenstock de parade, n’a vraiment rien de commun avec l’escargot qui, lui, ne recule jamais.
    Il sortira alors de l’embarras par l’effet d’un quatrain et se rendra en PACA, là où les autochtone de terroir, confrontés à l’effort dans le cadre d’une mobilité douce assumée, poussent le vice jusqu’à contrefaire l’écrevisse :

    Incertitude, ô mes délices
    Vous et moi nous nous en allons
    Comme s’en vont les écrevisses,
    À reculons, à reculons.

    On le retrouvera donc à GILETTE (06 066), charmante localité présentant un dénivelé de 700 mètres et, parmi sa voirie communale disponible, LE CHEMIN DE RECULONS.
    …………….
    Un peu plus tard, nous verrons ce crâne promeneur au sortir d’une sieste prise en bordure du Chemin de Reculons. Il vérifie si son bâton de marche n’a pas fugué, s’il est toujours là où il l’avait attaché : par convenance, ils font chambre à part.
    Rasséréné, il lui tient alors ce propos :

    Bel alpenstock – ô ma mémoire
    Avons-nous assez fatigué
    Dans un pastis* mauvais à boire
    Avons-nous assez divagué
    De la belle aube au triste soir ?…
    Propose-moi une cool occas’** !
    Car, pour tout dire, GILETTE, ça m’rase…

    Ce à quoi l’ustensile lui répondit en son langage :

    -Ah, je vois parfaitement ce qu’il faudrait à Monsieur : -Vacances… Qu’il oublie tout, loin de Vence… Plus rien à faire du tout… Qu’il s’envoie en l’air et barbotte dans l’eau : ça c’est super ! Folie légère !…***
    Ainsi donc, s’agissant de mémoire et de baignade tranquille, je propose à Monsieur LÉTHÉ EN PENTE DOUCE****… La plaisante hydronymie lui fera passer le goût des odonymes difficultueux.
    Il me pardonnera pourtant de ne pas l’accompagner, j’ai déjà vu le film. Perso’, ajoute-t-il, je vais à MARTRES-TOLOSANE (31 324) voir si la forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel… ou que le duramen d’un bourdon.

    * Il faut entendre « pastis » au sens de « situation pénible, embarrassante, etc. »

    ** L’auteur aurait aimé placer une « gourde de colocase » en guise de clin d’œil à l’insatiable marcheur, équipé par Décathlon de semelles de vent. Hélas ! avec trop de pieds, on éclate la pointure !

    *** Il n’a pas souhaité exprimer le ramage du bestiau de bois : simple question d’ELEGANCE. Cependant, à peu d’œufs frais, on peut consulter You Tube… quitte à user ensuite d’oeufs pourris.

    **** Les deux E, tels qu’ici accentués en mode Capitales, ne manqueront de provoquer un gloussement de satisfaction chez le sieur Brosseur. Mais promesse lui est faite de ne pas forcément recommencer.

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  6. CAMELOTE !

    À contempler cette malheureuse Excalibur du pauvre fichée dans la neige, je me sens tout refroidi et me dis que, décidément, je préfère les flacons de rouge aux flocons blancs !

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  7. TRS

    Commentaire bien torché et plaisant, comme d’habitude, mais qui nécessite une mise au point.

    Selon l’IGN, aussi bien à Bréhéville (Meuse) qu’à Saint-Didier-sur-Chalaronne (Ain), à Colombier-Saugnieu (Rhône) ou à Gilette (A.-Mar.), le toponyme est au singulier Reculon, comme pour le Reculon à La Chambonie (Loire) et à Montierchaume (Indre). On trouve aussi un étang de Reculon à Vendeuvre-sur-Barse (Aube), un Gué du Reculon à Saint-Michel-l’Observatoire (A.-de-H.-P.) et une Montagne de Reculon à l’Étang-sur-Arroux (S.-et-L.). Mais je vous l’accorde : même le site de la mairie l’écrit avec un s final, Reculons. Je ne trouve pourtant que deux exemples au pluriel : les Reculons à Asnan (Nièvre) et à Moutiers-en-Puisaye (Yonne).

    Le sens de ce toponyme n’est pas sûr. Plutôt qu’un endroit reculé ou en limite de finage que la topographie ne confirme le plus souvent pas, on peut y voir un dérivé du latin roccula, diminutif de rocca, soit « petite roche » ou « petite butte rocheuse » (comme pour les nombreux toponymes en Recoules).
    Une autre explication, en tout cas pour les toponymes issus de langue d’oc, fait appel à l’occitan recolar , « faire repousser, remettre en terre les plantes arrachées » pour désigner un terroir que l’on a remis en culture.

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  8. Du côté de Bordeaux, nous n’allons pas à reculons.

    Mais nous avons le coteau de Montalon !

    Le touriste gogo (pléonasme ! ) est incité à y monter voir le 45ème parallèle …

    Las ! cette ligne imaginaire est particulièrement inconsistante.

    Heureusement, nous sommes là sur le point culminant de la Haute(?)-Gironde ( 73 m quand même ! ) et le panorama est intéressant !

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