Du figuier

Dès l’Antiquité, le figuier est un arbre sacré qui rend les plus grands services aux villageois : son fruit peut se sécher et se conserver longtemps. Il peut remplacer les céréales en cas de disette. Si les Dieux, au premier rang desquels Dionysos, s’intéressent à la figue, c’est que sa sève est un latex qui évoque le liquide séminal et son chapelet de fruits, les bourses. N’est-ce pas la feuille du figuier qui, sur les sarcophages, recouvrait les sexes, bien avant la feuille de vigne ?

Le figuier est à la fois l’ornement, le symbole de vie et l’arbre nourricier des mas du Sud, des fermes aux pierres sèches de Corse ou des Causses, des mas ou des ermitages de Provence comme des bastides du Sud-Ouest. Il a ainsi toute sa place en toponymie, que ce soit par l’arbre lui-même ( figuièra, figuièr ) ou par le lieu planté de figuiers (figarèda ).

Le figuier isolé est le plus souvent à l’origine de micro-toponymes comme le Bois du Figuier ( à Félines-Minervois ), Notre-Dame de la Figuière ( à St-Saturnin, notée mansum de Figueira en 1134), le Gour du Figuier ( à Cabrerolles, avec l’occitan gour, « gouffre, mare » ), tous dans l’Hérault, mais il en existe d’autres dans tout le pourtour méditerranéen comme le col du Figuier ( à Belesta, Ariège ). Les noms de ferme le Figuier et la Figuière, forme féminine courante en occitan, sont bien plus nombreux et, là aussi, présents dans tous les départements de langue d’oc, exceptés ceux du Massif-Central. En basque, le figuier se dit biko ou piko, qui a donné Picomendy, « la hauteur des figuiers », à St-Étienne-de-Baïgorry ( Pyrénées-Atlantiques ).

Le collectif peut être marqué par différents suffixes :

– aria : d’où l’occitan -ièra comme pour Figuières ( Ficheria en 1110, Figueira en 1134, à la Vacquerie, Hérault ), La Figuière (à St-Roman-de-Cordières, Ardèche ), Sainte-Marguerite-Lafigère ( Ardèche ), etc. Le domaine gascon élargi au Roussillon a Figuère (s) (Hautes-Pyrénées, Pyrénées-Orientales et aussi Aude) avec non-diphtongaison du e issu du a de ficarium, phénomène qui a aussi abouti à Higuères-Souye ( Figueras en 1030, Pyrénées-Atlantiques) avec l’évolution habituelle en gascon du f en h. Labatut-Figuières ( Pyrénées-Atlantiques ), qui était notée Labatut-Figuera en 1536 a vu son nom francisé par l’apparition du second i et la mise au pluriel. Notons la particularité du hameau La Figaïrarié ( à Mandagout, Gard ) qui bénéficie d’un double suffixe. La Corse a Figari ( Corse-du-Sud, Ficaria chez Ptolémée au IIè siècle ) et Ficaja (Haute-Corse).

– OLUM : d’où l’occitan -airòl comme pour Figarol (une commune et quatre lieux-dits de Haute-Garonne et un lieu-dit du Gers ) ou Figairols ( lieu-dit du Gers). Le féminin est présent à Figairolle ( Figarolia au XIè siècle, Aude et Hérault ), à La Figairolle ( Lozère ), à Figaïroles ( Aude), Figairolles ( Gard ) et aussi à Figuerolles ( Aude, Bouches-du-Rhône ).

■ -ETUM : d’où l’occitan -aret ( dont le t final se prononce ) comme pour Le Figaret ( Alpes-Maritimes, Bouches-du-Rhône, Gard, etc. ) ou Le Figueiret ( Var ), tandis que la Corse a trois Figareto. Le féminin se présente sous la forme ( La ou Les ) Figarède (s ), présente en Ariège, Aveyron, Haute-Garonne et Hérault.

Germer-Durand (Eugène), Dictionnaire topographique du département du Gard, Paris, 1868

Notons toutefois que le figaret a pu désigner, en occitan, « un châtaigner hâtif dont les châtaignes se détachent du hérisson par le seul effet de la maturité », la figareto en étant le fruit ( TDF * ). Cependant, la plupart des lieux portant ces noms étant en terrain relativement bas, il s’agit plus sûrement d’une référence au figuier plutôt qu’au châtaignier.

L’augmentatif collectif figuierassa apparait dans (La) Figuerasse ( Aude, Dordogne, Gard, Hérault, Lozère, Pyrénées-Orientales et Vaucluse ) ou dans Figairasse ( Alpes-Maritimes, Hérault ).

Le diminutif collectif se retrouve à Las Figueirettes ( Hérault ) et aux Figairettes ( id. ).

Notons la commune varoise de Figanières ( Figa nera en 1021-1044 ) représente une catégorie de figue, la figue noire.

Et n’oublions pas de célébrer la mémoire du figuier de Roscoff, planté en 1610 par les moines Capucins et abattu en 1987 : son tronc atteignait 2,40 m de diamètre et ses branches, soutenues par 79 colonnes de bois, fer ou granit, s’étalaient sur 700 m². Il produisait 500 kg de figues par an. Sacrés Capucins!

Le figuier n’est, à ma connaissance, présent qu’à deux exemplaires dans les armoiries** de communes françaises :

■ À Fiac ( Tarn ), blasonnée d’azur aux trois feuilles de figuier d’or :

Il s’agit d’armes parlantes dues à une mauvaise compréhension de l’étymologie du nom de Fiac où on a vu le ficus, « figuier », tandis qu’il fallait voir le nom d’homme latin Fidius avec le suffixe -acum.

( source )

■ À Verfeil ( Haute-Garonne ) blasonnée d’argent au figuier terrassé de sinople :

Selon une légende, au « début du douzième siècle, Bernard de Clairvaux, abbé de Clairvaux en guerre sainte contre les cathares, jeta l’anathème sur la commune : «   Verfeil, cité de la verte feuille, que Dieu te dessèche ! ».
Mais c’est finalement à Guillaume de Puylaurens que revient la légende selon laquelle les effets de l’anathème, à l’occasion d’une longue sécheresse, auraient duré sept ans. À l’issue de la sécheresse, le premier arbre à reverdir fut un figuier. C’est pourquoi, depuis, les armoiries de la commune sont ornées de cet arbre unique, capable de se développer sur un sol aride. » (La Dépêche du Midi du 31/07/2011). Verfeil est en réalité, comme son homonyme du Tarn-et-Garonne, un ancien Viridifolio, du latin viridis, « vert » et folium, « feuille, bois ».

C’est ici l’occasion de remercier JSP qui m’a fait découvrir ce blason et qui est donc à l’origine de ce billet.

Si vous avez une idée de devinette, je suis preneur … moi, je suis à sec, désolé !

Mais puisque tout finit en chanson ( y avait longtemps ! )

*les abréviations en majuscules sont expliquées dans la page Bibliographie accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

**les dessins des blasons sont issus du site armorialdefrance.

Publicités

Du céleri et d’autres raves

À la demande générale ( mais surtout d’Hervé *), voici un petit billet consacré aux raves, sachant que sous ce terme peuvent se cacher plusieurs plantes potagères cultivées pour leur racine comestible. Je ne prétends pas être exhaustif : si vous avez d’autres idées, n’hésitez pas !

Rave :

Rapaggio ( Rapaghju, en H.-Corse ) est issu du latine rapa, « rave » et du suffixe –arium. Le même rapa, avec le suffixe –alem, a donné Rapale (H.-Corse ). Ravenel ( Oise ) semble être un dérivé de l’ancien français ravene, « rave, raifort ». Raves ( Vosges ) pourrait être directement issu du nom de la plante.

Rapaggio

Les autres noms de communes ressemblants sont par contre de faux-amis comme les Ravel ( P.-de-D.) et Revel (H.-G., Isère, Alpes-de-H.-P. ) qui sont dérivés de l’ancien provençal revel, « révolte, rébellion » appliqué à un château. Ravières ( Yonne ) est un ancien Ribarias ( 721 ), du latin riparia, « bord d’un cours d’eau, rivage, pays environnant le cours d’eau », à rapprocher des nombreux Rivière (s). La Ravoire ( Sav.) est un ancien Ravoria ( 1414 ) du latin roboria, « bois de chênes » à rapprocher des nombreux Rivoires. Dans ces deux derniers cas, l’attraction de ravière, « lieu planté de raves », a certainement joué un rôle. Rave (s) et Ravière (s ) ainsi que des Champs, des Prés, etc. de Raves ou de Ravières sont attestés en tant que micro-toponymes à de nombreuses reprises sur tout le territoire.

Betterave :

Une seule occurrence : La Betterave à Famars dans le Nord. Et un Arbre des Betteraviers flamands à Livry-Louvercy ( Marne ).

Navet :

Nabinaud ( Char.) et Nasbinals ( Loz.) sont des dérivés du latin napina, « champ de navets ». On trouve quelques micro-toponymes Champ Navet ( St-Rémy-en-l’Eau, Oise ), champ aux Navets (Han-lès-Juvigny, Meuse ) et des Navetières ( Aisne, Somme, Oise ) que l’on peut sans doute rattacher au navet. Les autres toponymes ressemblants comme Naves ( Allier, Ard., Corr., Sav.,H.-Sav.) sont issus du pré-celtique nava, « plaine, plateau » et les micro-toponymes du type Nave, Navet (s ), Navette (s ) sont peut-être dans le même cas.

Notons que les Cinéastes à Épinay-sous-Sénart ( Essonne ) ou la pointe des Cinéastes dans le massif du Pelvoux (H.-Alpes ) ont, en principe, peu à voir avec les navets.

■ Céleri :

Appietto ( Corse-du-Sud) est la seule commune française à porter un nom dérivé de celui du « céleri » ( latin apium et suffixe collectif -etum ), comme « Sélinonte ou Sélinous (grec Σελινοῦς, latin Selinus, italien Selinunte) ( … ), une ancienne cité grecque située sur la côte sud de la Sicile » vue dans le billet cité plus haut. Quelques micro-toponymes peuvent aussi lui être rattachés : des Céleri ( s) équitablement distribués sur le territoire, les Prés Céleris (à Lemuy, Jura) et un Célerier ( à Pineuil, Gir.).

Là aussi, les faux-amis sont possibles. Avec une possible erreur d’orthographe, il a pu y avoir des dérivés de celle, « cellule de moine, petit monastère ». Le cellier du château ou du monastère était aux mains d’un celerier ou célerier qui a pu devenir anthroponyme et toponyme. Enfin, comme à Saint-Célerin ( Sarthe ), le nom de Serenicus, diacre du diocèse de Séez au VIIè siècle, a pu devenir nom de personne et de lieu. C’est le cas, par exemple, pour la famille des Céleri d’Allens. D’autres toponymes peuvent être dérivés des nom d’homme latin Appius ( comme Appy en Ariège ) ou Appinus ( Appinac dans la Loire ), des noms d’homme germanique Appo, scandinave Api, etc., et se confondre avec d’éventuels dérivés du latin apium pour « céleri ».

Le céleri des marais ou ache a donné son nom à Acheux et Acheux-en-Vimeu ( Somme ) d’après le nom latin apiosum, « lieu planté d’ache ». Notons que les Achères ( Cher, S.-et-M.,E. et-L., Yv.) sont d’anciennes apiarias ( villas ), « ( fermes ) aux ruchers ».

■ Choux :

La Chapelle-aux-Choux ( Sarthe ) d’abord Cappella olerum ( XIIIè siècle ) puis Cappella caulium ( XIVè siècle ) puis Val des Choux en 1624 doit bien son nom au chou. Les autres toponymes en Choue ( L.-et-C.) et Choux (Jura, Loiret) sont pour la plupart issus du gaulois cava ayant donné chouette, choucas…

Caulières ( Somme ) est tout simplement le pluriel de caulière, « lieu planté de choux », nom que l’on retrouve dans quelques micro-toponymes comme la Caulière , les Caulières et d’autres.

Si les raves sont rares en toponymie, ils n’en ont pas moins une certaine importance en héraldique ! Qu’on se souvienne par exemple de la commune de Rabastens. Ce village tarnais est bien connu des toponymistes : feu le chanoine Ernest Nègre y a consacré sa thèse de doctorat. J’y ai quant à moi modestement consacré naguère un billet entier où on voit que son blason parlant est formé sur un jeu de mots où rabos tres, les « trois raves », est mis pour Rabastens.

Dans la Beauce, région agricole s’il en est, Pithiviers-le-Vieil ( Loiret ) se blasonne ainsi : D’argent à la gerbe de blé d’or en chef à dextre ; à la betterave au naturel feuillée de sinople en barre en chef à senestre ; à l’épi d’orge feuillé aussi de sinople, en bande en pointe à dextre ; à l’épi de maïs aussi d’or, feuillé aussi de sinople en barre, en pointe à senestre ; au chef ondé de gueules soutenu d’une divise ondée d’azur.

Dans les Pyrénées-Orientales, la commune de Pia a un blason de gueules à la bande d’or accompagnée de deux pieds de céleri arrachés du même. Pourquoi le céleri ? il s’agit d’un blason parlant formé sur le nom catalan api du céleri ( latin Apium latifolium ) correspondant peu ou prou à l’ancien nom Apià de la commune. Pia est en réalité une ancienne villa Appiano ( Xè siècle ) dérivée du nom d’homme latin Appius accompagné du suffixe -anum.

Ce billet ayant été plus long que prévu à écrire, je n’ai malheureusement pas eu le temps de concocter une devinette adéquate et vous m’en voyez désolé.

Sauf à vous parler d’une plante potagère herbacée proche des précédentes mais dont on ne consomme pas la racine mais les feuilles. Elle a donné son nom à une commune française qu’il vous faudra trouver.

Avec cet indice :

Dernière précision : ma semaine prochaine étant réservée à l’accueil estival annuel d’un couple d’amis, ma présence devant l’écran risque de n’être qu’épisodique. En conséquence, il n’y aura vraisemblablement pas d’indices du mardi … mais peut-être interviendrai-je d’une manière ou d’une autre. En tout cas, la boite leveto@sfr.fr reste ouverte.

*C’est de l’humour, Hervé!

De quelques blasons parlants

Déjà abordé dans quelques billets ( comme ici, ici, ou encore   et plus généralement ici ), le thème des blasons parlants semble inépuisable.

Pour les distraits, je rappelle qu’il fut une époque où la plupart des gens ne savaient pas lire. On pensait néanmoins à eux et les blasons des fiefs, villes ou villages comme les enseignes d’artisans, d’auberges ou autres établissements étaient souvent dessinés sous forme de rébus comme celui-ci

Souvent, le sens originel du nom de la ville ayant été oublié, on se contentait d’étymologie populaire … Je vous en propose quelques nouveaux exemples.

  • Oye-Plage :

cette ville du Pas-de-Calais était appelée Ogiam au XIè siècle, devenu Oyam ( 1121 ), Oio (1147) puis Hoia (1164). On y reconnait le germanique *awa donnant auwja, « eau, prairie humide ». Le complément -Plage a été ajouté en 1913, alors que naissait la mode des bains de mer.

Par étymologie populaire, on rapprocha le nom de la ville de celui de l’oie, d’où le blason d’azur à l’oie d’argent, becquée et membrée de sable, surmontée d’une couronnée de vicomte d’argent.

OYE_PLAGE-62

Cette étymologie fantaisiste est à l’origine du gentilé Ansérien,  formé sur le latin anser, « oie ».  Et quand on en sait rien, on ferait mieux de se taire, oui.

  • Marines  :

Le nom de cette commune du Val-d’Oise provient sans doute d’un nom d’homme latin, Marinus ou  Marius et suffixe -ina ( villa ). Qu’à cela ne tienne, ne reculant devant rien et tandis qu’aucune rivière n’arrose le territoire de Marines, la municipalité choisit en 1803 un blason d’azur au trois-mâts d’argent voguant sur une mer du même.

MARINES-95

Un trois-mâts, mazette ! La Navy n’a qu’à bien se tenir !

  • Moret-sur-Loing :

Cette ancienne commune de Seine-et-Marne, aujourd’hui fusionnée dans Moret-Loing-et-Orvanne était notée Moreth vers 1160, nom dans lequel on peut reconnaître le latin murus, « mur » suivi du suffixe diminutif -ittum ( mais le passage de -u- à -o- fait difficulté) ou, plus vraisemblablement, le radical celtique mor-, « marais », là aussi diminué par -et.

Le « moret » fut pris pour un maure et on blasonna la ville, au XIXè siècle, « d’azur à trois fleurs de lis d’or, au bâton péri en barre du même ; au chef d’argent chargé d’une tête de Maure de sable tortillée d’argent. »

MORET_SUR_LOING-77

Notons au passage que les trois fleurs de lys d’or sur fond azur sont réservées aux diverses branches des  familles royales ( c’est Louis VII, dit le Jeune, qui prit le premier des fleurs de lys, par allusion à son nom Loys, comme on l’écrivait alors). Le bâton en barre est, lui, signe de bâtardise. L’histoire de la Mauresse de Moret, peut-être une fille de cachée de Louis XI,  n’est sans doute pas pour rien dans ce blasonnement tardif.

  • Puylaroque :

Ce petit village du Tarn-et-Garonne doit son nom au latin podium, « colline au sommet plus ou moins arrondi », accompagné du pré-latin *rocca donnant l’occitan roca ( et le français « roche ») qui désignait une simple butte rocheuse ( avant de désigner le château-fort bâti à son sommet, puis un château-fort quelque soit son emplacement).

Si « laroque » a été bien compris , le « puy » s’est transformé en « puits » pour donner un blason « d’azur au puits d’argent, maçonné de sable, posé sur un rocher d’or (du même) » :

PUYLAROQUE-82

 

cul-de-lampe-03

 

La devinette

 

indice 30 09 18
L’indice du jour

Un village qui porte  un nom d’origine obscure est pourvu d’un blason officiel où est  représenté trois fois le même animal dont le nom latin est à l’origine d’une étymologie populaire. L’une de ces représentations est deux fois plus grande que les deux autres.

Curieusement, sur les documents officiels actuels  de la commune, qui fait sienne cette étymologie en la reprenant jusque dans sa devise, ne figurent que deux représentations inégales de ce même animal, qui est aussi à l’origine d’un sobriquet des habitants.

Quel est ce village ?

 

cul-de-lampe-03

Les dessins de blasons, cliquables, sont issus du site l’Armorial des villes et villages de France, avec l’aimable autorisation de leur auteur, Daniel Juric .

Un petit Bouyon ?

bouyon 2

Bouyon, agréable patelin des Alpes-Maritimes plus perché dans les  Alpes que baigné par  la mer, arbore un blason parlant ainsi décrit : « d’argent au peson de gueules »

BOUYON-06

Pour en comprendre l’origine, il faut se souvenir qu’un peson, qui désigne aujourd’hui plus particulièrement une balance à contre-poids  dite aussi balance romaine (ou sa cousine à ressort), désignait autrefois le contre-poids lui-même et que  Godefroy ( qui n’était pas de Bouyon) le définissait comme un simple (petit) poids. Du poids à la balance, les amateurs de rhétorique auront reconnu là un exemple de métonymie.

Mais où est le rapport avec Bouyon, me demanderez-vous ? Oh! Il est tout simple : en occitan, un peson de balance se disait bouioun, (aujourd’hui écrit bolhon ). Par métaphore, le bolhon est devenu en langage familier synonyme de crâne — ce qui montre bien que son sens originel est celui de poids plutôt que de balance, à laquelle un crâne ne ressemble guère — et sert encore aujourd’hui dans des expressions comme  M’avié chapa lou bouioun : « Il m’avait cassé la tête » (fêlé le peson ). Toutes ces digressions, vous l’aurez peut-être compris, pour dire haut et fort que le blason de Bouyon représenté sur l’encyclopédia en ligne tient surtout du nonkipedia.*

Bouyon doit en vérité son nom à un buisset, nom occitan d’un bois de buis (du latin buxetum, de buxus, « buis » et suffixe collectif -etum **). Les aventures phonétiques de ce mot sont étonnantes. Les formes les plus anciennes connues en sont : in Buzido (1155) et de Bosisone (ca. 1200). Les spécialistes  en déduisent que  buisset a été accompagné du suffixe diminutif -on pour en faire un *busseton vite devenu * buzeton. Le -t- intervocalique devient -d- pour donner le Buzido de 1155. Partout ailleurs, le -d- intervocalique tombe, comme quand Rhodanus a directement donné Rhône, mais la phonétique particulière au pays nissard a fait qu’il se transforme d’abord en -z-,  ce qui explique que Buzido devienne * Bouzizon ( écrit Bosisone en 1200 ), avant que les -z- ne tombent à leur tour : Bou(z)i(z)on donne bien Bouyon, vérifiant une fois de plus la théorie qui veut que les langues évoluent vers leur simplification (théorie qui n’est qu’une des composantes de la théorie plus générale dite du  moindre effort  qui pourrait sans aucun doute servir à enfin unifier l’Humanité ).

* J’ai décidé depuis le début de ne pas me mêler de wikipedia — ceux qui me connaissent ne seront pas étonnés. Néanmoins, je signale à toutes fins utiles que mes écrits sont libres de  droit d’auteur et que quiconque  veut s’en servir est autorisé à le faire.

**Le rapprochement inévitable avec « buisson » est  fautif : « Buisson est une altération de l’a. fr. boisson « petit bois » dimin. de bois* sous l’infl. soit de *būska collectif plur. du germ. *būsk-, bûche* (FEW t. 15, 1, p. 209a, note 22; EWFS2); soit de buis*. L’hyp. d’une dér. de buis* (Diez5) est à écarter du point de vue chronol., bois « buis » n’étant attesté qu’au XIIIes. » , comme nous l’explique le CNRTL.

De la volaille dans les blasons

Poursuivant ma série à propos de blasons parlants, je vous présente aujourd’hui quelques étymologies populaires ayant les volatiles pour héros.

Essoyes, ville de l’Aube, possède un blason ainsi décrit : Tiercé en fasce: d’or à trois pals de sable en pointe; en fasce losangé de sable et d’or et en chef d’azur à une oie d’argent, becquée de gueules, élevée sur un roc de sinople.

ESSOYES-10

On comprend aisément le jeu de mots avec « oie » qui fait parler ce blason. On trouve sur une monnaie mérovingienne le nom Ecideio vico, peut-être du latin excidium, « destruction », rappelant une catastrophe naturelle ou une bataille particulièrement violente. Il pourrait aussi s’agir d’un dérivé du nom gaulois d’une plante appelée exedum dont Pline l’Ancien (Histoire naturelle, livre XXIV)  disait ceci :

L’exedum ou nodia, herbe très connue dans les ateliers des corroyeurs, délivre de la léthargie. Elle porte encore le nom de mularis (herbe à mule) et quelques autres noms; elle guérit les ulcères rongeants. Je trouve dans des auteurs que bue dans du vin ou de l’oxycrat elle est très efficace contre les piqûres des scorpions.

Crest, village drômois, est ainsi blasonné ( prenez votre souffle) : d’azur au donjon carré d’or, ouvert, ajouré et maçonné de sable, sur une terrasse de sinople, chargé de la lettre C capitale d’argent, au chef du même chargé de trois crêtes de coq de gueules.

CREST-26

tour crest        Le « donjon carré »  porte aujourd’hui le nom de Tour de Crest, le plus haut donjon de France encore debout datant du XIIè siècle. Ce sont bien sûr les crêtes de coq qui font parler le blason. Les anciens noms du village — Cristam en 1120 et Cresto en 1144 —  sont issus de l’occitan crest ( du latin crista, « crête d’un oiseau » ) qui a pris comme en français le sens de « crête de montagne, sommet, cime ». Le donjon est situé au nord de la ville  sur une crête rocheuse qui domine la vallée de la Drôme.

Allos ( Alpes-de-Haute-Provence) arbore un blason  d’argent au demi-vol de gueules soutenu d’un os de sable posé en fasce  qui se présente ainsi :

ALLOS-04

Le rébus se déchiffre en provençal  où « aile » se dit alo , d’où « alo-os ». La ville était dite (ad) Alodes : il s’agit sans doute du pluriel de l’occitan alò, alòs, « alleu », c’est-à-dire, au Moyen-Âge, terre possédée en pleine propriété, exempte de droits féodaux.

Collongues ( Alpes-Maritimes) voit ses armes ainsi décrites: d’or au paon passant d’azur, sur une terrasse de sinople.

COLLONGUES-06

C’est la « queue longue »  du paon qui fait parler ce blason. La forme ancienne Cosalonga ( vers 1200) prête à confusion. Soit on la considère comme authentique et on y voit comme E. Nègre l’occitan cosa, « écuelle de bois » et longa « longue », en référence à la forme elliptique du village, soit on la considère comme une mauvaise compréhension  d’un ancien colonica. Ce dernier terme — distinct de colonia, « colonie romaine » — désignait la tenure d’un colon, c’est-à-dire la terre concédée par un seigneur à un serf à demi-libre  et a donné son nom à de nombreux  Collonges, Collanges, Collorgues, Coulanges, etc.

Les dessins de blasons sont issus du site l’Armorial des villes et villages de France, avec l’aimable autorisation de leur auteur, Daniel Juric .

De la vigne au tonneau

Nombreuses sont les villes dont les armoiries rappellent le lien avec la vigne qui a fait leur prospérité. On trouve dans ces blasons des ceps de vigne, des feuilles de vigne ou des grappes de raisin et, la viticulture ayant conquis toutes les régions, on les trouve partout en France. Inutile d’en dresser la liste.

En revanche, j’ai relevé dans cette catégorie trois blasons plus intéressants.

Le  premier est suisse et concerne la ville de Lavigny ainsi décrit : D’azur au cep de vigne fruité de trois pièces d’or.

lavigny

On comprend bien qu’il s’agit d’armes parlantes … mais elles ne sont pas étymologiques. Attesté sous la forme in Lauiniaco en 1157, il s’agit d’un composé  du nom de personne latin Lavinius ou Labinius accompagné du suffixe habituel – acum.

Lambruisse,  commune des Alpes-de-Haute-Provence, arbore un blason plutôt complexe : D’or à un cep de vigne arraché de sinople, fruité de sable, accolé à un arbre sec  arraché aussi de sable.

300px-Lambruisse

D’où vient ce cep de vigne? Pour une fois, les armes sont parlantes et étymologiques. La forme ancienne du nom du village est Lambrusca ( env. 1200) d’après l’occitan lambrusco, « vigne sauvage »;  sa variante alpine lambruisso a finalement pris le dessus. Il s’agit de cette vigne sauvage méditerranéenne appelée lambrusque ou lambruche.

De la vigne au vin, il n’y a qu’un pas, et, avant d’arriver dans nos verres, le vin se met en tonneau. Artonne, dans le Puy-de-Dôme, arbore un blason ainsi décrit : de sable au tonneau couché d’argent.

ARTONNE-63

Il s’agit bien là d’armes parlantes : la tonne est un tonneau de très grande taille. Mais il s’agit d’une fausse étymologie : la forme Arthona du VIè siècle est issue d’un nom de personne germanique Arto accompagné du suffixe -na. Cette étymologie populaire est cependant étroitement liée à la tradition viticole de l’endroit, en témoignent ces cabinets de vigne qui ornent encore la campagne alentour.

Le dessin du blason d’Artonne est issu du site l’Armorial des villes et villages de France, avec l’aimable autorisation de son auteur, Daniel Juric : armorialdefrance.fr

Blaireaux, tessons et taxis

 blaireauLe blaireau était désigné par les Gaulois par deux noms différents:  blaros ( signifiant « gris clair », cf. le gallois blawr, de même sens ) et taxo. C’est ce deuxième mot, de très loin le plus fréquemment utilisé  par ceux qu’il est convenu de considérer comme nos ancêtres, qui sera repris en latin sous la forme taxo, taxonis mais c’est pourtant blaros qui prendra le dessus en français — parce que plus implanté en langue d’oïl qui deviendra la langue française officielle  — et donnera notre « blaireau ». Mais taxo tient sa revanche  : il est le seul à avoir une descendance en toponymie ! Blaireau entre bien dans le nom de quelques lieux-dits, reliefs divers et autres micro-toponymes, mais ce sont des appellations tardives et, pour la plupart, relatives à un nom de personne (on connait la fortune de ce nom comme sobriquet, pas forcément péjoratif, Bernard Hinault ne me contredira pas) mais sans plus aucun rapport avec l’animal lui-même.

Taxo est ainsi à l’origine des noms de Thaix (Nièvre),  Tesson ( Deux-Sèvres), Taïx ( Tarn) et Tasso (Corse du Sud). On voit que ce taxo a souvent perdu  son -x- pour le remplacer par un double -s- qui s’imposera notamment dans les anthroponymes comme Tesson.

Accompagné du suffixe –aria, au sens d’ « aire, lieu d’abondance », taxo a donné en bas-latin taxonaria qui deviendra, après l’amuïssement du x intervocalique, notre « tanière », qui — rendons à César …  —  avant d’être celle du loup ou de l’ours était donc celle du blaireau.

On la retrouve dans les noms de Tannières (Aisne), La Tagnière (Saône-et-Loire), Taisnières-en-Thiérache1 et Taisnières-sur-Hon2 (Nord), Tassenières (Jura) et Tessonnière(Deux-Sèvres), ainsi que dans de nombreux noms de lieux-dits, hameaux et autres micro-toponymes. Le même mot a donné le gascon tachoère, « repaire du blaireau», que l ‘on retrouve dans le nom de Tachoires (Gers). Éteignières , commune des Ardennes, a la même origine, avec la préposition ès, « en les» , agglutinée.

la tanniere

Le premier qui trouve l’église a droit à toute ma considération.

Avec d’autres suffixes, taxon a donné son nom à Taisnil (ancienne commune de la Somme aujourd’hui fusionnée dans Namps-Maisnil) et à Taxenne (Jura).

Enfin, ce nom a pu être donné comme surnom voire comme patronyme à des personnes d’où le nom de Montesson ( monte Tessonis au XIVè siècle, Yvelines) et d’autres noms de lieux où Tesson apparaît comme déterminant ( le bois, le pont, etc . de Tesson)

Notons, pour en finir avec ce « taxon », qu’il convient d’être très prudent dans la recherche étymologique puisque l’if — ivos chez les Celtes — a pour nom latin taxus et est lui aussi à l’origine de toponymes comme Tauxières-Matry (Marne). Le doute est ainsi permis pour Thaix, Thaïx et Tasso vus plus haut.

Les Bretons appellent cet animal  broc’h, nom qui est à à l’origine de nombreux micro-toponymes comme Toulbroc’h (« le terrier du blaireau ») à Locmaria Plouzané, Park-an-broc’hed (« le champ des blaireaux ») à Scrignac ou encore Cornic-an-broc’h (« le coin du blaireau ») à Plouescat.

Broc’h est issu lui aussi d’un celtique broccos —  au sens de « pointu, bec effilé», à l’origine de notre « broc »  au bec verseur caractéristique — qui a servi à appeler le blaireau en raison de son museau pointu et qui a donné le nom de personne gallo-romain Broccius à l’origine des noms de Brossac ( Char.), Brossay (M.-et-L.), Brouchy (Somme), Broussey-en-Blois3 et Broussey-en-Woëvre4 (Meuse), Broussy-le-Grand et Broussy-le-Petit ( Marne). C’est aussi le broccos ou un Broccus qu’on retrouve dans le nom de Brumath ( B.-Rhin) qui s’appelait Brocomagos au IIè siècle (Ptolémée) avec magos, « marché ».

broussey

Le premier qui trouve le moulin a droit à toute ma considération

Broccos, celtique, a fait des petits de l’autre côté de la Manche en Irlande à Brocach (avec le suffixe d’appartenance –ach) et en Grande-Bretagne à Brockhall ( un ancien Brocole, « la colline aux blaireaux») ou à Brockhurst ( avec hurst, « bosquet »).

Un autre mot breton louz, « sale, puant », est devenu synonyme de blaireau et  avec le suffixe –acum, a donné son nom à  Lauzach (Morbihan) et à des micro-toponymes comme Coat-ar-Louzet ( « le bois des blaireaux ») à Lanmeur.

Ailleurs dans le monde

Le blaireau a fait, vous vous en doutez, sa tanière dans de très nombreux pays et a donné son nom à une quantité impressionnante de toponymes dont il serait fastidieux de donner la liste ici, ceux des États-Unis d’Amérique du Nord et du Canada, avec leur badger, étant sans doute  les plus nombreux. J’ai déjà parlé plus haut du celtique broccos outre-Manche.

Je citerai encore malgré tout le hameau italien Cornello dei Tasso ( sur la commune de Camerata Cornello, Lombardie, près de Bergame) où est né en 1459 Francesco Tasso, héritier d’un service postal local et  fondateur du premier service postal à l’échelle européenne. Rendue richissime par le monopole du courrier du Saint Empire Romain Germanique, la famille fut anoblie en 1512 sous le nom Thurn und Taxis, en français de La Tour et Tassis (ou Taxis), d’où la présence du blaireau sur ses armoiries. Dans une branche de cette famille naîtra en 1544 Torquato Tasso, plus connu en France sous le nom Le Tasse, ce qui a une autre gueule que Le Blaireau.  (Merci à jsp dont un des  commentaires est à l’origine de ce billet).

220px-Wappen_Thurn_und_Taxis.svg(1)

Les Espagnols ont hérité eux aussi du taxo, taxonis latin pour en faire leur tejón. Je n’ai cependant trouvé qu’une seule occurrence de ce nom dans la toponymie espagnole pour désigner l’Arroyo del Tejón (à Palencia, Castille-et-Léon ), tandis qu’il se trouve en de très nombreux exemplaires en Amérique Centrale et notamment au Mexique. Les contributions de mes lecteurs hispanophones et/ou -philes  sont les bienvenues.

On m’a signalé un Osori-Gum en Corée du Sud qui signifierait « le trou du blaireau ». Mes recherches ne m’ont pas permis d’en savoir plus — je ne parle ni le coréen du sud ni du nord — et j’ai des doutes sur la présence d’un blaireau en Corée : il s’agit plus vraisemblablement d’un blaireau-furet, un melogale. Là aussi, les contributions de mes lecteurs « asianophones » et/ou -philes sont les bienvenues.

Ma méconnaissance des langues slaves ne m’a pas permis d’aller fouiller là-bas, mais, là aussi, les contributions de mes lecteurs « slavophones »et/ ou -philes, etc.

Et je ne sais pas s’il y a des blaireaux sur Mars, Gliese 581 c.,  Ummo ou Tatooine, mais s’il se trouve là-bas des lecteurs, leurs contributions seront les  bienvenues ( si eux « venir en amis », naturellement, et s’ils ne me demandent pas sans cesse de « parler à mon chef »: je n’ai pas plus de chef  que de dieu ni de maître : avec moi, les ET sont mal barrés).

Ah! Au fait: je ne parle  bien ni le breton ni le basque… À vos claviers, amis basques et bretons!

Notes (dites de bas de page, mais là on est plutôt au fond de la page):

1. Thiérache : Teoracoi pago au VIIè siècle. Du nom germanique Theuderacius de celui à qui avait été confiée la charge du pagus, plus suffixe -ia.

2.  Hon : le nom de la rivière pourrait être issu du gaulois onna , « cours d’eau ».

3. Le Blois dont il s’agit ici, dans la Meuse, n’a rien à voir avec la ville du Loir-et-Cher. Il s’agit d’un pays nommé Bedensem en 841, un nom issu du gaulois bedu, « canal, fossé»  et qui, après disparition du -d- intervocalique, adjonction d’un -l- euphonique et disparition du suffixe d’appartenance -ense deviendra Blois dès 1580.

4. Woëvre : noté in pago Vabrense en 575, il s’agit d’une formation du haut Moyen-Âge issue du gaulois vabero, « ruisseau », accompagnée comme la précédente du suffixe -ense qui a disparu au milieu du Xè siècle où on ne trouve plus que la forme in Vuapra. Ce type de toponyme formé sur vabero est très courant soit qu’il s’agisse d’un ruisseau soit qu’il s’agisse, comme pour la Woëvre, de nommer un endroit particulièrement humide, une terre riche en humus donc particulièrement fertile.