Champhol et Muidorge (les répauxdev)

LGF a été le premier à me donner les bonnes réponses à mes deux dernières devinettes. Bravo! De son côté, TRA donne, juste à temps, une des deux réponses en commentaire sur le billet des indices …

Il fallait trouver Champhol, une petite ville eurélienne et Muidorge, un village isarien.

champhol

Champhol

Nous disposons, grâce au Dictionnaire topographique du département d’Eure-et-Loir de Lucien Merlet ( publié en 1861) de plusieurs formes anciennes du nom dont la première, datée de 986, est Campus Follis qui sera suivie en 1224 par Champfou : il s’agissait donc de désigner un champ où poussaient des herbes folles, sans doute la folle avoine (Avena fatua), donc un champ peu fertile.

Le qualificatif de follis attribué en 986, sans doute mal compris ou considéré comme peu valorisant, a donné lieu à des réinterprétations ultérieures. On trouve par exemple Campus Fauni en 1127 et Campus Faunus en 1154 qui ont été interprétés comme le « champ d’un faune », divinité champêtre, dans  Les noms de villes et de villages d’Eure-et-Loir, par l’abbé Guy Villette, (1917-1991) — qui donne la date, hélas non documentée, de 930 pour le nom de Campus Fauni. On trouve également Campus Folium en 1188 et Campus Folius en 1200, où le champ aurait été « feuillu » … Le nom de Champfol apparait en 1495 et celui de Champhol en 1736, en plein dans ce siècle où il était de bon ton de gréciser à tout-va à coups de ph et th

Le premier indice montrait tout simplement un champ de folle avoine

Wild oat / Avena fatua

L’église de Champhol est dédiée à saint Denis, céphalophore, et située à cinq kilomètres de la cathédrale de Chartres dont le bourdon est prénommé Marie.

Muidorge

Le Dictionnaire topographique du département de l’Oise d’Émile Lambert, publié en 1981, nous donne les deux  formes anciennes datées de 1157,  ecclesiam de Modio Ordei et Medio hordei, qui sont suivies de Muidorge dès 1224. On reconnait dans ces noms l’oïl mui, « mesure de capacité pour les grains et les liquides » qui a pris le sens  de « mesure agraire, étendue de terrain ensemencée avec un muid de grains », et orge.

Le premier indice montrait un récipient servant à la mesure des grains (je n’allais quand même pas vous montrer un muid !) :

indice b 31 01 21

L’église de Muidorge est dédiée à saint Lucien, un autre céphalophore, et située à quinze kilomètres de la cathédrale de Beauvais, détentrice du record du plus haut chœur gothique sous voûte du monde.

shadock

 

Monpazier (répàladev)

 

TRS est resté seul découvreur de la solution de ma dernière devinette. Bravo !

Il fallait trouver Monpazier en Dordogne, un village gardant fort bien le souvenir de la bastide du XIIIè siècle qui l’a précédé.

carte-administrative_dep-Monpazier-1000px

Le nom le plus ancien que nous en connaissons date de 1293 sous la forme castrum Montis Pazerii. Les deux premiers éléments castrum (cf. « château ») et montis (« mont, colline ») ne font pas difficulté. Le troisième élément pazerii correspond à l’occitan pazier ou pasier, « fonctionnaire établi pour veiller au maintien de la paix » ( Petit dictionnaire provençal-français, Emil Levy, Heideberg, 1923).

pasié TDF

 Trésor du Félibrige, F. Mistral, 1879-86

Le vieux français employait paisier ou paysier,  synonymes de paisor

paisier godefroy

paisor godefroy

Dictionnaire de l’ancien français, F.Godefroy, 1881

Au fil du temps, le Mont Pazier est devenu un Montpazier dans lequel le premier élément, mal compris, a perdu son -t pour aboutir au Monpazier actuel.

Notons, pour l’anecdote, la mauvaise transcription en Monrazier sur la carte de Cassini (feuillet 35, Sarlat, 1783), où on reconnait le plan rectangulaire de la bastide :

monrazier cassini

culdeco

Les indices (détordus)

■ le portrait :

BH1482 il fallait reconnaître Édouard Ier, roi d’Angleterre de 1272 à 1307. Sachant que le lieu qui faisait l’objet de la devinette se trouvait en France métropolitaine et qu’Édouard Ier était aussi duc d’Aquitaine, on pouvait, me semble-t-il, penser restreindre ses recherches à cette dernière région. En tapant sur un moteur de recherche les mots-clés : « Édouard Ier noms de lieux Aquitaine », la bastide de Monpazier apparait dans les premières réponses …

 

■ l’arme à feu :

indice b 29 11 20 il fallait reconnaitre un colt 45 modèle de 1873 dit peacemaker, « pacificateur ». Nous ne sommes pas loin du paiseur signalé par TRA dans son commentaire sur le précédent billet.  Un petit tour sur les dictionnaires ad hoc permettait, me semble-t-il, de trouver le paisor  et son équivalent pasié en langue d’oc.

La recherche sur Google de « toponymie fonctionnaire maintien de la paix » renvoie vers la Toponymie générale de la France d’Ernest Nègre et donne la solution.

 

■ la vidéo :

il s’agissait d’un extrait du film Le Capitan  d’André Hunebelle sorti en 1960. Nul besoin de se perdre dans les personnages ou le cheval (ah! sacré TRS et ses allusions, je suppose, à l’hippodrome de Marsalès, qui auront plus embrouillé le monde que mes indices prétendus « tordus »!) : un simple tour sur la page wikipedia consacrée au film permettait de découvrir que « la scène où l’on voit pour la première fois Cogolin sur une place de village fut tournée sur la place des Cornières à Monpazier en Dordogne ». What else ?

Du vocabulaire en blasons

Je poursuis l’exploration des blasons parlants en m’intéressant aujourd’hui à cinq d’entre eux qui seront l’occasion de découvrir ou redécouvrir quelques mots de notre vocabulaire.

Bretten

Ce village du Haut-Rhin possède un blason d’azur à la brette d’argent garnie d’or posée en pal, la pointe haute accostée de deux fers à cheval d’or.

BRETTEN-68

Une brette est une longue épée d’origine bretonne utilisée dans les duels. Le mot apparait au XVIè siècle pour désigner, par ellipse, une espée ou lame brette. Brette est le féminin de l’ancien français bret, « breton », issu d’un latin populaire *brittus, tiré du latin classique britto, -onis de même sens, appliqué aux Bretons des îles (de Grande-Bretagne) ou d’Armorique. La dénomination de cette épée demeure obscure. C’est d’elle que vient le nom du bretteur, celui qui se bat souvent à l’épée, qui aime ferrailler, rendu fameux par Cyrano :

Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux :
Bretteurs et menteurs sans vergogne,
Ce sont les cadets de Gascogne !
Parlant blason, lambel, bastogne,
Tous plus nobles que des filous,
Ce sont les cadets de Gascogne
De Carbon de Castel-Jaloux (…)

Si la brette figure au blason pour « parler », les fers à cheval sont là pour rappeler les forges qui faisaient autrefois vivre le village.

Bretten, connu comme Bratt en 1331 puis Bretten dès 1576, doit son nom à l’anthroponyme germanique Britto(n).

 

Chevillon

Les armes de ce village haut-marnais se blasonnent, de manière compliquée, ainsi :  Parti : au premier d’azur aux broyes d’or liées par deux d’argent, les couples posés en fasce rangées en pal, au chef aussi d’argent au lion issant de gueules, au second de gueules à la grappe de raisin feuillée d’or accompagnée de trois billettes d’argent.

CHEVILLON-52

Selon certains, ces armes seraient parlantes dans la mesure où les billettes représenteraient des chevilles de bois. Néanmoins, ce sens n’est pas donné par les dictionnaires qui parlent plutôt d’un morceau de bois, diminutif de « bille », et de son sens purement  héraldique de « meuble en forme de carré allongé, posé perpendiculairement. Lorsque la billette est posée horizontalement, elle est dite couchée. On trouve des billettes posées de biais et percées en rond.»

Quant aux broyes, que plusieurs auteurs appellent des morailles, instrument des maréchaux-ferrants servant à serrer le nez des chevaux qu’ils doivent ferrer, il est plus vraisemblable que ce soient des pièces destinées à broyer une substance quelconque, et que c’est de là qu’elles ont été nommées broyes ou broies.

La grappe de raisin est une allusion aux vignes qui furent plantées là au XIXè siècle et qui sont aujourd’hui, pour l’essentiel, en friche.

Le nom du village, altaria Cavillonis en 1131, est issu de l’anthroponyme latin Cavilius accompagné du suffixe -onem.

Correns

Ce village varois possède des armes blasonnées d’argent aux trois huchets d’azur.

CORRENS-83

Ces armes ne parlent qu’à celui qui sait qu’un huchet est un cor de chasse servant à appeler, un cornet de chasseur. Hucher est un verbe du vocabulaire cynégétique pour dire « appeler (quelqu’un) à haute voix ou en sifflant très fort ».

La forme la plus ancienne connue du nom de ce village est Correno en 920, dans laquelle on peut voir un pré-celtique *core à sens oronymique accompagné du suffixe gaulois –ndum (TGF*) ou bien la racine oronymique pré-indo-européenne *kor, variante de *kar, « pierre, rocher » (DNFLM*) accompagnée du suffixe (ligure?) inc-. Le village est situé sur une butte près de la rivière l’Argens.

Couffé

En Loire-Atlantique, cette commune est ainsi blasonnée : taillé au premier de sinople à la couffe d’or, au deuxième de gueules à deux clefs d’or passées en sautoir ; à la cotice en barre ondée d’argent brochant sur la partition ; au chef cousu d’azur chargé d’une croix cannelée d’argent.

COUFFE-44

C’est bien sûr la couffe qui est ici parlante. Une « couffe » désigne « un ample panier, flexible et résistant, servant à faire des balles pour le transport de produits variés ». Ce mot est d’origine provençale où couffo (attesté au XVè siècle), « grand cabas », est emprunté au bas-latin cophinus par l’intermédiaire de l’arabe qŭffă. Il s’est ensuite répandu en français central et a notamment désigné, dans la région qui nous intéresse, un panier de pêcheur de forme conique. Le mot « couffin » s’est formé et répandu de façon identique  à partir du même cophinus.

Attesté Coffe en 1287, ce nom est issu du nom de personne roman Cofius accompagné du suffixe -acum.

Estoublon

Les armes de ce village des Alpes-de-Haute-Provence sont blasonnées de gueules au griffon d’or tenant de ses pattes une gerbe du même.

ESTOUBLON-04

Ces armoiries ne parlent qu’en provençal par le terme estoublo, « champ moissonné encore couvert de chaume »,et son dérivé estoublon, « chaume, éteule », auquel il est fait allusion par la gerbe. Comme le français « éteule », ce mot est issu du bas latin stupula, variante de la forme classique stipula, « tige des céréales, chaume, paille », que l’on peut rapprocher de termes indo-européens signifiant « être raide, compact », comme le verbe stipare, « rendre raide, compact », le vieux slave stĭblĭc, le russe steblo, « tige de plante », etc.

Les formes anciennes Stuplonem castra (VIè siècle) et Stoblonum (1419) sont semble-t-il issues de ce provençal estoblon (DENLF*, TP*). Une autre hypothèse, sans doute un peu trop complexe, fait intervenir le latin stipulus, « ferme », complété par le suffixe diminutif -onem, « petite ferme », avec attraction de stabulum, « écurie », et du bas-latin stupula, « chaume » (TGF*).

 

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

Les dessins de blasons sont issus du site l’Armorial des villes et villages de France, avec l’aimable autorisation de leur auteur, Daniel Juric.

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La devinette

Je vous propose de chercher le nom d’un village de France métropolitaine au blason parlant.

Ce nom, en seul mot monosyllabique d’origine pré-celtique à sens oronymique, est représenté sur le blason par un instrument à usage agricole dont le nom dans la langue régionale est homophone.

Cet indice devrait vous faciliter le travail :

indice 25 10 20

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

 

Meisenthal (répàladev-bis)

Il est temps de donner la réponse à ma dernière devinette.

Il fallait trouver Meisenthal, un petit village mosellan qui s’enorgueillit de son ancienne verrerie et de son actuel Site verrier où on continue à souffler des boules de Noël.

carte-localisation-Meisenthal

Comme je l’écrivais mardi dernier, le nom de ce village avait déjà fait l’objet d’une devinette, dont la solution m’avait permis d’expliquer l’étymologie sans mystère : Meisenthal est « la vallée (thal) des mésanges (Meisen) ». Je précisais à propos de ces dernières :

Le petit oiseau doit son nom de mésange au francique meisinga , dérivé de l’ancien haut allemand meisa, « petit, menu » ( cf. allemand Meise, néerlandais mees), d’abord appliqué au merle. Le nom anglais de la mésange est tit (). Le nom latin de l’oiseau merops, lui-même issu du grec, n’est pas passé dans la langue française.

Tout parait si simple, si bucolique et charmant … sauf à y regarder de plus près. N’avez-vous pas vu le blason du village, « de gueules au gobelet de verre au naturel, chaussé d’hermines » ? Il est ainsi fait :

100px-Blason_Meisenthal.svg

et wiki explique : « Le nom de Meisenthal, considéré comme une déformation de Mäusenthal, est symbolisé par les hermines, et le mot thal (vallée) par la forme en V. Le gobelet et la couleur rouge rappellent l’industrie de la verrerie. »

Le village s’est en effet élevé autour d’une verrerie fondée vers 1704 et reconstruite en 1713 par les verriers de la Soucht. Le premier nom attesté, la Verrerie de Maizenthal date de 1751 et est suivi de Meysenthal en 1771 (dans le recueil des Ordonnances de Lorraine, VIII, 291).

Mise à jour 18/10/2020 à 10h00 après le commentaire de TRA à propos de Munsdhal/St.-Louis-la-Bitche :

Entre les deux est apparu le feuillet 161 de la carte de Cassini d’après des relevés effectués en 1755, 56 et 59 et éditée en 1765, sur lequel on trouve le nom de Meisendhal (et, plus au nord celui de Ce. de Munsdhal, avec Ce pour « cense », aujourd’hui Saint-Louis-en-Bitche).

MEISENTHAL

Carte de Cassini – Feuillet 161- Bitche -1765

Ce nom est confirmé à  la page 164 du Dictionnaire topographique du département de la Moselle  par M. de Bouteiller (Paris, 1874).

Cependant, si on poursuit la lecture du dictionnaire pré-cité, on trouve, après la forêt et le ruisseau, la vallée de Meisenthal dont on apprend alors qu’on l’appelait Vallis Murium en 1196 (dans la Charte de l’abbaye de Sturtzelbronn, citée par Dom Calmet dans son Histoire de la Lorraine en 7 volumes de 1745 à 1757).

J’émets l’hypothèse suivante : en 1704, cherchant un emplacement, les verriers ont choisi de s’installer dans la « vallée des rats ou des souris » (Vallis Murium) dont le nom avait été fidèlement traduit Mausenthal en dialecte lorrain, mal compris et transcrit Munsdhal sur la carte de Cassini. Ce nom étant jugé peu convenable, et surtout peu « vendeur » comme on dit maintenant, on a préféré le changer en Meisenthal en tordant un peu le cou à la vérité.

Quant aux hermines du blason, il s’agit sans doute là aussi d’une réfection a posteriori puisque le murium de vallis Murium est le génitif pluriel du latin mus, muris, « rat, souris », traduit par Maus en allemand. Il semble logique que s’il s’était agi de l’hermine (mus ponticus en latin), le nom aurait été traduit Wiesel ou Hermelin en allemand et n’aurait pas été suffisamment proche de Meise pour permettre le tour de passe-passe Mausen/Meisen, sans compter que l’hermine étant un animal plus que noble, on ne voit pas bien pourquoi on lui aurait préféré la mésange.

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Résumé : de la « vallée aux souris » ou « aux rats » on a fait une « vallée aux mésanges » pour le toponyme et une « vallée aux hermines » pour l’héraldique.

Le côté positif de l’histoire c’est que les Val-Mésangeois et les Val-Mésangeoises ont échappé aux noms de Val-Souriceaux et Val-Souricettes.

PS : en étant un peu curieux, on fait connaissance (en tout cas, moi) avec un métier de la verrerie, le tiseur, chargé de chauffer le four, qui est appelé Schürer en allemand, prononcé localement Schirer d’où le nom de Schieresthal, un écart de Meisenthal.

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Les indices

 

■ les boules de Noël :

indice c 11 10 20 présentée pour « deux menus indices » cette photo renvoyait, par la boule de Noël, à la verrerie de Meisenthal (pour l’histoire des boules de Noël, cf. la première répàladev) et, par les épines de sapin, aux Vosges (puisque Meisenthal, bien qu’en Moselle, est situé dans le parc naturel régional des Vosges du Nord). Un troisième indice était bien caché dans le « menu » qui est le sens étymologique du Meise allemand.

 

■ la coupe en verre :

indice b 11 10 20 à y regarder de moins près, cette petite coupe en forme d’oiseau en cristal de Sèvres aurait pu être une petite coupe en forme de mésange en cristal de Meisenthal.

 

■ la vidéo :

The Bronx bird watcher (Tit Willow) d’Allan Sherman était là avant tout par pure nostalgie de ma part et aussi parce qu’il y est question d’une mésange dès le premier vers : On a branch of a tree sat a little tomtit.

-ialo, la clairière gauloise

Parmi les mots gaulois ayant servi à former des toponymes, le record de production appartient sans aucun doute à ialo. Apparenté au gallois iâl, « espace découvert », ce mot a eu le sens primitif de « clairière, lieu résultant le plus souvent d’un défrichement forestier » et en vint tout naturellement à désigner le hameau ou le village que l’on bâtissait. Toujours placé en second élément de mots composés, il a ensuite pris progressivement la valeur d’un simple suffixe auquel on donne la signification un peu vague de « lieu, endroit, village » sans qu’il soit nécessairement question d’un défrichement initial. Ceci explique qu’on trouve ce mot gaulois accompagné aussi bien d’appellatifs gaulois que latins, les Romains l’ayant adopté à leur tour.

Les toponymes formés avec ce substantif ou ce suffixe sont très nombreux sur tout le territoire hexagonal et sont repérables par tout un éventail de terminaisons résultant d’évolutions phonétiques divergentes. Un o de liaison accentué précède toujours ialo. Ce -ó-ialo aboutit en pays d’oïl et dans une partie du Sud-Ouest occitan à -euil, -eil en une seule syllabe et, dans le reste du domaine occitan à –uèjoul, dont la dernière syllabe est atone, ou bien –uège, -ège, iège . D’autres variantes plus rares sont récapitulées sur la carte suivante :

carte-france-departements-muette_1

Il n’est bien sûr pas question de citer ici tous les toponymes formés sur ce mot gaulois, mais d’en montrer toute la diversité avec quelques exemples.

Gaulois

■ Entrant en composition avec des adjectifs gaulois, ialo garde son sens premier puisque c’est lui qui est déterminé :

  • avec maro, « grand », on trouve de nombreuses « grandes clairières » : Mareau-aux-Bois (Loiret, Marogilum en 840), Mareil-en-Champagne (Sarthe, Marogilo en 616), Mareuil-la-Motte (Oise, Marolgildini villam en 922, où -gildini doit être un nom propre, puis Maroilo en 936), Maruéjols-lès-Gardon (Gard, Marionallus en 813 puis Marojolo en 1160), Mariol (Allier) Marvéjols (Loz., Maroiol en 1515 avec mauvaise lecture du -u- d’un ancien Maruejols), etc. Une forme féminisée a donné Mareilles (H.-Marne) et Maroilles (Nord), etc.

marvéjols
Marvejols (Lozère) avec à gauche et à droite le dépiquage du blé. La salle du  « Cheval rouge » existe encore aujourd’hui

  • avec novio, « nouveau » : Neuil (I.-et-L., Niolus en 1080), Nieul-lès-Saintes (Ch.-Mar.), Nueil-sous-Fage (Vienne), Nieul (H.-Vienne), etc.
  • avec vindo, « blanc» et peut-être « sacré » : Vandeuil (Marne, Vendolium en 1158), Vendeuil (Aisne), Venteuges (H.-Loire, Ventoiol en 1298, etc.
  • avec argento, « argent » à comprendre « blanc comme l’argent » : Argenteuil (Val-d’Oise, Yonne), etc..
  • avec devo, « divin » : Deuil-la-Barre (Val-de-Marne), Dœuil (Ch.-Mar.).

ialo entre composition avec des appellatifs topographiques :

  • nanto, « vallée » : Nanteuil et Nampteuil (Ardennes, Aisne, Oise, etc.), Nantheuil (Dordogne, Nantolium au XIIIè siècle), etc.
  • banno, « corne » au sens de sommet en forme de corne : Baneuil (Dord.)
  • lanno, « plaine » ou « endroit consacré » : Lanuéjols (Gard et Lozère), Lanuéjouls (Aveyron), etc.
  • turno, « éminence » : le château de Tournoël (P.-de-D.).
  • broccos, « proéminent » d’où « éminence » :  Brocuéjols ( à Millau, Aveyron).
  • cal-seno, thème oronymique pré-indo-européen (cf. Causse) : Caussiniojouls (Hér.)

■ avec des noms d’arbres, ialo a bien le sens de « terrain défriché » :

  • aballo, « pommier » : Valuéjols (Cant., Avaloiolum en 929), Valeuil (Dord.), etc.
  • cassano, « chêne » : Chasseneuil (Char., Indre, Vienne), Casseneuil (L.-et-G.), Casseuil ( Gir., avec une forme réduite *casso de cassano), Cassuéjouls (Aveyron, Cassojol en 1032), etc.
  • eburo, « if » : Ébreuil (Allier), etc.
  • limo, « orme » : Limeuil (Dord.), Limeil-Brévannes (Val-de-Marne), Lumeau (E.-et-L.), etc.
  • tanno, autre nom gaulois du chêne : Theneuil (I.-et-L.), Theneuille (Allier), Thénioux (Cher, Tanologio en 843).
  • verno, « aulne » : Verneuil (Sarthe, Aisne, Allier, Charente, Cher, Marne, Nièvre, Oise, etc.), Vernajoul (Ariège), Verneugheol (P.-de-D., Vernoilo au Xè siècle), etc.

ialo est déterminant de lieux de culture ou d’élevage :

  • ander, « vache » : Andreujols et son diminutif Andrujolet ( à Sauges, H.-L.)
  • broga, « champ » : Bruéjouls (à Roumégoux, Cant. et à Clairvaux, Aveyron);

ialo est déterminant de noms d’hommes gaulois avec le sens de « terre de » :

Breteuil (Eure, Oise avec Brittus), Seneujols (H.-L. avec Senos, surnom « Vieux »), Vertheuil (Gir., avec Vertos), Granéjouls (à Cahuzac-sur-Vire, Tarn, avec Grannos, également nom de divinité), Saluèges (à Ambialet, Tarn, avec Sallia), Artozoul (à St-Martin-Lys, Aude, avec Artos, surnom « Ours »), Counozouls (Aude, avec Connos), Lisseuil (P.-de-D., avec Liceius), etc.

Latin

Les Romains arrivant dans les zones de forte colonisation gauloise ( ialo est absent de la Provence, de l’est du Rhône et peu fréquent dans le Sud-Ouest), perçurent -ialo comme un simple suffixe au sens de « lieu de ». Accompagné de termes latins, ialo forme ainsi des toponymes de transition en attendant la romanisation complète.

■ on trouve ialo avec un adjectif :

  • curtus, « court » : Courteuge (à Saint-Just-près-Brioude, H.-L., Cortoiol en 1241), etc.
  • altus, « haut » : Auteuil (Yv., Altogilo au IXè siècle), Auteuil (Oise, Altoilo en 1085), Autheuil (E.-et-L., Autol en 1120), etc.
  • cultus, « cultivé » : Couteuges (H.-L, Cultoiole et Coulteugheol en 1379).

■ le plus souvent le premier terme du toponyme est un nom commun :

  • buxus, « buis » : Bessuéjouls (Aveyron, Buissujol en 1161), Boisseuil (H.-V.), Boisseuilh (Dord.), Buxeuil (Aube, Indre, Vienne), Bisseuil (Marne), Boisseuges (à Mazoires, P.-de-D.), etc.
  • farnus, « frêne » : Fernoël (P.-de-D., Farnoel en 1373), etc.
  • pinus, « pin » : Pineuil (Gir., Pinolio en 1074), etc.
  • genista, « genêt » : Genestuéjols (à Noalhac, Loz.), Genneteil (M.-et-L.), etc.
  • alnus, « aulne » : Auneuil (Oise, Annolium en 1040), etc.
  • spina, « épine » : Épineuil (Yonne, Espinolius en 880), etc.
  • cornus, « cornouiller » : Cornuéjouls (Aveyron), Cornuéjol (à Leucamp, Cant.), etc.
  • pirus, « poirier » : Péruéjol (à Marmanhac, Cant.), etc.
  • nux, « noyer » : Nuzéjouls (Lot), etc.
  • vinum , « vin » : Vineuil (Indre, L.-et-C., Oise), etc.

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Vineuil, Oise, aujourd’hui Vineuil-Saint-Firmin

  • arcus, « arc de monument ou arche d’un pont ) : Arcueil (Val-de-Marne, allusion aux arches de l’aqueduc gallo-romain qui acheminait l’eau jusqu’à Lutèce), Arquejols (à Rasset, H.-L.).
  • capra, « chèvre » : Chabreuges (à St.-Laurent-Chabreuges, H.-L.).

 

Comme je l’ai déjà écrit, les toponymes formés avec -ialo sont trop nombreux pour être tous cités ici mais je reste disponible pour répondre à vos éventuelles interrogations dans le fil des commentaires.

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La devinette

Il vous faudra trouver un micro-toponyme où se déroula le dernier épisode d’ une guerre qui opposa pendant trois ans deux frères se disputant une région.

L’un des deux frères fit finalement appel au roi de France qui mit fin à cette guerre en s’emparant à cet endroit de la dernière place-forte encore insoumise et qui en profita pour annexer définitivement toute la région.

La bâtisse, bien qu’abîmée par le temps, est toujours debout et son nom est déterminé par le toponyme.

Comme tous les autres de ce billet, ce toponyme est composé de deux mots dont le second est ialo, tandis que le premier, très ancien, désigne une hauteur. Une paronymie due à l’évolution phonétique est à l’origine d’une étymologie erronée qui fait de ce nom un diminutif d’un type de bâtiment.

Il n’y aura ce soir qu’un seul indice — les autres qui me viennent à l’esprit me semblant trop évidents, on verra mardi !

■ une statue :

indice a 21 06 20

 

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

 

 

La Vallée-au-Blé ( répàladev )

Jsp puis LGF ont rejoint TRS et TRA pour un carré de « solutionneurs » de ma dernière devinette. Bravo à tous !

Il fallait trouver La Vallée-au-Blé, un petit village de l’Aisne.

vallée aux bleds
Photo publiée sous la licence CC-BY-NC-SA 2.0 Creative Commons

On en sait un petit peu plus sur les formes anciennes du nom que ce que nous dit wikipedia  puisqu’on trouve déjà écrit en 1573 Vallée le Bled. La carte de Cassini ( feuillet 43 – Laon – 1755 ) mentionne la Vallée aux Bleds :

VALLEE-AUX-BLEDS

et, même si on trouve écrit La Vallée-aux-Blés en 1829 lors de la création de la commune :

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Ordonnance du 15 juillet 1829, signée par Charles X
c’est bien La Vallée-aux-Bleds qui restera le nom officiel pendant encore  près d’un siècle et demi.

Si la première partie de ce nom ne fait pas de difficulté, son déterminant mérite d’être expliqué. Bled est une des formes en ancien français issues du francique *blad, peut-être croisé avec le gaulois *blato, « farine », ayant d’abord signifié « produit d’un champ, récolte » avant de se spécialiser dans « blé » au XIè siècle. Ce francique *blad évoluera par la suite de plusieurs façons : le diminutif blaet donnera la blaeterie puis le  « blatier » ( XIIIè siècle) ; la base blav-, avec un -v- de transition, donnera « emblavure » et « emblaver » ( XIIIè siècle ) ; la base blai-, blay- donnera « déblayer», « enlever la moisson » ( XIIIè siècle )  puis « enlever des matériaux quelconques » ( XIVè siècle ) par opposition à l’ancien français emblayer, « ensemencer en blé » puis « embarrasser », et enfin « remblayer  » ( XIIIè siècle), d’où « déblai » ( XVIIè siècle), « déblaiement » ( XVIIIè siècle ) et « remblai» ( XVIIè siècle).

Les choses auraient pu en rester là, le nom de  La Vallée-aux-Bleds ayant un air vieille France qui aurait pu plaire à certains. Sauf que, de l’autre côté de la Méditerranée, un mot arabe était adopté par les Français d’Algérie : blad, « terrain, pays », ( arabe littéraire bilād ), transformé en bled avec le sens de « campagne, région à l’intérieur des terres » puis, par les troupes françaises en Afrique du Nord, en argot militaire au sens de « terrain, territoire ». Le mot prendra, toujours chez les militaires, le sens de « rase campagne, terrain (inhabité) entre les lignes » dès 1916 et, plus précisément, de « terrain vague séparant deux tranchées ennemies ». Un peu plus tard, bled désignera un « terrain sans culture ni habitation » avant de prendre, entre les deux Guerres, le sens péjoratif de « contrée reculée ou petit village isolé, sans commodités ni distractions ». La Guerre d’Algérie renforcera la perception péjorative de ce mot ce qui entrainera la demande de changement de nom de La Vallée-aux-Bleds qui obtiendra finalement le 19 juin 1961 le droit de s’appeler La Vallée-au-Blé.

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Gustave Cariot, Gerbes dans un champ de blé près du Rhin, 1928

Les plus attentifs auront sans doute remarqué le passage du singulier -le-Bled  au pluriel -aux-Bleds puis de nouveau au singulier au-Blé. Le sens primitif de bled était celui de « céréale dont le grain sert à l’alimentation » et, par extension, de « champ de céréales ». Cette céréale pouvait être le blé mais aussi le froment, le seigle, etc. Dans certaines régions le mot désignait également les légumes. On dira aussi blé noir pour « sarrasin » et même blé d’Inde pour « maïs » ( 1603). Le sens spécifique de blé que nous connaissons aujourd’hui ne sera acquis que plus tard (  cf. l’étymologie ). Le pluriel aux Bleds signifie qu’il y a eu plusieurs champs de céréales dans la vallée, sans qu’on sache précisément de quelles céréales il s’agissait, tandis que le singulier au Blé semble vouloir dire que la vallée était spécialisée dans la culture du blé, ce qui n’était peut-être pas le cas.

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Les indices

 

■ la photo :

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ce no man’s land était là puisqu’un des premiers sens de « bled » a été celui de « terrain vague séparant deux tranchées ennemies ». Peu importait l’endroit où fut prise cette photo, l’essentiel étant d’y voir un bled.

■ le tableau :

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Ce tableau d’Edward Hopper ( 1882 – 1967 ), daté de 1930, s’intitule Corn Hill, qui se traduit normalement de l’anglais d’Amérique en français par « colline de maïs ». Or, certains, trompés par le sens de corn en anglais de Grande-Bretagne, ont traduit ce titre  par « Blé colline ». Cette erreur, combinée avec le nom de blé d’Inde donné au maïs, est à l’origine du choix de ce tableau comme indice ( en plus j’aime bien Hopper, vous l’avez peut-être remarqué ).

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Et confinez-vous bien !

Bienvenue dans le nouveau monde

Si vous êtes arrivé jusqu’ici, c’est que j’ai pu enfin exporter mon blog sur la plate-forme WordPress. Il m’a fallu faire appel à un pro, un ancien client qui s’occupait de la maintenance de mon informatique professionnelle. Merci à lui !

Ma nouvelle adresse est la suivante

https : // vousvoyezletopo.home.blog

Néanmoins mon ancienne adresse vous redirigera automatiquement ici jusqu’au 5 juin 2019.

Il ne me reste plus qu’à m’habituer à cette nouvelle ergonomie ( rien n’est pareil, les outils ne portent pas le même nom et ne sont pas au même endroit) et petit à petit, ce blog prendra forme.

Le seul problème est celui des images : elles sont hébergées chez lemonde.fr avec une url correspondante et elles disparaitront quand Le Monde fermera les blogs. Il ne me reste qu’à les copier une à une, à les enregistrer chez WordPress qui leur donnera une nouvelle adresse url. et à remplacer chaque ancienne par la nouvelle ! Sacré boulot en perspective! Et ça, Lemonde.fr s’est bien gardé de le dire !

If

Je ne suis pas champion du transfert sur mon ordi des photos prises avec mon téléphone, mais je vous propose malgré tout de partager la vue qui s’offrait à moi ce midi, tandis que je me régalais d’une bouillabaisse en bonne compagnie.

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Un zoom sur le château d’If

Des empereurs romains et la devinette du milieu de semaine

Nombreux sont les empereurs romains à avoir laissé leur trace dans la toponymie.

Tout le monde connaît, par exemple :

  • Constantinople ( Könstantinoupolis, la ville de Constantin Ier le Grand, devenue Istanbul)
  • Aoste ( Augusta praetoria Salassorum, la « colonie des Salasses de l’empereur Auguste »), Augsburg ( Augusta Vindelicorum ), Augst ( Augusta Rauracorum) ou encore Autun ( Augustodunum au Ier siècle, avec le gaulois dunum, « enceinte fortifiée »).
  • Fréjus ( Forum Julii, en 49 av. J.-C.,  le « marché de Jules » César) et le Frioul ( idem en 56 av. J.-C.)
  • Coutances ( rebaptisée Constantia au IVè siècle ap. J.-C. en l’honneur de Constance Chlore) qui a donné son nom à la région qui l’entoure, le Cotentin, ainsi que le lac de Constance, de même origine.
  • Orléans ( civitas Aureliani, en l’honneur, aime-t-on dire, d’Aurélien qui régna de 270 à 275, mais rien n’est moins sûr puisqu’on ne lui connaît pas d’attache particulière avec Orléans et qu’aucun document ne vient appuyer cette thèse. Aurelianus était un nom assez courant dans l’Empire : si ça se trouve, c’était le nom d’un  coiffeur  oublié aujourd’hui, mais parler d’un empereur, c’est tellement mieux pour le standing d’Orléans !)

La liste est encore longue mais je ne la poursuis pas.

Parmi ces empereurs, certains sont aussi à l’origine de noms communs : on connaît par exemple le mois d’août et l’auguste pour Auguste ainsi que le mois de juillet pour Jules César … La liste est longue, là aussi, et je ne la poursuis pas.

Mais …

La devinette de l’à peu près milieu de semaine

Un empereur romain a donné son nom, via un détour toponymique, à un végétal.

Saurez-vous me donner les trois réponses ( les noms de l’empereur, du toponyme et du végétal )?

Comme d’habitude*, écrivez à leveto.@ sfr.fr

Comment ça, vous voulez un indice ? Mais il y en a déjà un, et redoublé qui plus est !

Ah! Au fait, ne vous fatiguez pas et voyez comme je suis gentil : la liste des empereurs romains est . Je vous en souhaite une bonne lecture.

* Eh bien, quoi ? Qu’est-ce qu’il a ce lien ?

P.S. Le premier qui me propose la julienne est définitivement exclu de mon blog.