Des contrats d’émancipation (première partie)

On a vu dans de précédents billets ce que j’ai appelé des « terres libres », c’est-à-dire les alleux, les villes franches et neuves, sauvetés et bastides. Dans le monde seigneurial sont apparus d’autres formes de contrats définis par des termes dont le sens fut précis, mais qui sont sortis de notre vocabulaire, et qui ont pourtant marqué le territoire parce qu’ils évoquaient des façons d’être plus ou moins autonome. Les seigneurs n’étaient en vérité pas devenus plus libéraux : ils tiraient de ces concessions, bien mieux que de la coercition, des terres mieux entretenues, plus productives et donc mieux rémunératrices, ainsi que des familles mieux liées à la glèbe que des serfs contraints, démunis et faibles. 

Ces types de contrat sont suffisamment nombreux pour nécessiter deux billets. Voici les premiers :

Les colons

Des paysans ont été affectés à des terres conquises ou à défricher, avec un statut de colons. Ils étaient libres, mais attachés à la glèbe eux aussi, c’est-à-dire qu’ils étaient tenus de mettre cette terre en valeur. Le colon du premier Moyen Âge était en réalité un serf à demi libre qui avait droit à l’accès aux tribunaux, pouvait prêter serment et faire la guerre. Sa tenure n’était pas sous l’exploitation directe du seigneur : détachée de la réserve seigneuriale, elle était librement exploitée par le colon qui, s’il n’est plus l’esclave du seigneur est en fait esclave d’une terre à laquelle il est héréditairement attaché tout en devant au maître des lieux des redevances multiples constituant le loyer de la terre. Le latin colonica, « maison de cultivateur » dans une colonia, tenure d’un colonus, est à l’origine de nombreux toponymes :

  •  Collonge-en-Charollais (S.-et-L.), Collonge-la-Madeleine (S.-et-L.), Collonges (Ain), Collonges-au-Mont-d’Or (Rhône), Collonges-la-Rouge (Corr.), Collonges-lès-Bévy (C.-d’Or),  Collonges-et-Premières (C.-d’Or) et Collonges-sous-Salève (H.-Sav.) et aussi Lacollonge (T.-de-B.) ;
  • Coulonges (Char., Char.-Mar., Eure et Vienne), Coulonges-Cohan (Aisne), Coulonges-les-Sablons (Orne), Coulonges-sur-l’Autize (D. -Sèvres), Coulonges-sur-Sarthe (Orne) et Coulonges-Thouarsais (D.-Sèvres) ;
  • Collorgues (Gard) et Collongues (Alpes-Mar. et H.-Pyr.) ;
  • Collanges (P.-de-D.) et des lieux-dits Collange (à Saint-Félicien, Ardèche ; à Montregard, Haute-Loire, etc.), La Collange (à Lantriac, Haute-Loire, etc.), Les Collanges (à Saint-Jean-Chambre, Ardèche, etc.) ;
  • Coulanges (Allier), Coulanges-lès-Nevers (Nièvre), Coulanges-sur-Yonne (Yonne), Coulanges-la-Vineuse et son diminutif Coulangeron (Yonne) ;
  • La Coulonche (Orne) et Coulonces (Orne) ;
  • La Collancelle (Nièvre) et Colonzelles (Drôme) représentent un diminutif.

collonges-la-rouge

Construite en grande partie en grès rouge, Collonges deviendra La Rouge en 1963

Il n’est pas toujours facile de distinguer les Colonia qui pourraient représenter des colonies de l’époque romaine, la plus célèbre étant Colonia Agrippina, aujourd’hui Cologne sur les bords du Rhin.  Malgré tout, l’histoire locale (et les fouilles) permettent d’affirmer que Coulaines (Sarthe), attestée Colonia au IXè siècle, ainsi que quatre lieux-dits homonymes du même département, sont bien des terres cultivées au Moyen Âge par un colon, comme Coulogne (P.-de-C., Colonia en 844) et les lieux-dits Cologne à Hargicourt (Aisne) et à Naucelles (Cantal), etc.

Dans le Sud-Ouest, poublan fut le nom attribué à des colons venus d’ailleurs s’installer sur des terres nouvellement défrichées : le terme signifiait littéralement « peuplant ». On le retrouve dans plusieurs dizaines de noms de lieux-dits (le) Poublan dans les Landes mais surtout dans les Pyrénées-Atlantiques, notamment en pays d’Orthe.

Commande et kemenet

Au Moyen Âge, une terre de commande (du latin commendatio, au sens de « mettre en main »), résultait d’un contrat par lequel un homme libre se plaçait sous la protection d’un suzerain, échangeant le droit sur sa terre contre des prestations. On trouve ainsi quelques lieux-dits (la) Commande,  ou le  Hameau Commandé à Flamanville (Manche), la Commenda à Sospel (A.-Mar.), Commandet à Larreule (Pyr.-Atl.) et quelques autres qu’il faut bien distinguer des lieux-dits La Commanderie qui rappellent généralement une commanderie de templiers ou de l’ordre de Malte comme le rappelle aussi Lacommande (Pyr.-Atl.) ancien espitau d’Aubertii en 1344 devenu La Commanderie d’Aubertin en 1768.

Ce type de contrat semble avoir été répandu en Bretagne, où le nom est devenu kemenet. On le retrouve dans les noms de Guéméné-sur-Scorff (Mor.) et de Goméné (C.-d’A.) — tandis que Guéméné-Penfao a le sens de « montagne (méné) blanche (gwen) et « bout (pen) de la hêtraie (fao) ». Quéméneven (Fin.),  Kemenetmaen en 1267, était une « terre de commande » d’un homme nommé Maen.

Guéméné sur Scorff

Convenant et kevez

Convenant a désigné un bail de fermage (à cens, rente ou part de récolte) dit aussi bail congéable, dans lequel le preneur acquerrait la propriété des bâtiments qu’il a construit et des plantations qu’il a faites. On trouve plus de trois cents lieux-dits portant ce nom en Bretagne, la plupart dans les Côtes-d’Armor et en général suivis d’un nom de personne : par exemple les Convenant Calvez, Convenant Moullec, Convenant Brochennec et Convenant Capez, tous à Pleumeur-Bodou. Le terme a souvent évolué en kevez, comme pour Quévez à Trégonneau (C.-d’A.), francisé en quévaise.

Colliberts

S’engageant à défricher de nouvelles terres, certains serfs ont été affranchis en groupes  en tant que co-liberti. Ils n’avaient en réalité qu’un statut à peine amélioré par rapport à celui des serfs, si bien qu’en certaines régions, notamment en Anjou, le nom de collibert a remplacé celui de serf. Ces colliberts, facilement devenus cuilverts puis « culs verts », ont laissé quelques traces comme à Cuverville (Calv., Culvert villa en 1066 ; Eure ; S.-Mar.) et Cuverville-sur-Yères (S.-Mar.). Les lieux-dits Colibert à Créance (Manche) et Colibards à Courtisols (Marne) sont de même étymologie.

Hostise

Une autre forme de concession de terre pour fixer des habitants a été l’hostise, demeure d’un hoste ou òste qui disposait d’une tenure moyennant redevance, mais sans être attaché à la glèbe comme le serf. Ce statut intermédiaire entre l’homme libre et le serf a souvent servi à attirer les populations dans les zones de peuplement autour des « villes neuves » et des bastides.

Le nom d’Othis (S.-et-M., Ostiz en 1209) et de Hosta (Pyr.-Atl., Hoste en 1472) sont sans aucun douté liés à l’hostise, tandis que le doute est permis pour Hoste (Mos., Homscit en 875) qui est plus probablement issu d’ un nom d’homme germanique. C’est bien en revanche hostise qu’on retrouve dans les noms de Cosquer l’Hostis à Plusquélec (C.-d’A., avec cosquer, « petite maison »), de Convenant l’Hostis à Pluzunet ( C.-d’A.) ou encore de Ker an Hostis à Plestin-les-Grèves (id.). En région de langue d’oc, c’est la forme òste qui se rencontre le plus souvent comme à L’Oste (à Nousty, P.-A. et à Lagardelle-sur-Lèze, H.-G.) ou à  Oste-Borde (à Licq-Athérey, P.-A., avec borde, « petite maison en planches »).

shadock

La devinette

Il vous faudra touver le nom d’une commune de France métropolitaine en rapport avec un des mots du billet.

Cette commune ayant fusionné il y a près d’un demi siècle avec sa petite voisine, son nom apparait en premier dans celui de la nouvelle commune, séparé par un trait d’union de celui de sa voisine qui s’écrit aussi avec un trait d’union.

La commune à trouver s’enorgueuillit de la présence d’une des plus anciennes fanfares de France au point de lui rendre hommage sur le blason commun.

Un indice :

indice a 16 05 2021

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Barbaste (répàladev)

Personne n’a rejoint le quatuor de « solutionneurs » de ma dernière devinette. Il fallait trouver Barbaste, petite commune de l’arrondissement de Nérac en Lot-et-Garonne.

local Barbaste

Le nom de Barbaste est vraisemblablement un nom de type commémoratif destiné à glorifier la reconquête chrétienne en 1064 de la ville de Barbastro en Aragon, à laquelle participa notamment Guy-Geoffroi duc d’Aquitaine, comte de Poitou et de Bordeaux.

église théâtre-barbaste-

Exemple de reconversion réussie d’une église

Le même désir de commémoration a fait baptiser Barbâtre, une commune de Vendée, attestée Barbastrum au XIIè siècle puis Barbastra, Barbastria et Barbastre au XIIIè siècle. Plusieurs étymologies populaires  font dériver le nom de cette commune de l’île de Noirmoutier du mot « barbare », faisant allusion à de possibles Barbares (non-Romains, donc) quasi éponymes. C’est ainsi qu’a été mis à contribution le peuple gothique des Taïfales, mercenaires des armées romaines qui auraient bâti là un Barbarum atrium … D’autres préfèrent y voir le souvenir d’un pirate nommé Barbaste interprété en Barbe noire. Les Noirmoutrins rapportent encore la légende « selon laquelle les Barbâtrins tireraient leur nom (…) de pratiques de naufrageurs locaux se livrant à des actes de barbarie contre les équipages des navires échoués dans la baie de Bourgneuf-en-Retz » ( Dictionnaire des noms de lieux de la Vendée, Jean-Loïc Le Quellec, Geste Éditions, 1995).

Quant au nom Barbastro de la ville aragonaise, il reste mystérieux. Les premières mentions sont le fait des Arabes qui parlaient de Barbaschter, que tout le monde s’accorde à comprendre comme une arabisation d’un nom préexistant Barbastrum, sans étymologie assurée. Il pourrait s’agir d’une suffixation latine d’un mot pré-latin ou ibère non identifié.

Faux-amis-Barbaste

cdl4

Les indices

Il était question dans l’énoncé de la devinette d’un roi de France qui aimait se dire meunier de Barbaste. Il fallait penser à Henri IV, fils de Jeanne d’Albret et donc propriétaire du moulin familial de Barbaste :

Screenshot_2021-05-15 Le moulin de Barbaste (Lot-et-Garonne) - Persée

Le moulin de Barbaste, Philippe de Lauzun, 1902

Ledit moulin existe toujours, sur la Gélise, partagé entre Nérac et Barbaste. On l’appelle Moulin des Tours de Barbaste, Moulin Henri IV, Moulin des Quatre Tours, etc.

moulin barbaste

La chanson interprétée par Bobby Lapointe s’intitule Aragon et Castille, une allusion tout en douceur à la région d’origine de Barbastro.

indice b 11 05 2021

Quant aux quatre tours madrilènes, c’était l’indice trois-en-un : les quatre tours comme celles du moulin de Barbaste, le chiffre quatre comme Henri IV et l’Espagne pour Basbatro.

Les indices du mardi 11 mai 2021

TRA, TRS, LGF et Hibou Bleu ont déjà résolu ma dernière devinette. Bravo à tous les quatre !

L’énoncé en était le suivant :

Il vous faudra trouver le nom, en un seul mot, d’une bastide du Sud-Ouest.

À un peu moins de cinq cents kilomètres, une autre commune, sans être une bastide, porte un nom de même étymologie mais à la graphie un peu différente.

Un roi de France aimait se dire meunier de la localité à trouver ; il n’affabulait pas puisqu’il était propriétaire de son moulin à blé.

Situé aujourd’hui, pour sa plus grande partie, sur le territoire du chef-lieu d’arrondissement limitrophe, ce moulin existe toujours et porte le nom de la commune à trouver, parfois remplacé par celui dudit roi.

Et s’il vous faut un indice, ce sera une chanson .

Et je rajoute cet indice qui fera aussi bien pour un autre nom du moulin que pour le nom du roi et qui donnera même une idée pour le nom de la localité :

indice b 11 05 2021

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Les bastides du Sud-Ouest

On a vu dans les précédents billets (ici et ) qu’entre le milieu du XIIè siècle et la deuxième moitié du XIIIè, en Agenais et Quercy, en Albigeois et dans le Lauragais, et bien sûr en Gascogne, est apparue une vague planifiée d’urbanisme : celle des bastides. En Provence et, de manière plus générale, dans le Bas-Languedoc (où, faute de terres disponibles et en l’absence de frontières disputées, ce mouvement n’a pas lieu) une bastida désigne une ferme ou une maison de campagne. Dans le Sud-Ouest le mot a pris le sens de (petite) ville fortifiée, au plan régulier et rapidement bâtie. Ces opérations d’aménagement du territoire — depuis la fondation de Montauban en 1144 jusqu’aux ultimes créations aux confins de la Guyenne anglaise et des terres désormais soumises au royaume de France —  avaient au moins trois points communs : organiser des centres de peuplements et d’échanges commerciaux ; octroyer des libertés à ceux qui viennent s’y établir ; marquer la puissance de leur promoteur. Ce dernier, en Albigeois, Rouergue, Quercy et Gascogne orientale, est souvent le Comte de Toulouse ou le sénéchal (Eustache de Beaumarchais notamment) ; pour l’autre partie de l’Aquitaine, possession anglaise du Roi-Duc, il s’agissait du sénéchal ou d’un de ses officiers.

On a identifié près de trois cents de ces bastides dans le Sud-Ouest, dont cent-trente environ dans la zone de langue d’oc. Il ne sera bien sûr pas question ici de les citer toutes mais simplement de voir comment se présente leur toponymie.

Un nom en rapport avec la nouveauté

C’est dans ce paragraphe qu’il conviendrait de ranger les noms des nombreuses Villeneuve, Villefranche ou encore Sauveterre vues dans les précédents billets et sur lesquels je ne reviens pas.

Un nom en rapport avec le fondateur

Il s’agissait alors d’affirmer la puissance de l’initiateur du projet de bastide ou de laisser une trace dans l’histoire. C’est ainsi qu’on trouve Réalmont (Tarn), Réalville (T.-et-G.),  Montréjeau (H.-G.) et Villeréal (L.-et-G) qui signalent une possession royale, La Bastide-l’Évêque (Av., fondée par l’évêque de Rodez au XIVè siècle), Villecomtal (Av., fondée en 1295 par Henri II, comte de Rodez), Labastide-d’Anjou (Tarn, fondée par Louis d’Anjou en 1373), Labastide-de-Lévis (Tarn, fondée par Philippe de Lévis en 1297) et quelques autres.

villecomtal

Le nom du fondateur peut apparaitre seul, parfois déformé par la prononciation occitane, comme à Beaumarchès (Gers, du sénéchal Eustache de Beaumarchais), Arthès (Tarn, de Robert d’Artois en 1328), Beauchalot (H.-G., de Raoul Chaillot en 1325 d’où le val Chaillot déformé en Beauchalot), Briatexte (T., de Simon Briseteste, sénéchal de Carcassonne en 1291), Lalinde (Dord., du sénéchal de La Linde, 1267), et bien d’autres. Ajoutons à cette déjà longue liste le nom de Lafrançaise (T.-et-G.) qui montre bien que cette forteresse occitane est celle des Français, les terres ayant été données au roi de France Philippe le Hardi par Bertrand de Saint-Geniès en 1274.

Citons encore Libourne (Gir., de Roger de Leybourne, gouverneur de Gascogne en 1270), une des rares bastides fondées par les Anglais à porter un nom à consonance britannique contrairement à Créon du même département, à Monpazier et Beaumont en Dordogne, etc.

Une place à part doit être faite pour les bastides créées par un contrat de paréage (du latin pariare, « aller de pair ») par lequel le seigneur ou le monastère apportait la terre et l’autorité souveraine ses garanties. On connait ainsi Villeneuve-du-Paréage en Ariège, fondée en 1308 par le roi de France Philippe IV le Bel  et l’évêque de Pamiers. Tournay (H.-P.) a été fondée en 1307 par paréage entre ce même roi et Bohémond d’Astarac et nommée d’après la ville belge de Tournai (cf. plus loin).

Un nom en rapport avec le lieu

On a parfois choisi de nommer ces bastides en les différenciant par le nom du fief où elles se situent, par le nom du lieu le plus proche, par le nom de la rivière auprès de laquelle elles ont été bâties, etc. On trouve ainsi en Ariège La Bastide-de-Boussignac, La Bastide-de-Lordat, La Bastide-de-Sérou, La Bastide-du-Salat et La Bastide-sur-l’Hers ; dans l’Aude, Labastide-en-Val et Labastide-Esparbairenque (esparvèr, « épervier », et suffixe –enc) ; dans le Lot, Labastide-du-Haut-Mont et Labastide-du-Vert ; dans les Pyrénées-Atlantiques, Labastide-Montréjeau  et Labastide-Cézéracq ; dans le Tarn, Labaside-Gabausse (de Gabals, « habitants du Gévaudan ») et Labastide-Rouairoux (de l’occitan roeiros, du latin rovièra, « rouvraie, planté de chênes rouvres »), etc.

-Labastide-Rouairoux

Le site naturel de la bastide peut aussi apparaitre seul comme à Beaumont-du Périgord (Dord.), Beauregard-et-Bassac (Dord., bastide anglaise fondée en 1286) ou Mirabel (T.-et-G.). D’abord bâtie au bord de la rivière, la bastide de Lisle-sur-le Tarn (fondée en 1222) devient une île véritable quand un fossé entourant la ville est creusé.

Le prétendu caractère de la bastide peut aussi apparaitre comme dans Monségur (Gir., fondée par la reine d’Angleterre, Aliénor de Provence, en 1265) comme le choix d’une appellation attractive apparait dans les « étoiles » de Lestelle-Bétharram (P.-A., fondée par Gaston II de Foix en 1335) et de Lestelle-Saint-Martory (H.-G., fondée par les comtes de Comminges en 1243).

Un nom transporté

Certaines de ces bastides se sont vu donner des noms de cités étrangères ou fort éloignées des horizons de la France méridionale, noms qui avaient la particularité de vibrer avec quelque intensité dans la conscience collective des habitants de l’époque. De grands seigneurs baptisèrent de la même façon leur château et le bourg qui en dépendait.

Des cités de la péninsule ibérique devenues célèbres lors de la reconquête des terres chrétiennes ont ainsi servi à nommer Cadix (Tarn, la ville espagnole Cadis ayant été reconquise par Alphonse X en 1262), Grenade-sur-l’Adour (Landes) et Grenade (H.-G., fondée en 1290 par le sénéchal Eustache de Beaumarchais ), Valence-d’Albigeois (Tarn, fondée en 1369), Valence-sur-Baïse (Gers, fondée par l’abbé de l’abbaye cistercienne de Flaran) et Valence-d’Agen (T.-et-G., fondée sous l’autorité d’Édouard Ier d’Angleterre par le captal de Buch, Jean de Grailly) ainsi que Pampelonne (Tarn, fondée et nommée en 1268 par Eustache de Beaumarchais en souvenir de ses opérations en Navarre). De la même façon, Cordes (Tarn) et Cordes-Tolosane (T.-et-G.) semblent rappeler le souvenir de Cordoue en Espagne. Le nom de Barcelonne, une des villes les plus importantes des côtes méditerranéennes où se jouait l’avenir de l’Europe (réunie au royaume d’Aragon, maître de la Provence, elle est un des plus importants ports de commerce où l’Orient trafique avec l’Occident et où l’Occident trouve son numéraire pour régler ses dépenses) a traversé les Pyrénées à de nombreuses reprises et notamment à Barcelonne-du-Gers, bastide du XIIIè siècle.

Cordes-vue-des-Cabanes

L’Italie n’est pas en reste qui apparait dans les noms de Pavie (Gers), Fleurance (Gers, Florencie en 1289, du nom de Florence), Boulogne-sur-Gesse (H.-G., transport du nom de Bologne) ainsi que de Plaisance (Av.), Plaisance-du-Touch (H.-G.) et Plaisance-du-Gers (Gers) qui  rappellent l’italienne Plaisance, même si la connotation laudative du terme plasença a sans doute joué dans le choix de ce nom. Viterbe (Tarn, fondée en 1384) rappelle la ville italienne de Viterbe qui fut une résidence des papes du milieu du XIIIè siècle au début du XIVè siècle, époque à laquelle la papauté s’installa en Avignon. Geaune (Landes) fondée en 1318 sous le nom de Genoa, est un transfert du nom de Gênes, ville natale de son fondateur Antonio de Pessagno, un des principaux financiers d’Édouard II d’Angleterre.

Bruges (P.-A.) fondée par le comte de Foix Gaston Phébus en 1286 rappelle la ville flamande de Bruges, plaque tournante du commerce nordique grâce à la Hanse teutonique et Tournay (H.-P., fondée en 1307 par Jean de Mauquenchi, sénéchal de Toulouse), vue plus haut, rappelle la belge Tournai. Cologne (Gers, fondée elle aussi en 1286) évoque la ville libre impériale de Cologne, en Allemagne, dont le rôle marchand au XIIIè siècle fut lui aussi considérable pour l’économie nordique. Damiatte (Tarn), dans la vallée de l’Agout, correspond à Damiette en Égypte que prit Louis IX en 1249.

Pour finir, citons le nom de Hastings,  le port le plus important d’Angleterre au XIIIè siècle, représenté par Hastingues, port sur l’Adour dans les Landes, fondé en 1370 par les Anglais qui l’appelèrent Hastyngges. Il s’agit, avec Libourne vu plus haut, d’un des rares noms de bastides anglaises à consonance britannique, auxquels on peut rajouter Nicole (L.et-G.) fondée en 1293 et dont le nom est un transfert de la Lincoln anglaise.

♦♦♦

Ce billet, qui ne concerne que les bastides du Sud-Ouest avec leur sens historique particulier, ne prétend pas être exhaustif. N’hésitez-pas à rajouter « votre » bastide en commentaire ou à m’interroger sur une bastide qui ne figurerait pas dans ce billet : je ne manquerai pas de vous répondre.

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La devinette

Il vous faudra trouver le nom, en un seul mot, d’une bastide du Sud-Ouest.

À un peu moins de cinq cents kilomètres, une autre commune, sans être une bastide, porte un nom de même étymologie mais à la graphie un peu différente.

Un roi de France aimait se dire meunier de la localité à trouver ; il n’affabulait pas puisqu’il était propriétaire de son moulin à blé.

Situé aujourd’hui, pour sa plus grande partie, sur le territoire du chef-lieu d’arrondissement limitrophe, ce moulin existe toujours et porte le nom de la commune à trouver, parfois remplacé par celui dudit roi.

Et s’il vous faut un indice, ce sera une chanson :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Le Bastit (répàladev)

Hibou Bleu a rejoint LGF, TRS et TRA pour former un quarteron de « solutionneurs » de ma dernière devinette. Bravo à tous les quatre !

Il fallait trouver Le Bastit, un petit village du canton de Gramat dans le Lot.

localisaition Bastit

Attesté locato vocato del Bastit en 1287, ce nom est, sans mystère, un dérivé masculin de l’occitan bastida, « village nouvellement bâti et fortifié ». C’est bien ce masculin qui donne au toponyme ce « genre particulier » mentionné dans l’énoncé de la devinette.

Il n’y a que très peu d’autres lieux portant ce même nom Le Bastit, soit en Aveyron (à La Bastide-l’Évêque, à Najac et à Salles-Curan) soit dans le Lot (à Pinsac, à Gintrac, à Anglars, à Cardaillac et à Saint-Hilaire), auxquels on peut rajouter deux Mal Bastit (à Dégagnac dans le Lot et à Eymet en Dordogne) avec plus probablement le sens de « mal bâti, mal construit » que celui de « mauvaise bastide ».

L’énoncé de la devinette parlait de propriété templière à propos de ce Le Bastit :

Screenshot_2021-05-02 Album historique du département du Lot, avec les vues des principaux monume - Google Books

(Album historique du département du Lot, J. B. Gluck, 1852)

le-bastit-tour de la dîme

La tour de la Dîme « servait  à stocker le principal impôt que l’église percevait sur les paysans : la dîme ( « dixième » part de la récolte). Sa construction serait due à l’Ordre de Malte. La tour est en ruine et seule subsiste la salle basse. La légende veut qu’un souterrain aille du château à la tour dîmière ».

L’énoncé de la devinette parlait aussi d’une tribu gauloise. Il fallait penser à celle des Cadurques dont le nom pourrait signifier « ceux qui vivent près d’une belle rivière », sans doute le Lot, ou « ceux qui suivent les meneurs, les chefs, en bref ceux qui obéissent à l’autorité politique qu’ils se sont donnée ». Le nom des Cadurques est à l’origine de celui de Cahors (Cadurcis en 541 puis Caorz vers 1190 après amuïssement du d intervocalique) et de celui du Quercy (Cadurcinum en 575, sur le nom de la ville muni du suffixe latin –inum, puis Caersi au XIIè siècle).

Les autres indices :

indice a 02 05 2021  il fallait reconnaitre André Malraux, ou plutôt le colonel Berger comme il se faisait appeler pendant sa période de Résistant. C’est au cours de cette dernière qu’il est arrêté à Gramat le , lors de la fusillade de la voiture de George Hiller. (wiki)

■  il s’agit du buste de Lucteriosindice a 04 05 2021, dernier chef gaulois des Cadurques. Selon certains, c’est ce buste qui aurait inspiré le personnage d’Astérix.

Les indices du mardi 04/05/2021

LGF et TRA m’ont déjà donné hier la bonne réponse à ma dernière devinette, suivis aujourd’hui par TRS. Bravo à tous les trois !

Pour les autres, j’en rappelle l’énoncé :

Il vous faudra trouver le nom d’un village de France métropolitaine d’un genre particulier en rapport avec les toponymes vus dans le billet. [ Villes franches et neuves, sauvetés et bastides]

Il n’y a rien de remarquable à dire à propos de ce village sinon qu’il fut propriété des chevaliers du Temple puis des chevaliers de Malte.

L’ancien pays historique comme le chef-lieu du département où se trouve ce village doivent leur nom à celui des Gaulois qui les occupaient. Selon une étymologie, le nom de ces Gaulois signifierait qu’ils vivaient près d’un joli cours d’eau, selon une autre, qu’ils vivaient sous l’autorité d’un meneur librement choisi.

■ un indice régional voire cantonal :

 

Et je rajoute cet indice :

 

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Villes franches et neuves, sauvetés et bastides

Comme je l’annonçais dans mon billet consacré aux terres libres, celui d’aujourd’hui concerne « les nombreuses villes nouvelles volontairement créées au Moyen Âge dans le cadre du boom démographique européen des XIè, XIIè et XIIIè siècles. Là où il n’y avait rien, ou tout au plus un village qui vivotait, une autorité, civile ou ecclésiastique, créait une bourgade, qui sera reconnaissable à ses rues larges (pour l’époque), droites et régulières, sur un plan préconçu et rapidement exécuté. On y attirait les habitants en leur octroyant le statut d’hommes libres, souvent en supprimant la taille, le service militaire, le droit d’hébergement du seigneur et de sa suite. Certaines créations religieuses accordaient même le droit d’asile, « sous sauvegarde de la paix de Dieu » : ce sont les sauvetés (du latin salvitas, « sécurité »), en général sur le chemin de Compostelle.  D’autres étaient conçues par la monarchie comme des machines de guerre contre la féodalité : ce sont les bastides ou les bâties occitanes (du germanique bastjan, « bâtir ») qui, dans le Sud-Ouest, ont servi à renforcer les positions des deux monarchies qui s’y faisaient face, la française et l’anglaise ».

Il ne sera question dans ce billet que des noms de communes, les noms de lieux-dits et hameaux du même type ne présentant pas d’intérêt particulier.

Villes franches et villes neuves

Une ville franche est un bourg auquel une charte de libertés a été accordée par le roi, l’abbaye suzeraine ou le seigneur. Ces libertés portaient en premier lieu sur la liberté individuelle (abolition du servage), la liberté de propriété (d’où l’enrichissement des marchands et des coqs de villages aux XIIè et XIIIè siècles), la liberté de circulation des biens (d’où l’essor du commerce), la liberté d’exercer la police (par des milices) et la basse justice (par les édiles) et enfin la liberté de jouissance de privilèges ancestraux (comme l’usage des communaux). Le qualificatif de franc ou franche a pu s’appliquer plus tard dans des circonstances particulières, par exemple quand la Comté de Bourgogne s’est libérée de la suzeraineté du Duché de Bourgogne pour devenir la Franche-Comté.

En principe, les époques de fondation sont plus anciennes quand -ville est en fin de nom, dans l’ordre dit « germanique ». Ainsi, Francheville (Rhône) qui remonte au plus tard à l’époque mérovingienne est plus ancienne que Villefranche-sur-Saône fondée en 1140, mais ce n’est pas une règle absolue. Par ailleurs, ville + qualificatif est un ordre dit « roman » plus fréquent dans les régions du Midi.

On trouve les formes simples Francheville (C.-d’Or, Eure, Jura, Marne, M.-et-M., Orne, Rhône), La Francheville (Ardennes), Franchevelle (H.-Saône), Franqueville (Aisne, Eure, Somme) et Franquevielle (H.-Gar.). Franqueville-Saint-Pierre (S.-Mar.) constitue la seule forme composée de ce type.

On trouve les formes simples Villefranche (Gers et Yonne) et la forme  Villefranque (P.-A., H.-Pyr.). Les formes composées sont ici bien plus nombreuses : pas moins de seize pour les Villefranche (cf. wiki).

 

 

Avis aux amateurs : le café du Globe existe toujours

La mosellane Fribourg , attestée Friburch en 1252, doit son nom aux germaniques frei, « libre », et burg, « ville fortifiée » : elle fut fondée par l’évêque de Metz en 1340 et s’appela Fribourg-l’Évêque

Nombre de villes nouvelles du Xè jusqu’aux  XIIIè et XIVè siècles étaient bâties soit qu’un seigneur rivalise avec un autre, soit que le pouvoir de l’évêque ou de l’abbé se distingue de celui du seigneur, soit encore que le roi ajoute une maille de plus à sa toile centralisatrice. Ainsi naquit par exemple Villeneuve-de-Berg (Ariège), bâtie en six ans, née d’un traité entre Philippe le Hardi et l’abbaye de Mazan, propriétaire du lieu. Villeneuve-lès-Avignon est née, fondée par Philippe le Bel, de sa position stratégique à l’est du domaine royal. Villeneuve-la-Comptal (Aude) garde dans son nom le souvenir du frère de saint Louis, Alphonse de Poitiers, comte de Toulouse de 1262 à 1270. La plus ancienne connue de ces villes nouvelles est Villeneuve-Saint-Georges, Villa Nova en 779. Contrairement aux « villes franches », toutes ces « villes neuves » ne bénéficiaient pas forcément de franchises.

Villeneuve est représenté dans le nom de soixante-dix communes (wiki) en toutes régions sauf les régions de l’Ouest (Bretagne, Pays de Loire, Poitou-Charentes), la Normandie et l’Alsace-Lorraine. Les Neuville, Neuvelle ou Neuveville sont plus rares et cantonnées dans le Nord du pays. Certaines localités ont conservé la forme occitane nava variante de nova, comme Villenave (Landes), Villenave-d’Ornon et Villenave-de-Rioms (Gir.) et d’autres. Dans les Pyrénées-Atlantiques, le gascon vièla est à l’origine de Viellenave-d’Arthez, Viellenave-de-Navarrenx et Viellenave-sur-Bidouze. Notons enfin les formes diminutives Villenavotte (Yonne) et Villeneuvette (Hér.) 

Il convient toutefois d’être prudent car un certain nombre de Villeneuve perpétuent des villa nova, c’est-à-dire des « domaines » nouveaux et peuvent donc remonter à l’époque romaine.  C’est par exemple avec certitude le cas de Nauviale (Aveyron) attestée vicaria de Novavilla dans une charte de l’abbaye de Conques à la fin du Xè siècle.

Remarquons pour en finir que la très grande majorité des Neuvy (dix-neuf communes sur quatorze départements de langue d’oïl) comme les Neuvic (cinq communes) et les deux Neuvicq charentaises, dont les noms sont tous issus des latins novus vicus, « nouveau village », ou, pour certains Neuvy, de noviacum, « nouveau domaine », ne sont que de nouveaux établissements ne bénéficiant pas de franchises spéciales. On peut rajouter à cette liste Vigneux-sur-Seine (Ess., Vicus Novus au VIè siècle) et Vinneuf (Yonne, Vinnovum au IXè siècle et Vicus Novus en 1133).

Sauvetés

Des croix fichées en terre délimitaient leur territoire. En effet, les sauvetés sont sous la protection de la paix des Églises, évêques ou abbayes proposant des terres pour accueillir de nouveaux défricheurs auxquels on offrait la sécurité et certaines franchises notamment fiscales. Ce mouvement commence aux alentours de 1050 et se prolonge dans la première moitié du XIIè siècle, préfigurant en somme les bastides qui seront vues dans le prochain paragraphe.  On retrouve ce nom dans différents dialectes : Saint-Martin-la Sauveté (Loire), La Salvetat-sur-Agout (Hér. et d’autres avec différents déterminants), La Sauvetat (Gers, P.-de-D. et trois autres en Lot-et-Garonne) et Lasseubat (P.-A, La Saubetat en 1450).

Très peu d’ « Undelivered Mail Returned to Sender » à l’époque …

Le latin salva terra, terre « sauve » jouissant du droit d’asile, est l’équivalent de la sauveté. On trouve ainsi de nombreux Sauveterre avec ou sans déterminant (wiki) et le causse de Sauveterre, une sauveté créée par le monastère de Sainte-Enimie.

Bastides

Le nom de bastide s’est d’abord appliqué à une construction, généralement une tour, pour renforcer la défense d’une ville. Plus tard, on a appelé bastide une petite ville fortifiée créée au Moyen Âge dans le sud-ouest de la France sous domination anglaise (du XIIè au XIVè siècles) pour constituer un nouveau foyer de population jouissant de privilèges notamment fiscaux, souvent sur initiative seigneuriale ou royale. Le sens évoluera vers celui d’exploitation agricole communautaire puis, après le XVIè siècle, de maison forte isolée dans le Midi, et enfin, après le XIXè siècle, de maison de campagne provençale plutôt cossue.

Les toponymes comme La Bastide (wiki) ou Labastide (wiki), le plus souvent avec un déterminant, sont bien trop nombreux pour être tous cités ici. On peut néanmoins relever que le déterminant peut être un lieu préexistant (Labastide-de-Juvénas en Ardèche, Labastide-d’Anjou dans l’Aude, etc.), un cours d’eau (La Bastide-du-Salat en Ariège) ou le nom du fondateur ou du propriétaire (La Bastide Lévêque en Aveyron, La Bastide-des-Jourdans dans le Vaucluse, etc.). Notons la forme diminutive La Bastidonne en Vaucluse.

La forme nord-occitane dauphinoise bastiá est à l’origine de noms comme La Bâtie-Neuve et La Bâtie-Vieille (H.-Alpes), La Bâtie-Monsaléon (id.), La Bâtie-Divisin (Isère), Labâtie-d’Andaure (Ardèche), La Bâthie (Sav.) et quelques autres.

Les bastides du grand Sud-Ouest — trois cents ont été identifiées dont cent trente en pays de langue d’oc — peuvent aussi porter des noms où n’apparait pas forcément le mot « bastide » : elles feront prochainement l’objet d’un nouveau billet.

Au contraire des nombreuses Bastide(s) du Sud-Est qui, pour la plupart, ne concernent que des bâtisses isolées étrangères au phénomène des bastides qui nous intéressent ici, la corse Bastia est bien une ville nouvelle, fondée en 1313 par les Génois.

La devinette

Il vous faudra trouver le nom d’un village de France métropolitaine d’un genre particulier en rapport avec les toponymes vus dans le billet.

Il n’y a rien deremarquable à dire à propos de ce village sinon qu’il fut propriété des chevaliers du Temple puis des chevaliers de Malte.

L’ancien pays historique comme le chef-lieu du département où se trouve ce village doivent leur nom à celui des Gaulois qui les occupaient. Selon une étymologie, le nom de ces Gaulois signifierait qu’ils vivaient près d’un joli cours d’eau, selon une autre, qu’ils vivaient sous l’autorité d’un meneur librement choisi.

■ un indice régional voire cantonal :

 

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr.

Éleu-dit-Leauwette (répàladev)

TRS puis LGF ont rejoint Hibou Bleu sur le podium des « solutionneurs » de ma dernière devinette. Bravo à tous les trois !

Il fallait trouver Éleu-dit-Leauwette, une commune du Pas-de-Calais, banlieue de Liévin non loin de Lens.

La première forme connue du toponyme Ailoex (1070) a été suivie de nombreuses variantes comme Ailues (1119), Alues (1173), Elues (1250), Elloeus (1336), etc. qui orientent toutes vers une étymologie selon le francique alod, « alleu », vu dans le précédent billet. On trouve en Haute-Marne, formés de la même façon, les Éleux à Arc-en-Barrois et le Champ des Éleux à Voisines.

En 1663 apparait l’autre nom de la commune sous la forme Leauvette. Il s’agit en réalité du nom d’un simple hameau noté Lowaige en 1187, qui est sans doute à comprendre comme issu du gaulois lut-evo, « bourbier » accompagné tardivement du diminutif –ette. Ce nom était sans doute le plus utilisé par les habitants pour désigner la commune entière qui deviendra Esleu-dit-Leauette en 1720, Esleuz-l’Eauette en 1739 et Eleux de l’Eauete chez Cassini (feuillet 5, Saint-Omer, 1758), avant que le nom ne se fixe sous sa forme actuelle Éleu-dit-Leauwette en 1793.

Il s’agissait donc d’un alleu à l’eau, ce qui explique la phrase prononcée rituellement lors de l’ouverture du conseil municipal : édile d’alleu est là, édile d’à l’eau est là (air connu outre-Rhin) [spéciale dédicace à TRA, pour son goût des calembours douteux].

Les indices

La vidéo de Jean Mineur Publicité rappelait le passé minier que la commune n’a pas oublié de mentionner dans son blason tranché : au 1er de gueules à deux pics passés en sautoir, à la lampe brochante sommée d’un casque de mineur, le tout d’or, au 2e coupé ondé d’or au I de gueules à la gerbe de blé d’or, liée du champ, et au II d’or à trois burelles ondées d’azur ; à la cotice d’or brochant sur la partition.

Dans ces armes toutes symboliques adoptées en 1970, on retrouve (…), le cadre naturel (l’eau évoque la Souchez et ses anciens marais), et les acteurs de la commune (la gerbe de blé rappelle l’agriculture ; la lampe de mineur, le pic, la rivelaine et la « barette », la fosse 3 de Liévin).
(Site de la commune)

La deuxième vidéo présentée, La Gadoue interprétée par Pétula Clark, illustrait déjà un billet paru naguère à propos de la boue où apparaissait déjà le nom d’Éleu-dit-Leauwette !

 

 

Quant au morceau de houille, il devait conforter ceux qui hésitaient encore dans leur idée que la commune à trouver se trouvait bien en pays minier.

 

 

 

 

Le  dessin du blason est issu du site l’Armorial des villes et villages de France, avec l’aimable autorisation de son auteur, Daniel Juric.

Les indices du mardi 27/04/2021

Hibou bleu occupe seul, une fois de plus, la première marche du podium des découvreurs de la bonne réponse à ma dernière devinette. Félicitations !

Pour les retardataires, j’en rappelle l’énoncé :

Il vous faudra trouver le nom d’une commune de France métropolitaine, ancienne « terre libre ».

Il s’agit d’un nom en trois mots. Le premier définit la terre libre, le second est un mot de liaison et le dernier est l’autre nom du village issu d’un diminutif tardif d’un hydronyme gaulois.

… qui était accompagné de cette vidéo.

Et j’ajoute celle-ci, qui pourrait réveiller des souvenirs :

 

Et je termine avec ce cadeau :

 

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Les terres libres

Face aux terres seigneuriales qui formaient le fief, il a existé des terres libres.

Un adjectif a qualifié ces terres : l’adjectif « franc », c’est-à-dire « libre », comme tout ce qui appartenait à des Francs. C’est ainsi qu’ont été formés les noms de :

  • Frampas en Haute-Marne, Francus passus en 1165, le « passage libre, affranchi de tous droits » ;
  • Francalmont en Haute-Saône, de francalis, dérivé de francus, et mons, « mont » ;
  • Francaltroff en Moselle (Altorff en 1339 et Frey Altorff en 1628) avec les germaniques alt, « vieux », et dorf, « village » ;
  • Francastel dans l’Oise, avec castel, forme picarde de « château » ;
  • Francazal en Haute-Garonne, avec cazal, « ferme » ;
  • Francheval dans les Ardennes avec val (au féminin) ;
  • Montfranc en Aveyron, Montis franchi en 1341.

Une place de l’église comme je les aime : sans église.

Il  conviendrait d’ajouter à cette liste les nombreuses villes nouvelles volontairement créées au Moyen Âge dans le cadre du boom démographique européen des XIè, XIIè et XIIIè siècles. Là où il n’y avait rien, ou tout au plus un village qui vivotait, une autorité, civile ou ecclésiastique, créait une bourgade, qui sera reconnaissable à ses rues larges (pour l’époque), droites et régulières, sur un plan préconçu et rapidement exécuté. On y attirait les habitants en leur octroyant le statut d’hommes libres, souvent en supprimant la taille, le service militaire, le droit d’hébergement du seigneur et de sa suite. Certaines créations religieuses accordaient même le droit d’asile, « sous sauvegarde de la paix de Dieu » : ce sont les sauvetés (du latin salvitas, « sécurité », en général sur le chemin de Compostelle.  D’autres étaient conçues par la monarchie comme des machines de guerre contre la féodalité : ce sont les bastides ou les bâties occitanes (du germanique bastjan, « bâtir ») qui, dans le Sud-Ouest, ont servi à renforcer les positions des deux monarchies qui s’y faisaient face, la française et l’anglaise. Toutes ces villes nouvelles, villes franches, sauvetés, bastides, etc. feront l’objet d’un (ou plusieurs) billets ultérieurs, celui-ci étant essentiellement consacré aux terres plutôt qu’aux villes elles-mêmes.

Parallèlement à la terre franche vue plus haut est apparu l’alleu, du francique al ôd, « tout bien », c’est-à-dire « pleine propriété », transcrit alodis (Loi salique) et allodium (Loi des Longobards). Historiquement, l’alleu était une terre donnée en toute propriété et libre de redevance aux guerriers des invasions germaniques installés dans l’Empire romain puis a fini par désigner toute terre ne relevant d’aucune autre, un bien échappant à la féodalité, correspondant à une propriété au sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot. Si, au nord de la Loire, le principe « nulle terre sans seigneur » l’a très vite fait se raréfier, ailleurs son caractère assez exceptionnel a suffisamment marqué les esprits pour laisser des traces toponymiques. On trouve ainsi des localités nommées Les Alleuds (M.-et-L., aujourd’hui dans Brissac-Loire-Aubance ; Deux-Sèvres, aujourd’hui dans Gournay-Loizé), Les Alleux (Ardennes, aujourd’hui dans Bairon-et-ses-Environs), Les Allues (Sav.), Arleuf (Nièvre), Arleux (Nord) ainsi que de nombreux micro-toponymes en Normandie, Poitou, Bretagne et Morvan. Certains de ces noms ont pris des formes où il est parfois difficile de les reconnaitre comme comme pour Les Élus (à  Cléry-Saint-André, Loiret) notés Les Alleuz en 1584. Le même mot alleu, avec l’agglutination de l’article, a fourni Laleu (Orne, Somme), Lalleu (I.-et-V.), Lalheue (S.-et-L.), Lalœuf (M.et-M.). Le diminutif apparait dans Les-Alluets-le-Roi (Yv.). L’ancien occitan employait alluèch que l’on retrouve dans le Puech d’Alluech à Saint-Chély-du-Tarn (Loz.) et Alluèches à Veyrau (Av.). Une autre forme occitane alo est à l’origine du nom d’Allos (Alpes-de-Haute-Provence, ad Alodes vers 1056) et de micro-toponymes en Alos, Lalo, Lalot, etc.

Le nom du village d’Alleuze (Cant.), attesté castrum Helodie en 1252 puis Aleuza en 1388, semble être lui aussi issu de alod et nous permet de rappeler que le prénom Élodie a la même étymologie.

Notons pour finir un pays vraiment libre, le Franc-Alleu, partie de l’ancien Nigremontois (latin nigrum, « noir » et montem, « mont », où l’ordre germanique déterminant-déterminé fixe l’appellation à une époque antérieure aux Carolingiens) dans la Creuse, dont le nom indiquait une propriété héréditaire et exempte de toute redevance. Plus d’une dizaine de lieux-dits Franc-Alleu ou Francs-Alleux se dispersent de Champagne en Picardie.

La disparition des alleux a pu être compensée, au moins en partie, par l’apparition de nouveaux espaces libres.  C’est le cas, d’une part, des villes nouvelles vues plus haut. D’autre part, les habitants des villes, mais aussi des campagnes, se sont parfois organisés en « ligues jurées ». Ces ligues ou communes, du latin communis, « commun », se sont souvent opposées aux seigneurs, souvent avec la bénédiction du pouvoir royal, dont elles ont pu percevoir des privilèges juridiques, comme la propriété ou la gestion collective des terres. Ces biens communaux ont parfois été à l’origine de villages auxquels ils ont donné leur nom comme Commenailles et Communailles-en-Montagne (Jura) formés sur le latin communalia, « propriétés possédées en commun par les gens d’un village ». Le déterminant de Saint-Martin-de-Commune (H.-S.) a la même origine comme le nom de Comus (Aude, en occitan Comuns, du masculin comunen). Un très grand nombre de lieux-dits et hameaux portent un nom rappelant ce statut : Commune, La ou Les Commune(s), Commun, Communal, Communau(x), etc. Préaux en Seine-Maritime se distingue par la, présence des lieux-dits les Communaux, les Communes, Biens Communs et la Ferme des Communes. Une place particulière peut être faite à des noms qui rappellent le fouriérisme et les phalanstères comme la Commune Garaudière et la Commune Georges à Mably (Loire) ou Les Communes à Marlhes (id.). Le déterminant de Cys-la-Commune (Aisne) lui vient d’un privilège accordé en 1790 qui lui permettait de conserver son maire et son juge de paix.

La devinette

Il vous faudra trouver le nom d’une commune de France métropolitaine, ancienne « terre libre ».

Il s’agit d’un nom en trois mots. Le premier définit la terre libre, le second est un mot de liaison et le dernier est l’autre nom du village issu d’un diminutif tardif d’un hydronyme gaulois.

Pas d’autre idée d’indice que cette vidéo :

 

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Sinon, rendez-vous mardi : d’autres idées d’indices me seront venues d’ici-là, j’espère !