Le petit bout de la queue (du Diable).

coaraze-vue-densembleCoaraze, village des Alpes-Maritimes est surnommé « village des cadrans solaires » depuis qu’un de ses maires, amoureux des arts et des lettres, a su convaincre des artistes de venir en installer chez lui, le plus célèbre d’entre eux, dit Les Lézards, étant dû à Jean Cocteau.

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De lézard, justement, il en est question dans le blason du village, d’or au lézard d’azur montant, la queue défaillante en pointe :

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Pourquoi, me demanderez-vous, un lézard à la queue défaillante, c’est-à-dire coupée ? Parce qu’en provençal coa raza se traduit par « queue rasée ». Il s’agit donc  d’une étymologie populaire basée sur un jeu de mots. Il ne restait plus qu’à la justifier et, comme aucun fait historique ne le permettait, on inventa une légende que je m’empresse de vous raconter.

Des enfants de Coaraze jouaient près du Paillon, la rivière que domine leur village, quand un gros lézard s’approcha d’eux mais sans les effrayer : ils en avaient vu tant d’autres! Soudain pourtant, un des enfants, croisant son regard,  s’aperçut qu’il avait des yeux rouges comme la braise. Alors, là, panique générale! Il s’agissait sans aucun doute du Diable aux yeux de feu dont on leur rebattait les oreilles tous les dimanches. Les enfants s’enfuient— un vol de moineaux n’aurait pas été plus vif — et  retrouvent leurs parents à qui ils  racontent leur aventure. Ni une ni deux, les villageois  se lancent à la poursuite du Malin ( un rien pédophile, peut-être?) déguisé en lézard et finissent par le saisir par la queue… Mais, on le sait, le lézard est capable d’autotomie et il en profite pour leur filer littéralement entre les doigts en  ne leur laissant que le petit bout de sa queue comme souvenir, qu’ils s’empressèrent de graver dans le métal de leur blason.

Il existe une autre légende bien plus élaborée ( il s’agit d’ailleurs plutôt d’un conte écrit ou réécrit  au XIXè siècle) pour expliquer cette étymologie populaire, mais elle serait bien trop longue à vous raconter. Beaucoup trop longue. Comment ça, vous avez le temps ? Bon, d’accord.

3contesAu-dessous de Coaraze, il est un village au fond de la vallée, comme égaré, presque ignoré du nom de Contes. Son curé, à l’époque où se situe l’histoire — mais il m’étonnerait que les choses aient beaucoup changé depuis — était aussi zélé que rigoriste, et il était vraiment  très zélé, au point par exemple d’interrompre le baiser des mariés quand il outrepassait les critères de décence par lui fixés. Mais les Contois l’étaient beaucoup moins que lui et, exaspérés par ses sermons dominicaux, ils décidèrent d’y mettre fin. Ils firent appel pour cela à un de leurs meilleurs experts  en la chasse aux oiseaux à la glu, qui répondait au joli nom de Chiapatoute. Il décida, avec l’aval de ses compatriotes, d’enduire de colle ( lou visc) le siège du curé. Quelle rigolade quand, le dimanche suivant, le curé ne put se décoller de sa stalle  sans y abandonner sa chasuble!

Un qui a aussi beaucoup ri  à cette plaisanterie, c’est bien sûr le Malin — nous y voilà — qui, se croyant en pays conquis, y prit ses aises. C’était mal connaître les Contois.

Se croyant amis de tous, le Malin se mit à fréquenter les auberges et les tavernes, mais personne  ne voulait trinquer avec lui ni ne lui offrait jamais à boire. Pour étancher sa soif, il ne lui restait plus que la fontaine sur la placette du village. C’est alors que Chiapatoute enduisit de glu la margelle de la fontaine. Quand Satan, le gosier asséché par les tartines de pissalat qu’on lui avait généreusement offertes, voulut se désaltérer, il se précipita à la fontaine, y resta collé et les villageois en profitèrent pour le capturer, le ficeler  et le jeter dans une charrette. Les uns tirant, les autres poussant, on finit par atteindre le plus haut point de la côte. Là, on le déchargea et  on le poussa d’un coup de pied dans le bas du vallon. Parvenu dans sa chute à se libérer de ses liens, le Malin resta néanmoins collé par sa queue gluante à une souche d’olivier. Dans un ultime effort, il s’élança et s’enfuit, cassant net son bout de queue, qui resta là à se tortiller comme un ver de terre. Sans demander son reste, le Diable regagna son domaine dans la vallée des Merveilles,

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La cime du Diable

derrière la cime qui porte son nom. C’est pour cette raison que le village du haut Paillon où le Diable perdit sa queue fut nommé Cauda Rasa. On rajoute, pour faire bon poids, que, depuis ce jour, les gens du village, pour marquer leur différence, ne portèrent plus la coiffe habituelle en queue de cheval mais  les cheveux coupés courts sur la nuque.

On comprend aisément pourquoi un village capable de faire ainsi la nique au curé, donc à Dieu, comme au  diable, donc au Maître,  a toute ma sympathie.

Notice étymologique:

Coaraze :Les anciennes formes du nom du village témoignent de l’ancienneté de la légende: on trouve en effet un castellum Caude rase en 1108, mais Coarasa en 1235 et Cosarasa en 1240. Ce nom pourrait être une déformation du latin quadrata (villa), « ferme carrée », avec l’attraction du latin cauda, qui devient l’occitan coa, « queue ».

Il existe un Coarraze (Coarrasa en 1100 puis Caudarasa à la fin du XIIè siècle) dans les Pyrénées-Orientales et un Coraze (Coha rasa en 1458 puis Coaraza en 1527) en Haute-Loire dont les formes anciennes ne nous apprennent rien de plus.

Contes : origine obscure. Les habitants étaient les Cuntini au Ier siècle. On trouve ensuite Contenes en 1057. Peut-être d’un nom propre romain Comiten ou d’un gaulois *Contio.

Paillon : L’origine du mot « Paillon » est liée à la notion « d’eau, de cascade, de cours d’eau qui tombe d’une hauteur ». Plusieurs graphies anciennes correspondent à la consonance de ce mot ( Palhon ,  Paion …). La racine pré-latine « Palh » ou « Pel-ia » désignait un point culminant et se retrouve dans certains noms de village comme Peillon et Peille, tous deux dans les Alpes-Maritimes.

P.S. La légende de la queue du Diable, de Chiapatoute et du curé de Contes, est racontée par Edmond Rossi dans Légendes et chroniques insolites des Alpes-Maritimes, Barbentane, Équinoxe, 2002.

Le dessin du blason de Coaraze est issu du site l’Armorial des villes et villages de France, avec l’aimable autorisation de son auteur, Daniel Juric : armorialdefrance.fr

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De quelques noms d’oiseaux

Je continue mon exploration des blasons parlants avec quelques étymologies populaires ou calembours faisant appel à des noms d’oiseaux.

Le blason de Quinson (Alpes-de-Haute-Provence) est ainsi décrit :  d’azur au pont d’une arche d’argent, alésé, maçonné de sable, sommé d’un pinson d’or le pied dextre levé.

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En provençal, le pinson s’appelle quinsoun (pour les « mistraliens ») ou quinçon ( pour les « classiques » ), ce qui explique le blason. Le toponyme (Quincione en 1042) est dérivé d’un nom de personne latin de type Quintius [ du latin quintus, « le cinquième (né) »].

Dans les Côtes-d’Armor, Cavan a pour armoiries :  d’or aux trois chouettes de sable, ainsi dessinées:

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si le précédent blason ne parlait qu’en provençal, celui-ci ne parle qu’en breton où kawan ( kaouan) est le nom de la chouette ou du hibou. Le nom de la ville est issu du nom d’un saint gallois, Catfan.

Plus au sud, la commune de Corneilhan ( Hérault) est ainsi armoriée: D’or aux trois corneilles de sable, becquées et membrées de gueules, au chef d’azur chargé de trois fleurs de lys d’or.

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La raison de la présence des corneilles est évidente, mais le nom du village (villa Corneliano, 975 puis a Cornelha, 136) est issu du nom de personne latin Cornelianus.

De la même façon, plusieurs villes dont le nom comporte la syllabe corb- présentent dans leurs armes des corbeaux. C’est notamment le cas de Corbie (Somme) qui fut bâtie autour d’une puissante abbaye bénédictine et dont les armoiries sont : D’or à la crosse épiscopale d’azur, accostée de deux clefs adossées de gueules, au corbeau de sable en pointe brochant sur l’extrémité de la crosse.

CORBIE

Les formes anciennes du nom de la ville sont  Corbiense monasterium (841) et Corbeia ( 877) , d’après un anthroponyme latin Corvidius, lui-même dérivé ( comme surnom ?) de  corvus, « corbeau ».

Je terminerai avec le blason de Crest ( Drôme), dont la description héraldique est assez complexe : d’azur à la tour carré du lieu (dite tour de Crest) d’or ouvert, ajouré et maçonné de sable, sur une terrasse de sinople chargée de la lettre C capitale aussi d’or, au chef d’argent chargé de trois crêtes de coq de gueules.

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Les « crêtes de coq » sont bien entendu là par jeu de mots avec l’occitan  crest ( du latin crista) «  crête de montagne, sommet, cime». Les premiers noms du village, Cristam (1120) puis de Cresto (1144) confirment l’étymologie. Le village est « dominé par une crête rocheuse, au nord de la ville, site d’un donjon dominant le cours de la Drôme ».

P.S. On remarquera que les oiseaux, comme leurs crêtes, vont souvent par trois . Je faisais déjà cette constatation  dans ce billet :

Je termine en remarquant que les aiguières, comme les lézards  ou les selles, sont représentées par trois . C’est le cas aussi des raves de Rabastens, des quilles de Quillan, des poissons de Treytorrens ou de Saint-Urcize, des chats de Mathod et de bien d’autres. S’il n’est pas difficile de voir là-dedans le rappel de la Trinité chrétienne, il n’est pas interdit d’y voir aussi la recherche de la perfection, représentée par le parfait équilibre du triangle équilatéral.

Un lézard dans les blasons

Le blason de Groslay (Val-d’Oise) est ainsi décrit:  de gueules au cep de vigne d’argent mouvant de la pointe fruité de deux pièces d’or, au chef du même chargé d’une hure de sanglier arrachée de sable défendue de gueules, ce qui se dessine ainsi:

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Le cep de vigne fait référence au vignoble qui, jusqu’au milieu du XIXè siècle était la principale culture au pied de la colline de Montmorency.

Les armes parlantes sont représentées par le sanglier et se comprennent si l’on écrit le nom de la ville comme un rébus: gros laie, la laie étant la femelle du sanglier.

Le nom ancien de la ville, Graulido (862), est issu du latin gracula, « corneille » et suffixe collectif -etum.

Selles-sur-Cher (Loir-et-Cher) blasonne ainsi: D’azur aux trois selles d’or.

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Pourtant, aucun élevage de chevaux ni de sellerie réputée dans la région ( mais un fameux fromage!). Il s’agit là d’une réinterprétation du nom de la ville qui  est issu du pluriel du bas-latin cella « cellule de moine, monastère » et rappelle l’abbaye construite à la suite de l’ermitage, de la cella,  de saint Eusice (VIè siècle).

Lambert (Alpes-de-Haute-Provence) présente un blason d’azur aux trois lézards d’or comme ceci:

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C’est un blason qui n’est parlant qu’en provençal, langue dans laquelle le lézard vert est le limbert. Le nom de la ville était castrum Lamberti en 1309, de l’anthroponyme germanique Landbertus ( land, « pays » et berht « illustre »).

Eyguières ( Bouches-du-Rhône) a un blason d’azur à trois aiguières d’argent posées 2 et 1.

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L’homophonie est parfaite entre le nom de la ville et celui de ces vases à eau. Les anciens noms de la ville sont Aqueria (1044), Aquaria ( XIè siècle) et Aigueria (1143) d’après l’occitan eiguièro, « rigole, ruisseau », d’abord au singulier. La ville est entourée par de nombreux ruisseaux et  canaux, ce qui a permis à Frédéric Mistral de lui donner cette devise: L’aigo fai veni pouli, « l’eau rend joli ».

Je termine en remarquant que les aiguières, comme les lézards  ou les selles, sont représentées par trois . C’est le cas aussi des raves de Rabastens, des quilles de Quillan, des poissons de Treytorrens ou de Saint-Urcize, des chats de Mathod et de bien d’autres. S’il n’est pas difficile de voir là-dedans le rappel de la Trinité chrétienne, il n’est pas interdit d’y voir aussi la recherche de la perfection, représentée par le parfait équilibre du triangle équilatéral.

Les curieux auront remarqué le nom de  la rue Trinquetaille d’Eyguières. L’hypothèse étymologique la plus sérieuse de ce nom, qui apparait pour une rue d’Arles à la fin du XIè siècle sous la forme Trincatallia ou Trinquatalii, fait appel au latin triquetra , « qui a trois angles ». Aucun rapport avec les triangles du paragraphe précédent …

Le dessin du blason de Lambert  est issu du site l’Armorial des villes et villages de France, avec l’aimable autorisation de son auteur, Daniel Juric : armorialdefrance.fr

Raves

Je ne pouvais pas écrire sur les blasons parlants* sans citer la commune de Rabastens.

Ce village tarnais est bien connu des toponymistes : feu le chanoine Ernest Nègre y a consacré sa thèse de doctorat. C’est sous l’occupation allemande qu’il a parcouru à bicyclette tout le canton pour recueillir auprès des anciens les noms du moindre lieu-dit, du moindre champ, du moindre ruisselet … Il fut pris quelquefois pour un espion en quête de renseignements.  Ce travail considérable, ajouté à la collection d’archives municipales, paroissiales et notariales, a jeté les bases de la toponymie moderne, complétant ainsi les travaux des précurseurs qu’étaient Longnon, Grölher et Vincent et faisant de son auteur une autorité mondialement reconnue. La démarche d’Ernest Nègre peut se résumer ainsi : chercher la forme la  plus ancienne du nom, la comparer à d’autres bien connues et en déduire le sens. Cela implique une parfaite connaissance des langues anciennes, des dialectes et patois locaux et de leur prononciation, de l’onomastique, de l’histoire et de la géographie des lieux : c’est là affaire de savants érudits, de généralistes spécialistes en tout. Voilà aussi pourquoi je ne me considère que comme un toponymiste amateur.

Mais revenons aux armes de Rabastens qui sont ainsi décrites :

Tiercé en fasce : au premier d’azur à trois fleurs de lys d’or, au deuxième de gueules à la croix cléchée vidée et pommetée de douze pièces d’or, au troisième de sable à trois raves d’argent.

et dessinées de cette façon

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navet-rave-d-auvergne-hatifLes trois raves sont parlantes en occitan où l’on dit les rabos tres ; il s’agit là  d’un calembour sous forme de rébus, pratique courante au Moyen-Âge, plutôt qu’une étymologie fantaisiste. À l’époque, la majorité des gens ne sachant pas lire, il était commode de leur présenter les mots des blasons comme des enseignes  sous forme de rébus : nous n’avons rien inventé avec nos pictogrammes!

Déjà écrit Rabastens en 1109, on trouve aussi ce nom sous la forme Rabastengcz en 1185. Il s’agit d’un anthroponyme germanique Ratgast ( les Wisigoths occupaient la région au Vè siècle) suivi du suffixe d’appartenance -ing. L’attraction de l’occitan rabasta, « querelle, dispute » a fini de transformer le nom.

En 1306, le sénéchal Guillaume de Rabastens fonda en Bigorre ( département des Hautes-Pyrénées)  une bastide qui prit alors  le nom de Rabastens, nom qui fut complété en 1962 en Rabastens-de-Bigorre  pour la différencier de sa grande sœur tarnaise. Son blasonnement reprend le même calembour des rabos tres:

De gueules au chevron d’or accompagné de trois raves d’argent feuillées de sinople, à la fleur de lys d’or brochant en abîme sur le chevron.

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* Les billets concernant les  blasons parlants font l’objet d’une « catégorie » spécifique  visible dans la colonne de droite.

Cinq avions, un soc et trois quilles.

Voici le huitième épisode* de ma petite série consacrée aux blasons parlants, avec un retour en France après mon voyage chez les Helvètes.

Orly ( Val-de-Marne)  possède un blason ainsi décrit : D’azur au chevron d’argent chargé de cinq avions de sable, le tout enfermé dans un orle d’or.

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On comprend d’emblée que ce blason est moderne et honore l’aéroport qui a fait connaître la ville dans le monde entier. On pense alors pouvoir faire confiance à ces héraldistes modernes, sans doute pétris de science, qui ourlent d’or leur blason  : Orly serait donc un orle, une bordure, peut-être même, suppose-t-on, la marque d’une ancienne frontière ? Il n’en est rien, bien entendu: Aureliacus (851) et Orliaco (1201), les formes anciennes du nom de la ville, nous apprennent que ce nom est issu de l’anthroponyme latin Aurelius suffixé en -acum.

Reillanne ( Alpes-de-Haute-Provence) blasonne ainsi : d’azur à un soc de charrue d’argent posé en pal et accosté en chef de deux fleurs de lis du même.

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Ce qui «parle», dans ce blason, c’est le soc de charrue : son nom provençal, reio, est en effet à l’origine de cette étymologie populaire ( provençal reio, cf. le roman reilha lui-même issu du latin regula). En réalité les noms anciens du village et en particulier du plus ancien d’entre eux, Reglana (909), sont formés sur un anthroponyme latin  de type Regulius ou Regilius à rapprocher de regulus, « petit roi », accompagné du suffixe -ana, féminin de -anum; ce féminin s’explique soit par une référence directe à un personnage féminin — réginale ou  reinette —, soit par un villa sous-entendu — la (villa) royale.

Quillan (Aude) s’honore d’armes ainsi décrites: D’azur au besant d’or accompagné de trois quilles du même.

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Le besant, ancienne pièce de monnaie dont on dit que le nom corrompu serait à l’origine de l’expression « valoir son bpesant d’or », est là pour rappeler le passé essentiellement manufacturier et commerçant de la ville. On retrouvait d’ailleurs ce besant dans les anciennes armoiries de la ville ainsi décrites en 1696 par Charles d’Hozier, généalogiste du roi, auteur du Grand armorial de France : D’azur écartelé d’or à un besant tourteau de l’un en l’autre

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On a cru bon de rajouter — à une date que je n’ai pas pu déterminer — trois quilles censées rappeler le nom de la ville… Mais, même si l’on joue certainement aux quilles à Quillan autant qu’ailleurs, c’est-à-dire assez peu, il s’agit bien sûr là aussi d’une étymologie populaire : Quillan s’appelait en effet Quillianum en 782, du nom de personne latin Quelius suffixé en -anum.

* les épisodes précédents sont accessibles en tapant avec vos doigts agiles sur le clavier de votre ordinateur ou sur l’écran tactile de votre tablette ou de votre smartphone mais en évitant de taper sur n’importe qui ou quoi  passe à votre portée au prétexte que vous n’y arrivez pas, en tapant, donc, le mot « blason » dans la zone « recherche » en haut de la colonne de droite. Et pardon à ceux, que j’ai oubliés, qui  disposent d’une commande vocale pour  leur ordinateur, etc.

Le dessins du blason de Quillan est issu du site l’Armorial des villes et villages de France, avec l’aimable autorisation de son auteur, Daniel Juric : armorialdefrance.fr

De quelques autres armes suisses

J’en termine aujourd’hui avec mon petit tour chez les Helvètes commencé naguère.

Quand on s’appelle Montmollin (canton de Neuchâtel), on n’hésite pas une seconde pour dessiner ses armes : un mont et un moulin, et l’affaire est dans le sac (de farine).

Montmollin

Seulement, voilà: la forme la plus ancienne  connue du nom date de 1347, Mommolens , suivie en 1351 de Mommollain. Il s’agit d’un anthroponyme Mummolenus employé absolument comme nom de lieu, dans le sens de « ( domaine de) Mummolenus ». Vite incompris, ce nom s’est transformé dès 1360 en Montmollim puis en Montmolin.

Un exemple contraire où le blason reflète très exactement l’étymologie peu évidente du toponyme est celui de Premier ( canton de Vaud) :

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Il s’agit bien d’un prunier, ce qui correspond  au nom du lieu qui était Prumyer ( attesté en 1403, 1405 et 1497) et Prumier (1498). Ces noms sont dérivés du bas latin *pruma « prune » et suffixe collectif -aria : il s’agit d’un endroit où poussent les prunes. Le -m– en lieu et place du -n- s’explique par l’origine grecque du mot sous la forme initiale proumnon. En langues saxonnes, le pr– évoluera en pl– mais le -m- sera conservé pour donner plum ( et le plum-pudding).  Mais dès 1404  on trouve aussi  écrit Premier : c‘est en effet toujours mieux d’être le premier que de compter pour des prunes!

J’ai bien vu que les articles Wikipedia français et allemands parlent d’une mention Premyer en 1316 , mais ils  sont les seuls et surtout ne citent aucune source ( et ça , c’est peut-être wikipédien, mais ce n’est pas wiki très bien) ! Dans les autres langues, on parle bien de Prumyer en 1403 et le site suisse de référence fait de même.

Pour en rester dans les arbres suisses, on peut mentionner la ville de Pomy ( toujours dans le canton de Vaud) qui s’est dotée en 1918 d’armes parlantes respectant, elles aussi, l’étymologie de son nom: d’argent au pommier de sinople, mouvant d’un mont à trois coupeaux du même  et fruité de six pièces de gueules

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Les six fruits du pommier représentent les six anciennes familles bourgeoises de la commune dont les premières mentions du nom , Cono de Pomiers (1184), apud Pomiers (1220), Pomiers (1235) sont l’équivalent franco-provençal du français «pommier»  employé dans un sens collectif de pommeraie. Le nom Pomy date de 1763.

Pour terminer, j’aimerais vous parler de deux communes Treytorrens ( Vaud) et Troistorrents ( Valais) qui, en dépit de leur ressemblance n’ont pas la même origine et dont les armes parlantes ne reflètent pas vraiment l’étymologie.

Treytorrens arbore dans ses armoiries trois poissons superposés:

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Les anciennes formes du toponyme sont  Troterens (1194), Troiterains (1217), Troutereins (1251), Tretorens (1380), Treitorens (1668). Il s’agit d’un nom issu de l’anthroponyme burgonde Þrautahar, donnant Trudhari, accompagné du suffixe -ingos. Mal compris, le nom a subi l’attraction en même temps de « trois » et de « truite ».

Les armoiries de Troistorrents adoptées définitivement ( bon, c’est ce qu’ils disent …) après plusieurs variantes en 1940 nous montrent, elles ,… trois torrents, en même temps qu’elles nous racontent une histoire:

D’azur à trois sapins de sinople fûtés au naturel, plantés sur trois monts du même entre lesquels coulent deux ruisseaux en pal d’argent se jetant dans un troisième de fasce du même, le mont du milieu chargé d’une femme assise, vêtue de gueules et tenant sur ses genoux son enfant habillé d’argent et semant des grains d’or.

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La femme et l’enfant évoqueraient la légende de l’invasion avortée des Sarrasins aveuglés par la cendre jetée par les femmes et les enfants. Des Sarrasins, ici ? Oui, bien sûr: établis sur la côte méditerranéenne, ils rayonnaient dans les Alpes et au-delà : je l’ai évoqué ici.  Les armoiries originales, gravées sur un pilier de pont en 1742, ne montrent pourtant qu’un seul sapin, deux ponts et pas de personnages.

Vieze_river_near_choexS’il y a bien de l’eau à Troistorrents, il y en a en fait moins que ce que les armoiries nous montrent, même si le torrent de Fayot et la Vièze de Morginsqui se jettent, quand ils ne sont pas secs, dans la Vièze ( photo ci-contre ) pourraient faire croire le contraire.

La forme ancienne du nom, Tretorren ou Trestorrenz ( 1263) est en réalité un dérivé de trans torrentem, qui signifie « au-delà du torrent ». Le toponyme original ne fait allusion qu’au seul cours d’eau permanent qu’il fallait traverser pour parvenir au lieu-dit, la Vièze.

Mais déjà , dès 1283, la confusion était là : on trouve alors écrit Trestorrentibus comme Tribus Torrentibus.

De quelques armes suisses

L’art de faire parler les blasons n’est pas réservé aux Français, bien entendu! Je vous propose un petit tour chez nos voisins suisses qui ont fait parler certaines de leurs armoiries parfois à juste titre mais aussi par erreur.

L’exemple le plus connu est celui de Berne. Lorsque Berchtold V, duc de Zähringen, fonda cette place forte en 1191, il lui donna le nom de Bern en souvenir de la légende alors fort répandue de Dietrich von Bern, inspirée de la vie de Théodoric de Vérone, dit Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths en Italie aux Vè et VIè siècles. Cette histoire pourtant bien connue n’a pas empêché les Bernois d’expliquer très tôt le nom de leur ville par une étymologie populaire qui voit dans Bern une altération de Bären, « les ours». C’est de là que vient le blasonnement de la ville : de gueules, à la bande élargie d’or, chargée d’un ours de sable, armé, vilené et allumé de gueules.

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Mathod ( canton de Vaud) arbore, lui, trois têtes de chat, de matou .

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Il s’agit bien d’armes parlantes se basant sur la prononciation dialectale du nom de la ville, ma’tu se prononçant matou. Le nom originel de la ville — Mastol en 1140, Mastout en 1236, sans doute un anthroponyme germanique Mastold ou Mastolf, employé absolument dans le sens de (domaine de) Mastold — a été finalement incompris et populairement interprété en français comme matou.

Toujours dans le canton de Vaud, la ville de Gland présente dans ses armes un chêne chargé de dix glands

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Il s’agit bien entendu d’une étymologie populaire que l’on peut précisément dater de 1505. Les formes anciennes Glans ( attestées de 994 à 1202) puis Glanz ( 1318) nous mènent à une origine hydronymique celtique : glan– y signifie « pur » ( plusieurs cours d’eau portent encore ce nom en France), à moins qu’il ne faille le rapprocher toujours du celtique glanna, « rive ». C’est en 1505 que le -d- final fut rajouté, quand la signification originelle du mot a été oubliée.

Porsel, canton de Fribourg, fusionnée en 2004 avec Bouloz et Pont pour former Le Flon, arborait fièrement dans ses armoiries un superbe porcel ( pourceau) que l’on retrouve ici, un peu amélioré sans doute :

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Il s’agit là aussi d’une étymologie fantaisiste mais très ancienne puisqu’on la rencontre déjà au XIIè siècle où le nom de la ville devient Porcels (1147). En réalité il s’agit de la déformation d’un ancien Poncel, un «petit pont», du latin ponticellum, en comparaison du Pont voisin.

Si on reste chez les animaux, il faut citer Rossemaison ( canton du Jura) dont on vous dira que la première partie du nom s’explique par l’allemand Ross, «cheval». Ce qui serait confirmé par l’élevage de chevaux qui fut une activité importante de la région, et on vous en montrera la preuve en exhibant le blason de la ville :

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Hélas!, les formes anciennes du nom de la ville viennent contredire cette étymologie. Rosemason (1462), Rosmason (1464), Rosemaison ((1498) correspondent au français Rougemaison composé de roux/rousse ( latin russus ) et maison (latin mansio). S’il le fallait, le nom allemand de la ville, Rottmund, permettrait de confirmer cette étymologie.

Et je n’en ai pas fini avec nos voisins!