À table !

Un ( petit ) billet aujourd’hui pour vous parler de l’art de la table, ou plutôt de la façon dont on prépare les aliments que l’on déposera sur la table, et des toponymes qui en proviennent.

Illustration de Claude Delaunay pour Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, éditions G.P. , Paris, 1957.

Il sera bien question ici de la façon de cuisiner qui se retrouve dans des toponymes et non de toponymes qui ont donné leur nom à des mets ou des recettes ( qui sont bien trop nombreux et nécessiteraient des billets spécialisés ).

Bien entendu, la première de ces façons de cuisiner qui vient à l’esprit est « sur le feu ». Le feu, dans le sens d’âtre ou de foyer, est en effet très bien représenté en toponymie mais la distinction est fort malaisée, pour ne pas dire impossible, entre le feu pour cuire ou cuisiner et le feu pour chauffer, les deux étant le plus souvent liés. On sautera donc allègrement, si vous le voulez bien malgré son jour que nous venons de fêter, par dessus le feu.

De la même manière, le pot que l’on mettait sur ledit feu se retrouve en toponymie mais plus en tant qu’objet fabriqué dans l’atelier du potier que dans le sens spécialisé d’instrument de cuisson. On ne s’attardera donc pas sur le pot.

Passons au four. Si celui-ci est bien un outil construit par l’homme pour y faire cuire son pain, il a aussi surtout servi pour y chauffer l’argile du pot, le verre, la chaux, le plomb ou encore le fer. Les dates d’attestation des toponymes ( en Four, Fourneau, Fournel, Fournet, etc.) sont trop tardives pour nous aider à trancher, sauf si une précision y est attachée. C’est le cas au Four à Pain ( à La Haye-de-Roulot dans l’Eure ), au Four-Banal ( à Clérieux dans la Drôme, à Rivières-les-Fosses dans la Haute-Marne et Acy-en-Multien dans l’Oise ), qui était un four commun destiné à la cuisson du pain, et aux Fours aux Grains ( au Fidelaire, dans l’Eure ). C’est le cas aussi dans un odonyme qui m’est cher, le passage Four Capelu à Orange ( Vaucluse ), qui tirerait son nom d’un certain Capelet, dit Capelu, qui possédait là un four à pain, fin XIXè – début XXè siècle, dont mon grand-père disait avoir suivi l’enterrement de la veuve au mitan de la guerre dont on dit aujourd’hui qu’elle était la première alors qu’on la croyait la dernière.

À poêle, maintenant. Aussi curieux que cela semble, on retrouve depuis 1962 cet instrument de cuisson dans le nom de Villedieu-les-Poêles ( Manche ) dont elle s’est fait une spécialité au moins depuis 1753 ( où est attesté le nom Villedieu les Poeles ).

Je ne résiste maintenant pas, s’agissant de prendre son repas, au plaisir de vous faire découvrir ( enfin, je suppose ) ces deux toponymes qui me rappellent irrésistiblement un possible duo comique comme il y eut Bouvard et Pécuchet, Abott et Costello ou Palomar et Zigomar ( et Roméo et Juliette, me retins-je d’ajouter ne voulant heurter personne ).

Il s’agit de Tartifume et Soupetard, que je n’hésite pas à vous répéter tant il pourrait s’agir d’un titre de roman, d’une pièce de boulevard ou d’un court-métrage filmé de la Belle Époque : Tartifume et Soupetard !

Il existe une dizaine de Soupetard dont un lieu-dit à l’extrémité occidentale de Sète ( Hér.) sur le lido et un quartier extérieur de Toulouse ( H.-Gar.). On peut rapprocher ces noms des deux Soupe Froide ( au Castellet dans le Var et à Accolay dans l’Yonne ) ou encore des deux Dînetard ( à Livron-sur-Drôme dans … la Drôme et à Saint-Denis-en-Val dans le Loiret). Tous ces noms semblent bien indiquer un habitat relativement éloigné du lieu de travail — pauvre Martin, pauvre misère.

Tartifume, présent comme micro-toponyme dans plus de quatre-vingt communes ( des Pays-de-la-Loire, Nouvelle-Aquitaine et Occitanie ), désigne lui aussi toujours un lieu écarté. Il s’agirait alors d’un foyer qui ne fume que tardivement car on y est pauvre ou, au contraire mais sans doute plus rarement, qui fume jusque très tard parce qu’on y est plus riche qu’ailleurs. L’explication selon laquelle on y « fume ( la terre ) tard » peut sembler plausible et seule une étude au plus près du terrain pourrait lever le doute. Les étymologies pseudo-savantes qui font appel à un dérivé de « tertre » pour expliquer le tart initial oublient de se référer à la topographie qui nous montre que la plupart de ces lieux-dits ne sont pas plus hauts que le reste de la commune et n’ont donc rien d’un tertre. Quant à chercher des étymologies celtiques ou pré-latines … faute de me courber, je me gausse.

Me permettrez-vous maintenant une excursion hors de nos frontières ? ( Il est de votre intérêt de répondre positivement puisque la devinette s’y situera! ).

Parlons donc d’enfumage … ou plutôt de boucanage. Le boucan est un « gril de bois sur lequel les habitants de l’Amérique et des îles Caraïbes fumaient les viandes ou les poissons ». Il s’agit d’un mot issu du tupi mokaém, « gril de bois » ; dans cette langue les sons m, mb et p alternent en position initiale, et la deuxième syllabe du mot se prononce de façon fortement nasalisée. Sur ce mot ont été formés le verbe boucaner, le boucanage et la boucane tous en relation avec le fait de fumer la viande ou le poisson. Un faux-ami avec boucan, « lieu de débauche », en relation avec la mauvaise réputation du bouc, fait hésiter sur l’origine exacte des toponymes de ce type en France métropolitaine. En revanche, les noms Boucan guadeloupéens ( à Bouillante et Sainte-Rose ) et martiniquais ( au Marin et au Vauvclin ) comme le Grand-Boucan haïtien semblent bien être d’ancien lieux de boucanage, une fois le mot tupi importé par les colons. Il en est de même pour la rivière Boucanée et la rivière Boucane, et les lacs qui y sont attachés, tous québecois.

D’autres toponymes du même genre doivent bien exister, mais je ne suis pas ( encore ) une encyclopédie faite homme et nul doute que je les oublie, d’autant plus que je ne suis pas ( encore ) polyglotte et que j’exclue de mon champ de recherche les langues qui ne s’écrivent pas dans un alphabet que je puisse maitriser sans (trop d’) effort.

Une explication longtemps admise ( par des colons ) disait qu’un peuple ( colonisé ) devrait son nom à sa façon d’utiliser un élément naturel pour se préparer à manger. Si cet élément naturel est bien encore aujourd’hui admis dans l’ethnonyme, on préfère le voir aujourd’hui accompagné d’un autre qualificatif — un peu comme on préfèrerait dire « poêle africaine » plutôt que « poêle à frire ».

Ah oui ! Le nom du peuple est passé à une rivière et à une montagne ( ben oui, c’est un blog consacré à la toponymie, quand même !).

Quel est ce nom ?

Réponse attendue chez leveto @ sfr.fr

L’indice

et ce sera tout.

Et le laurier

Le bouquet garni commencé avec le thym et le romarin dans ce billet ne serait pas complet sans une feuille de laurier !

De nombreux toponymes sont liés au laurier-sauce ou laurier-noble ( Laurus nobilis ) dont les feuilles étaient tressées en couronne ornant le front des vainqueurs — et entraient aussi dans la pharmacopée et la gastronomie.

On trouve ainsi avec le latin laurus accompagné de différents suffixes :

  • suffixe collectif -etum : Lauraët ( Gers ), Lauret ( Hér. et Landes), Loreto-di-Casinca ( H.-Corse ) et Loreto-di-Tallano ( Corse-du-Sud) ainsi que Le Lorey ( Manche) ;
  • suffixe collectif pluriel –eta : Laurède ( Landes ) et Laurède-Basse et Laurède-Haute à Villerouge ( Auv. ) ; ;
  • suffixe –icia : Lauresses ( Lot ) ;
  • suffixe –ea : Laurie ( Cantal ) et Lauris ( Vauc.) ;
  • suffixe –osum : Lauroux ( Hér.).

Le simple laurus a donné l’ancien français laur ou lor, à l’origine de toponymes comme Laur ( à Camarès dans l’Aveyron ), Le Lau ( à Vieussan et au Bosc dans l’Hérault ), Villelaure ( Vauc.) et aussi des Montlaur ( Aude, Aveyron, H.-Gar., Drôme) ou Lormont ( Gir.), Montlaux ( Alpes-de-H.-P.), Roquelaure et Roquelaure-Saint-Aubin (Gers ), etc. Dans ces derniers toponymes, où « mont » comme « roque » sont mis pour « château », le laurier est utilisé au sens emblématique de la victoire plus que comme une référence à la présence réelle du végétal sur les lieux.

Le nom latin laurus du laurier est issu du celtique blawr, signifiant « toujours vert », qui a aussi fourni l’anthroponyme gaulois Laurus, à l’origine de nombreux toponymes pouvant prêter à confusion. Ce sont les suffixes en principe réservés aux noms de personnes qui nous permettent alors de faire le tri entre le végétal et l’humain. C’est le cas de Laure-Minervois ( Aude, avec -anum), Laurac ( Ardèche et Aude — à l’origine du Lauragais — avec -acum ), Lauraguel ( Aude, diminutif en -ellum ) et aussi de Laurabuc ( Aude, avec bug, variante de puch, dérivé de podium, « hauteur » ). Le dérivé gallo-romain Laurius a donné, avec -acum, Leury ( Aisne), Loiré ( Ch.-Mar.), Lorey ( M.-et-M.), Lorry (Mos.), Loury ( Loiret ) et Loray ( Doubs). Les noms de personne Laur et Laure sont à l’origine entre autres de Sainte-Laure ( P.-de-D.) et de Saint-Laurs (Deux-Sèvres) et de très nombreux autres noms de lieux.

Les faux-amis sont légion ( de César, comme les lauriers ) notamment :

  • par confusion avec le latin aurea, « d’or » à prendre au sens de « magnifique », comme pour Valaurie ( Drôme, Valle Aurea en 1147 ), Valaury ( aux Arcs, à Solliès-Toucas et à Trans-en-Provence dans le Var, à Melve et Valernes dans les Alpes-de-H.-P., à Poussan dans l’Hérault, etc. ) ou Vallauris ( A.-Mar., Vallis Aurea en 1046) ;
  • avec une agglutination de l’article devant des dérivés d’aureus, « or », comme pour Laurière ( H.-Vienne ) qui est une ancienne Auraria ( 1080 ) devenue Laurieira ( 1110 ). L’occitan aurièra, à l’origine de plusieurs micro-toponymes dans le Massif Central, désigne « un des monticules artificiels qui résultent des fouilles faites pour rechercher le minerai d’or » ( une autre explication fait de aurièra une variante de ourièro, « orée, lisière, bord d’un champ ») ;
  • par confusion avec le nom du loriot ( latin aureolus ) comme à Loriol-du-Comtat ( Vauc. ) ou Loriol-sur-Drôme ( Drôme ) ;
  • par confusion avec des noms propres récents comme pour Lauresses ( Lot ), qui sont d’anciennes Laurensas ( XIVè siècle ), des « ( terres ) de Laurens », devenues Lauresses par attraction du féminin Lauressa, attesté sur place, du nom propre Laur .

Les noms de hameaux, lieux-dits et autres écarts dérivés du laurier sont innombrables et de tous types comme Le(s) Laurier(s), La ou Les Laurière(s), des Laurie(s), des Lauret (s), etc. On ne m’en voudra pas de ne pas tous les citer, d’autant que, là aussi, les confusions ( notamment avec des noms propres ) sont sans doute possibles. Je mentionnerai toutefois :

  • l’ île Lavrec de l’archipel de Bréhat ( C.-d’A.) qui était appelée insula Laurea vers 880, « île des lauriers », traduit en breton Enez Lavreg. L’étymologie donnée sans filtre par wikipedia vaut le détour
  • le catalan llorer qui apparait dans le Rec del Llorer à Cerbère ( P.-O., avec rec pour « ruisseau, rigole, ravin » ) ;
  • le corse alloru qui se retrouve dans la Valle d’Alloru à Calenzana ;
  • le provençal lausièr qui a laissé sa trace dans une quinzaine de Lausière (s ) ;
  • le languedocien baguier qui est présent dans quelques Baguier ( notamment dans le Var et les B.-du-R.) et un Baguiers ( à Sainte-Croix-Vallée-Française, Lozère).

Mon blog étant aussi consacré à la langue française, c’est le moment de rappeler que ces baies de lauriers sont à l’origine d’une hypothèse relative à l’étymologie de « baccalauréat » qui pourrait être issu de bacca laurea.

Le cas Lorette ( Loire )

Cette commune de la Loire ( célèbre grâce aux frères Jackson et à Alain Prost, excusez du peu !) est issue d’un hameau nommé Le Reclus au XVIIIè siècle. Au siècle suivant, l’exploitation florissante de la houille permit à une riche famille d’industriels d’édifier une gare et une chapelle dans un quartier qui prit le nom de Lorette, en référence à la ville italienne Loreto, alors célèbre pour son pèlerinage. Le nom du lieu-dit est passé à la commune lors de sa création en 1847. Le nom de la ville italienne procède bien du latin laurus accompagné du suffixe collectif –etum, mais il s’agit dans ce cas particulier ligérien d’un toponyme importé, contrairement aux Loreto corses vus plus haut.

Les « grisettes », actrices, femmes galantes et autres « essuyeuses de plâtre » parisiennes ont trouvé à se loger au XIXè siècle dans le quartier de Notre-Dame-de-Lorette. À force de les entendre donner leur adresse « derrière l’église de Lorette » aux galants qui les reconduisaient chez elles, on finit par les surnommer les « lorettes ». Ce qui n’était qu’un juste retour des choses quand on se souvient que, du temps de Louis XIV, une branche de laurier clouée à la porte prévenait que la maison abritait des prostituées. Madame de Maintenon persuada un jour le roi d’interdire la prostitution … et les lauriers furent coupés.

Le cas Lorris ( Loiret )

Résidence royale au Moyen Âge, Lorris bénéficia d’une charte d’affranchissement qui servit ensuite de modèle à d’autres villes. La première mention latine de la résidence date de 1112 : actum Lorriaci in palatio et la première mention romane Lorri date de 1169. et c’est là que grammatici certant : la présence des deux -r- a fait exclure par Dauzat & Rostaing ( DENLF* ) une formation en -acum à partir du nom gallo-romain Laurius ou *Lorius, mais sans proposer autre chose. Cependant l’objection n’est pas convaincante quand on remarque qu’à la même époque Loury ( Loiret ), attesté Lauriacus au Xè siècle est écrit Laurreio en 1157 et Loiré (M.-et-L.), Lauriacum en 760, s’appelle ( ecclesia de ) Lorriaco en 1148. Ainsi, l’écriture avec deux -r- de Lorris n’exclut-elle pas un dérivé de Laurius avec –acum (DNL* ). Ernest Nègre ( TGF *) propose une formation sur le nom de personne germanique Lotherus qui, après amuïssement du -t- intervocalique, pourrait convenir. Il faudrait, pour trancher, avoir des formes du nom plus anciennes. Le –s final de Lorris est tardif et parasite.

Vite fait et sans doute pas très bien fait, mais concocter une devinette sur ce sujet n’est pas chose aisée ! Il faudra pourtant trouver :

■ facile :

une ville antique, plus ou moins mythique, au milieu d’une forêt, plus ou moins mythique, dont nous parlent quelques auteurs antiques et qui devrait son nom au laurier… Le gentilé serait à l’origine des anthroponymes qui ont traversé les siècles et qui sont couramment encore utilisés aujourd’hui, un peu comme si Parisien ou Lyonnais étaient devenus des prénoms.

■ très difficile :

un tout petit lieu français dont le nom associe celui d’un fruit exotique à un prénom féminin relatif au sujet du billet ; en l’absence d’une raison clairement identifiée, le sous-entendu grivois reste tout à fait probable pour expliquer ce nom …

*cf. la page Bibliographie.

Poivre, etc.

De Cayenne au poivre, il n’y a qu’un pas …

Les îles Poivre, un atoll des Seychelles, ont été baptisées en l’honneur de Pierre Poivre, désigné intendant (ou commissaire-ordonnateur) à l’Isle de France ( aujourd’hui Maurice ) en 1767 .

La Côte-du-Poivre est un haut-lieu de la bataille de Verdun. Les Allemands en avaient fait en février 1916 un point d’observation ( Pfefferrücken ) avec un important dispositif défensif qui sera repris par les Français en décembre de la même année. Le village sera entièrement détruit par les bombardements et ne sera pas reconstruit. Louvement-la-Côte-du-Poivre est un des neuf villages français de la zone rouge de la Meuse.

La Côte-du-Poivre ou des Graines ou de la Malaguette est l’ancien nom d’une partie de la côte africaine de l’océan Atlantique entre les actuels Sierra-Leone et Liberia. Comme d’autres côtes africaines ( Côte d’Ivoire, Côte de l’Or, Côte des Esclaves, …), elle doit son nom à une de ses ressources principales, le poivre de Guinée ou maniguette.

Poivres ( Aube, Pipera en 1032 ), Pébrac ( H.-Loire, Piperaco en 1072 ), Pouvray ( Orne) et Pibrac ( H.-Gar.) doivent leur nom à un homme latin Piper.

La Prévière, une ancienne commune du Maine-et-Loire, était nommée Privera en 1095 puis  Piperiaria en 1140 et Piparia vers 1178-1205 : on est tenté d’y voir une piper – aria, « plantation de poivre », dont on dit qu’il pourrait s’agir d’une métaphore sur la nature friable du sol. On peut aussi y voir l’oïl poivrière, « tour ronde surmontée d’un toit en cône », comme les lieux-dits la Poivrière à Cheviré-le-Rouge ou aux Verchers-sur-Layon dans le même département et d’autres ailleurs.

Sait-on assez l’importance du poivre ?

L’assassinat de Raymond Trencavel par Noël Sylvestre (1847-1915)

À Béziers, le 15 octobre 1167, le vicomte Raymond Trencavel fut assassiné dans l’église de la Madeleine, en présence de l’évêque, par des bourgeois de la ville qui lui demandaient des comptes au sujet d’une peine infligée à l’un des leurs par un de ses chevaliers. À titre de réparation, son fils demanda trois livres de poivre par famille et par an à tous les bourgeois de la ville.

Produit rare, cultivé en Malaisie et déjà importé à grands frais au Proche Orient, le poivre était commercialisé en Occident par les Italiens à des prix que seuls les plus fortunés pouvaient supporter. On disait « cher comme le poivre » pour tout produit qui se vendait à son poids d’or. On se servait donc de ce précieux condiment pour capitaliser ( il entrait dans la dot des filles ), pour indemniser ou payer une dette ( comme à Béziers ), pour commissionner ( il entrait dans les frais de justice). Ces fameuses épices où le poivre noir côtoyait d’autres produits aussi rares comme le gingembre, la muscade, le girofle, la cannelle et le piment doux, servirent donc aux paiements « en espèces » ( c’est à dire « en épices » ) où ces denrées avaient plus valeur de monnaie que de produits de consommation. C’est de là que viennent les patronymes Poivre, Poivrier, Pébrier ou Pebrié désignant un « espécier » ou épicier.

Mises à la mode sur les tables médiévales par les chevaliers de retour des Croisades, ces épices étaient toutefois fort prisées et utilisées en abondance dans la préparation des viandes et gibiers.

J’ai eu beau chercher, je n’ai pas de devinette à vous proposer … j’en suis désolé pour mes lecteurs les plus accros.

Il se fait tard, nous fêtons demain l’anniversaire de mon aîné, lundi est déjà gentiment occupé … il vous faudra attendre mardi !

La blairie ( répàladev )

Personne n’a rejoint Un Intrus et TRS dans la résolution de ma dernière devinette.

Il fallait trouver la blairie dont le Littré nous donne la définition suivante :

Terme de droit féodal. Redevance seigneuriale à raison de la vaine pâture.

Un des sites consacrés aux Templiers, dans son dictionnaire, précise :

Dans la France du Moyen Age et de l’Ancien Régime la blairie est un impôt seigneurial sur le pacage des animaux.
Le seigneur perçoit une redevance en avoine pour rétribution du pacage des animaux des paysans, sur les terres cultivées (après la récolte) ou non cultivées. Ce droit existe en Auvergne, Berry, Bourgogne et Nivernais.

Domaine de la Blairie à Saint-Martin-de-la-Place (M.et-L.)
La blairie ? Ç’ a eu payé …

Le dictionnaire de l’ancien français de Godefroy connaît la blaierie avec ses autres orthographes blayerie, blaerie, bleeyrie, blairie, blayerie, blerie et blefrie et en donne une définition élargie : « production de blé, récolte de blé, blé ». Il rajoute toutefois que le mot a pu désigner une « terre à blé, terre cultivée de blé, pièce de blé, terre emblavée » ainsi que le « droit seigneurial sur le blé ».

On comprend que le mot est un dérivé de « blé », au sens général de « céréale dont le grain sert à l’alimentation » ( cf. étymologie ). Le mot gallo-roman bladum est parvenu au sens de « céréales, blé » au xes. C’est de ce mot que sera issu bladaria, « aire à blé », qui donnera blairie après disparition du -d- intervocalique.

En toponymie, on retrouve plusieurs La Blairie dans l’ouest de la France ( I.-et-V., L.-Atl., May., Sarthe, Vienne, M.-et-L.) et un seul Les Blairies ( à Retiers, I.-et-V.). On trouve aussi deux La Petite Blairie ( May. et M.et-L.) et deux La Grande Blairie ( May. et M.-et-L.) ainsi qu’une Haute Blairie ( à Reffuveille, Manche).

Avec une autre orthographe, on trouve La Blérie à quatre exemplaires ( trois en I.-et-V. et un dans la Manche).

Les indices

■ Picsou :

… plonge dans son tas d’or, de fric, de pognon … de blé!

■ le tableau :

Jules Dupré, Pacages du Limousin (1837)
Huile sur toile, 31×51 cm.
The Metropolitan Museum of Art, Robert Lehman Collection, 1975 (1975.1.169).

La blairie était une « rétribution du pacage des animaux des paysans, sur les terres cultivées (après la récolte) ou non cultivées ».

■ le 10 Downing street ( que tout le monde aura reconnu, je pense )

L’indice était dit « vieux d’au moins douze ans » ce qui nous ramenait donc à … Tony Blair. Oui, je sais… j’ai un tout petit peu honte ( mais je suis là aussi pour m’amuser !).

Ceci dit, étymologiquement, l’anglais blair est issu du gaélique écossais blàr , « champ, plaine », ce qui nous rapproche un peu du champ de blé, non ?

Ces mots sont tous issus d’une même racine indo-européenne *bʰleh dont on peut lire les évolutions sur cette page issue de ce site remarquable.

Un week-end particulièrement propice au farniente m’a tenu loin de mon clavier et empêché d’écrire un nouveau billet accompagné de son habituelle devinette. Vous devrez attendre jusqu’à demain soir ou peut-être même mardi et j’en suis désolé.

Les indices du 28/05/2019

Presque en même temps, Un Intrus et TRS m’ont déjà donné la bonne solution à la dernière devinette dont je rappelle l’énoncé :

Une ancienne redevance payée en nature pour une utilisation particulière de terres seigneuriales cultivées ( après la récolte) ou non cultivées a laissé son nom dans l’ouest de la France à une quinzaine de micro-toponymes au singulier et au moins à un au pluriel ainsi qu’à quatre autres avec une orthographe différente. Si le mot est bien attesté dans ce sens dans le Littré, je ne l’ai trouvé dans aucun des autres dictionnaires habituels : il est aujourd’hui sorti d’usage.

Le Godefroy donne, lui, une autre variante orthographique, de même étymologie, mais avec un sens beaucoup plus général ( qui est peut-être à l’origine de quelques uns des toponymes dont il est question plus haut) dont Littré ne retiendra donc qu’une spécialisation.
Quel est ce mot ? Et, si vous le trouvez, vous trouverez aussi quelques uns des toponymes …

J’ai cherché, pour les retardataires, des indices adéquats et j’ ai trouvé celui-ci

et je ne résiste pas au plaisir vicieux de vous donner cet autre-là déjà fort ancien ( au moins douze ans !) et très tordu :

Encore des terres agricoles …

Je reviens aujourd’hui à nos champs cultivés

Et aux noms peu connus dont on les baptisait.

La liste en est bien longue et j’ai déjà tout dit ?

En voici quelques uns et j’en aurai fini.

À la fin du servage, il fallut bien trouver d’autres contrats entre seigneur et vilain pour continuer à mettre en valeur les terres.

Les plus connus furent le fermage ( où le loyer annuel, fixe, est payé en argent ou en nature ) et le métayage ( où le loyer est constitué d’une partie de la récolte et donc variable ). Les micro-toponymes en « ferme » et « métairie » sont innombrables et facilement identifiables, donc sans grand intérêt. Quelques autres sont moins connus.

La tenure ou le tènement — du latin médiéval tenatura, tenura (IXè s. toenatura dans un texte de l’Est, 1059 tenura à Marseille), dérivé de tenere, « tenir » — était une concession, à bail précaire et moyennant redevance, de la seule jouissance d’une terre à un paysan qui n’en était pas propriétaire. On trouve presque exclusivement les tenures dans le nord comme La Tenure à Iviers ( Aisne), Hannapes ( Ardennes ), Lacollonge ( T.-de-B.) et à Locquignol ( Nord). Le tènement semble plus présent au sud de la Loire avec une vingtaine de ( Le ) Tènement en Vendée, trois autres à Vieillevigne ( L.-Atl.), Pomarède ( Lot) et Sauveterre-la-Lémance (Lot-et-G.) et un dernier à Forest-Saint-Julien (H.-A.). Ce tènement a fait des petits :

A tenement, a dirty street …

Le nom de la tâche ( du latin taxa, « paiement, travail rémunéré »), « redevance consistant en une part de fruits, souvent un onzième, que le tenancier doit au propriétaire pour des champs obtenus par la mise en valeur de terres vierges », a pu servir, par métonymie, à désigner la parcelle concernée. Que ce soit au pluriel ou au singulier, avec ou sans accent, avec un suffixe diminutif ( La Tachette) ou spécifique ( Tacherie ), etc. ce nom a été très productif sur tout le territoire. Je n’en retiendrai qu’un exemple, au hasard : le climat de La Tâche à Vosne-Romanée ( C.-d’Or).

Notons que le nom gaulois du blaireau, taxon, est à l’origine de toponymes pouvant prêter à confusion comme pour les Tachon ( Gers, etc.) qui sont une référence directe à l’animal ou Les Tachères ( Sav., C.-d’Or, etc ) qui rappellent sa tanière ( cf. aussi ce billet ). Le dictionnaire de l’ancien français de Godefroy nous indique plusieurs orthographes de ce mot à l’entrée tasche parmi lesquelles tachi a donné deux Tachies ( Salies-de-Béarn et Bérenx ( Pyr.-A.) et tasque a fourni sept singuliers La Tasque ( quatre dans le Gers, un dans l’Hérault, dans le Vaucluse et les Bouches-du-Rhône), deux pluriels Les Tasques ( Bouches-du-Rhône et Hérault ) et un diminutif Tasquet ( Lannemezan, H.-Pyr.). Toujours dans le domaine occitan on trouve Les Tascariès ( à Cessenon, Hér.).

L’ensange ( sans doute du latin médiéval d’origine celtique andecinga, « grande avancée [ de pas ] » ) désignait jusqu’aux alentours de l’an Mil un lot-corvée dont le paysan devait s’acquitter comme d’une corvée. Plus tard, et jusqu’au XVè siècle, il a désigné un lot de terre prélevé sur le domaine du maître que le titulaire d’une tenure par exemple devait mettre en valeur et dont le produit revenait intégralement au maître. Le dictionnaire de Godefroy ( qui explique le nom par le fait que cette parcelle devait être enceinte « de haies, de pallis, de treillis ou d’autre clôture » ) nous propose plusieurs orthographes ayant fourni leur lot de micro-toponymes : Ensenges ( 2 pluriels), Ensange ( 32 pl.) et Ansange ( 1 sing., 12 pl. ). Une remarque toute particulière pour le climat En songe de Gevrey-Chambertin ( C.d’Or) dont le nom est une transcription d’« ensange ».

La facende ou faciende ( d’un pseudo-latin faciendus, « devant être fait », forgé sur facere, « faire », qui a donné l’espagnol hacienda, le portugais fazenda, etc.) désignait une métairie ou une ferme le plus souvent louée à mi-fruit, mais sans laisser de trace toponymique. On trouve dans le domaine provençal la facharié et la facharia, « redevance du métayer, d’un domaine loué à mi-fruit ». La francisation de ce dernier nom a donné la facherie ( sans accent ) pour désigner un contrat de métayage souvent employé au Moyen Âge en Provence, notamment par la Commanderie de Ruou ( Var ). La part qui revenait alors au commandeur variait de la moitié à un huitième de la récolte, en relation, semble-t-il, avec la plus ou moins grande fertilité des sols. Tous les frais d’exploitation étaient à la charge du facherius, même les semences. En revanche, il pouvait utiliser, lorsqu’elles avaient subsisté, les corvées qui revenaient à la Commanderie. Il ne subsiste aucune trace de ces facheries dans la toponymie provençale mais on trouve Les Facheries à Montflanquin ( Loiret ) et à Saint-Germain-le-Fouilloux ( Mayenne ). Notons toutefois que certaines des très nombreuses Fache(s) qui désignent en général des friches ( notamment dans le nord et nord-est de la France ) ou des parcelles de terre orientées dans le mêmes sens ( notamment dans les Ardennes ) peuvent avoir été d’anciennes « facendes » ou « facheries ».

Ce fut difficile d’en trouver une, mais voici tout de même une devinette à peu près sur le même sujet :

Une ancienne redevance payée en nature pour une utilisation particulière de terres seigneuriales cultivées ( après la récolte) ou non cultivées a laissé son nom dans l’ouest de la France à une quinzaine de micro-toponymes au singulier et au moins à un au pluriel ainsi qu’à quatre autres avec une orthographe différente. Si le mot est bien attesté dans ce sens dans le Littré, je ne l’ai trouvé dans aucun des autres dictionnaires habituels : il est aujourd’hui sorti d’usage.

Le Godefroy donne, lui, une autre variante orthographique, de même étymologie, mais avec un sens beaucoup plus général ( qui est peut-être à l’origine de quelques uns des toponymes dont il est question plus haut) dont Littré ne retiendra donc qu’une spécialisation.

Quel est ce mot ? Et, si vous le trouvez, vous trouverez aussi quelques uns des toponymes …

Ça c’est l’indice.

Les réponses sont attendues chez leveto@sfr.fr

Champtier ( répàladev )

TRA et Un Intrus ont rejoint TRS comme découvreurs de la bonne solution à ma dernière devinette. Félicitations !

Il fallait trouver le champtier et les micro-toponymes qui portent ce nom :

  • des lieux-dits habités comme le Champtier à Sainte-Néomaye (Deux-S.) et à Saint-Romain-le-Benet (Ch.-M.), le Champtier du Coq à Évry (Ess.), les Champtières à Cistrières ( H.-L.) et quelques autres ;
  • des lieux-dits non habités, les plus nombreux et le plus souvent accompagnés d’un déterminant, comme le Champtier de la Mare Bonvoin à Dampierre-en-Yvelines (Yv.), le Champtier des Sauvageons et le Champtier des Morts à à Charmont-en-Beauce ( Loiret), le Champtier à Caille à Saint-Pierre-du-Perray ( Ess.), le Champtier des Haies Blanches et des Tournenfils au Coudray-Montceaux ( Ess.) et bien d’autres tous plus bucoliques les uns que les autres.

Absent des dictionnaires habituels ( Littré, Larousse, Robert et même du Quillet ou du dictionnaire de l’Académie ) ainsi que des dictionnaires du français d’autrefois ( Godefroy ), ce mot est toutefois présent dans des textes spécialisés comme des cartulaires ( Notre-Dame de Chartres, 1865 ) ou des monographies ( carte archéologique de l’Eure-et-Loir, 1994).

Le mot champtier désigne un ensemble de parcelles, en général de petite tailles, cultivées de la même façon selon une rotation des cultures triennale. Le nom proviendrait donc de l’association des mots « champs » et « tiers », ce dernier en référence à la pratique culturale évoquée.

Cette définition ( du wiktionnaire ) s’appuie sur un texte de Samuel Leturcq publié par l’université de Tours en 2004, intitulé Contrainte communautaire et individualisme agraire dans un finage beauceron (XVIIè-XXè s.), où on lit :


Les déclarations des tenanciers et exploitants des terres de Toury consignées dans un terrier rédigé en 1696 (AD Yvelines, D 1266 et 1267) mettent en évidence la pratique d’un assolement par quartiers (appelés couramment champtiers) à la fin du XVIIè siècle. Les soles de blé d’hiver, de mars et de jachère ne connaissent pas à Toury la répartition classique et spectaculairement rigoureuse des trois grands champs d’un seul tenant, de superficies sensiblement égales, au sein desquels toutes les parcelles doivent suivre la même culture selon un cycle triennal, comme on en rencontre fréquemment le cas en Lorraine par exemple.

Dolmen de la Pierre du Champtier du Buisson à Vieuvicq ( E.-et-L.)

La proximité de ce mot avec « chantier » est à l’origine de confusions qui ont pu faire passer des micro-toponymes de type « champtier » à « chantier », l’inverse n’ayant sans doute pas eu lieu puisque l’usage tend le plus souvent à la simplification. Cette thèse inverse est néanmoins soutenue par Jacques Chaurand à la page 145 de ce texte.

Selon le Dictionnaire Godefroy, chantier a pu désigner le « bord des rivières navigables, lisière qui doit rester libre pour le service de la navigation, l’entrepôt des marchandises qu’on embarque ou qu’on débarque » ainsi que la coupe des arbres nécessaire à son entretien. Ce dernier sens a évolué plus largement pour désigner tout lieu d’abatage d’arbres ( pour la batellerie, la tonnellerie, etc. ).

Chantier a pu aussi avoir le sens, dérivé du latin canthus, de « côté, coin » à rapprocher de chantière ou chaintre, « bande de terrain, lisière d’un champ» et aussi celui
de « place vague, cour » ( Glossaire des termes dialectaux …, A. Pégorier, Paris, IGN, 1993).

C’est ainsi que l’on trouve le Chantier du Plain à Beaurains (P.-de-C.), le Chantier des Noyers à Andonville (Loiret), le Chantier de l’Orme à Villiers-le-Morthier ( E.-et-L.) et bien d’autres qui sont, au moins pour certains d’entre eux, d’anciens Champtiers.

Enfin, dernière précision et non des moindres : on trouve à la page 122 de l’édition 2006 du Glossaire des termes dialectaux … d’A. Pégorier ( op.cit.) :

Champetier : n.m.

— nom collectif dérivé de champ, équivalent de terroir, souvent contracté en « champtier » ou « chantier » ( graphie à éviter ) – Île de France, Centre.

— de la campagne, rural – Ardèche.

Je n’ai pu trouver aucun Champetier en Île-de-France ou dans le Centre. En revanche, aux Assions, commune d’Ardèche, on trouve un Champetier Haut, un Champetier Bas et une Grand-Font de Champetier.

Les indices ( les quatre tiers du curaçao-citron-picon de César et le panneau de signalisation routière Attention! Chantier!) se comprennent aisément.

À la vôtre !