Adret, etc.

Après avoir parcouru l’ubac, me voici sans surprise de l’autre côté, à l’adret.

Dans les vallées orientées d’est en ouest, le versant exposé au sud reçoit plus de clarté et de chaleur que celui qui est opposé au nord. Il est le plus souvent souvent appelé adrech, adret ou adreit en langue d’oc, et francisé en adret. Ce terme a été formé avec drech/dreit, du latin directum, en opposition avec revèrs/avèrs (cf. ubac). L’adret, ad directum, c’est le bon endroit, celui qui regarde dans la bonne direction, vers le soleil.

On verra, en fin de billet, que d’autres mots ont été utilisés pour désigner ces mêmes endroits exposés aux rayons du soleil, donc plus favorables à l’habitat, à l’agriculture et … au farniente. Je laisse volontairement de côté les noms liés au « chaud  » qui ont été abordés dans un ancien billet.

Prenez votre souffle : le billet est long !

Adrech

La forme adrech apparait dans une cinquantaine de noms de lieux-dits habités, au singulier comme au pluriel, comme L’Adrech à Sisteron (A.-de-H.-P.) ou Les Adrechs à Roumoules (id.). Elle est parfois accompagnée d’un déterminant comme pour l’Adrech des Défens à Cuers (Var,  défens  pour « parcelle réservée au seigneur ») ou Les Adrechs du Puits à Montauroux (Var). Plus d’une centaine de noms de lieux-dits non habités et plus d’une centaine de coteaux ou versants de vallée portent des noms semblables parmi lesquels on notera des diminutifs comme L’Adréchon à Authon (A.-de-H.-P.) et Les Adrechouns à Meyronnes (id.) ou des augmentatifs comme L’Adrechas à Valdeblore (A.-M.) ou les Adréchasses à Rebourguil (Av.). Le féminin Les Adrèches se trouve à Rimeize (Loz.)

L’agglutination de l’article est à l’origine de plus de vingt noms de lieux-dits habités en Ladrech (une dizaine rien qu’en Aveyron) et d’autant de lieux-dits non habités (une quinzaine rien qu’en Aveyron !).  La mécoupure, quand l’adrech fut compris la drech, a donné une vingtaine de noms parmi lesquels La Drech à Boissezon (Tarn), au Cros (Hér.) ou encore la Drech de Sirvens et la Drech des Vergnes à Teillet (Tarn, avec le nom des propriétaires), etc. Le féminin se retrouve dans des noms comme la Coste Drèche à Bormes-les-Mimosas (Var) ou la Combe Drèche à Rougon (A.-de-H.-P.) et dans celui de Notre-Dame-de-la-Drèche à Cagnac-les-Mines (Tarn).

CPA ND Drèche

Adreyt

Issue d’un traitement différent du groupe ct de directum latin, où le c ne se palatalise en ch mais se transforme en yod (ey), la forme adreyt se rencontre de l’extrême nord du département de la Lozère jusqu’à la région du franco-provençal. C’est ainsi que l’on trouve Ladreyt à Vanosc (Ardèche), L’Adreyt à Saint-Agrève (id.), L’Adreyt de Chaumels  (id.) ou encore Les Adreyts à Montregard et à Saint-Pierre-Armandon (H.-L.).  Quelques oronymes, tous en Ardèche, se rajoutent à cette liste, comme L’Adreyt d’Abraham à Mayres ou la Côte de l’Adreyt à Mazan-l’Abbaye.

Adret

La forme adret, empruntée par le français au provençal, est représentée, au niveau communal, par Les Adrets (Isère) et Les Adrets-de-l’Estérel (Var). Plus d’une centaine de lieux-dits habités portent un nom similaire, au singulier ou au pluriel, parfois déterminé par une épithète comme le Grand Adret à Esparron (Var) ou par le nom du propriétaire comme L’Adret de Jesse au Vernet (A.-de-H.-P.). Les lieux-dits non habités sont tout aussi nombreux, parmi lesquels on relève six Bois de l’Adret, L’Adret de la Lauze à Sahune (Drôme), L’Adret Sud et l’Adret Nord à Marcillac-sur-Célé (Lot), les Vignes de l’Adret à Montlaur-en-Diois (Drôme) etc. On compte plus de cent vingt oronymes portant un nom similaire, seul ou déterminé.

En zone où on disait adreyt, la francisation a abouti au même adret comme pour Ladret à Saint-Cernin-du-Cantal (Cant.), L’Adret à Mauriac (Ardèche) ou Les Adrets à Glun (Ardèche).

La francisation par adroit se révèle fréquente si on en juge par les vingt-cinq noms de lieux-dits habités qui portent ce nom comme L’Adroit au Pontis (A.-de-H.-P.), à Cervières (H.-A.), à Novalaise (Sav.), etc. et, en région de langue d’oïl, L’Adroit de La Cluse-et-Mijoux (Doubs) ou Les Adroits de Frambouhans (id.). On compte, là aussi, de très nombreux noms de lieux-dits inhabités et oronymes similaires.

L’agglutination de l’article a abouti à plusieurs Ladret (quatre dans la Loire, deux dans le Cantal, etc.), au Pech Ladret à Courgoul (P.-de-D.) ainsi qu’à Ladroit à Riotord (H.-L.) et à Puget-Théniers (A.-M.).

Avec une orthographe fautive, on rencontre Ladrait à Vocance (Ardèche) et à Lascelle (Can.)

Rappelons l’existence de Charles du Puy-Montbrun (1530-1575), lieutenant de François de Beaumont, baron des Adrets (1512-1587), à la tête de troupes protestantes, qui fit précipiter dans le vide la garnison et les réfugiés catholiques de la forteresse de Mornas, dans le Vaucluse. C’est audit baron qu’une aire d’autoroute doit son nom de Mornas-les-Adrets … comme s’il y avait de quoi être fier (je me demande ce qu’on attend pour réclamer un changement de nom et des excuses).

CPA LesAdrets

 

Soulan

Formés sur le latin sol, « soleil », ou sur l’ancien occitan sol qui en est issu, on trouve plusieurs dérivés pour désigner un lieu exposé au soleil.

Le dérivé masculin solan, à rapprocher de l’espagnol féminin solana, désigne un lieu où le soleil donne à plein. On trouve ainsi des noms de communes : Soulan (Ariège), Saint-Lary-Soulan (Hautes-Pyrénées) et Soula (Ariège, avec perte du n non articulé dans la prononciation locale). Les noms de lieux-dits sont beaucoup plus nombreux et majoritairement dans le Sud-Ouest. Sans forme suffisamment ancienne du nom, on ne peut que supposer que Saint-Soulan (Gers) est un faux hagiotoponyme formé sur solan (peut-être avec l’adjectif féminin gascon archaïque sa, sa solana devenant san solan). Je remarque que Saint-Soulan n’est pas mentionné dans le Dictionnaire de Géographie sacrée et ecclésiastique, publié chez J.-P. Migne en 1854.

La forme féminine solana, plus rare, se lit dans  Soulane à Ravel (P.-de-D.), à Saurat (Ariège), à Montpézat (Gers), etc., dans la Solane à Tulle (Corrèze), Solanes à Millau (Av.) ou encore comme épithète dans la Coste Soulane à Bosc (Hér.).

CPASoulan-

…et avec tout ce monde à la messe, la quête ne suffit pas pour remplacer deux carreaux cassés !

(notez aussi la mauvaise orthographe Saulan)

Avec un suffixe collectif –airòl / eiról exprimant l’étendue du terroir exposé au soleil, on trouve de nombreux toponymes parmi lesquels Soulayrol à Roqueronde (Hér.), Soulayrols à Carcenac-Peyralès (Av.), Souleyrol à Gras (Ardèche), etc.

Le bas latin soliculus a donné l’occitan solelh, « soleil », d’où le verbe solelhar, « faire soleil ». Le participe présent solelhant, désignant un lieu bien exposé au soleil, est à l’origine du nom de Soleillant à Sauxillange et à Saint-Romain (P.-de-D.) ainsi qu’à Verrières-en-Forez, Margerie-Chantagret et Valeille (Loire).  Le simple solelh est représenté par des lieux-dits en Souleil, notamment en Creuse et Puy-de-Dôme.

L’occitan solelhador, lieu ensoleillé, a fourni des noms comme Soleilladou à Menet (Cant.) ou Le Souleilladou à Sénergues (Av.). Toutefois, en occitan, soleilhador désigne aussi une terrasse, une plate-forme en haut d’une maison ; en toponymie, un mélange des deux sens a pu se faire avec le sens de « lieu en hauteur ensoleillé ». La même remarque vaut pour l’occitan solelhièr, « terrasse en haut d’une maison, étage le plus haut, galetas », représenté par Soleiller à Cressan (Hér.). Issus du latin solarium, « terrasse, balcon » dont le sens a glissé vers celui de « grenier à foin construit au-dessus d’une étable et restant ouvert sur le côté exposé au soleil » puis simplement d’ « étage » et même de « plancher », de nombreux toponymes en Soulié, Soler, Soulière, Solliès, etc., s’ils ont bien un rapport avec le soleil, ne rentrent pas vraiment dans le champ de ce billet : le solièr, outre le « grenier àfoin », pourrait désigner ici un étage, un replat de versant situé à quelque niveau que ce soit de la pente, replat de versant propre à l’implantation de bâtiments fermiers — mais un mélange avec « lieu exposé au soleil » est toujours possible, qu’ il serait trop fastidieux d’examiner au cas par cas.

Pour être complet, citons des dérivés de solelh en –ada, donnant Soleillade à Siran (Hér.), le Roc de Soulaillade à Pardaillan (Hér.), etc. Avec le suffixe augmentatif –as, pour signaler un grand soleil, un soleil ardent, un lieu très ensoleillé, a été formé le nom de Soleilhas (A.-de-H.-P.).

Plus rares en pays de langue d’oïl (on se demande bien pourquoi …), on trouve néanmoins de nombreux toponymes mentionnant l’ensoleillement comme Beau Soleil (une trentaine rien qu’en Côte-d’Armor !), Clair Soleil à Saint-Honoré (S.-Mar.), Gai Soleil à Flangebouche (Doubs),  etc. Le nom du quartier de Saint-Étienne (loire) Le Soleil, qui était Solarius en 1206, est une francisation du vieux mot solièr vu plus haut.

Finissons-en avec un autre mot indiquant le bon ensoleillement du territoire. Il s’agit du gascon arrayòu, littéralement « aux rayons », désignant un endroit illuminé par le soleil, qu’on trouve dans Arrayou-Lahitte (H.-Pyr., avec Lahitte du gascon hita, « pierre dressée ; borne », cf. latin petra ficta), dans l’Arrayadou à Cardesse (P.-A.) et dans quelques L’Arrayade (H.-P., P.-A. et Landes).

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La devinette

Ça y est? Vous êtes arrivés au bout ?  Bon, à vous de jouer, maintenant !

Il vous faudra trouver un lieu-dit de France métropolitaine dont le nom signifie qu’un animal s’y réchauffait au soleil.

Ce lieu-dit se trouve sur le territoire d’une commune dont le nom indique qu’elle a été bâtie dans une vallée.

Un autre lieu-dit de la même commune, dont le nom indique qu’il est situé côté nord, a donné son nom à un château.

Des indices ?

■ Une bédé, alors … :

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■ et puis ce vinyle :

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Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Le jas et la jasse

Ces mots désignent un gîte pour les bestiaux généralement situé en montagne. Parfois simple parc entouré d’une barrière de bois ou d’un mur de pierres sèches, il est le plus souvent couvert, incluant l’abri du berger : c’est alors une plus ou moins grande bergerie.

C’est le latin jacere, « être étendu », à l’origine de « gésir », « gisant » et « gîte » en français, qui a particulièrement prospéré en occitan, où le verbe jaçar, « gîter » a donné la forme féminine jaça (francisé en jasse) ou masculine jaç (français jas) pour désigner la place où l’on se couche et, par extension, le gîte et la bergerie. Jasse et jas ont désigné plus spécialement la bergerie construite à l’écart des fermes et hameaux, où l’on enfermait les troupeaux pour la nuit. Selon certains auteurs, le masculin aurait été appliqué plus précisément aux petites bergeries de montagne, utilisées de juin à octobre,  le féminin étant plutôt réservé à la grande bergerie.

Ces noms ont fourni de nombreux toponymes des Pyrénées aux Alpes en passant par le Massif Central, en très grande majorité des noms de hameaux, écarts ou lieux-dits et très peu de noms de communes (puisque le jas était construit à l’écart du village existant, voire en montagne et alors non utilisé en permanence). Même si ces noms peuvent encore être vivants dans certains parlers locaux,  le tourisme les a fait renaitre ailleurs, notamment en haute Provence, pour des gîtes ruraux ou des chambres d’hôte.

Comme souvent quand les toponymes sont très nombreux, je ne m’intéresserai qu’à ceux désignant des lieux habités.

Jas

Plusieurs communes portent un nom dérivé de jas, ce qui implique qu’un habitat conséquent, devenu hameau puis village ou ville, s’est bâti autour de la bergerie initiale.

C’est le cas avec certitude de Jas (Jaas en 1090) et de Jax, toutes deux en Haute-Loire.

La grande majorité des spécialistes s’accordent aujourd’hui pour voir dans le nom d’Ajaccio (Corse-du-Sud), attesté sous la forme adjectivale Adiacensis en 601, un latin tardif *ad-jacium, « gîte d’un animal ; parc d’animaux ». Ce nom est transcrit Adiazzo sur des cartes italiennes des XVIIè et XVIIIè siècles mais La Hiace sur une carte française de 1719, graphie plus proche de la prononciation corse malgré la mécoupure. La graphie Ajaccio ne s’imposera qu’au cours du XVIIè siècle.

Le nom de Gex (Ain) est un peu plus complexe à analyser, les formes anciennes semblant contradictoires. À partir d’une première forme de Gayo en 1124, certains ont émis l’hypothèse d’un nom d’homme latin, Gaius (DENLF*, DNL*) ou Cajaccius avec aphérèse (TGF*). La seconde forme Gaz en 1128 pourrait faire penser à un dérivé de vadum, « gué ». La troisième forme Gaix en 1137 est la forme romane du Gayo de 1124 qui se révèle être une latinisation qui ne peut pas être issue d’un Gaius ou Cajaccius dont les finales n’auraient pas pu évoluer en –z ou –x. Reste donc l’hypothèse d’un *jacium, « gîte d’un animal , parc d’animaux » : les attestations les plus  anciennes  sont une latinisation d’une forme gallo-romane Jais (attestée en 1267) qui évoluera en Jez (1293). On sait que, dans les sources médiévales latines, le g– devant –a est fréquemment utilisé à la place du j- étymologique. La formé définitive Gex est attestée à partir de 1559 (DNLF*).

CPA Jax

Les micro-toponymes sont beaucoup plus nombreux (près de trois cents !), pour la plupart en Provence. on trouve un grand nombre de fort banals Le Jas, Grand Jas, Jas Neuf etc. Les autres sont déterminés le plus souvent par le nom de leur propriétaire comme le Jas du Moine à Salignac (A.-de-H.-P.), le Jas du Comte à Vidauban (Var), le Jas de Monsieur Henri à Ongles (A.-de-H.-P.),  le Jas Durand, le Jas Caristin, le Jas de Carretier et le Jas du Tondu à Saint-Étienne-les-Orgues (A.-de-H.-P.), le Jas de Tyran à Montlaux (A.-de-H.-P.), etc. ou par une particularité remarquable comme le Jas Rouge à Roquefort-les-Pins (A.-M.),  le Jas Blanc et le Jas d’Amour à Rognes (B.-du-R.), le Jas des Vaches à Peyrolles-en-Provence (B.-du-R.), le Jas en Tôle à Cruis (A.-de-H.-P.), le Jas Viel à Fontanes (Lot, « vieux »), le Jas Crémad au Barroux ( Vauc., « brûlé ; exposé au soleil »), le Jas des Pèlerins à Bédoin (Vauc.), etc.

On trouve un diminutif le Jasset à La Robine-sur-Galabre (A.-de-H.-P.).

De la Savoie aux Alpes-Maritimes, une forme dialectale gias a donné quelques noms de lieux non habités notamment autour de Tende (A.-M.) avec les Gias de Cardon, de l’Angelière, de Sainte-Marie, des Pasteurs, etc. Cette forme a aussi donné des toponymes côté italien notamment celui de la commune d’Ayas en Vallée d’Aoste, anciennement Eacia, Agacia, Ayeczo, Ayacio puis Aiaz, du latin tardif *ad-jacium comme Ajaccio.

Jasse

Cette forme féminine se retrouve principalement dans les toponymes des Dauphiné, Vivarais et Gévaudan. Une seule commune porte ce nom, au pluriel : Jasses (P.-A.), produit de la cristallisation urbaine autour d’une ferme proche d’une bergerie. Mais, comme pour les précédents, il s’agit avant tout de hameaux, écarts ou lieux dits dont le nombre explique l’usage de déterminants. Le nom du propriétaire est bien entendu souvent employé comme à la Jasse d’Albinet et la Jasse de Gineste à Cassagnes-Bégonhès (Av.), la Jasse d’Isnard à Aimargues (Gard), la Jasse du Prince à Peux-et-Couffouleux (Av.), la Jasse d’Audibert à Soulorgues (Gard), et bien d’autres. Quelques caractéristiques particulières sont aussi utilisées comme la Jasse Brûlée à Salon-de-Provence (B.-du-R.), la Jasse de la Borie à Soulorgues (Gard ; borie), la Jasse de Peyre Rouge à Chichilianne (Is. ; « pierre rouge »), etc. Les épithètes se retrouvent dans des noms comme les nombreux Jasse Neuve, Jasse Haute, Petite Jasse ou encore la Jasse Noire aux Saintes-Marie-de-la-Mer (B.-du-R.), la Jassenove sur le Larzac, non loin de Millau (Av.), la Belle Jasse à Chénérailles (Creuse), la Nouvelle Jasse de la Chau à à Gresse-en-Vercors (Is. ; chau du pré-indo-européen *cal, « rocher, endroit pierreux » d’où « terrasse ou pente pierreuse en montagne, souvent abritée du vent »), la Jasseplagne à Arvillard (Sav., « plane »), etc.

CPA Jasse

Jasse a produit le diminutif Jassette à Lunel, Montagnac, Vallaunès et Sérignan (Hér.) ainsi qu’à Moussac et La Roque-sur-Cèze (Gard).

Le collectif occitan jaçaria, « ensemble de bergeries », a fourni des noms principalement dans le Massif Central comme la Jasserie à Doizieux et Gumières (Loire), la Jasserie les Airelles à Saint-Anthelme (P.-du-D.),  les Jasseries des Supeyres à Valcivières (id.), la Jasserie Saint-André à Saint-Just-Saint-Rambert (Loire). Notons que, dans cette région, le mot jasserie est encore vivant dans le langage courant.

L’étymologie du nom de Jasseron (Ain) n’est pas assurée. On trouve en 1084 le nom de la silva Jasseronis, dans lequel E. Nègre (TGF*) voit l’équivalent franco-provençal de l’occitan jassarié, « ensemble de bergeries, réunion de pasteurs » accompagné du suffixe diminutif –on, tandis que Dauzat & Rostaing (DENLF*) y voyaient un nom de personne dérivé de jas avec double suffixe –arius-onem.

*Les abréviations en majuscules grasses suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog.

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La devinette

Il vous faudra trouver le nom d’un lieu-dit de France métropolitaine lié au latin *jacium étudié dans le billet.

Le nom de la commune sur le territoire de laquelle se trouve ce lieu-dit est un hagiotoponyme déterminé par le nom de la rivière qui l’arrose.

Et voici quelques indices :

■ un tombeau :

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■ un panneau :

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■ et comme tout finit en chanson :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Le noyer I : la noix du Nord

Je me suis déjà intéressé sur ce blog à beaucoup d’arbres comme au chêne il y a déjà dix ans, au hêtre il y a cinq ans, au tilleul et à d’autres que je vous laisse chercher. J’avais délibérément laissé de côté le noyer qui est si représenté dans notre toponymie (pensez : plus de cinq cents lieux portent le nom tout simple de Noyer(s) !) que la tâche me semblait quasi impossible. Je me lance aujourd’hui en divisant grosso modo le travail entre langue d’oïl et langue d’oc.

France dialectale

Aujourd’hui, c’est le Nord.

 

Le latin nux, nucis désignait à l’origine tout fruit à écale et à amande dont la « noix ». Pour la différencier des autres, on appela cette dernière, portée au pinacle, nux juglans, « gland de Jupiter ». Noblesse oblige, nux finit par ne plus désigner que la noix du noyer. C’est Linné qui choisit d’appeler l’arbre Juglans regia.

C’est le collectif latin masculin nucarius qui est à l’origine de notre « noyer », de la même façon que filix a donné le féminin filicaria puis  « fougère ».

 

 

 

 

 

 

Les habitués de ce blog connaissent mon goût pour le classement (« Je ne suis pas à proprement parler ce qu’on appelle un maniaque. Simplement j’aime que tout brille et que tout soit bien rangé.» ) … mais, bon, ici ça part tellement dans tous les sens que le classement risque de laisser à désirer … Qu’on veuille bien m’en excuser. Bon, oui, d’accord : c’est un classement à la noix. Voilà, celle-là, c’est fait.

 

Noyer simple

Plusieurs communes portent ce nom, le plus souvent au pluriel : Noyers (Eure, Loiret, Haute-Marne, Yonne), Noyers-Pont-Maugis (Ardennes), N.-Auzécourt (Meuse), N.-Bocage (Calv.), N.-Saint-Martin (Oise) et N.-sur-Cher (L.-et-C.). Le singulier se lit dans les noms de Le Noyer (Cher) et de Le Noyer-en-Ouche (Eure).

Le nom de l’arbre peut aussi servir de déterminant comme à Saint-Aignan-des-Noyers (Cher), à Saint-Martin-des Noyers et Sainte-Radégonde-des-Noyers (Vendée) et à La Chapelle-du-Noyer (E.-et-L.).

Where is the Saint ?

L’oïl noier, nouiier se retrouve au pluriel dans le nom de Noards (Eure, Nouiers et Nuces au XIVè siècle puis Nouars en 1484 qui est une réfection sur le latin nucarius)  et au singulier dans le nom de Noé-les-Mallets (Aube, Nucerium vers 1095). Le franco-provençal noyé a abouti de la même façon à Les Noés (Loire, Noyer en 1642).

Les noms de Nods (Doubs, Nox en 1271, aujourd’hui dans Premiers-Sapins) et de Nod-sur-Seine (Nou en 1158) semblent être eux aussi issus du latin nux, « noix », mais une confusion est possible avec le gaulois nauda, « lieu marécageux » qui a donné de nombreux noms comme Les Noés (Aube), Noeux-les-Mines (P.-de-C.), La Noue (Marne), etc.

Les noms de lieux-dits sont beaucoup plus nombreux, plus de cinq cents comme je l’ai déjà dit, avec toutes sortes de déterminants (Grands, Petits, Trois, Quatre, etc.) ou servant de déterminant (Clos du Noyer, Champ, etc.).

Notons que ce nom simple de Noyer(s) est aussi présent en zone méridionale par exemple à Noyers-sur-Jabron (Alpes-de-H.-P.) comme nous le verrons dans l’article suivant.

Noyer suffixé

Avec le suffixe péjoratif latin -aster, on aboutit à Nourard-le-Franc (Oise, Nouerastum en 1124) et à Nouâtre (I.-et-L., Nogastrum en 925), de « vilains noyers ».

Avec le diminutif masculin -eolum on trouve Noreuil (P.-de-C., Nugerol en 1115) et Viry-Noureuil (Aisne) tandis que le féminin -eola a donné Norolles (Calv.).

 

Collectif en –etum

La forme collective du type *nucaretum est à l’origine, après chute du –t– intervocalique, des noms de Nauroy (Aisne, Nogaredum en 1104) et de Beine-Nauroy (Marne, avec Beine du gaulois baua, « boue ») ainsi que de Noroy (Oise), Noroy-le-Bourg (H.-Saône), Noroy-lès-Jussey (H.-Saône, aujourd’hui dans Jussey) et Noroy-sur-Ourcq (Aisne). Neurey-en-Vaux (H.-Saône, Nureto en 1144) et Neurey-lès-la-Demie (H.-Saône) sont aussi d’anciennes *noerei, *noeray, *noeroi, « ensemble de noyers ».

Le doublement non étymologique du –r– a donné Norrey-en-Auge (Calv.), Saint-Manvieu-Norrey (Calv., ex Norrey-en-Bessin), Norrois (Marne), Norroy(-sur-Vair) (Vosges), Norroy-le-Veneur (Mos.), Norroy-le-Sec (M.-et-M.) et Nourray (L.-et-C.).

Where is the Gay ?

Formés sur le même suffixe collectif –etum , on trouve des noms comme celui de Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis, Nucitus Superior en 862) ou de Noisiel (S.-et-M., Nucido en 841 ) et Noiseau (Val-de-Marne) qui sont des formes diminutives intervenues après l’an mil. S’appuyant sur l’étymologie assurée de Noisy-le-Sec, la plupart des toponymistes s’accordent pour attribuer la même à Noisy-sur-École (S.-et-M., Noisaco en 1222), Noisy-le-Grand (Seine-S.-D., Nociacum en 1089), Noisy-sur-Oise (Val-d’Oise), Noisy-le-Roi (Yv., Nusiacum au XIIIè s.) et Noisy-Rudignon (S.-et-M., Nosiacum en 1164) en expliquant que les finales pourtant attestées –iaco seraient de mauvaises latinisations, –ce(tum) passant à ci (TGF*). C’est cette même explication qui est donnée pour le nom de Nozay ( L.-Atl., Noziacum en 1076) et aussi, par analogie, pour celui de Nozay (Aube, Essonne). Une discussion est toutefois possible avec ces derniers noms si on les compare avec le nom de Noizé (D.-Sèvres, aujourd’hui dans Plaine-et-Vallées) qui était Nausiacus en 955 où apparait le nom d’homme latin Nautius accompagné du suffixe acum.

Où est Charlie ?

 

… et quelques autres

Noyelles-en-Chaussée (Somme), qui était Noguenariam en 1035 (à lire *Nogueriam), Noguerias en 1053 puis Noyelles en 1121, Noerotes en 1159 et Noerotarum en 1175, est sans aucun doute une ancienne noyeraie en langue d’oïl, « lieu planté de noyers », qui a subi l’attraction du nom de Noyelles-sur-Mer du même département qui est une ancienne Nigella du germanique nige, « nouveau », et latin villa, « domaine ».

Noiremont (Oise) : Noiresmont en 1150, Noeroimont en 1157, Nooroismont en 1174 et Noiremont en 1203 est issu de l’oïl noeroi, « ensemble de noyers » et mont : il s’agissait du « mont de la noiseraie » ou de la « noiseraie du mont ».

Nozeroy (Jura) : Noiseroi en 1262 est la variante masculine de l’oïl noiseraie.

… dans des parlers locaux

On trouve dans des ouvrages spécialisés (notamment le GTD* , dit « le Pégorier ») différents termes dialectaux pour désigner la noix, le noyer ou la noiseraie. Quelques uns d’entre eux ont fourni des toponymes, souvent des lieux-dits, hameaux ou écarts habités mais plus souvent encore des lieux non habités (bois, forêts, champs, etc.). En voici quelques exemples :

  • On parle, notamment en Saintonge, de nougeraie (avec des variantes nougerasse, nougerat, nougère) comme La Nougeraie à Marigny (Deux-Sèvres), La Nougère à Thevel-Saint-Julien (Indre) ou le Nougerat à Melleran (Deux-Sèvres) et bien d’autres.
  • On parle aussi, particulièrement dans le Centre, de noraie ou nôraie comme pour La Noraie à Paulmy (I.-et-L.), Les Noraies à Souzay-Champigny (M.-et-L.), etc.
  • Nouis se dit pour la noix en Normandie comme pour les Grandes et les Petites Nouis à Héloup (Orne) et dans les Pays de la Loire comme pour les Nouis à Beaumont-sur-Sarthe (Sarthe), etc.

Le breton kraonneg, « noiseraie », ne semble apparaitre dans aucun toponyme (mais je me trompe peut-être : s’il y a des Bretons dans la salle…).

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

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La devinette

Il vous faudra trouver un micro-toponyme, bien entendu lié au noyer, qui n’apparait (que je sache) qu’à cinq exemplaires, tous dans le même département de France métropolitaine et de langue d’oïl : deux fois pour des lieux-dits habités (et leur voie d’accès que je ne compte pas), deux fois pour des lieux-dits non habités et une fois au féminin pour un autre lieu-dit inhabité — qu’on numérotera par commodité de T1 à T5. (j’ai l’impression de faire du TRS !).

■ géographie :

Les communes C1 et C2, abritant T1 et T2, sont séparées par une vingtaine de kilomètres et situées dans le même arrondissement dont le chef-lieu sera dit A1.

La commune C3 qui abrite T3 est à une centaine de kilomètres de C1 et de C2 et dans un arrondissement dont le chef-lieu sera dit A2.

Les communes C4 et C5, abritant T4 et T5, sont séparées par une vingtaine kilomètres et situées dans le même arrondissement dont le chef-lieu A3 est aussi la préfecture du département.

La commune C3 est à une cinquantaine de kilomètres de C4 et à soixante-quinze kilomètres de C5.

■ toponymie :

C1 et A1 sont des toponymes formés chacun d’un nom d’homme germanique différent accompagné d’un suffixe lui aussi germanique.

C2 est un hagiotoponyme déterminé par le nom de la région (dont l’étymologie est si discutée que je ne me risque pas à vous donner d’indices à ce sujet …).

Le nom d’A2 a quelque chose à voir avec une figure géométrique — mais ça, c’est plutôt vache !

Le nom de C3 signifie « terrain clôturé ».

Le nom de C4 est issu de celui d’un homme gaulois.

Le nom de C5 est lié au travail du fer.

■ un tableau :

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Et hop.

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Le garric et la garrigue

kermès La racine pré-indo-européenne bien connue *kar/gar, attachée à l’idée de rocher, aux endroits pierreux, se retrouve dans le nom du garric, nom du chêne kermès, parfois du chêne blanc et bien souvent nom générique du chêne. Elle se retrouve dans le nom de la garrigue, formation végétale secondaire des pays méditerranéens, sur sols calcaires, où dominent chênes verts ou yeuses (Quercus ilex), chênes blancs (Quercus pubescens) et chêne kermès (Quercus coccifera), ces derniers de petite taille et piquants.

On retrouve le nom du garric surtout du Quercy aux Pyrénées centrales en passant par la plaine languedocienne. La garrigue est, elle, plus précisément présente en contrebas des Cévennes, de l’Ardèche à l’Hérault, où ce mariage entre la roche et l’arbre, entre le végétal et le minéral, s’explique par la nature essentiellement pierreuse de ces contrées où l’eau rare et la chaleur laissent le calcaire régner en maître, ne laissant qu’une maigre végétation pousser dans la rocaille, donnant lieu à un préceltique garrica.

Selon ce que nous en savons (L.-F. Flutre, Recherches sur les éléments prégaulois dans la toponymie de la Lozère, éditions Les Belles Lettres, 1957 ; Toponymie du canton de Rabastens, E. Nègre, Toulouse, 1981), c’est le nom de l’arbre garric en ancien provençal (1177) qui a précédé celui de la formation végétale garrigues en vieux français (1544). Mais on peut aussi, avec J. Astor (DNFNLMF*), penser l’inverse, et voir dans garrica prégaulois un dérivé évoquant un type de végétation, et conclure que garric a désigné l’arbre caractéristique de cette végétation, le chêne kermès.

Ces deux noms ont fourni des toponymes sous différentes formes.

Garric

Une seule commune porte le nom de l’arbre : il s’agit de Le Garric dans le Tarn.

De nombreux micro-toponymes portent le même nom, avec ou sans article, au singulier ou au pluriel et d’autres sont déterminés comme le Garric Blanc (à Saint-Pierre-de-Trivisy, Tarn), le Garric Haut (à Péchaudier, Tarn), les Quatre Garrics (à Quins, Aveyron), etc.  Garric peut aussi servir de déterminant comme au Puech Garric (colline à Uchaud, Gard), au Puy Garric (à Calvinet, Cantal), à la Font Garric (à Sénaillac-Lauzès, Lot), etc. Notons la redondance dans le nom du lieu-dit Chêne dit le Garric à Dun (Lot).

Garrigue

Plusieurs communes portent un nom rappelant cette végétation comme Garrigues (Hérault, Tarn) et Garrigues-Sainte-Eulalie (Gard). L’agglutination de l’article a abouti aux noms de Lagarrigue (Lot-et-Garonne, Tarn).

 

On compte plusieurs dizaines de micro-toponymes en (La ou Les) Garrigue (s) ainsi que des Garrigue Haute (à Laprade, Boutenac, Ginestas dans l’Aude, etc.), des Garrigue Méjane (à Saint-Germain-des-Prés, Tarn, etc.), Garrigue Rousse (à Magrin, Tarn, etc.), une Nègre Garrigue (à Lagineste, Lot) et bien d’autres.

Le diminutif se retrouve au pluriel comme au singulier, comme à la Garriguette (à Rasteau, Vauc. etc.) ou aux Garriguettes (à Lombers, Tarn), ainsi qu’avec un autre suffixe aux Garrigoles (à Puéchabron, Hér. etc.), à Garrigou (à Cessenon-sur-Orb, Hér. etc) ainsi qu’aux Garrigot (à Brassac, Ariège, etc.), Garrigots (à Coursan, Aude, etc.), Garrigote (à Vedène, Vauc., etc.) …

garrigue

On rencontre plus rarement le dérivé occitan garrigal, « taillis de chêne », comme pour Garrigal (à Aubin, Aude) ou Le Garrigal (à Sainte-Camelle, id.). Un autre dérivé garrolha qui, par extension, désigne rejets de chênes et divers arbrisseaux poussant sur les garrigues, est à l’origine, avec le suffixe augmentatif –às, de noms comme Garrouillas (à Roujan, Hér. etc) ou Les Garouillasses (à la Caunette, id.).

En Rouergue et alentour apparait une variante garissa avec ses dérivés garrissada/garrissal, au sens de « garrigue, terre inculte », à l’origine de noms comme La Garrissade (à Golinhac, Av., etc) ou Le Garrissal (à Assier, Lot, etc.).

Le dérivé aquitain garrosse, désignant une friche ou un pacage offrant çà et là quelques chênes rabougris (Origines et significations de quelques noms fréquents de la région des Corbières, André Bédos, 1906, rééd. Lacour, 2005) se retrouve dans le nom de Garrosse (aujourd’hui dans Morcenx-la-Nouvelle, Landes) et dans celui de plusieurs lieux-dits comme La Garrosse (à Brassac, T.-et-G.) ou encore dans celui du ruisseau de la Garrosse (à Serres-sur-Arget, Ariège). Le nom de Garos (P.-Atl.) ainsi que celui de plusieurs micro-toponymes où garos est écrit avec un seul r sont issus plus vraisemblablement de la seule racine *kar munie du suffixe aquitain –os désignant un lieu pierreux, principalement dans les montagnes Pyrénées.

Jarrie et Jarrige

Principalement en région franco-provençale mais aussi dans le Massif Central et en Charentes, la palatalisation du g en j devant a a abouti aux formes jarri et jarrija.

On retrouve la première dans les noms de Jarrie (Isère) et de La Jarrie et de La-Jarrie-Audouin (Ch.-Mar.) ainsi que dans celui de nombreux micro-toponymes comme Pouzioux-la-Jarrie (à Vouneuil-sous-Biard, Vienne) et bien d’autres avec divers déterminants.

La seconde n’est représentée que dans des micro-toponymes comme La Jarrige (à Arches, Cantal ; à Saint-Vaury, Creuse ; à La Tour-d’Auvergne, P.-de-D., etc.), Les Jarriges (à Lourdoueix-saint-Michel, H.-Vienne, etc.) et bien d’autres dont le diminutif La Jarriguette (à Saint-Julien-de-Peyrolas, Gard).

À noter l’hydronyme la Jarrige, nom du cours supérieur de la Burande dans le Puy-de-Dôme.

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La devinette

Une fois de plus, faute de mieux, il vous faudra trouver un lieu-dit de France métropolitaine dont le nom est lié à un des mots étudiés dans le billet du jour.

Ce lieu-dit était une commune à part entière jusqu’à son annexion il y a près de deux siècles par sa voisine. On appela alors la nouvelle commune par les deux noms réunis par la conjonction « et », mais, par facilité et bien qu’aucun décret n’ait officialisé la chose, on abandonna le nom de la commune annexée qui n’apparait donc plus aujourd’hui que dans celui d’un lieu-dit.

Ce micro-toponyme est composé de deux mots accolés sans trait d’union dont l’un désigne un bâtiment d’habitation et l’autre est donc lié à un des mots du jour.

Le nom de la commune est issu de celui d’un homme latin accompagné d’un suffixe lui aussi latin qui a évolué localement d’une façon unique.

Cette commune est en réalité un petit village sur lequel il n’y a pas grand chose à dire et me voilà donc bien démuni pour des indices …

Peut-être ce portrait ?

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Gour etc.

Gour et ses nombreuses variantes sont des termes méridionaux et alpins qui ont d’abord servi à désigner un gouffre, un abîme rempli d’eau, parfois des grottes, voire des cascades ou des étangs. Le mot s’est aussi appliqué à une cavité étroite creusée sous le sol par les eaux d’infiltration, à un trou d’eau dans une rivière, et, plus tardivement, au bassin profond d’un cours d’eau, une vallée encaissée, une gorge.

Étymologiquement, l’ancien français gorc comme l’occitan gorg ou gorga (prononcez gour/gourga) sont dérivés du latin gurgesgurgitis (d’abord « tourbillon d’eau » puis « gouffre, abîme »), lui-même probablement issu d’une racine indo-européenne onomatopéique.

On retrouve ce nom sous différentes formes dans des parlers régionaux, parfois avec des sens plus ou moins spécialisés. C’est ainsi le cas du vieux français du Nord gorgue, « trou dans lequel l’eau tombe après avoir fait tourner un moulin » ; des franco-provençaux gour, « gouffre rempli d’eau, trou d’eau, mare » et, dans le Vercors, « petit bassin peu profond à l’intérieur d’une grotte calcaire », et gourgue, francisation de gorga, « réserve d’eau aménagée, par exemple pour les bêtes » ; du savoyard goura, cf. l’italien gòra, « canal de dérivation, bief » d’où « ruisseau » ; des dialectaux gour du Forez, gou de la Bresse, gourinat (trou d’eau peu profond, terrain marécageux) de l’Allier. Signalons enfin, pour être complet, la forme gourp, où p se substitue à c sous une influence qui reste à déterminer.

On comprend, au vu des différentes formes et des différents sens pris par cet étymon, que les toponymes qui en sont issus sont aussi variés que nombreux (et vice versa, oui). Il ne reste plus qu’à les classer (mes lecteurs les plus assidus savent que je suis un fervent adepte des classements, non pas hiérarchiques, bien sûr, mais thématiques, parce que sinon, après, on ne sait plus où sont rangées les choses — avec les trucs ? ou avec les machins ? — ni  même de quoi on parle et c’est alors très vite le bordel, et encore, là, je suis aimable ).

Les gouffres et les grottes

On connait le Gour Martel, au-dessus d’Autrans-Méaudre (Isère), le Gour des Oules à Montbrun-les-Bains (Drôme), le Gour des Anelles à Céret dans les Albères (Pyr.-O.) ou encore le Gour de Tazenat, un lac de cratère profond de 68 mètres à Charbonnières-les-Vieilles (P.-de-D.) qui sont tous des gouffres. Le Gour de l’Oule, en aval de Meyruels (Loz.), est une des cavités par lesquelles la Jonte poursuit son cours souterrain et le Gour de Conque, à Serviers-et-Labaume (Gard) est une vasque d’eau au débouché d’un défilé de la rivière des Seynes. Saint-Julien-du-Gourg (à Florac, Lozère) doit son déterminant à un grand gourg (un « trou d’eau ») dans le Tarn, d’une grande profondeur mais d’une eau transparente, et surmonté d’un rocher en falaise d’où plongent les plus hardis.

La Grotte du Gourp des Boeufs se trouve à Saint-Jean-Minervois (Hér.) et le Gourp de la Sau à Saint-Geniès-des-Mourgues (id.).

St Julien du Gourg

Les hydronymes

Dans les Hautes-Pyrénées, quelques-uns des nombreux lacs de montagne sont évoqués par le Pic des Gourgs Blancs, à Loudenvielle, dominant une vallée glaciaire parsemée de lacs à la frontière d’Espagne,  à rapprocher du Gour de Tazenat, un lac de cratère à Charbonnières-les-Vieilles (P.-de-D.).

Le sens d’étang ou de mare (qui montre bien la variété de sens qu’a prise ce gour) se retrouve par exemple dans le Gourg de Maffre et le Gourg de Pairollet, des étangs de la côte languedocienne à Marseillan, (Hérault). Et c’est bien le moment de citer ici le Gourg de Maldormir, une petite annexe de l’étang de Thau et Gorgue, un lieu-dit sur le lido du même étang, ô combien cher à votre serviteur !,  puisque c’est là, sur le sable, que … qu’il … enfin, bref, qu’il a eu le réflexe de se coucher sur le ventre pour la première fois pour masquer son émoi à sa cousine (et j’ai bien écrit lido pas libido).

On a vu plus haut que gour a pu désigner un simple ruisseau : c’est le cas du Nant des Gourettes, affluent de l’Isère en Savoie, de la Gurraz du Bois, affluent du Doron de Bozel en Tarentaise (Sav.) — tandis que l’Italie toute proche connait le Canale della Gorra (à Massa, Toscan) et la Stura della Gurra, un torrent des Alpes Grées (Piémont) — et aussi de la Gourgue, un petit fleuve côtier des Landes.

Citons encore le Vallat des Gours à Meyrannes (Gard), le ravin du Gour (à Foussignargues, id.) et le Valat des Gourgues à Saint-Chaptes (id.). À l’ouest du Rhône, et notamment dans les Cévennes, gorga a pu avoir le sens de retenue d’eau pour l’alimentation d’un moulin ou pour l’irrigation : c’est sans doute à ce sens qu’on doit le nom du ruisseau des Gourgues à Vialas (Loz.), où l’on ne voit aucun gouffre ni aucune gorge (au sens topographique du terme, bien entendu).

Un cas particulier : le gour noir

L’appellatif gour a souvent été associé à la couleur noire (occitan nièr, français nègre), pour donner le sens général de « trou d’eau noire », où l’épithète évoquant la couleur sombre de l’eau renforce l’idée de profondeur du trou. C’est ainsi qu’on trouve les Gourps Nègres à Sussargues (Hér.), la grotte de Gournier, une résurgence du cirque de Choranche au nord du Vercors (Isère), le lac de Gournier à Montélimar (Drôme), la grotte de Gourniès à Ferrières-les-Verreries (Hér.), le lieu-dit Gourniès à Causses-et-Veyran (id.), le ruisseau de Gournier à Cessenon (id.). On trouve de nombreux autres exemples du composé gorg nièr en Ardèche, Haute-Loire, Gard, Drôme et quelques autres en Ariège, Aude et Hautes-Alpes. Et on trouve aussi le ruisseau de Gourmaurel ( « gour sombre »), affluent de la Garnière en Ardèche.

Rappelons aussi (« rappelons », vraiment ?, mais à qui ?) le loco nominato Gurgonigro, un nom attesté en 1029, suivi de Gurgite nigro en 1030, pour désigner l’actuelle commune héraultaise Saint-Jean-de-Fos, à l’entrée des gorges de l’Hérault.

On peut aussi classer ici Gorniès, une commune de l’Hérault qui aurait eu sa place dans la rubrique suivante des lieux habités.

Les lieux habités

« Ouah, l’autre ! Comme si on pouvait habiter dans un gouffre ! », vous entends-je vous gausser. Euh, non, pas « habiter dans un gouffre » mais à côté ! c’est-à-dire dans un lieu ainsi nommé parce qu’il se situe près d’un gour (un gouffre, une grotte, un lac, un ruisseau, etc.). Allez ! Un classement ? bon, d’accord :

  • Gour : Gours (Gir.) et Les Gours (Char., Gurgitibus en 1280) sont des communes. Les lieux-dits, très nombreux, sont représentés par Les Gours à Grane (Drôme), les Gures à Passy (Haute-Savoie), le Gour Faraud à Marguerittes (Gard, avec l’occitan faròt, « impertinent »), le Mas des Gours à Rousson (id.) et bien d’autres. Avec un qualificatif dérivé de nièr, « noir », on peut aussi classer ici Gorniès, une commune de l’Hérault qui aurait eu sa place dans la rubrique précédente (Ah? C’est déjà fait ? Bon. Ben bis repetita etc.) ;
  • Gourgue (forme féminine) : Gorgue (Nord), au confluent de la Lys et de la Lawe, est une forme picarde ayant ici le sens de « trou dans lequel l’eau tombe après avoir fait tourner un moulin ». Gourgue, sur l’Arros, (H.-Pyr.) correspond sans doute au sens d’« abîme d’eau (dans un cours d’eau) », de « creux profond, mare, bourbier profond et dangereux », que l’on retrouve sans doute aussi dans les noms de La Gourgue à Pézenas (Hér.), La Gourgue de Maroule à Argences-en-Aubrac (Aveyron), la Gourgue du Moulin à Saint-Gély-d’Apcher (Lozère — ce qui semble montrer que ce sens de « trou dans lequel l’eau tombe après avoir fait tourner un moulin » n’est pas restreint aux parlers du Nord), La Gourgue d’Asque à Asque (H.-Pyr.) et bien d’autres. C’est ici qu’il faut ranger Gorges en Loire-Atlantique, entre la Sèvre Niortaise et son affluent la Margerie, Gorges dans la Manche, sur le ruisseau Bricquebosc, en amont du Marais de Gorges (de Gorgie marisco en 1082) et Gorges dans la Somme à l’origine d’une vallée sèche qui rejoint la rive droite de la Somme, trois communes auxquelles on peut ajouter Valgorge (Ardèche, Valligorgia en 950) et aussi Cognin-les-Gorges (Isère, le déterminant a été ajouté en 1937 en référence aux gorges du Nan) ;

Cognin les Gorges

  • dérivés : Le suffixe d’origine latine –osus, servant à former des adjectifs indiquant la qualité ou l’abondance, a donné Gourgoux à Augerolles (P.-de-D.).  L’augmentatif occitan -às sert à former le déterminant de Saint-Étienne-de-Gourgas (Hér.) qui est à l’origine du ruisseau de Gourgas. Le redoublement du radical a donné son nom, au diminutif,  à Gourgouret (à Montvendre, Drôme) et, à l’augmentatif-péjoratif, à Gourgouras (à Saint-Julien-d’Intres, Ardèche) ;
  • Gurraz : cette variante savoyarde, reconnaissable à sa terminaison -az, a le sens local de « fossé pour l’écoulement des eaux », qu’il soit naturel ou creusé de mains d’homme. On la retrouve dans les noms de  La Gurraz à Villaroger et à Peisey-Nancroix (Sav.),  de La Gurraz du Bois, un ruisseau de la Tarentaise (déjà classé dans les hydronymes, oui, je sais) , etc.
  • Gourgeon (H.-Saône), est situé à la source de la Gourgeonne, un affluent droit de la Saône en aval de Recologne (même département) ; son nom est issu de l’oïl gourgeon, « cours d’eau, canal, creux de terrain », qui désignait sans doute d’abord la source ;
  • la variante Courgoul, sur la Couze (P.-de-D.), dans les Gorges de Courgoul (Courgouilh en 1401 et Corgolium au XVIè siècle)  correspond à l’occitan gorgolh, « gargouillis, bouillonnement », pour décrire les « rapides » de la Couze (où je retombe sur mes pieds avec l’origine onomatopéique de gour, qu’est-ce que je suis fort ! ).

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La devinette

Il vous faudra trouver le nom, en un seul mot composé de deux éléments sans trait d’union, d’une commune de France métropolitaine lié au mot du jour.

Pour compliquer la chose, l’élément lié au mot du jour a été si déformé qu’il est méconnaissable au point qu’on le confond avec un adjectif qualifiant l’autre élément du nom.

La commune se distingue par la résurgence d’un cours d’eau qui forme une piscine naturelle profonde d’une dizaine de mètres à laquelle elle doit son nom.

Elle est riche de plusieurs châteaux dont au moins deux s’enorgueillisssent de leur production viticole.

J’aurais pu vous donner en indice une chanson d’un auteur-compositeur-interprète canadien, mais ça aurait été beaucoup trop facile …

Je préfère vous proposer ce portrait qui devrait vous montrer le chemin :

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MAJ du 14/06/2021 Précision importante sur l’indice en photo :

Si le personnage représenté en photo peut aider à trouver la région dans laquelle se situe la commune à trouver, il faut toutefois savoir sortir du chemin pour trouver la commune.

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Des contrats d’émancipation (deuxième partie)

Après avoir vu les dérivés du latin colonica et d’autres types de contrats d’émancipation au Moyen Âge dans un précédent billet, je vous propose de continuer aujourd’hui cette exploration.

Le vilain

Le latin (terra) villana désignait une (terre) tenue par un villanus, un paysan libre par opposition au serf, c’est-à-dire une terre non noble. De nombreuses communes, quasiment toutes en régions de langue d’oïl, portent aujourd’hui un nom dérivé de ce villana latin, parmi lesquelles neuf Villaines accompagnées de divers déterminants et Vaux-Villaines (Ardennes). On trouve aussi quelques formes différentes comme Velaine-en-Haye et Velaine-sous-Amance (M.-et-M.), Velaines (Meuse), Velennes (Oise, Somme), Velanne (Isère), Velosnes (Meuse), Vilosnes-Haraumont (Meuse), Violaines (P.-de-C.), Voulaines-les-Templiers (C.-d’Or), Vulaines (Aube), Vulaines-sur-Seine et Vulaines-lès-Provins (S.-et-M.).

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À gauche, Monsieur le curé sur les marches de La Croix

Notons un changement de suffixe dans le nom de La Villotte (Yonne) qui s’est d’abord appelée Villena au IXè siècle avant de devenir la Vilete vers 1170, de l’oïl villette, villotte, « petite maison des champs » ou « très petite ville ».

Les micro-toponymes son aussi, on s’en doute, très nombreux. On trouve ainsi des dizaines de la Vilaine éparpillées de la Vendée au Berry, ainsi que des Grange Vilaine, Terre Vilaine, Pré Vilain, etc.

Des contrats de location

Toute une série de contrats pouvaient lier un bailleur et un preneur. Parmi les plus connus figurent le fermage et le métayage qui mériteraient chacun un billet particulier et sur lesquels je ne m’attarde pas, mais bien d’autres formes moins connues ont laissé des traces en toponymie :

  • la rente foncière est un terme fréquent parmi les micro-toponymes, surtout en Charente-Maritime qui a plus de soixante noms en Rente, dont plusieurs Bois de la Rente ou Champ de la Rente, et même une Rente des Clochards à Mons ;
  • la locature désignait simplement une petite maison rurale louée, avec ou sans terre. On trouve ce terme principalement en Sologne comme la Locature de la Straize à Gy-en-Sologne (L.-et-C.). En Bourgogne et Bourbonnais, le terme devient locaterie, employé seul ou avec un nom propre comme la Locaterie Pinaud ou la Locaterie Bonnefoi au Bouchaud (Allier), etc.
  • le bail à gazaille confiait à un paysan la garde et l’entretien d’animaux d’un propriétaire. Il pouvait les faire travailler et en garder tout ou partie des produits (lait, fromage, œufs, laine, fumier …). C’est dans le Sud-Ouest que le terme a été le plus productif avec une vingtaine de Gazaille, Gazaillou, Gazaillan, Gazagne  ainsi que le château des Gazaillas à Saint-Sulpice-sur-Lèze (H.-Gar.), la Gasagne à Moustiers-Sainte-Marie (Alpes-de-H.-P.), etc. Le terme serait issu du germanique waidanjan,  « se procurer de la nourriture » d’où l’occitan gasanha, « terre cultivée » et la forme gasalho, « cheptel, troupeau » en Guyenne, Gascogne et haut Languedoc (TDF) : certains des micro-toponymes cités pourraient rappeler ces sens plutôt qu’un bail à gazaille ;
  • l’acate, contraction du latin ad acceptum, était un bail à long terme qu’on retrouve dans plusieurs lieux-dits Les Acates du Var, dont un Ubac de l’Acate à Collobrières. La variante acapte se retrouve à moins de dix exemplaires, presque tous dans le Tarn dont l’Acapte d’Espine à Anglès (mais pas d’Acate Zeblouse ou d’Acate Guettenaud à se mettre sous la dent …). Du même domaine de sens, l’abenevis était un contrat de concession à durée illimitée, notamment dans le Lyonnais : l’Abbenevis est un hameau de La Bénisson-Dieu (Loire).

Droit d’usage, wèbes et douaire

  • le droit d’usage concédé par le propriétaire permettait d’utiliser certaines ressources autrement négligées : ainsi de la vaine pâture ou du ramassage de bois mort. Il fallait pour cela définir exactement les lieux où ce droit s’appliquait, ce qui explique que des toponymes en Usage en soient issus. On trouve ainsi, outre Les Usages,  des Grands Usages, des Petits Usages, de nombreux  Bois des Usages, des Pièce des Usages, etc. répartis principalement en pays de langue d’oïl. À l’inverse, il existe l’Usage Défendu, un bois à Raveau (Nièvre).
  • en Ardennes, les wèbes étaient des parties de forêts concédées par des seigneurs à chaque feu (famille) de commune pauvre (cf. page 4). Le nom pourrait être issu du germanique geben et évoquer un don. On le retrouve dans des micro-toponymes Wèbes à Sècheval, aux Mazures (les Wèbes Hautes), à Bogny-sur-Meuse (les Hautes Wèbes), à La Grandville (Wèbe Chauvin), etc.
  • les douaires désignaient les biens laissés en usufruit à la femme survivante, la douairière. Plusieurs lieux-dits en gardent le souvenir, notamment en Lorraine occidentale et dans les Ardennes, comme le Grand Douaire à Margut (Ardennes) ou le Douaire à Quincy-Landzécourt (Meuse) et jusqu’en Normandie comme aux Douaires à Montesson ou le Douaire à Langeard (Manche).

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Si une journée supplémentaire m’a permis de terminer et d’illustrer mon billet, elle ne m’a en revanche pas permis de trouver un toponyme à vous faire deviner.  Sauf peut être ça :

Quelles sont ces deux localités, distantes de 211 km par la route, qui ont changé une partie de leur nom, qui portait la marque de leur soumission, pour une autre partie correspondant à leur nouveau statut ?

Réponses attendues chez leveto@sfr.fr

Des contrats d’émancipation (première partie)

On a vu dans de précédents billets ce que j’ai appelé des « terres libres », c’est-à-dire les alleux, les villes franches et neuves, sauvetés et bastides. Dans le monde seigneurial sont apparus d’autres formes de contrats définis par des termes dont le sens fut précis, mais qui sont sortis de notre vocabulaire, et qui ont pourtant marqué le territoire parce qu’ils évoquaient des façons d’être plus ou moins autonome. Les seigneurs n’étaient en vérité pas devenus plus libéraux : ils tiraient de ces concessions, bien mieux que de la coercition, des terres mieux entretenues, plus productives et donc mieux rémunératrices, ainsi que des familles mieux liées à la glèbe que des serfs contraints, démunis et faibles. 

Ces types de contrat sont suffisamment nombreux pour nécessiter deux billets. Voici les premiers :

Les colons

Des paysans ont été affectés à des terres conquises ou à défricher, avec un statut de colons. Ils étaient libres, mais attachés à la glèbe eux aussi, c’est-à-dire qu’ils étaient tenus de mettre cette terre en valeur. Le colon du premier Moyen Âge était en réalité un serf à demi libre qui avait droit à l’accès aux tribunaux, pouvait prêter serment et faire la guerre. Sa tenure n’était pas sous l’exploitation directe du seigneur : détachée de la réserve seigneuriale, elle était librement exploitée par le colon qui, s’il n’est plus l’esclave du seigneur est en fait esclave d’une terre à laquelle il est héréditairement attaché tout en devant au maître des lieux des redevances multiples constituant le loyer de la terre. Le latin colonica, « maison de cultivateur » dans une colonia, tenure d’un colonus, est à l’origine de nombreux toponymes :

  •  Collonge-en-Charollais (S.-et-L.), Collonge-la-Madeleine (S.-et-L.), Collonges (Ain), Collonges-au-Mont-d’Or (Rhône), Collonges-la-Rouge (Corr.), Collonges-lès-Bévy (C.-d’Or),  Collonges-et-Premières (C.-d’Or) et Collonges-sous-Salève (H.-Sav.) et aussi Lacollonge (T.-de-B.) ;
  • Coulonges (Char., Char.-Mar., Eure et Vienne), Coulonges-Cohan (Aisne), Coulonges-les-Sablons (Orne), Coulonges-sur-l’Autize (D. -Sèvres), Coulonges-sur-Sarthe (Orne) et Coulonges-Thouarsais (D.-Sèvres) ;
  • Collorgues (Gard) et Collongues (Alpes-Mar. et H.-Pyr.) ;
  • Collanges (P.-de-D.) et des lieux-dits Collange (à Saint-Félicien, Ardèche ; à Montregard, Haute-Loire, etc.), La Collange (à Lantriac, Haute-Loire, etc.), Les Collanges (à Saint-Jean-Chambre, Ardèche, etc.) ;
  • Coulanges (Allier), Coulanges-lès-Nevers (Nièvre), Coulanges-sur-Yonne (Yonne), Coulanges-la-Vineuse et son diminutif Coulangeron (Yonne) ;
  • La Coulonche (Orne) et Coulonces (Orne) ;
  • La Collancelle (Nièvre) et Colonzelles (Drôme) représentent un diminutif.

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Construite en grande partie en grès rouge, Collonges deviendra La Rouge en 1963

Il n’est pas toujours facile de distinguer les Colonia qui pourraient représenter des colonies de l’époque romaine, la plus célèbre étant Colonia Agrippina, aujourd’hui Cologne sur les bords du Rhin.  Malgré tout, l’histoire locale (et les fouilles) permettent d’affirmer que Coulaines (Sarthe), attestée Colonia au IXè siècle, ainsi que quatre lieux-dits homonymes du même département, sont bien des terres cultivées au Moyen Âge par un colon, comme Coulogne (P.-de-C., Colonia en 844) et les lieux-dits Cologne à Hargicourt (Aisne) et à Naucelles (Cantal), etc.

Dans le Sud-Ouest, poublan fut le nom attribué à des colons venus d’ailleurs s’installer sur des terres nouvellement défrichées : le terme signifiait littéralement « peuplant ». On le retrouve dans plusieurs dizaines de noms de lieux-dits (le) Poublan dans les Landes mais surtout dans les Pyrénées-Atlantiques, notamment en pays d’Orthe.

Commande et kemenet

Au Moyen Âge, une terre de commande (du latin commendatio, au sens de « mettre en main »), résultait d’un contrat par lequel un homme libre se plaçait sous la protection d’un suzerain, échangeant le droit sur sa terre contre des prestations. On trouve ainsi quelques lieux-dits (la) Commande,  ou le  Hameau Commandé à Flamanville (Manche), la Commenda à Sospel (A.-Mar.), Commandet à Larreule (Pyr.-Atl.) et quelques autres qu’il faut bien distinguer des lieux-dits La Commanderie qui rappellent généralement une commanderie de templiers ou de l’ordre de Malte comme le rappelle aussi Lacommande (Pyr.-Atl.) ancien espitau d’Aubertii en 1344 devenu La Commanderie d’Aubertin en 1768.

Ce type de contrat semble avoir été répandu en Bretagne, où le nom est devenu kemenet. On le retrouve dans les noms de Guéméné-sur-Scorff (Mor.) et de Goméné (C.-d’A.) — tandis que Guéméné-Penfao a le sens de « montagne (méné) blanche (gwen) et « bout (pen) de la hêtraie (fao) ». Quéméneven (Fin.),  Kemenetmaen en 1267, était une « terre de commande » d’un homme nommé Maen.

Guéméné sur Scorff

Convenant et kevez

Convenant a désigné un bail de fermage (à cens, rente ou part de récolte) dit aussi bail congéable, dans lequel le preneur acquerrait la propriété des bâtiments qu’il a construit et des plantations qu’il a faites. On trouve plus de trois cents lieux-dits portant ce nom en Bretagne, la plupart dans les Côtes-d’Armor et en général suivis d’un nom de personne : par exemple les Convenant Calvez, Convenant Moullec, Convenant Brochennec et Convenant Capez, tous à Pleumeur-Bodou. Le terme a souvent évolué en kevez, comme pour Quévez à Trégonneau (C.-d’A.), francisé en quévaise.

Colliberts

S’engageant à défricher de nouvelles terres, certains serfs ont été affranchis en groupes  en tant que co-liberti. Ils n’avaient en réalité qu’un statut à peine amélioré par rapport à celui des serfs, si bien qu’en certaines régions, notamment en Anjou, le nom de collibert a remplacé celui de serf. Ces colliberts, facilement devenus cuilverts puis « culs verts », ont laissé quelques traces comme à Cuverville (Calv., Culvert villa en 1066 ; Eure ; S.-Mar.) et Cuverville-sur-Yères (S.-Mar.). Les lieux-dits Colibert à Créance (Manche) et Colibards à Courtisols (Marne) sont de même étymologie.

Hostise

Une autre forme de concession de terre pour fixer des habitants a été l’hostise, demeure d’un hoste ou òste qui disposait d’une tenure moyennant redevance, mais sans être attaché à la glèbe comme le serf. Ce statut intermédiaire entre l’homme libre et le serf a souvent servi à attirer les populations dans les zones de peuplement autour des « villes neuves » et des bastides.

Le nom d’Othis (S.-et-M., Ostiz en 1209) et de Hosta (Pyr.-Atl., Hoste en 1472) sont sans aucun douté liés à l’hostise, tandis que le doute est permis pour Hoste (Mos., Homscit en 875) qui est plus probablement issu d’ un nom d’homme germanique. C’est bien en revanche hostise qu’on retrouve dans les noms de Cosquer l’Hostis à Plusquélec (C.-d’A., avec cosquer, « petite maison »), de Convenant l’Hostis à Pluzunet ( C.-d’A.) ou encore de Ker an Hostis à Plestin-les-Grèves (id.). En région de langue d’oc, c’est la forme òste qui se rencontre le plus souvent comme à L’Oste (à Nousty, P.-A. et à Lagardelle-sur-Lèze, H.-G.) ou à  Oste-Borde (à Licq-Athérey, P.-A., avec borde, « petite maison en planches »).

shadock

La devinette

Il vous faudra touver le nom d’une commune de France métropolitaine en rapport avec un des mots du billet.

Cette commune ayant fusionné il y a près d’un demi siècle avec sa petite voisine, son nom apparait en premier dans celui de la nouvelle commune, séparé par un trait d’union de celui de sa voisine qui s’écrit aussi avec un trait d’union.

La commune à trouver s’enorgueuillit de la présence d’une des plus anciennes fanfares de France au point de lui rendre hommage sur le blason commun.

Un indice :

indice a 16 05 2021

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Les bastides du Sud-Ouest

On a vu dans les précédents billets (ici et ) qu’entre le milieu du XIIè siècle et la deuxième moitié du XIIIè, en Agenais et Quercy, en Albigeois et dans le Lauragais, et bien sûr en Gascogne, est apparue une vague planifiée d’urbanisme : celle des bastides. En Provence et, de manière plus générale, dans le Bas-Languedoc (où, faute de terres disponibles et en l’absence de frontières disputées, ce mouvement n’a pas lieu) une bastida désigne une ferme ou une maison de campagne. Dans le Sud-Ouest le mot a pris le sens de (petite) ville fortifiée, au plan régulier et rapidement bâtie. Ces opérations d’aménagement du territoire — depuis la fondation de Montauban en 1144 jusqu’aux ultimes créations aux confins de la Guyenne anglaise et des terres désormais soumises au royaume de France —  avaient au moins trois points communs : organiser des centres de peuplements et d’échanges commerciaux ; octroyer des libertés à ceux qui viennent s’y établir ; marquer la puissance de leur promoteur. Ce dernier, en Albigeois, Rouergue, Quercy et Gascogne orientale, est souvent le Comte de Toulouse ou le sénéchal (Eustache de Beaumarchais notamment) ; pour l’autre partie de l’Aquitaine, possession anglaise du Roi-Duc, il s’agissait du sénéchal ou d’un de ses officiers.

On a identifié près de trois cents de ces bastides dans le Sud-Ouest, dont cent-trente environ dans la zone de langue d’oc. Il ne sera bien sûr pas question ici de les citer toutes mais simplement de voir comment se présente leur toponymie.

Un nom en rapport avec la nouveauté

C’est dans ce paragraphe qu’il conviendrait de ranger les noms des nombreuses Villeneuve, Villefranche ou encore Sauveterre vues dans les précédents billets et sur lesquels je ne reviens pas.

Un nom en rapport avec le fondateur

Il s’agissait alors d’affirmer la puissance de l’initiateur du projet de bastide ou de laisser une trace dans l’histoire. C’est ainsi qu’on trouve Réalmont (Tarn), Réalville (T.-et-G.),  Montréjeau (H.-G.) et Villeréal (L.-et-G) qui signalent une possession royale, La Bastide-l’Évêque (Av., fondée par l’évêque de Rodez au XIVè siècle), Villecomtal (Av., fondée en 1295 par Henri II, comte de Rodez), Labastide-d’Anjou (Tarn, fondée par Louis d’Anjou en 1373), Labastide-de-Lévis (Tarn, fondée par Philippe de Lévis en 1297) et quelques autres.

villecomtal

Le nom du fondateur peut apparaitre seul, parfois déformé par la prononciation occitane, comme à Beaumarchès (Gers, du sénéchal Eustache de Beaumarchais), Arthès (Tarn, de Robert d’Artois en 1328), Beauchalot (H.-G., de Raoul Chaillot en 1325 d’où le val Chaillot déformé en Beauchalot), Briatexte (T., de Simon Briseteste, sénéchal de Carcassonne en 1291), Lalinde (Dord., du sénéchal de La Linde, 1267), et bien d’autres. Ajoutons à cette déjà longue liste le nom de Lafrançaise (T.-et-G.) qui montre bien que cette forteresse occitane est celle des Français, les terres ayant été données au roi de France Philippe le Hardi par Bertrand de Saint-Geniès en 1274.

Citons encore Libourne (Gir., de Roger de Leybourne, gouverneur de Gascogne en 1270), une des rares bastides fondées par les Anglais à porter un nom à consonance britannique contrairement à Créon du même département, à Monpazier et Beaumont en Dordogne, etc.

Une place à part doit être faite pour les bastides créées par un contrat de paréage (du latin pariare, « aller de pair ») par lequel le seigneur ou le monastère apportait la terre et l’autorité souveraine ses garanties. On connait ainsi Villeneuve-du-Paréage en Ariège, fondée en 1308 par le roi de France Philippe IV le Bel  et l’évêque de Pamiers. Tournay (H.-P.) a été fondée en 1307 par paréage entre ce même roi et Bohémond d’Astarac et nommée d’après la ville belge de Tournai (cf. plus loin).

Un nom en rapport avec le lieu

On a parfois choisi de nommer ces bastides en les différenciant par le nom du fief où elles se situent, par le nom du lieu le plus proche, par le nom de la rivière auprès de laquelle elles ont été bâties, etc. On trouve ainsi en Ariège La Bastide-de-Boussignac, La Bastide-de-Lordat, La Bastide-de-Sérou, La Bastide-du-Salat et La Bastide-sur-l’Hers ; dans l’Aude, Labastide-en-Val et Labastide-Esparbairenque (esparvèr, « épervier », et suffixe –enc) ; dans le Lot, Labastide-du-Haut-Mont et Labastide-du-Vert ; dans les Pyrénées-Atlantiques, Labastide-Montréjeau  et Labastide-Cézéracq ; dans le Tarn, Labaside-Gabausse (de Gabals, « habitants du Gévaudan ») et Labastide-Rouairoux (de l’occitan roeiros, du latin rovièra, « rouvraie, planté de chênes rouvres »), etc.

-Labastide-Rouairoux

Le site naturel de la bastide peut aussi apparaitre seul comme à Beaumont-du Périgord (Dord.), Beauregard-et-Bassac (Dord., bastide anglaise fondée en 1286) ou Mirabel (T.-et-G.). D’abord bâtie au bord de la rivière, la bastide de Lisle-sur-le Tarn (fondée en 1222) devient une île véritable quand un fossé entourant la ville est creusé.

Le prétendu caractère de la bastide peut aussi apparaitre comme dans Monségur (Gir., fondée par la reine d’Angleterre, Aliénor de Provence, en 1265) comme le choix d’une appellation attractive apparait dans les « étoiles » de Lestelle-Bétharram (P.-A., fondée par Gaston II de Foix en 1335) et de Lestelle-Saint-Martory (H.-G., fondée par les comtes de Comminges en 1243).

Un nom transporté

Certaines de ces bastides se sont vu donner des noms de cités étrangères ou fort éloignées des horizons de la France méridionale, noms qui avaient la particularité de vibrer avec quelque intensité dans la conscience collective des habitants de l’époque. De grands seigneurs baptisèrent de la même façon leur château et le bourg qui en dépendait.

Des cités de la péninsule ibérique devenues célèbres lors de la reconquête des terres chrétiennes ont ainsi servi à nommer Cadix (Tarn, la ville espagnole Cadis ayant été reconquise par Alphonse X en 1262), Grenade-sur-l’Adour (Landes) et Grenade (H.-G., fondée en 1290 par le sénéchal Eustache de Beaumarchais ), Valence-d’Albigeois (Tarn, fondée en 1369), Valence-sur-Baïse (Gers, fondée par l’abbé de l’abbaye cistercienne de Flaran) et Valence-d’Agen (T.-et-G., fondée sous l’autorité d’Édouard Ier d’Angleterre par le captal de Buch, Jean de Grailly) ainsi que Pampelonne (Tarn, fondée et nommée en 1268 par Eustache de Beaumarchais en souvenir de ses opérations en Navarre). De la même façon, Cordes (Tarn) et Cordes-Tolosane (T.-et-G.) semblent rappeler le souvenir de Cordoue en Espagne. Le nom de Barcelonne, une des villes les plus importantes des côtes méditerranéennes où se jouait l’avenir de l’Europe (réunie au royaume d’Aragon, maître de la Provence, elle est un des plus importants ports de commerce où l’Orient trafique avec l’Occident et où l’Occident trouve son numéraire pour régler ses dépenses) a traversé les Pyrénées à de nombreuses reprises et notamment à Barcelonne-du-Gers, bastide du XIIIè siècle.

Cordes-vue-des-Cabanes

L’Italie n’est pas en reste qui apparait dans les noms de Pavie (Gers), Fleurance (Gers, Florencie en 1289, du nom de Florence), Boulogne-sur-Gesse (H.-G., transport du nom de Bologne) ainsi que de Plaisance (Av.), Plaisance-du-Touch (H.-G.) et Plaisance-du-Gers (Gers) qui  rappellent l’italienne Plaisance, même si la connotation laudative du terme plasença a sans doute joué dans le choix de ce nom. Viterbe (Tarn, fondée en 1384) rappelle la ville italienne de Viterbe qui fut une résidence des papes du milieu du XIIIè siècle au début du XIVè siècle, époque à laquelle la papauté s’installa en Avignon. Geaune (Landes) fondée en 1318 sous le nom de Genoa, est un transfert du nom de Gênes, ville natale de son fondateur Antonio de Pessagno, un des principaux financiers d’Édouard II d’Angleterre.

Bruges (P.-A.) fondée par le comte de Foix Gaston Phébus en 1286 rappelle la ville flamande de Bruges, plaque tournante du commerce nordique grâce à la Hanse teutonique et Tournay (H.-P., fondée en 1307 par Jean de Mauquenchi, sénéchal de Toulouse), vue plus haut, rappelle la belge Tournai. Cologne (Gers, fondée elle aussi en 1286) évoque la ville libre impériale de Cologne, en Allemagne, dont le rôle marchand au XIIIè siècle fut lui aussi considérable pour l’économie nordique. Damiatte (Tarn), dans la vallée de l’Agout, correspond à Damiette en Égypte que prit Louis IX en 1249.

Pour finir, citons le nom de Hastings,  le port le plus important d’Angleterre au XIIIè siècle, représenté par Hastingues, port sur l’Adour dans les Landes, fondé en 1370 par les Anglais qui l’appelèrent Hastyngges. Il s’agit, avec Libourne vu plus haut, d’un des rares noms de bastides anglaises à consonance britannique, auxquels on peut rajouter Nicole (L.et-G.) fondée en 1293 et dont le nom est un transfert de la Lincoln anglaise.

♦♦♦

Ce billet, qui ne concerne que les bastides du Sud-Ouest avec leur sens historique particulier, ne prétend pas être exhaustif. N’hésitez-pas à rajouter « votre » bastide en commentaire ou à m’interroger sur une bastide qui ne figurerait pas dans ce billet : je ne manquerai pas de vous répondre.

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La devinette

Il vous faudra trouver le nom, en un seul mot, d’une bastide du Sud-Ouest.

À un peu moins de cinq cents kilomètres, une autre commune, sans être une bastide, porte un nom de même étymologie mais à la graphie un peu différente.

Un roi de France aimait se dire meunier de la localité à trouver ; il n’affabulait pas puisqu’il était propriétaire de son moulin à blé.

Situé aujourd’hui, pour sa plus grande partie, sur le territoire du chef-lieu d’arrondissement limitrophe, ce moulin existe toujours et porte le nom de la commune à trouver, parfois remplacé par celui dudit roi.

Et s’il vous faut un indice, ce sera une chanson :

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Les terres libres

Face aux terres seigneuriales qui formaient le fief, il a existé des terres libres.

Un adjectif a qualifié ces terres : l’adjectif « franc », c’est-à-dire « libre », comme tout ce qui appartenait à des Francs. C’est ainsi qu’ont été formés les noms de :

  • Frampas en Haute-Marne, Francus passus en 1165, le « passage libre, affranchi de tous droits » ;
  • Francalmont en Haute-Saône, de francalis, dérivé de francus, et mons, « mont » ;
  • Francaltroff en Moselle (Altorff en 1339 et Frey Altorff en 1628) avec les germaniques alt, « vieux », et dorf, « village » ;
  • Francastel dans l’Oise, avec castel, forme picarde de « château » ;
  • Francazal en Haute-Garonne, avec cazal, « ferme » ;
  • Francheval dans les Ardennes avec val (au féminin) ;
  • Montfranc en Aveyron, Montis franchi en 1341.

Une place de l’église comme je les aime : sans église.

Il  conviendrait d’ajouter à cette liste les nombreuses villes nouvelles volontairement créées au Moyen Âge dans le cadre du boom démographique européen des XIè, XIIè et XIIIè siècles. Là où il n’y avait rien, ou tout au plus un village qui vivotait, une autorité, civile ou ecclésiastique, créait une bourgade, qui sera reconnaissable à ses rues larges (pour l’époque), droites et régulières, sur un plan préconçu et rapidement exécuté. On y attirait les habitants en leur octroyant le statut d’hommes libres, souvent en supprimant la taille, le service militaire, le droit d’hébergement du seigneur et de sa suite. Certaines créations religieuses accordaient même le droit d’asile, « sous sauvegarde de la paix de Dieu » : ce sont les sauvetés (du latin salvitas, « sécurité », en général sur le chemin de Compostelle.  D’autres étaient conçues par la monarchie comme des machines de guerre contre la féodalité : ce sont les bastides ou les bâties occitanes (du germanique bastjan, « bâtir ») qui, dans le Sud-Ouest, ont servi à renforcer les positions des deux monarchies qui s’y faisaient face, la française et l’anglaise. Toutes ces villes nouvelles, villes franches, sauvetés, bastides, etc. feront l’objet d’un (ou plusieurs) billets ultérieurs, celui-ci étant essentiellement consacré aux terres plutôt qu’aux villes elles-mêmes.

Parallèlement à la terre franche vue plus haut est apparu l’alleu, du francique al ôd, « tout bien », c’est-à-dire « pleine propriété », transcrit alodis (Loi salique) et allodium (Loi des Longobards). Historiquement, l’alleu était une terre donnée en toute propriété et libre de redevance aux guerriers des invasions germaniques installés dans l’Empire romain puis a fini par désigner toute terre ne relevant d’aucune autre, un bien échappant à la féodalité, correspondant à une propriété au sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot. Si, au nord de la Loire, le principe « nulle terre sans seigneur » l’a très vite fait se raréfier, ailleurs son caractère assez exceptionnel a suffisamment marqué les esprits pour laisser des traces toponymiques. On trouve ainsi des localités nommées Les Alleuds (M.-et-L., aujourd’hui dans Brissac-Loire-Aubance ; Deux-Sèvres, aujourd’hui dans Gournay-Loizé), Les Alleux (Ardennes, aujourd’hui dans Bairon-et-ses-Environs), Les Allues (Sav.), Arleuf (Nièvre), Arleux (Nord) ainsi que de nombreux micro-toponymes en Normandie, Poitou, Bretagne et Morvan. Certains de ces noms ont pris des formes où il est parfois difficile de les reconnaitre comme comme pour Les Élus (à  Cléry-Saint-André, Loiret) notés Les Alleuz en 1584. Le même mot alleu, avec l’agglutination de l’article, a fourni Laleu (Orne, Somme), Lalleu (I.-et-V.), Lalheue (S.-et-L.), Lalœuf (M.et-M.). Le diminutif apparait dans Les-Alluets-le-Roi (Yv.). L’ancien occitan employait alluèch que l’on retrouve dans le Puech d’Alluech à Saint-Chély-du-Tarn (Loz.) et Alluèches à Veyrau (Av.). Une autre forme occitane alo est à l’origine du nom d’Allos (Alpes-de-Haute-Provence, ad Alodes vers 1056) et de micro-toponymes en Alos, Lalo, Lalot, etc.

Le nom du village d’Alleuze (Cant.), attesté castrum Helodie en 1252 puis Aleuza en 1388, semble être lui aussi issu de alod et nous permet de rappeler que le prénom Élodie a la même étymologie.

Notons pour finir un pays vraiment libre, le Franc-Alleu, partie de l’ancien Nigremontois (latin nigrum, « noir » et montem, « mont », où l’ordre germanique déterminant-déterminé fixe l’appellation à une époque antérieure aux Carolingiens) dans la Creuse, dont le nom indiquait une propriété héréditaire et exempte de toute redevance. Plus d’une dizaine de lieux-dits Franc-Alleu ou Francs-Alleux se dispersent de Champagne en Picardie.

La disparition des alleux a pu être compensée, au moins en partie, par l’apparition de nouveaux espaces libres.  C’est le cas, d’une part, des villes nouvelles vues plus haut. D’autre part, les habitants des villes, mais aussi des campagnes, se sont parfois organisés en « ligues jurées ». Ces ligues ou communes, du latin communis, « commun », se sont souvent opposées aux seigneurs, souvent avec la bénédiction du pouvoir royal, dont elles ont pu percevoir des privilèges juridiques, comme la propriété ou la gestion collective des terres. Ces biens communaux ont parfois été à l’origine de villages auxquels ils ont donné leur nom comme Commenailles et Communailles-en-Montagne (Jura) formés sur le latin communalia, « propriétés possédées en commun par les gens d’un village ». Le déterminant de Saint-Martin-de-Commune (H.-S.) a la même origine comme le nom de Comus (Aude, en occitan Comuns, du masculin comunen). Un très grand nombre de lieux-dits et hameaux portent un nom rappelant ce statut : Commune, La ou Les Commune(s), Commun, Communal, Communau(x), etc. Préaux en Seine-Maritime se distingue par la, présence des lieux-dits les Communaux, les Communes, Biens Communs et la Ferme des Communes. Une place particulière peut être faite à des noms qui rappellent le fouriérisme et les phalanstères comme la Commune Garaudière et la Commune Georges à Mably (Loire) ou Les Communes à Marlhes (id.). Le déterminant de Cys-la-Commune (Aisne) lui vient d’un privilège accordé en 1790 qui lui permettait de conserver son maire et son juge de paix.

La devinette

Il vous faudra trouver le nom d’une commune de France métropolitaine, ancienne « terre libre ».

Il s’agit d’un nom en trois mots. Le premier définit la terre libre, le second est un mot de liaison et le dernier est l’autre nom du village issu d’un diminutif tardif d’un hydronyme gaulois.

Pas d’autre idée d’indice que cette vidéo :

 

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Sinon, rendez-vous mardi : d’autres idées d’indices me seront venues d’ici-là, j’espère !

Fontjoncouse (répàladev)

Personne n’a rejoint TRS et LGF qui restent donc les seuls à avoir trouvé la bonne solution à ma dernière devinette.

Il fallait trouver l’audoise Fontjoncouse, située dans les Corbières à une trentaine de kilomètres de Narbonne.

local-Fontjoncouse

On connaissait ce village sous les noms de Fontejoncosa (795) puis Fontejonquiosa (1149) dont la signification ne fait pas mystère : le bas latin fontem, « source », et l’adjectif joncosam, « riche en joncs », ont abouti à l’occitan font joncósa francisé en Fontjoncouse. Le suffixe -ósa, indiquant une abondance voire un envahissement, se retrouve, pour ne citer que des sources, dans (Saint-Marcel-de)-Fontfouillouse (aux Plantiers, Gard), évoquant un lieu particulièrement feuillu, boisé, et Fontpédrouse (P.-O.) où la source est pierreuse.

carte-postale-fontjoncouse

La fondation de Fontjoncouse est racontée dans les pages 478 et suivantes du Bulletin de la commission archéologique de Narbonne (tome I, 1876-1877) :

Jean I

Nous (en tout cas, moi) venons d’apprendre un nouveau mot, aprision, absent des dictionnaires de référence habituels. Il s’agit d’un terme de droit médiéval désignant un mécanisme par lequel le roi donnait les terres prises à l’ennemi à celui qui les peuplerait et mettrait en culture, créant ainsi une zone frontière plus facile à défendre, ici la marche d’Espagne après en avoir chassé les Arabes. On se souvient que ces derniers ont occupé Narbonne et sa région pendant une quarantaine d’années à partir de 719.

On lit, quelques pages plus loin, la construction d’une église vouée à sainte Léocadie. :

Jean IV

Sainte Léocadie, vierge et martyre en 303, est la patronne de Tolède (Espagne). Une commune française des Pyrénées-Orientales, à quelques kilomètres de la frontière espagnole porte le nom de Sainte-Léocadie.

Pour en finir avec l’énoncé de la devinette, rappelons que Fontjoncouse est située dans l’arrondissement de Narbonne, capitale de la province romaine dite Narbonnaise.

Le cours d’eau qui prenait sa source entre les joncs est l’Aussou. Il était appelé Alsonae en 911, aqua Alsoni en 1185 et Ausson en 1781 : on y reconnait l’hydronyme pré-celtique *alis suivit du suffixe gaulois –one. La vocalisation du l devant s a donné le nom actuel.

Les indices

■ l’illustration :

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cette illustration de Félix Lorioux pour les Fables de La Fontaine (Hachette, 1922) permettait de penser à une fontaine et aux pays des Corbières, dont on pourra lire l’origine du nom dans cet ancien billet.

 

 

■ la photo :

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… montrait une fontaine dans des joncs.

 

 

 

 

■ le bijou :

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… un jonc dit viking orné d’une tête de corbeau à chaque extrémité.

 

 

 

 

 

■ les pâtisseries :

 

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il fallait reconnaitre trois macarons, autre nom des étoiles que le Guide Michelin a accordées à l’auberge du Vieux Puits qui a permis à Fontjoncouse de renaître (et de quelle façon!). Je ne mets pas de lien (il n’y aucune raison que je fasse de la publicité gratuite, mais bon, si vous avez le temps de chercher …).