Vous reprendrez bien un peu de bateau ?

Le sujet semble inépuisable : si les bateaux tiennent une place insoupçonnable dans la toponymie des terres découvertes par les navigateurs comme on l’a vu dans mes précédents billets ( ici , encore ici et et encore , mais il m’en reste encore quelques uns à vous proposer, sans doute dans un prochain billet ) l’inverse est aussi vrai : de nombreux bateaux portent le nom de l’endroit où on les fabriquait ou s’en servait.

En voici une liste, sans doute pas exhaustive, mais de laquelle j’exclus tous les bateaux dont le nom est simplement complété d’un nom de lieu (comme le bautier de Barfleur, le cordier du Cotentin, le Saint-Thomas canoë, etc.) avec en gris clair l’explication toponymique :

  • de noms de pays ou de régions :

Hollandais : bateau fluvial français du XIXè s. de 25 m de long pour 4.5 m de large ( en 866, le Holtland, « le pays des bois », désignait une partie de l’actuelle Hollande-Septentrionale ) ;

Norvégienne : embarcation du XIXè s. à avant rond et relevé utilisé par les baleiniers ( en vieux norrois, Norvegr désignait « la route ( maritime) du Nord », empruntant l’Atlantique septentrional, par laquelle les Vikings se rendaient dans ces contrées ) ;

Picard : bateau en bois du XIXè s. du Nord de la France de 40 m de long, emportant jusqu’à 375 t de marchandise ( du surnom *Picard, variante du français pichart, « épieu », formé sur *pikkare, « piquer ». Le néerlandais pickaert désignait le fantassin armé d’un épieu ) ;

Savoyarde : barque du Rhône à fond évasé utilisée au XIXè s. sur le Rhône et le lac Léman, pouvant porter jusqu’à 180 t ( Sapaudia au IVè s. composé des gaulois * sapo, « sapin » et *uidu, « bois » ) ;

Catalane : voilier méditerranéen à voile latine encore utilisé pour la pêche en Languedoc et en Catalogne. Le mât, de même longueur que le bateau, est incliné de 20° vers l’avant ( le nom Catalaunia apparu en 1117 est d’étymologie obscure, aucune hypothèse ne faisant l’unanimité) ;

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Une catalane

Ardennais : bateau fluvial du XIXè s. utilisé sur les canaux ardennais  ( 40 m. emportant 180 t.) ( Arduenna silva chez César, formé sur le celtique ardu –, « haut » ) ;

Canario : petit caboteur à voiles latines des Canaries, remontant parfois jusqu’à Gibraltar et la Méditerranée au XVIIIè s. ( toponymie ) ;

Terre-Neuvas ou Terre-Neuvier : nom donné aux goélettes et trois mâts goélettes qui allaient pêcher la morue sur les bancs de Terre-Neuve de la fin du XIXè s. au début du XXè   ( Island of St John de Jean Cabot qui l’aborda le 24 juin 1497 puis Newfoundland en 1503 et Newland en 1540 traduit en Français en 1662 ) ;

Champenois : bateau fluvial du XIXè s. du Nord et de l’Est, fabriqué à Saint-Dizier. 35 m emportant 260 t. ( c’était la Campania gauloise, la « plaine fertile » ) ;

  • de noms de ville

Quimperlé : nom donné, dans les années 1890 – 1914, par les pêcheurs des Sables-d’Olonne aux canots sardiniers qui descendaient du Finistère au début de l’été ( Kemperelegium en 1029, du breton kemper, au « confluent » de l’Ellé (-elegium ) et de l’Isole) ;

Chalonais : bateau du Rhône au XIXè s. fabriqué à Chalon-sur-Saône ( Cabillonum au IIIè s. du celtique Kap, « port » et double suffixe -ill-ono ) ;

Arras : bateau fluvial du XIXè s. ( 27 m pour 200 t) ( du nom de la tribu gauloise  des Atrébates ) ;

Fusiniera : gondole à la mode des lacs de Fusine ou de Fusine en Lombardie ;

Trébisonde : petit navire turc à voile carrée de Trabzon en Turquie ( son nom initialement grec Trapezous, au génitif Trapezountos, qui signifie « pourvu d’une table », lui a été donné parce qu’elle est bâtie sur un socle rocheux qui semblait une table ) ;

Dundee : navire à voile à gréement de cotre aurique utilisé naguère pour la pêche. De Dundee, port écossais ( Donde et Dunde à la fin du XIIè s. du gaélique dun, « hauteur, colline, place forte » et soit l’hydronyme Tay soit le génitif du gaélique dia, « dieu » ) ;

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Un dundee

Ramberte : bateau fluvial sans voile ni rame fabrique de 1704  à 1860 à Saint-Rambert-sur-Loire ( S. Ragneberto au XIè s. de Raginberth martyr germain dans le Jura au VIIè s.) ;

Sinagot : barque du golfe du Morbihan d’origine très ancienne, équipée de deux mâts et fabriquée à Séné ( du nom d’homme gaulois Seno et suffixe -acum) ;

Argentat : petite embarcation de 20 tonneaux du XIXè s. non pontée et sans plancher, fabriquées à Argentat qui descendaiet la Dordogne et était vendue à l’arrivée pour être transformées en allège de chaland ( Argentadense au IXè s. du nom d’homme gaulois Argantius, de -argant, « argent », et suffixe –ate.) ;

Carlofortino : bateau de pêche à la langouste de Carloforte en Sardaigne (forteresse  fondée en 1738 par des pionniers venus de Tunisie et soutenus par Charles-Emmanuel III de Piémont-Sardaigne et nommée en son honneur ) ;

  • de noms de rivière :

Marnois : bateau fluvial du XVIè s. originaire de Brie et de Champagne et naviguant sur la Marne et la Seine jusqu’au XIXè s. ( Matrona déjà chez César puis Materna par métathèse vers 632, du celtique *mater, « mère » et suffixe hydronymique -ona: c’était une déesse-mère pour les Celtes qui divinisaient les cours d’eau) ;

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Un marnois

Saônois : bateau fluvial du XIXè s. naviguant sur la Saône ( d’abord Arar chez César, de indo-européen ar, « courant, cours d’eau » puis Souconna un siècle plus tard, sans doute son nom gaulois, de * souka, « succion », avec –onna, « cours d’eau » ) ;

Baroise : bateau qui circulait sur la Bar avant la construction du canal des Ardennes ( *bar est une racine pré-celtique désignant une hauteur boisée ) ;

Loireau : bateau fluvial de la Loire au XIXè s. ( Liger au IIè s. av. J.-C., de l’indo-européen * Leg- , « verser goutte à goutte, suinter, se liquéfier » et suffixe hydronymique -ero ).

Par souci de transparence, je vous livre mes sources ( que vous auriez trouvées d’une manière ou d’une autre ) : wikipedia et voiliers du monde ( qui ne contient pas que des voiliers …).

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La devinette

Une barque de pêche traditionnelle à voile ou à rame a été munie d’un moteur hors-bord dans les années soixante et est toujours très utilisée dans les eaux où elle est née et auxquelles elle est bien adaptée. Le retour récent à la voile, pour la plaisance et les régates, a encore augmenté sa popularité.

Elle doit son nom à celui de ses îles d’origine.

Quelle est cette embarcation  ?

Ne vous fatiguez pas, elle ne figure pas dans les listes que j’ai citées !

Pour être rigoureux, je précise qu’on ne trouve pas son nom dans les dictionnaires mais qu’elle a sa page wikipedia et qu’elle est connue et utilisée au-delà de son lieu de naissance.

Un indice ?

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Thibaude et marceline ( répauxdev )

Le podium des « solutionneurs » de ma dernière devinette est un peu particulier puisque TRS a découvert les deux bonnes solutions un poil plus tard que les autres mais m’en a proposé deux supplémentaires qui m’avaient échappé. Il sera donc classé hors-concours !

Un Intrus m’a donné les deux réponses quelques heures seulement après la publication de mon billet ( il doit avoir piraté ma webcam, je ne vois pas d’autre explication !).

MiniPhasme  occupe la deuxième place, qui m’a donné une solution le 5 novembre et la seconde le 6.

TRA finit troisième, à peu de chose près, puisqu’il m’a donné une solution le 5 novembre et la seconde le 7.

Que ceux que j’oublie ne m’en veuillent pas.

Ceci dit, on m’a proposé beaucoup plus de noms que ce que j’attendais ! J’y reviendrai en fin de billets pour en discuter. En attendant, voici mes solutions :

La thibaude :

Il s’ agit d’un « molleton de tissu grossier ou de feutre qu’on met sous les tapis de pied » ( in  Le Grand Robert ) qui doit son nom à celui « traditionnellement attribué aux bergers, cf. 1464 Thibault L’Aignelet « le berger » ds Farce de Maistre Pathelin » ( CNRTL ).

Pathelin

L’indice : Le Petit Berger breton de Gauguin (1886).

La marceline :

Cette « étoffe de soie à armure toile (taffetas de soie) » ( in Le Grand Robert) doit son nom à l’ « emploi comme nom commun (pour une raison non élucidée) du prénom Marceline, fém. de Marcel. » ( CNRTL).

Des explications ont pourtant été tentées :

On trouve ainsi dans le Traité encyclopédique et méthodique de la fabrication des tissus de P. Falcot  ( Elbeuf, 1844 ). :

« De la Marceline. Ce taffetas a pris son nom de celui de son inventeur Marcel, lyonnais d’origine. Cette étoffe, de nos jours, est généralement adoptée pour robes ; … »

On trouve aussi à la page 256 de Les étoffes: dictionnaire historique d’Élisabeth Hardouin-Fugier, ‎Bernard Berthod et ‎Martine Chavent-Fusaro ( L’amateur, 1994 ) :

«  … MARCELINE. n.f. Prénom à la mode au début du XIXè siècle, qui donne son nom à un taffetas de soie doux et moelleux, en schappe fine, très apprêté. »

robe de marcelline
Cornette et robe de marcelline

L’indice : Bruce Willis dans le marcel de John McClane … ( il m’est bien utile, celui-là !).

Les autres :

La liste des propositions qui m’ont été faites est si longue que je ne pourrai pas toutes les citer. Je vais néanmoins en donner un aperçu en les classant en trois catégories : les autres bonnes réponses ( qui m’avaient échappé  !), les coïncidences et les noms déposés.

  •  deux autre possibles bonnes réponses :

— La giselle, ( ou gisèle, gyzéle, gizelle ) une mousseline imitant la guipure, porte un nom d’ « origine inconnue, peut-être du nom propre Giselle » ( in Le Grand Robert). Aucun des ouvrages que j’ai consultés ne fait le rapprochement avec le ballet

— La messaline ( bien que le prénom soit peu commun …) : cette soierie pour vêtements féminins ( mot que Le Robert note comme  « vieux » ) doit son nom à la femme de l’empereur Claude.

Bravo encore une fois  à TRS qui est le seul à m’avoir proposé ces deux réponses  ( si je n’ai oublié personne) en plus des deux attendues ! Félicitations !

  • les coïncidences :

certains tissus portent des noms, attestés dans au moins un des dictionnaires  arbitres ( Larousse, Littré, Robert ), qui pourraient être des prénoms si l’étymologie ne venait contredire cela. En voici quelques uns parmi ceux qui m’ont été le plus souvent proposés :

— la florence : ce taffetas léger était fabriqué, à l’origine, à Florence ( Italie ), d’où son nom ;

— le casimir : ce drap de laine ou de coton doit son nom à la province indienne du Cachemire ;

 — la finette : cette étoffe de coton doit son nom à l’adjectif « fin », au sens de « de bonne qualité », diminué et féminisé ;

— le linon : étoffe très fine de lin, auquel elle doit son nom ;

—la prunelle : étoffe de laine ou de coton qui porte ce nom par analogie de couleur, généralement noire, avec le fruit du prunelier ;

— le zéphyr : ce tissu de coton fin et léger ( comme un courant d’air ? ) doit son nom au vent.

La liste est encore longue, qu’on en juge par exemple avec ce lien proposé par LGF .

  • les noms déposés :

certains tissus portent des prénoms comme noms mais sont absents des dictionnaires ( LLR ) puisqu’il s’agit de noms déposés, de noms commerciaux non encore passés dans le langage courant.

— la toile Aïda : cette toile à canevas s’est d’abord appelée Java avant de voir son nom modifié pour profiter de la notoriété de l’opéra de Verdi ( cf. le site wiki en anglais ) ;

— le Ninon, le Nicky, le Dimitry, le Cristal, etc. sont tous des noms déposés.

— personne ne m’a proposé le nylon dont une étymologie fait pourtant dériver le nom des initiales des cinq prénoms des épouses des chimistes : Nancy, Yvonne, Louella, Olivia et Nina. On sait que, les femmes ne connaissant rien à la chimie, il n’y en avait pas chez Du Pont de Nemours : elles ne pouvaient être qu’« épouses de » ( N.d.A.).

  • les inclassables :

— la louisine : ce taffetas est bien référencé dans le Larousse mais son étymologie reste inconnue ;

— le virginie : il s’agit d’un sergé … passé de mode et d’étymologie inconnue. Les dictionnaires ne connaissent que le tabac nord-américain.

Incultes utiles ( première partie ).

Nos ancêtres néolithiques et de l’Antiquité étaient peu denses dans nos régions mais avaient assidûment mis en culture ce qui était possible — et donné un nom à ces lieux.

Mais il ne faut pas oublier que ces populations savaient aussi exploiter les terres incultes riches en bois et autres végétaux, en tourbe, en fumures ou encore en gibier. En gallo-romain, ces terres non cultivées portaient un nom générique, saltus. Opposé à l’ager ( cf. notre agriculture ), le saltus comprenait les bois, les landes, les prés ou garrigues, avant que son sens ne se restreigne aux terres inutilisées, « sauvages », opposées à la silva, la forêt source de richesse, appropriée et défendue. Paradoxe linguistique : « sauvage » vient de silva, alors que c’est justement hors de la forêt que se trouvait la vraie terre sauvage, le saltus.

Bien entendu, ces terres on aussi laissé leur trace en toponymie :

  • le latin saltus est ambigu, car il désigne aussi le saut. On ignore pourquoi les Latins ont choisi ce mot pour désigner les terres incultes. Peut-être faut-il faire appel à une racine indo-européenne sel, à l’origine de « sauter, saillant ( et aussi d’insulter ou d’exulter) », pour désigner quelque chose qui dépasse, qui hérisse, qui pique, comme les broussailles, les fourrés, les bosquets par opposition aux terres cultivées, plates et lisses. En l’absence d’un escarpement, d’un saut de terrain ou d’une cascade, les nombreux Sault (Vaucluse, Ain, Pyr.-Atl., etc. ), Salt-en-Donzy (Loire ) et Sautel ( Ariège), Sautron (Loire-Atl.), etc. devaient être de telles terres. En revanche Sail-sous-Couzan et Sail-les-Bains (Loire), jadis appelés Saltu, semblent plutôt faire référence à une source jaillissante.

    Sault en Vaucluse ( photo JM Rosier )
  • les landes constituaient une grande partie de ces terres incultes mais étaient exploitées comme nourriture pour les animaux domestiques, pour la chasse, l’approvisionnement en fourrage, en plantes utiles, en petit bois, etc. L’indo-européen lendh qui désignait un espace ouvert a donné le celte landa, mais aussi l’ancien français launde, « pacage » ou « pelouse » ( cf. l’anglais lawn ) et lande ou land pour « pays, étendue ».

    Pris collectivement, on a les Landes de Gascogne devenues nom du département, mais aussi le Landais entre Doubs et Bergeracois, le plateau de Lannemezan ( lande du milieu ) et bien d’autres exemples dont, allez! au hasard, Notre-Dame-des-Landes. Une ambigüité existe avec les bretons lan, « sanctuaire, ermitage » et lann, « lande ». Le premier est souvent accompagné d’un nom de saint, parfois difficile à identifier ( Langueux : lan + Caioc ou Guéhennec ) tandis que Lanester est une lande près de la rivière ( ster ) et Lanascol une lande aux chardons ( askol). La lande devient laà en Béarn ( Laà-Mondrans, Pyr.-Atl.) et lar, larra en basque ( Larzabal = large lande, Larramendia = mont de la lande, etc.)

  • la bruyère, terme français du XIIè siècle, et ses variantes brugue, brougue désignaient plus le paysage et ses ressources que la plante elle-même. Ces mots sont à l’origine de très nombreux noms de lieux : 24 Bruyères dans le seul département de l’Eure !, une trentaine de Hautes Bruyères, plus encore  de Grandes Bruyères ( 15 dans le seul Calvados, 12 dans l’Orne!). Et c’est l’occasion ou jamais de rappeler qu’il y a plus de filles prénommées Florence à Bécon-les-Bruyères que l’inverse. Bruyère a pu évoluer vers Bérouère ( Vosges), Béruée et Berroyer (Centre), Brémière ( Vendée ), etc. À l’origine du français « bruyère », on évoque un *bruco, d’où le celtique broikos , le breton brug ou encore le catalan bruc. Ces dernières formes se retrouvent dans des toponymes comme Brugue, Bruguière, Bruère, Brière, Brougue, Brouc, Brujoux, Bruges, Bruyat, etc. De son côté, le Pays Basque emploie ilhar, comme à Ilharra, Ilharri, Ilharéguy, etc.
  • brande, qui existe en breton ( branda ) et en gascon (brana) est souvent considéré comme synonyme de bruyère mais pourrait venir d’un brand évoquant le brûlis, une étendue plus ou moins régulièrement brûlée pour des cultures temporaires. Les Brandes sont des contrées du Poitou, marquées par des bois et des formes d’agriculture lâches sur des sédiments siliceux. Les toponymes en Brande ou Branne sont nombreux.

( Fin de la première partie … et je n’en suis qu’au début : vous allez en baver !)

La voici ( oui, il y en a une quand même !)

Un des mots que nous venons de voir est, au pluriel, à l’origine du nom très particulier d’une commune française puisqu’il y est qualifié par deux adjectifs contradictoires.

Saurez-vous me dire ( chez leveto@sfr.fr ) de quelle commune il s’agit ?

Un indice — pour  le canton et le pays :

La digue, le fossé et les autres

La digue de Rotterdam

Je vous ai donné, dans le précédent billet, l’étymologie d’Amsterdam dont la première attestation du nom  en moyen néerlandais date de 1275 sous la forme Amestelledamme. On y reconnait ame, « cours d’eau, rivière », stelle, « levée de terre formant un embarcadère, un port » et damme, « digue » : il s’agissait de la « digue formant un port fluvial ». La ville s’est en effet développée depuis le XIIè siècle grâce à une digue, au sud-ouest de l’ancien golfe encore appelé aujourd’hui Zuiderzee, « la mer ( zee ) du sud ( zuider). ». De la même manière, Rotterdam est un composé du nom de la rivière, la Rotte, sans étymologie connue, et de dam, « digue» : les premiers Rotterdamois ont dû profiter d’une élévation naturelle de la rive qu’ils ont renforcée pour s’étendre à l’abri des inondations.

On trouve aussi ce dam en Flandre, par exemple à l’Écluse du Grand Dam à Morbecque ( Nord ), comme on trouve des dérivés de l’ancien dhig qui a donné notre « digue », les anglais dig et ditch et les néerlandais  dijk et dyck. On trouve un peu partout en France La Digue ou Les Digues mais aussi Cappelle Dyck à Arneke  ou Louvre Dyck à Bourbourg ( Nord).

On remarque aussi bien pour dam que pour dhig une ambiguïté entre les sens de levée de terre et de fossé, ce qui n’est guère étonnant quand on songe que les barrières de protection contre les crues sont souvent nourries  par le creusement et le curage des canaux ou des rivières. Le même mot désignait alors les deux formes apparemment contradictoires mais indissociables.

Le latin vallum était une protection, une levée de terre associée à un fossé ; on en a tiré son contraire, le val. Valat, avec le double sens de fossé et de talus de bord de fossé, est à l’origine de nombreux Valat, Varat, Varade, ainsi que Barat et Barade dans les Landes.

Le gaulois bedo, dérivé de bhedh avec le sens de creuser ( notamment une place pour dormir, d’où le bed anglais, le Bett allemand et même le breton bez, « tombe » ) a donné le latin fodere, « creuser », dont sont issus fouir et fossé ( et le fossile …). Le sens le plus commun de fossé, « creux en long », se retrouve dans de très nombreux toponymes, dont celui des communes Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne) ou Saint-Germain-des-Fossés (Allier). Dans l’Ouest, fossé a pu avoir le sens de « levée de terre en bord d’un champ ou entre champs » comme aux Fossés à Oisseau ou à Champfrémont ( Mayenne), à Marcé ( M.-et-L.), etc. On trouve même des Hauts Fossés comme à Lamballe ou à Saint-Rieul ( C.-d’Armor).

Dans le bassin de la Loire, les digues de terre qui flanquent les cours d’eau ou les marais s’appellent des levées, tout simplement. La Grande Levée à Saint-Mathurin-sur-Loire ( M.-et-L.) et la Levée Droite à Saint-Vivien ( Char.-M.) en sont des exemples. Un équivalent de ces levées de terre était fait d’un mélange de fascines en bois et en terre, consolidé par des batteries de pieux et s’appelait turcie qui ne semble pas avoir donné de toponymes. L’entretien de ces ouvrages a nécessité la création dès le XIVè siècle d’un corps d’ingénieurs dirigé par un intendant des Levées et Turcies, corps supprimé en 1790. Toujours dans ce même bassin ( on y connait de longue date l’importance des crues!), l’ancien français bastart, « digue », a donné Batardeau que l’on retrouve à La Chapelle-sur-Loire (I.-et-L.) ou à Courtoin ( Yonne).

Le Batardeau à Courtoin ( Yonne )

On trouve aussi, plus au sud, des Levade  comme à La Grand-Combe ( Gard ) ou des Levades à Brigueil ( Char.), etc. issues de l’occitan levada, « élévation de terre ou de maçonnerie pour retenir les eaux d’un canal, d’un marais, digue, chaussée ». Renforcée   par des pieux, la digue était une palièra, nom que l’on retrouve à La Grande Palière d’Anduze et à Saint-Félix-des-Palières ( Gard ).

En Vendée, les digues de marais sont des bots ( cf. les Bots à St-Jean-de-Monts) ou  bossis ( cf. le Bossis à La Chapelle-des-Marais).

Le vieux breton *arcae ( cf. le gallois argae), « barrage, digue », est à l’origine du nom d’Erquy (C.-d’Armor ) et d’ Ergué-Gaberic ( Finistère).

La devinette :

Dans une langue régionale française, le chemin empierré au dessus d’un ruisseau ou d’une ravine porte un nom à l’origine de quelques micro-toponymes. Quel est ce nom ?

Les indices :

  • Dans la même langue, un homonyme désigne une maladie de peau et, plutôt injurieusement, celui qui en est atteint ;
  •  toujours dans la même langue et passé en français courant, ce nom désigne un poisson, sans doute par ressemblance avec les lésions dues à la maladie ;
  • une enluminure :

Sauveté

Au  début du XIè siècle, dans  le Royaume de France qui vient de sortir peu ou prou, avec l’avènement des Capétiens, d’une longue période de troubles due à la fin du règne des Carolingiens, l’autorité des seigneurs locaux vacille et celle du clergé renaît. Commence alors un vaste programme de défrichement pour faire face à l’accroissement de la population. Pour défricher d’abord et mettre en valeur ensuite, il faut de la main d’œuvre et des paysans. Pour attirer ces derniers, le clergé et quelques seigneurs repentis ont l’idée de créer des zones d’extraterritorialité où seule la Loi de Dieu s’appliquera.

Borne de sauveté à Mimizan (Landes )

Protégés par l’Église catholique, ces territoires, bornés d’une croix sur une pyramide de pierre, dépendaient d’un monastère, d’une abbaye où d’un prieuré. Créés sous le signe de la Paix de Dieu, il était interdit d’y poursuivre les fugitifs et d’y commettre la moindre violence sous peine d’être frappé d’anathème : « nul ne pouvait, dans ces lieux, être attaqué, saisi ni contraint; chacun y était sauvegardé dans sa personne et dans son avoir »1 ( on y était donc saint et sauf). S’y installèrent, bien sûr, des vagabonds et des fugitifs, mais aussi et surtout des paysans qui fuyaient la violence des guerres féodales et les exactions de leurs seigneurs et maîtres. Ils avaient ici la garantie d’être saufs, bénéficiant de ce qu’on appelait alors la salveté —, du latin salvitas, « lieu d’asile », en occitan : salvetat — devenu aujourd’hui   sauveté  . Cela permit la mise en culture de terres jusqu’alors vierges ainsi que leur peuplement — et aussi, mais chut!, la sédentarisation d’une frange de la population qui échappait jusqu’à là au recensement et donc au cens , à la dîme  et à la corvée.

Au siècle suivant, notamment sous le règne de Philippe le Hardi, la puissance monarchique  reprit à son compte « la création de bastides, centres de circonscription juridique et administrative, îlots de peuplement et de libertés destinés à fixer une population en pleine extension démographique et à affaiblir les autres pouvoirs, ecclésiastiques et féodaux. »2

C’est dans le Sud-Ouest que furent ainsi créées le plus  grand nombre de sauvetés dont  certaines devinrent de véritables villages et sont aujourd’hui des communes à part entière.

Leur trace est conservée dans les toponymes — oui, nous y voilà! — , que ce soit sous les formes occitanes Salvetat ou Sauvetat ou sous son synonyme français  Sauveterre, traduit du latin salva terra, « terre sauve », jouissant du droit d’asile. Notons pour être complet que les  Villefranche, Francheville, Franqueville, Villefranque, etc.  ne sont pas l’équivalent des  sauvetés puisqu’il s’agissait là plutôt de communautés  de « bourgeois »  qui se sont affranchis après le XIIIè siècle du régime féodal, de ses contraintes et de ses impôts ( à la dîme étaient entre autres venues s’ajouter la taille et la gabelle) . Ces villes franches ont été fondées avec l’appui du clergé trop content de voir son influence s’accroître, voire même avec l’appui du seigneur local  trop content de se débarrasser de terres qui lui coûtaient plus cher  à gérer et à défendre que ce qu’elles lui rapportaient : cette époque-là était bien compliquée! ( mais sans doute pas plus que la nôtre!).

Résumé de l’Histoire de France pour les nuls

Monarchie des Carolingiens affaiblie : les seigneurs deviennent des potentats; le peuple est corvéable, paie le cens et la dîme. 

Au siècle suivant : l’Église, vers laquelle s’est tourné le peuple, prend le pouvoir et fonde des sauvetés. Le peuple est corvéable, taillable et paie toujours le cens et la dîme.

La Monarchie, craignant pour son pouvoir, se met à son tour à créer des sauvetés pour affaiblir celui de  l’Église. Le peuple, toujours corvéable et taillable, continue à travailler et à payer.

Plus tard, les bourgeois prennent leurs distances avec l’Église et la Monarchie; ils fondent des villes franches pour se mettre à l’abri des impôts. Le peuple, lui,  est toujours  corvéable et taillable, paie le cens et la dîme et la gabelle et d’autres nouvelles taxes encore comme l’octroi et le péage.

Plus tard encore, en 1789, les bourgeois en finissent au nom du peuple avec la Royauté et l’Église. Le peuple, lui,  travaille — quand il n’est pas conscrit —  et paie l’impôt foncier, l’impôt immobilier, la patente et l’impôt sur les portes et fenêtres auxquels viendra bientôt s’ajouter l’ impôt sur le revenu.

Aujourd’hui, ce sont des élus du peuple qui ont le pouvoir. Le peuple, lui, travaille — quand il ne s’emploie pas à chercher un travail — et paie toujours plus de taxes et d’impôts. Il a de moins en moins le goût d’élire ses représentants.

 

  • Salvetat :

La S.-Belmontet (T.-et-G.), La S.-Lauragais (H.-Gar.), La S.-Peyralès ( Aveyron), La S.-St.-Gilles (H.-Gar.), La S.-sur-Agout ( Hérault) et Saint-Mamet-la-Salvetat ( Cantal).  On retrouve aussi ce nom dans celui de nombreux hameaux, lieux-dits et quartiers de communes dans lesquelles ces sauvetés ont été intégrées. Je vous en épargne la liste.

  • Sauvetat :

La Sauvetat ( Gers et Puy-de-Dôme) ainsi que La S.-de-Savères, La S.-du-Dropt, et La S.-sur-Lède ( Lot-et-G.). Ce nom est un peu plus  caché dans celui de Lasseubetat ( Pyr.-Atl., La Saubetat en 1450). Même remarque concernant les micro-toponymes que pour Salvetat.

  • Sauveterre :

Sauveterre (  Gard,  Gers, L.-et-G., H.-Pyr., Tarn, T.et-G.) et S.-de-Béarn (Pyr.-Atl), S.-de-Comminges (H.-Gar.)  S.-de-Guyenne (Gir.), S.-de-Rouergue (Aveyron), S.-la-Lémance et S.-St-Denis (L.-et-G.). Sans oublier le Causse de Sauveterre, qui était à lui tout seul une sauveté dépendant du monastère de Sainte-Enimie. (Même remarque que pour les précédents).

  • Sauveté :

Je n’ai trouvé qu’un seul toponyme contenant ce nom : Saint-Martin-la-Sauveté (Loire). Toutes les autres occurrences ne concernent là-aussi que des micro-toponymes.

Sauveterre-de-Rouergue : un « vaut le détour» dans mon guide touristique personnel.
Sauveterre-de-Rouergue : un « vaut le détour» dans mon guide touristique personnel.

Je termine en vous racontant une histoire traditionnelle auvergnate peu connue qui concerne La Sauvetat du Puy-de-Dôme. Il y avait là, au Moyen Âge, des élevages d’ânes qui servaient notamment au transport du sel — matière première dont on connaît l’importance aussi bien vitale que financière. Les siècles passant, cette importance alla s’amoindrissant et, bientôt, les ânes ne rapportèrent plus grand chose. Les moines locaux, inquiets de la possible vacuité de leur caisse,  eurent alors l’idée de créer

« Portrait d’un fou regardant à travers ses doigts » huile sur bois attribuée à un maître flamand ( 1537 )

une Académie des ânes. Pour avoir le droit d’en porter le titre il fallait répondre à cinq questions comme celle-ci  :« Que fait un âne au sommet de la colline au lever du soleil ? ». La réponse attendue — mais vous l’aviez trouvée, n’est-ce-pas? — était : « Il fait de l’ombre. » Si vous ne saviez pas répondre à plus de deux questions, vous étiez mis à l’amende, pécuniaire cela va sans dire. Si vous répondiez juste, vous deviez alors vous acquitter d’un droit d’entrée dans la confrérie. Il se dit que cette académie, à l’instar de celle de Prétin, eut beaucoup d’adeptes au point d’être passée en dicton auvergnat où l’on dit d’un sot qu’ «il est de l’Académie de La Sauvetat ».

 

 

Si vous les cherchez, les notes de bas de page sont là, en bas de la page :

1 Dictionnaire du béarnais  et du gascon modernes, Simin Palay Paris, 1961.

2 Sauveterre-de-Rouergue, Bernard Alary et Pierre-Marie Marlhac, brochure non datée du Syndicat d’initiative ( remarquable d’érudition et d’iconographie ).

De quelques vieux métiers

Mes promenades dans les rues parisiennes pour l’écriture des précédents billets m’ont fait découvrir de nombreux noms remarquables parmi lesquels j’ai trouvé des références à d’anciens métiers aujourd’hui  disparus ou ayant changé d’appellation. En voici quelques uns:

La lessive, dont l’étymologie nous rappelle qu’elle se faisait  en diluant des cendres dans l’eau, consommait beaucoup de ces cendres. Les artisans qui les fabriquaient et vendaient  s’étaient regroupés dans une rue du XXè arr. : la rue des Cendriers.

La cendre avait une autre utilisation: mélangée à de la lie de vin séchée puis calcinée elle était alors dite cendre gravelée et servait à préparer les étoffes à recevoir la teinture. Les ouvriers qui, dès le XIIIè siècle, la manipulaient étaient des graveliers. Bien que déformé, on retrouve ce nom dans celui de la rue des Gravilliers connue dès 1250 sous le nom de rue de Gravelier (IIIè arr.). D’autres explications font état d’un boucher nommé Jean Gravelier qui tenait son étal dans cette rue, mais son nom n’apparaît dans le rôle des taxes qu’en 1312.

Le vinaigre était produit par des artisans réunis dans une des corporations les plus anciennes ( ses statuts datent de 1394!) et  des plus importantes avant la Révolution. La rue des Vinaigriers dans le Xè arr. a été ainsi baptisée en 1780, après avoir été une simple ruelle de l’Héritier en 1654.

Philibert Léon Couturier (1823 - 1901) La LessivePour en finir avec le linge rappelons-nous qu’il fut un temps où ceux qui faisaient la lessive étaient des buandiers travaillant dans une buanderie. S’il existe bien des rues de La Buanderie dans d’autres villes, il n’y en a pas à Paris. En revanche on trouve dans le XXè arr. une rue Le Bua. C’était le nom d’un lieu-dit où l’on faisait la buée, la lessive. La rue qui y menait a pris ce nom en 1860.

Les carrières des Buttes Chaumont alimentaient en gypse les grands fours à chaux de Belleville. Les ouvriers qui travaillaient à ces fours ont laissé leur trace dans la rue des Chaufourniers, (Paris XIXè arr.)

Dans le quartier des Halles — où les références aux métiers de l’alimentation sont nombreuses — on trouve une rue de la Cossonnerie. « Déjà construite en 1183, cette rue s’appelait alors via Cochonneria. En 1300, c’était la rue de la Coçonnerie. ». Sauval, un érudit du XVIIè siècle, nous explique:

« Anciennement, cossonniers et cossonnerie voulaient dire la même chose que poulaillers et poullaillerie, j’apprends même de quelques vieillards, qu’à certains jours de la semaine, on y tenait un marché de cochons et de volailles, et de plus ils m’ont assuré qu’étant jeunes, ils y ont vu étaler dans des paniers et sur le pavé des poulets, des chapons et tout le reste que les poulaillers d’aujourd’hui ont étalé sur le pavé et dans leurs paniers à la Vallée-de-Misère, et depuis, le long du quai des Augustins. Enfin j’ai lu dans le livre rouge neuf du procureur du roi, une ordonnance qui défend, tant aux rôtisseurs qu’aux autres marchands qui venaient étaler à la rue de la Cossonnerie, d’aller avant l’heure au devant des marchandises. »

On pourrait voir dans le Cochonneria de 1183 une référence au porc: c’est oublier que « cochon » n’a été utilisé dans le sens zoologique que nous lui connaissons aujourd’hui qu’à partir du XIIIè siècle. En revanche, le cosson ou coçon ou encore le  cocherel, tous mots issus de coq, sont attestés en ces temps-là dans le sens de volailler.

Coutelier taillandier (XVè)Les artisans qui fabriquaient toutes sortes d’objets propres à tailler, notamment pour les charpentiers : haches, couperets, limes, ciseaux, fers de rabots, etc.  s’étaient regroupés dans une rue du XIè arr. baptisée en 1867 rue des Taillandiers.

Les fabricants d’agrafes, nombreux au Moyen-Âge, étaient appelés attachiers et leur activité attacherie. Quelques uns d’entre étaient installés dans la rue de la Juiverie-Saint-Bon, connue dès 1261 et ainsi nommée en raison d’une synagogue. Après l’expulsion des Juifs, Philippe le Bel donna en 1307 cette rue à un de ses valets, un certain Pruvin, mais dès 1300 elle s’appelait rue de la Tacherie. On comprend que « l’attacherie » est devenue « la tacherie » par la faute d’une mécoupure.

Un autre métier aujourd’hui disparu était celui de fabricant de baleines de corset. Un baleinier avait installé son atelier dans le XIè arr. où l’impasse de La Baleine en garde le souvenir.

Dès le XIIIè siècle, les prêtres de Saint-Eustache logeaient dans une rue du Ier arr. qui menait à l’église. Jadis, on disait provoires pour désigner les prêtres. On lit ainsi dans une chronique du XIVè siècle: « li provoires chantèrent leurs litanies par la ville, et gittèrent eau bénite par les hosteux ». Ce mot, d’abord  déformé en provaires  a fini par donner son nom à la rue des Prouvaires. Cette rue, une des plus belles de Paris sous le règne de Louis XI eut l’honneur d’être choisie en 1476 par le roi pour y loger chez le richissime épicier Laurent Herbelot, Alphonse V, roi du Portugal, venu demander du secours ( et des subsides)  quand le fils du roi d’Aragon s’était emparé de la Castille. C’est aussi — j’allais dire surtout —rue des Prouvaires que Savinien-Hercule Cyrano de Bergerac est né en 1619.

Et, comme en France tout finit en chanson et que tout ce monde de travailleurs devait bien se distraire, je finis ma balade rue des Ménétriers. Ce mot, de même origine que  ménestrel mais avec un suffixe différent, désignait des joueurs d’instruments, conteurs et chanteurs. On le retrouve dans un très vieux chant de Noël bourguignon:

J’antan po notre rue

Passai le Ménétrei ;

Acouté comme ai jue

Su los hauboi dé Noei !

No, devan le feù,

Pôle meù,

Chantons -ah jeusqu’ai méneù.

Que l’on peut traduire ainsi :

J’entends par notre rue

passer les Ménétriers;

Écoutez comme ils jouent

sur leur hautbois des noëls !

Nous, devant le feu,

Pour le mieux,

Chantons-en jusqu’à minuit.

Joyeux Noël !

 

Enseigne à Paris! ( seconde partie)

Enseigne d'un marchand de vin- Rue Mouffetrad - Paris- XVIIè siècle
Marchand de vin de la Rue Mouffetard - Paris - XVIIè siècle

Les enseignes, on l’a vu, se généralisèrent dès la fin du XVè siècle. De bois ou de métal, elles étaient polychromes et de couleurs vives où l’or dominait. Celles des maisons étaient sculptées dans le bois ou la pierre des piliers de portes, à moins qu’elles ne consistent en statuettes abritées dans des niches. Celles des boutiques pouvaient être fixes comme les précédentes ou, plus souvent, suspendues à une tige de fer posée en potence. Les rivalités commerciales  firent que bientôt on donna des dimensions telles aux enseignes que la police dut intervenir régulièrement pour protéger les passants. Sous le règne de Louis XIV, les ordonnances de police se succèdent pour exiger la réduction de leur poids et de leurs dimensions — et, au passage, pour les taxer, car l’argent manquait. Le problème posé par ces enseignes envahissantes est évoqué par Molière dans ses Fâcheux où le personnage Caritidès réclame « la charge de contrôleur, intendant, correcteur, réviseur et contrôleur général » des enseignes, car il remarquait que « certains ignorants compositeurs desdites inscriptions » renversaient « par une barbare, pernicieuse et détestable orthographe, toute sorte de sens et de raison, sans aucun égard d’étymologie, analogie, énergie ni allégorie quelconque ». Nul doute qu’un tel fonctionnaire ne chômerait pas de nos jours avec ses Diminu’tifs, ses Challeng’hair et autres Auberge Inn! L’orthographe et le français fantaisistes ont été brocardés de tout temps. Ainsi raconte-t-on que Voltaire, passant un jour sur le Pont-Neuf,  s’arrêta devant l’enseigne d’un instituteur: « Maître Dupont apprend le Français », tira un crayon de sa poche et ajouta: « Il fait bien, car il ne le sait pas ».

Un premier édit publié en 1693 ( après les ordonnances de 1669, 1679 et 1688) eut suffisamment d’effet puisque Lister, un Anglais de passage à Paris en 1698, notait que « les enseignes n’obstruent pas les rues et font, grâce à leur petitesse ou à leur élévation, aussi peu de figure que s’il n’y en avait point.» Mais cette modestie ne dura point et, dès le milieu du siècle suivant, la situation était redevenue comme avant.

Antoine  de Sartines, lieutenant de police, sut, lui, se faire obéir en 1761 : toutes les enseignes durent être enlevées de Paris ou appliquées sous forme de tableaux, qui ne devaient pas faire saillie de plus de quatre pouces, contre les murailles des maisons ou des boutiques. Les ferronniers rachetèrent les enseignes, leur donnèrent un coup de neuf et les revendirent aux cabaretiers des faubourgs ou des banlieues. À Paris, les peintres eurent du travail et, si cette tâche était dans l’ensemble peu considérée, certains maîtres ne la dédaignèrent pas.

L'Enseigne de Gersaint- Watteau-1720
L'Enseigne de Gersaint- Watteau-1720

Antoine Watteau , un an avant de mourir a peint en huit jours, «pour se dégourdir les doigts», l’Enseigne de Gersaint pour son ami Gersaint, marchand de tableaux au pont Notre-Dame. Le jeune Chardin débuta, lui, sa carrière en peignant pour un barbier-chirurgien  une enseigne large de 4,46 m et haute seulement de 0,72 m, qui figurait « un homme blessé d’un coup d’épée, qu’on avait apporté dans la boutique d’un chirurgien qui “ visitait sa plaie ” pour le panser. Le commissaire, le guet, les femmes et autres figures ornaient la scène, qui était composée avec beaucoup de feu et d’action ». Au XIXèsiècle encore, certains grands artistes signèrent des enseignes.

Le Gourmand - Louis Léopold Boilly- 1822
Le Gourmand - Louis Léopold Boilly- 1822

Joseph Vernet signa le Petit Dunkerque pour une boutique du quai Conti, Gavarni réalisa les Deux Pierrots pour un magasin de la rue Saint-Jacques, Boilly peignit le Gourmand pour la maison Corcelet, jusqu’à Daumier qui réalisa l’Entrepôt d’Ivry.

Le numérotage des maisons et les progrès de l’instruction qui permirent à chacun de lire les noms inscrits sur les devantures ont fini par rendre inutiles les enseignes qui ont disparu peu à peu au cours du XIXè siècle. Un autre phénomène a eu raison de l’enseigne: la vitrine. Les techniques nouvelles ayant permis la fabrication de glaces immenses capables de clore entièrement la boutique la plus vaste tout en permettant au passant de tout voir à l’intérieur, l’enseigne devenait inutile. On se retrouve exactement comme au Moyen-Âge où le passant voyait tout à l’intérieur de l’ouvroir. Le cycle est fermé.