Les bastides du Sud-Ouest

On a vu dans les précédents billets (ici et ) qu’entre le milieu du XIIè siècle et la deuxième moitié du XIIIè, en Agenais et Quercy, en Albigeois et dans le Lauragais, et bien sûr en Gascogne, est apparue une vague planifiée d’urbanisme : celle des bastides. En Provence et, de manière plus générale, dans le Bas-Languedoc (où, faute de terres disponibles et en l’absence de frontières disputées, ce mouvement n’a pas lieu) une bastida désigne une ferme ou une maison de campagne. Dans le Sud-Ouest le mot a pris le sens de (petite) ville fortifiée, au plan régulier et rapidement bâtie. Ces opérations d’aménagement du territoire — depuis la fondation de Montauban en 1144 jusqu’aux ultimes créations aux confins de la Guyenne anglaise et des terres désormais soumises au royaume de France —  avaient au moins trois points communs : organiser des centres de peuplements et d’échanges commerciaux ; octroyer des libertés à ceux qui viennent s’y établir ; marquer la puissance de leur promoteur. Ce dernier, en Albigeois, Rouergue, Quercy et Gascogne orientale, est souvent le Comte de Toulouse ou le sénéchal (Eustache de Beaumarchais notamment) ; pour l’autre partie de l’Aquitaine, possession anglaise du Roi-Duc, il s’agissait du sénéchal ou d’un de ses officiers.

On a identifié près de trois cents de ces bastides dans le Sud-Ouest, dont cent-trente environ dans la zone de langue d’oc. Il ne sera bien sûr pas question ici de les citer toutes mais simplement de voir comment se présente leur toponymie.

Un nom en rapport avec la nouveauté

C’est dans ce paragraphe qu’il conviendrait de ranger les noms des nombreuses Villeneuve, Villefranche ou encore Sauveterre vues dans les précédents billets et sur lesquels je ne reviens pas.

Un nom en rapport avec le fondateur

Il s’agissait alors d’affirmer la puissance de l’initiateur du projet de bastide ou de laisser une trace dans l’histoire. C’est ainsi qu’on trouve Réalmont (Tarn), Réalville (T.-et-G.),  Montréjeau (H.-G.) et Villeréal (L.-et-G) qui signalent une possession royale, La Bastide-l’Évêque (Av., fondée par l’évêque de Rodez au XIVè siècle), Villecomtal (Av., fondée en 1295 par Henri II, comte de Rodez), Labastide-d’Anjou (Tarn, fondée par Louis d’Anjou en 1373), Labastide-de-Lévis (Tarn, fondée par Philippe de Lévis en 1297) et quelques autres.

villecomtal

Le nom du fondateur peut apparaitre seul, parfois déformé par la prononciation occitane, comme à Beaumarchès (Gers, du sénéchal Eustache de Beaumarchais), Arthès (Tarn, de Robert d’Artois en 1328), Beauchalot (H.-G., de Raoul Chaillot en 1325 d’où le val Chaillot déformé en Beauchalot), Briatexte (T., de Simon Briseteste, sénéchal de Carcassonne en 1291), Lalinde (Dord., du sénéchal de La Linde, 1267), et bien d’autres. Ajoutons à cette déjà longue liste le nom de Lafrançaise (T.-et-G.) qui montre bien que cette forteresse occitane est celle des Français, les terres ayant été données au roi de France Philippe le Hardi par Bertrand de Saint-Geniès en 1274.

Citons encore Libourne (Gir., de Roger de Leybourne, gouverneur de Gascogne en 1270), une des rares bastides fondées par les Anglais à porter un nom à consonance britannique contrairement à Créon du même département, à Monpazier et Beaumont en Dordogne, etc.

Une place à part doit être faite pour les bastides créées par un contrat de paréage (du latin pariare, « aller de pair ») par lequel le seigneur ou le monastère apportait la terre et l’autorité souveraine ses garanties. On connait ainsi Villeneuve-du-Paréage en Ariège, fondée en 1308 par le roi de France Philippe IV le Bel  et l’évêque de Pamiers. Tournay (H.-P.) a été fondée en 1307 par paréage entre ce même roi et Bohémond d’Astarac et nommée d’après la ville belge de Tournai (cf. plus loin).

Un nom en rapport avec le lieu

On a parfois choisi de nommer ces bastides en les différenciant par le nom du fief où elles se situent, par le nom du lieu le plus proche, par le nom de la rivière auprès de laquelle elles ont été bâties, etc. On trouve ainsi en Ariège La Bastide-de-Boussignac, La Bastide-de-Lordat, La Bastide-de-Sérou, La Bastide-du-Salat et La Bastide-sur-l’Hers ; dans l’Aude, Labastide-en-Val et Labastide-Esparbairenque (esparvèr, « épervier », et suffixe –enc) ; dans le Lot, Labastide-du-Haut-Mont et Labastide-du-Vert ; dans les Pyrénées-Atlantiques, Labastide-Montréjeau  et Labastide-Cézéracq ; dans le Tarn, Labaside-Gabausse (de Gabals, « habitants du Gévaudan ») et Labastide-Rouairoux (de l’occitan roeiros, du latin rovièra, « rouvraie, planté de chênes rouvres »), etc.

-Labastide-Rouairoux

Le site naturel de la bastide peut aussi apparaitre seul comme à Beaumont-du Périgord (Dord.), Beauregard-et-Bassac (Dord., bastide anglaise fondée en 1286) ou Mirabel (T.-et-G.). D’abord bâtie au bord de la rivière, la bastide de Lisle-sur-le Tarn (fondée en 1222) devient une île véritable quand un fossé entourant la ville est creusé.

Le prétendu caractère de la bastide peut aussi apparaitre comme dans Monségur (Gir., fondée par la reine d’Angleterre, Aliénor de Provence, en 1265) comme le choix d’une appellation attractive apparait dans les « étoiles » de Lestelle-Bétharram (P.-A., fondée par Gaston II de Foix en 1335) et de Lestelle-Saint-Martory (H.-G., fondée par les comtes de Comminges en 1243).

Un nom transporté

Certaines de ces bastides se sont vu donner des noms de cités étrangères ou fort éloignées des horizons de la France méridionale, noms qui avaient la particularité de vibrer avec quelque intensité dans la conscience collective des habitants de l’époque. De grands seigneurs baptisèrent de la même façon leur château et le bourg qui en dépendait.

Des cités de la péninsule ibérique devenues célèbres lors de la reconquête des terres chrétiennes ont ainsi servi à nommer Cadix (Tarn, la ville espagnole Cadis ayant été reconquise par Alphonse X en 1262), Grenade-sur-l’Adour (Landes) et Grenade (H.-G., fondée en 1290 par le sénéchal Eustache de Beaumarchais ), Valence-d’Albigeois (Tarn, fondée en 1369), Valence-sur-Baïse (Gers, fondée par l’abbé de l’abbaye cistercienne de Flaran) et Valence-d’Agen (T.-et-G., fondée sous l’autorité d’Édouard Ier d’Angleterre par le captal de Buch, Jean de Grailly) ainsi que Pampelonne (Tarn, fondée et nommée en 1268 par Eustache de Beaumarchais en souvenir de ses opérations en Navarre). De la même façon, Cordes (Tarn) et Cordes-Tolosane (T.-et-G.) semblent rappeler le souvenir de Cordoue en Espagne. Le nom de Barcelonne, une des villes les plus importantes des côtes méditerranéennes où se jouait l’avenir de l’Europe (réunie au royaume d’Aragon, maître de la Provence, elle est un des plus importants ports de commerce où l’Orient trafique avec l’Occident et où l’Occident trouve son numéraire pour régler ses dépenses) a traversé les Pyrénées à de nombreuses reprises et notamment à Barcelonne-du-Gers, bastide du XIIIè siècle.

Cordes-vue-des-Cabanes

L’Italie n’est pas en reste qui apparait dans les noms de Pavie (Gers), Fleurance (Gers, Florencie en 1289, du nom de Florence), Boulogne-sur-Gesse (H.-G., transport du nom de Bologne) ainsi que de Plaisance (Av.), Plaisance-du-Touch (H.-G.) et Plaisance-du-Gers (Gers) qui  rappellent l’italienne Plaisance, même si la connotation laudative du terme plasença a sans doute joué dans le choix de ce nom. Viterbe (Tarn, fondée en 1384) rappelle la ville italienne de Viterbe qui fut une résidence des papes du milieu du XIIIè siècle au début du XIVè siècle, époque à laquelle la papauté s’installa en Avignon. Geaune (Landes) fondée en 1318 sous le nom de Genoa, est un transfert du nom de Gênes, ville natale de son fondateur Antonio de Pessagno, un des principaux financiers d’Édouard II d’Angleterre.

Bruges (P.-A.) fondée par le comte de Foix Gaston Phébus en 1286 rappelle la ville flamande de Bruges, plaque tournante du commerce nordique grâce à la Hanse teutonique et Tournay (H.-P., fondée en 1307 par Jean de Mauquenchi, sénéchal de Toulouse), vue plus haut, rappelle la belge Tournai. Cologne (Gers, fondée elle aussi en 1286) évoque la ville libre impériale de Cologne, en Allemagne, dont le rôle marchand au XIIIè siècle fut lui aussi considérable pour l’économie nordique. Damiatte (Tarn), dans la vallée de l’Agout, correspond à Damiette en Égypte que prit Louis IX en 1249.

Pour finir, citons le nom de Hastings,  le port le plus important d’Angleterre au XIIIè siècle, représenté par Hastingues, port sur l’Adour dans les Landes, fondé en 1370 par les Anglais qui l’appelèrent Hastyngges. Il s’agit, avec Libourne vu plus haut, d’un des rares noms de bastides anglaises à consonance britannique, auxquels on peut rajouter Nicole (L.et-G.) fondée en 1293 et dont le nom est un transfert de la Lincoln anglaise.

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Ce billet, qui ne concerne que les bastides du Sud-Ouest avec leur sens historique particulier, ne prétend pas être exhaustif. N’hésitez-pas à rajouter « votre » bastide en commentaire ou à m’interroger sur une bastide qui ne figurerait pas dans ce billet : je ne manquerai pas de vous répondre.

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La devinette

Il vous faudra trouver le nom, en un seul mot, d’une bastide du Sud-Ouest.

À un peu moins de cinq cents kilomètres, une autre commune, sans être une bastide, porte un nom de même étymologie mais à la graphie un peu différente.

Un roi de France aimait se dire meunier de la localité à trouver ; il n’affabulait pas puisqu’il était propriétaire de son moulin à blé.

Situé aujourd’hui, pour sa plus grande partie, sur le territoire du chef-lieu d’arrondissement limitrophe, ce moulin existe toujours et porte le nom de la commune à trouver, parfois remplacé par celui dudit roi.

Et s’il vous faut un indice, ce sera une chanson :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Les terres libres

Face aux terres seigneuriales qui formaient le fief, il a existé des terres libres.

Un adjectif a qualifié ces terres : l’adjectif « franc », c’est-à-dire « libre », comme tout ce qui appartenait à des Francs. C’est ainsi qu’ont été formés les noms de :

  • Frampas en Haute-Marne, Francus passus en 1165, le « passage libre, affranchi de tous droits » ;
  • Francalmont en Haute-Saône, de francalis, dérivé de francus, et mons, « mont » ;
  • Francaltroff en Moselle (Altorff en 1339 et Frey Altorff en 1628) avec les germaniques alt, « vieux », et dorf, « village » ;
  • Francastel dans l’Oise, avec castel, forme picarde de « château » ;
  • Francazal en Haute-Garonne, avec cazal, « ferme » ;
  • Francheval dans les Ardennes avec val (au féminin) ;
  • Montfranc en Aveyron, Montis franchi en 1341.

Une place de l’église comme je les aime : sans église.

Il  conviendrait d’ajouter à cette liste les nombreuses villes nouvelles volontairement créées au Moyen Âge dans le cadre du boom démographique européen des XIè, XIIè et XIIIè siècles. Là où il n’y avait rien, ou tout au plus un village qui vivotait, une autorité, civile ou ecclésiastique, créait une bourgade, qui sera reconnaissable à ses rues larges (pour l’époque), droites et régulières, sur un plan préconçu et rapidement exécuté. On y attirait les habitants en leur octroyant le statut d’hommes libres, souvent en supprimant la taille, le service militaire, le droit d’hébergement du seigneur et de sa suite. Certaines créations religieuses accordaient même le droit d’asile, « sous sauvegarde de la paix de Dieu » : ce sont les sauvetés (du latin salvitas, « sécurité », en général sur le chemin de Compostelle.  D’autres étaient conçues par la monarchie comme des machines de guerre contre la féodalité : ce sont les bastides ou les bâties occitanes (du germanique bastjan, « bâtir ») qui, dans le Sud-Ouest, ont servi à renforcer les positions des deux monarchies qui s’y faisaient face, la française et l’anglaise. Toutes ces villes nouvelles, villes franches, sauvetés, bastides, etc. feront l’objet d’un (ou plusieurs) billets ultérieurs, celui-ci étant essentiellement consacré aux terres plutôt qu’aux villes elles-mêmes.

Parallèlement à la terre franche vue plus haut est apparu l’alleu, du francique al ôd, « tout bien », c’est-à-dire « pleine propriété », transcrit alodis (Loi salique) et allodium (Loi des Longobards). Historiquement, l’alleu était une terre donnée en toute propriété et libre de redevance aux guerriers des invasions germaniques installés dans l’Empire romain puis a fini par désigner toute terre ne relevant d’aucune autre, un bien échappant à la féodalité, correspondant à une propriété au sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot. Si, au nord de la Loire, le principe « nulle terre sans seigneur » l’a très vite fait se raréfier, ailleurs son caractère assez exceptionnel a suffisamment marqué les esprits pour laisser des traces toponymiques. On trouve ainsi des localités nommées Les Alleuds (M.-et-L., aujourd’hui dans Brissac-Loire-Aubance ; Deux-Sèvres, aujourd’hui dans Gournay-Loizé), Les Alleux (Ardennes, aujourd’hui dans Bairon-et-ses-Environs), Les Allues (Sav.), Arleuf (Nièvre), Arleux (Nord) ainsi que de nombreux micro-toponymes en Normandie, Poitou, Bretagne et Morvan. Certains de ces noms ont pris des formes où il est parfois difficile de les reconnaitre comme comme pour Les Élus (à  Cléry-Saint-André, Loiret) notés Les Alleuz en 1584. Le même mot alleu, avec l’agglutination de l’article, a fourni Laleu (Orne, Somme), Lalleu (I.-et-V.), Lalheue (S.-et-L.), Lalœuf (M.et-M.). Le diminutif apparait dans Les-Alluets-le-Roi (Yv.). L’ancien occitan employait alluèch que l’on retrouve dans le Puech d’Alluech à Saint-Chély-du-Tarn (Loz.) et Alluèches à Veyrau (Av.). Une autre forme occitane alo est à l’origine du nom d’Allos (Alpes-de-Haute-Provence, ad Alodes vers 1056) et de micro-toponymes en Alos, Lalo, Lalot, etc.

Le nom du village d’Alleuze (Cant.), attesté castrum Helodie en 1252 puis Aleuza en 1388, semble être lui aussi issu de alod et nous permet de rappeler que le prénom Élodie a la même étymologie.

Notons pour finir un pays vraiment libre, le Franc-Alleu, partie de l’ancien Nigremontois (latin nigrum, « noir » et montem, « mont », où l’ordre germanique déterminant-déterminé fixe l’appellation à une époque antérieure aux Carolingiens) dans la Creuse, dont le nom indiquait une propriété héréditaire et exempte de toute redevance. Plus d’une dizaine de lieux-dits Franc-Alleu ou Francs-Alleux se dispersent de Champagne en Picardie.

La disparition des alleux a pu être compensée, au moins en partie, par l’apparition de nouveaux espaces libres.  C’est le cas, d’une part, des villes nouvelles vues plus haut. D’autre part, les habitants des villes, mais aussi des campagnes, se sont parfois organisés en « ligues jurées ». Ces ligues ou communes, du latin communis, « commun », se sont souvent opposées aux seigneurs, souvent avec la bénédiction du pouvoir royal, dont elles ont pu percevoir des privilèges juridiques, comme la propriété ou la gestion collective des terres. Ces biens communaux ont parfois été à l’origine de villages auxquels ils ont donné leur nom comme Commenailles et Communailles-en-Montagne (Jura) formés sur le latin communalia, « propriétés possédées en commun par les gens d’un village ». Le déterminant de Saint-Martin-de-Commune (H.-S.) a la même origine comme le nom de Comus (Aude, en occitan Comuns, du masculin comunen). Un très grand nombre de lieux-dits et hameaux portent un nom rappelant ce statut : Commune, La ou Les Commune(s), Commun, Communal, Communau(x), etc. Préaux en Seine-Maritime se distingue par la, présence des lieux-dits les Communaux, les Communes, Biens Communs et la Ferme des Communes. Une place particulière peut être faite à des noms qui rappellent le fouriérisme et les phalanstères comme la Commune Garaudière et la Commune Georges à Mably (Loire) ou Les Communes à Marlhes (id.). Le déterminant de Cys-la-Commune (Aisne) lui vient d’un privilège accordé en 1790 qui lui permettait de conserver son maire et son juge de paix.

La devinette

Il vous faudra trouver le nom d’une commune de France métropolitaine, ancienne « terre libre ».

Il s’agit d’un nom en trois mots. Le premier définit la terre libre, le second est un mot de liaison et le dernier est l’autre nom du village issu d’un diminutif tardif d’un hydronyme gaulois.

Pas d’autre idée d’indice que cette vidéo :

 

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Sinon, rendez-vous mardi : d’autres idées d’indices me seront venues d’ici-là, j’espère !

Fontjoncouse (répàladev)

Personne n’a rejoint TRS et LGF qui restent donc les seuls à avoir trouvé la bonne solution à ma dernière devinette.

Il fallait trouver l’audoise Fontjoncouse, située dans les Corbières à une trentaine de kilomètres de Narbonne.

local-Fontjoncouse

On connaissait ce village sous les noms de Fontejoncosa (795) puis Fontejonquiosa (1149) dont la signification ne fait pas mystère : le bas latin fontem, « source », et l’adjectif joncosam, « riche en joncs », ont abouti à l’occitan font joncósa francisé en Fontjoncouse. Le suffixe -ósa, indiquant une abondance voire un envahissement, se retrouve, pour ne citer que des sources, dans (Saint-Marcel-de)-Fontfouillouse (aux Plantiers, Gard), évoquant un lieu particulièrement feuillu, boisé, et Fontpédrouse (P.-O.) où la source est pierreuse.

carte-postale-fontjoncouse

La fondation de Fontjoncouse est racontée dans les pages 478 et suivantes du Bulletin de la commission archéologique de Narbonne (tome I, 1876-1877) :

Jean I

Nous (en tout cas, moi) venons d’apprendre un nouveau mot, aprision, absent des dictionnaires de référence habituels. Il s’agit d’un terme de droit médiéval désignant un mécanisme par lequel le roi donnait les terres prises à l’ennemi à celui qui les peuplerait et mettrait en culture, créant ainsi une zone frontière plus facile à défendre, ici la marche d’Espagne après en avoir chassé les Arabes. On se souvient que ces derniers ont occupé Narbonne et sa région pendant une quarantaine d’années à partir de 719.

On lit, quelques pages plus loin, la construction d’une église vouée à sainte Léocadie. :

Jean IV

Sainte Léocadie, vierge et martyre en 303, est la patronne de Tolède (Espagne). Une commune française des Pyrénées-Orientales, à quelques kilomètres de la frontière espagnole porte le nom de Sainte-Léocadie.

Pour en finir avec l’énoncé de la devinette, rappelons que Fontjoncouse est située dans l’arrondissement de Narbonne, capitale de la province romaine dite Narbonnaise.

Le cours d’eau qui prenait sa source entre les joncs est l’Aussou. Il était appelé Alsonae en 911, aqua Alsoni en 1185 et Ausson en 1781 : on y reconnait l’hydronyme pré-celtique *alis suivit du suffixe gaulois –one. La vocalisation du l devant s a donné le nom actuel.

Les indices

■ l’illustration :

indice f 07 03 21 

cette illustration de Félix Lorioux pour les Fables de La Fontaine (Hachette, 1922) permettait de penser à une fontaine et aux pays des Corbières, dont on pourra lire l’origine du nom dans cet ancien billet.

 

 

■ la photo :

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… montrait une fontaine dans des joncs.

 

 

 

 

■ le bijou :

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… un jonc dit viking orné d’une tête de corbeau à chaque extrémité.

 

 

 

 

 

■ les pâtisseries :

 

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il fallait reconnaitre trois macarons, autre nom des étoiles que le Guide Michelin a accordées à l’auberge du Vieux Puits qui a permis à Fontjoncouse de renaître (et de quelle façon!). Je ne mets pas de lien (il n’y aucune raison que je fasse de la publicité gratuite, mais bon, si vous avez le temps de chercher …).

Céréales et autres plantes cultivées (suite et fin)

Après le millet, après l’avoine et l’orge, après le blé, le chanvre et le lin, après le céleri et d’autres raves, après la moutarde, le fenouil et d’autres, je m’attaque pour finir à quelques céréales et plantes cultivées de moindre importance mais qui ont quand même laissé des traces toponymiques.

Fromental et ségala

On opposait jadis la bonne terre à blé, ce qu’on appelait un fromental, au terroir réputé pauvre, plutôt laissé au seigle, et pour cela nommé ségala. Certes liée à la nature des sols, la distinction n’est pourtant pas toujours si simple : tous les ségalas ne sont pas sur le granit, ni même en terrain siliceux, il s’en trouve sur les causses.

Fromental se retrouve dans le nom de Fromental (Vienne) et de Bessais-le-Fromental (Cher, avec Bessais du nom d’homme latin Beccius et suffixe –acum), ainsi que dans celui de plusieurs lieux-dits en diverses régions, avec une forte fréquence en Périgord et Auvergne. On rencontre des Fromentières, Fromentaux, etc. qui sont bien liés à la culture du blé, tandis que les lieux nommés simplement Froment (et les diminutifs Fromentin, Fromenty, …) sont sans doute issus de noms de famille, celui de marchands de blé ou de muletiers en assurant le transport. Notons aussi de rares dérivés avec métathèse (la même qui a fait du formage le fromage) comme Forment ou Fourment.  Signalons enfin un Fromentas à Aignan (Gers), formé avec le suffixe augmentatif –às.

bessais le fromental

 

Le terme ségalar (avec la dérivation en -ar issue du neutre latin -are) désignait la terre de culture du seigle et plus généralement, on l’a vu, une terre pauvre. C’est ainsi qu’on trouve de nombreux Ségalar et Segala,  un pla Segala à Mantet (P.-O.), un campu Segala à Vezzani (H.-Corse) ou encore le plateau pierreux de Segela en Lozère, (territorium dels Seguelars au XIVè siècle) près de Gatuzières (de l’occitan gatuça, « euphorbe, épurge, Euphorbia lathyris », et suffixe -ièra ). Ce même nom a été parfois donné à des lieux escarpés où la culture de toute céréale parait improbable, comme au cap de Seguela en Ariège, ce qui a donné lieu à une interprétation par le pré-indo-européen sek, « montagne », même si un glissement de sens de « terre pauvre » vers « terre aride, inculte, lieu rocheux » semble possible. La région du Ségala s’étend, en Aveyron, de Rodez à Réquista et de Saint-Beauzély à Rieupeyroux, délimitant une vaste zone de terre à seigle. Comme pour le froment, on trouve des dérivés du type Ségalière, Ségalas, etc. La forme simple apparait dans quelques noms comme le Pain de Seigle à Ligny-en-Barrois (Meuse), le Champ du Seigle à Gonsans (Doubs), le Moulin de Seigle à Plouray (Mor.), etc. et dans des dérivés comme la Seiglerie à Machecoul-Saint-Même (L.-A.) ou la Seiglière à Balnot-la-Grange (Aube). Des Kerségalen, Kerségalou, Kerségalec se dispersent en Bretagne. Notons enfin, pour rester en Bretagne, la commune de Saint-Segal (Finistère) qui ne doit rien au seigle mais qui devrait son nom, Seint Sengar vers 1330, à un saint irlandais.

Escourgeon et baillarge

L’escourgeon, autre nom de l’orge d’hiver, apparait dans le nom des Escourgeonnières à Pouan-les-Vallées (Aube), des Escourgeas à Barges (H.-Loire.), Escourjades à Gallargues-le-Montueux (Gard), Escourjadisses à Lherm (H.-G.).

Le baillarge (ou baillorge, l’orge qui bâille), autre nom de l’orge de printemps, apparait dans quelques noms, notamment en Poitou où le mot s’est implanté plus durablement, comme  la Baillargère à Moulidars (Char.) et à Bressuire (D.-Sèvres), la Baillargerie à Saint-Romain (Char.) et à Azay-sur-Thouet (D.-Sèvres), etc. ou dans le Midi comme Baillargas à Jugazan (Gir.) ou Baillargué à Eauze (Gers), etc. Une confusion est toutefois possible avec des noms comme Baillargues (Hér.) issus du nom d’homme latin Ballius et suffixe –anicum.

Javelle, éteule et gerbe

La javelle, brassée d’épis de céréales moissonnés et laissés au sol, a donné quelques noms de lieux comme la Javelière (trois exemples en Vendée), le château de la Javelière à Montbarrois (Loiret), etc. On connait aussi bien sûr Javel, un ancien village de Paris qui a donné à son tour son nom, anciennement eau de Javelle, à un détersif grâce à la fabrique installée par Berthollet en 1777. Le nom est de la même famille que gabelle, qui a désigné un tas de sel récolté, puis l’impôt sur le sel. Ils sont tous deux issus d’un indo-européen ghab (donnant le gaulois gabali, le latin gabella) au sens de « ce que l’on a ramassé, saisi ».

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L’éteule (du latin stipula devenu stupula en bas latin donnant l’ancien français estuble), ce qui reste des tiges de céréales après la moisson, se retrouve dans le provençal estoubloun  qui a donné Estoublon (Alpes-de-H.-P., Stuplonem au VIè siècle). La pratique du rensemencement du champ en chaume est à l’origine du verbe occitan restoblar, « sursemer, semer un chaume », d’où sont dérivées les formes restoubla, restolha, restola et leurs variantes masculines restolh, restol et restot qui ont fini par désigner le chaume sans aucune acception de rensemencement. On trouve aussi des formes avec ouverture de e en a : rastol, rastolh, rastolha. De tous ces appellatifs sont issus des toponymes comme Restouble à St-Roman-de-Codière (Gard) et Rastouille à Labécède-Lauragais (Aude).

Les Tintiaux forment un ensemble de petits rochers dans la Manche en Île-et-Villaine qui était appelé Les Quincats en 1764, du gallo quintiaou ou tintiaou, « tas de cinq gerbes dans les champs », par analogie. Puisqu’on parle de gerbes, il convient de ne pas oublier le célèbre mont Gerbier-de-Jonc à Saint-Martial (Ardèche) qui, comme chacun sait, ne doit rien au jonc. Le nom de la montagne est attesté Gerbers en 1179, dans lequel on reconnait l’ancien occitan garbier, « meule, tas de gerbes » qui, par analogie, signifie aussi « montagne conique ». En 1320 apparait le déterminant de Junquo (Gerberium de Junquo dans un manuscrit connu par une copie du XVIIIè siècle) qui connaîtra des fortunes diverses : de Jong en 1618 devenu de Jonc en 1777 chez Cassini, mais aussi une latinisation en Jugum en 1618 d’où le Joug en 1644, Jou en 1651 et Gerbier de Joux (dans le Grand dictionnaire historique de Louis Moréri) en 1674. Pour un grand nombre de toponymistes, ce jugum aurait le sens de « crête, faîte » et s’expliquerait par le fait que le Gerbier se trouve sur une ligne de faîte entre les bassins de la Loire et du Rhône. Pour P.-H. Billy (DNLF*) ce déterminant ne désigne pas la crête sur laquelle est assise la montagne, mais plutôt l’ensemble formé par un col (Col de Joux) et les deux sommets qui l’entourent à 7 km à l’Est, à vol d’oiseau : cet ensemble présente la forme d’un joug, en dialecte dzou (du latin jugum, « joug »). Les formes anciennes et l’actuelle sont des réinterprétations par attraction paronymique du dialectal dzoun, « jonc ». On a cru devoir interpréter le nom Gerbier comme issu d’une racine pré-celtique ger-, variante de gar-, attachée à l’idée de « pierre, roche », mais cela ne semble pas ici nécessaire, comme on l’a vu. On trouve par ailleurs Le Gerbier à Jausiers (Alpes-de-H.-P.), l’Arête du Gerbier à Villard-de-Lans (Isère), le Pech Gerbier à Limogne-en-Quercy et à Promilhanes (Lot), etc. qui, pour certains d’entre eux, au vu de leur topographie, pourraient bien être d’anciens ger- ayant subi l’attraction de gerbier. Enfin, quelques Gerbier(s) ou Gerbière(s) situés en plaine doivent sans doute leur nom aux gerbes de céréales.

Le houblon

Le houblon n’est certes pas une céréale, mais il me fallait bien le caser quelque part. On ne s’étonnera pas de trouver des toponymes formés sur le latin médiéval humulo, « houblon », dans les départements du Nord comme Hombleux (Somme) et Homblières (Aisne) ou encore La Houblonnière (Calv.). Le germanique hopf, « houblon »,  est à l’origine du nom des lieux-dits Hopfetgraben à Blotzeihm (H.-Rhin, avec graben, « creux, fossé ») et Hoepfelthal à Walscheild (Mos., avec thal, « vallée »).

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

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La devinette

Je vous propose de partir à la recherche d’une commune de France métropolitaine dont le nom aurait pu figurer dans une des trois premières parties de ce billet (voyez comme je suis sympa : le houblon est éliminé !).

Les terres agricoles étaient réputées si bonnes que certains voient dans une partie de ce nom un adjectif laudatif, là où d’autres ne voient qu’un mot désignant un type d’habitat.

La commune se situe à 9 km de l’ancienne capitale d’un peuple gaulois qui lui a donné son nom ainsi qu’à toute la région ; après sa destruction quasi totale par des gens venus du Nord, l’ancienne capitale a repris son nom de très ancienne origine, tandis que la région gardait le sien.

Un indice — pour la commune :

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Un demi indice  — pour la région :

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Le houx, là, hop!

houx

 Le houx (Ilex aquifolium), arbrisseau toujours vert (jamais blond) aux feuilles piquantes et aux fruits rouges sphériques, se retrouve dans toutes nos campagnes et, par conséquent, dans des toponymes répartis sur tout le territoire hexagonal. Nul n’ignore que notre pays est partagé en deux zones linguistiques principales, de langue d’oïl au nord et de langue d’oc au sud. On ne sera donc pas étonné de constater que c’est l’ancien bas francique *hulis qui a donné son nom au houx en langue d’oïl (et donc en français), tandis que c’est le latin acrifolium qui a fourni son nom agrifoul en langue d’oc, même si des transferts ont pu exister d’une région à l’autre. Je ferai de ces noms les deux premières parties de ce billet. Les noms du houx dans d’autres langues régionales ont aussi laissé des traces qui feront l’objet de la troisième partie.

 

Le francique hulis

Sous une forme non suffixée, on trouve le nom de Houx (E.-et-L.) et de Grandhoux à Nonvilliers (id.).

Le francique hulis  est à l’origine du nom de Hilsprich (Mos.), attesté Hulsberg en 1466 et Hilsprick en 1756, avec berg, « mont », prononcé berich, prich.

C’est sous une forme suffixée collective que hulis a été le plus productif :

  • avec –etum ou son féminin -eta : Houssay (L.-et-C. et May.), La Houssaye (Eure), La Houssaye-Béranger et La Houssaye-en-Brie (S.-Mar.), La Houssoye (Oise), Lahoussoye (Somme) et Oussoy-en-Gâtinais (Loiret, Ulseto en 1035) ; le nom d’Urcy (C.-d’Or) pourrait être un ancien *ulecetum (selon Taverdet, NLBO*, mais toponyme absent de TGF* et de DENLF*) ;
  • avec –ellum : Housset (Aisne, Hussel en 1139 puis attraction des finales en -et) et Le Housseau-Brétignolles (May.) ; la deuxième partie du nom de Cuiry-Housse (Aisne) semble être, elle aussi, dérivée de *hussellum ;
  • avec –aria : La Houssière (Vosges), Housseras (Vosges, avec suffixe augmentatif -as) et Oussières (Jura).

Le latin acrifolium

■ Le latin classique acrifolium, littéralement « feuille pointue » (devenu aquifolium chez Pline, d’où le nom scientifique d’Ilex aquifolium), s’est maintenu dans le Midi dans des formes avec diphtongaison du o passé à u ouvert en ue et la mouillure du l en lh, comme agrifuèlh, agrafuèlh, grifuèlh, grafuèlh, d’où les noms de la cascade de Greffouil au sud de La Preste (P.-O.) ou de La Graffouillère à Ménoire (Corr.). La diphtongaison du u a pu disparaître donnant ainsi Greffeil (Aude, Agrifolium en 870 puis  Agrefuelh en 1325, avec mécoupure, L’Agreffeil pris pour La Greffeil), Les Agrafeilhs à Saint-Amand-de-Belvès (Dord.) etc.

■ Une forme féminine, sans doute issue du pluriel acrifolia de acrifolium, a vu sa finale se confondre avec le produit de folia, pluriel de folium, « feuille », et subir cette influence dans la francisation du toponyme. C’est ainsi que sont apparus les noms d’Aigrefeuiile (H.-Gar., qui ajoute la francisation en aigre de agre-), Aigrefeuille-d’Aunis (Ch.-M.),  Aigrefeuille-sur-Maine (L.-Atl.), de Saint-Sébastien-d’Aigrefeuille (Gard, du nom d’un château ruiné) et de Graffeuille (cinq hameaux en Corrèze), Gréfeuille (à Saint-Hyppolyte, Aveyron et à Monoblet, Gard), etc.

Aigrefeuille d'Aunis

C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses

Le nord-occitan a produit une forme réduite arfuèlha en perdant le e pré-tonique (agr[e]fuèlha > agrfuèlha > arfuèlha) pour aboutir à des noms comme Arfeuille-Châtain (Creuse), Arfeuilles (Allier), Arpheuilles-Saint-Priest (Allier), Arpheuilles (Cher, Indre), ainsi que de très nombreux noms de lieux-dits de ce type dans une large région autour de la Creuse-Corrèze, en pays d’oc, d’oïl et franco-provençal. Une prononciation locale a donné Orfeuil (à Désaignes et Sainte-Agrève, Ardèche), Orfeuilles et Orfeuillette (à Albaret-Sainte-Marie, Lozère) et aussi à Orfeuille (à Ranville, Charente, et à Gourgé, Deux-Sèvres). On peut ajouter à cette liste les dérivés L’Arfeuillère à Monteil-au-Vicomte (Creuse) et L’Arfouillouze à Cros (P.-de-D.).

■ Une variante bas latine *acrifulon ( Phonétique historique du français, P. Fouché, éd. Klincksieck, 1969), issue d’un croisement entre acrifolium et axifulon, est à l’origine des formes ne présentant ni diphtongue de la voyelle précédent le l, ni mouillure de ce l final. C’est ainsi que sont apparus les patronymes Agrifoul et Lagrifoul. En toponymie, ce sont les formes ayant subi l’aphérèse du a initial par mécoupure due au contact avec l’article (l’agrifol > lagrifol > la grifol), qui sont le plus représentées.  D’où les lieux-dits  La Griffoul, Griffoul et les collectifs La Griffoulière, La Griffoulade, La Griffoulette, Le Griffoulas, etc.

L’évolution phonétique ultime de cet *acrifulon passe par l’affaiblissement du f intervocalique en v (d’où le languedocien agrèvol et le catalan grévol) donnant ainsi Le Grevoul à Soudorgues (Gard) et Le Grevoulet à Vabres (Gard).  Ce f a même pu disparaitre (d’où le languedocien agreul et le provençal agreu). Sont expliqués ainsi les noms de Lagraulet-du-Gers (Gers) et Lagraulet-Saint-Nicolas (H.-Gar.), avec le suffixe collectif –etum et agglutination de l’article. C’est sur ce modèle qu’auraient été formés selon E. Nègre (TGF*) les nom de Gréolières (A.-Mar.), attesté Graularias en 1033 avec le suffixe collectif -aria, et de Gréolier (à Rochebrune, H.-Alpes), tandis que Dauzat&Rostaing (DENLF*) penchent pour une origine selon graula, nom gaulois de la corneille.

Les langues régionales

Le breton

La toponymie de Basse-Bretagne comporte quelques rares formes Houssaye, qui sont souvent bilingues, associées au breton Kelenneg, souvent noté Quélennec (de kelen, « houx », et suffixe -eg, « remarquable par, où il y a, où on trouve »). Ce mot a fourni une centaine de formes simples, comme le château du Quélennec à Saint-Thégonnec (Fin.), ou composées, dont la plus fréquente est Kerguélen. Ce nom a été transmis à des îles du sud de l’Atlantique par l’intermédiaire du navigateur breton Yves de Kerguélen. En Haute-Bretagne, le nom de l’ancienne Quelneuc (aujourd’hui dans Carentoir, Mor.) signalait donc une houssaie. Petite curiosité, le nom de Cocolin à Plémy (C.-d’A.) est probablement un ancien coetcolin, « bois de houx », avec colin variante dérivée de kelen.

Le basque

Le nom basque du houx est goros ou gorosti. Il est représenté dans les noms de lieux-dits comme  Gorostis ( à Sauguis-Saint-Étienne, P.-A.) ou Gorostiaga, «  houssaie » (à Bustince-Iriberry, P.-A., par exemple) et par celui d’une hauteur nommée Gorospil (à Ainhoa, P.-A.), de goros, « houx » et bil, « forme arrondie, colline ».

Le picard

Houchin (P.-de-C.), attesté Holcin, Hulcin au XIIè siècle, doit son nom à la forme picarde de l’oïl houssin, « branche de houx », qui a dû désigner une houssaie.

Le corse

Le corse emploie caracutu pour désigner le houx. On retrouve ce nom dans celui d’une vingtaine de lieux-dits Caracutu, comme à Venaco et Solaro en Haute-Corse ou à Quenza et Levie en Corse-du-Sud.

Le faux-houx

Pour être tout à fait complet, il convient de parler du faux-houx (Ruscus aculeatus) ou fragon. Très rare en toponymie, ce nom apparait dans Le Fragon à Hendecourt-lès-Cagnicourt (P.-de-C.), dans le Champ Fragon à Praslin (Aube) et dans le Buisson Fragonneux à Adainville (Yv.). La variante fregon, présente au Frégon à Pipriac (I.-et-V.) a été plus productive sous la forme les Frégonnières, notamment en Charente et Charente-Maritime.

En région de langue d’oc, un fragon représente plutôt le champ  de fraises (fraga en occitan, d’où Fragonard, le marchand de fraises) tandis que le faux-houx y est appelé bresegon, donnant le nom des Bréségous à Saint-Étienne-Vallée-Française (Loz.) et à Gaudonville (Gers). La forme simplifiée bregou a donné des Bregous (Aveyron, Tarn, Var), Brégoux (Vauc., Vienne, etc.) et d’autres.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

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La devinette

Il vous faudra trouver le nom lié au houx d’une commune de France métropolitaine.

Cette commune se trouve à une trentaine de kilomètres d’une autre qui a fait l’objet d’une récente devinette sur ce blog (ahah).

Il n’y a rien de particulier à signaler à son propos : pas d’œuvre littéraire qui y soit liée, pas de personnalité remarquable qui y fût née (n’en déplaise aux deux élus mentionnés dans la fiche wikipedia), pas de monument particulier qui y fût érigé (sauf, semble-t-il, une madone) …  Que voulez-vous donc que je vous en dise ?

Le chef-lieu d’arrondissement porte un nom, issu d’une racine hydronymique indo-européenne bien connue, qui désignait à l’origine la rivière qui y coule.

Le chef-lieu de canton porte un nom qui a été interprété comme « endroit chéri » et héberge un musée dédié à une industrie textile qui a fait sa réputation.

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Les agents et intermédiaires

La relation entre seigneurs ou grands propriétaires et les travailleurs, comme la gestion des redevances et des conflits, passaient par divers employés, agents ou officiers dont les appellations ont fourni de nombreux noms de lieux — et aussi des noms de famille.

Le bailli

Issu d’un latin bajulus, « porteur, messager », lui-même de l’indo-européen bher, « porter », le nom du bailli est sans doute le plus répandu. Il exerçait des fonctions de régisseur d’un domaine, chargé aussi bien de l’intendance que des questions judiciaires, ce qui pouvait en faire un simple valet ou, au contraire, un très haut fonctionnaire : le roi avait ses baillis. Il est bien difficile de distinguer dans les toponymes ce qui vient soit d’un nom propre soit directement du titre ou de la fonction. L’origine est plus claire quand bailli est accompagné d’un article ou d’un complément ou encore s’il a fourni un dérivé comme baillage ou baillive. On trouve habituellement les formes bailli, souvent agrémenté d’un y, baillif, et, dans le Midi, bayle ou baylet, ainsi que battle en pays catalan. On trouve ainsi de très nombreux Bailly, le Baylet, le Baillage, etc. sur tout le territoire ainsi que la Ferme du Bailli (Alette, P.-de-C.), la Côte au Bailli (Heuilley-le-Grand, H.-M.), un Bois du Bailly (Campeaux, Oise), plusieurs Pré Bailly en Bourgogne ; des Mas du Bayle, Maison du Bayle, Bois du Bayle, etc. ainsi qu’un Canal del Battle (Taurinya, P.-O.), un Pret d’en Battle (Corneilla-de-Conflent, P.-O., avec la préposition honorifique en). Le nom de la commune de Baillif en Guadeloupe est probablement issu d’un nom propre.

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Ici le Baillif … et sinon, ça va, vous, le confinement?

Le sénéchal

À l’origine doyen des serviteurs, le sénéchal (composé gothique de sineigs, cf. le latin senex, « âgé », et de skalks, « serviteur ») était le représentant du seigneur ou du roi. Ce nom est à l’origine de plusieurs noms de lieux comme le Pont Sénéchal (Clohars-Carnoët, Fin., et Sigournais, Vendée), l’Être Sénéchal (Sainte-Marguerite-de-Carrouges, Orne), la Sénéchalière (Bazouges-sur-le-Loir, Sarthe), un Fief Sénéchaud (Villeneuve-la-Comtesse, Ch.-Mar.), etc. et plusieurs la Sénéchale, le Sénéchalais, ainsi que la Sénéchaussée (Villiers-Charlemagne, May. ) et la Sénéchaussière (Vieux-Vy-sur-Couesnon, I.-et-V.). Une forme méridionale aurait donné son nom à la gardoise Sénéchas.

Le prévôt

Placé en général sous l’autorité d’un bailli ou d’un sénéchal, le prévôt (du latin praepositus, « chef, officier », comme le préposé) était chargé de l’administration et de la justice ainsi qu’éventuellement de la perception des impôts. Les noms de lieux sont fort nombreux avec des orthographes variées : Prévot, Prévôt, Prévost ainsi que des dérivés comme le Château de la Prévôté (Haines, P.-de-C.), le Gîte de la Prévauté (Les Essarts, Vendée), la Gagnerie de la Prévotais (Campbon, L.-Atl.), etc. S’y ajoutent de nombreux Pré, Bois, Source, Étangdu Prévôt ou de la Prévôté.

Mise à jour du 01/12/20 : Prévocourt (Meuse) doit bien sûr son nom aux latins praeposius, « prévôt », et cortem, « ferme, domaine ».

Le viguier

Comme vicaire,  viguier vient du latin vicarius, « remplaçant, représentant » : il agissait comme substitut du roi ou des seigneurs. Les noms de lieux et noms propres en Viguier, Viguerie, Vigier et la Vigerie sont très nombreux, les premiers notamment en Aveyron et Tarn, les Vigier et Vigerie en Limousin, Périgord et Charentes. Les formes avec l’article agglutiné comme Lavigerie et Laviguerie sont aussi très présentes, comme à Lavigerie (Cant.). Dans le Sud-Ouest, le nom est devenu Bégué, qu’on retrouve en plusieurs dizaines d’exemplaires.

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Le juge

On compte des dizaines de lieux-dits en Juge, surtout dans le Sud-Ouest, ainsi que des Jugerie, la Jugerie, les Jugeries, etc.  On peut signaler une vingtaine de Bois ou Bosc du Juge, des Mas du Juge, un Prat du Juge (Rennes-le-Château, Aude), etc. La forme (la) Jugie est, elle, très présente en Auvergne.

Le trésorier

Qu’il s’agisse de celui du roi, d’un seigneur ou de propriétés ecclésiastiques, le trésorier a laissé des traces directement sous la forme (le) Trésorier, (la) Trésorière ou (la) Trésorerie et indirectement sous d’autres formes. C’est le cas du Trésor qui parait plus d’une centaine de fois, sans qu’il s’agisse d’un trésor caché, ainsi qu’en des Bois du Trésor, Rond du Trésor (Saint-Bonnet-de-Tronçais, Allier), Source du Trésor (Fayl-Billot, H.-M.), etc. Montrésor (I.-et-L., Mons Thesauri au IXè siècle) doit son nom au trésorier de la cathédrale de Tours. Une autre appellation ancienne du trésorier, conteor (celui qui fait les comptes), a été proposée pour être à l’origine des noms de Moncontour (C.- d’Armor, Vienne), de Montcontour (Vouvray, I.-et-L.), et de quelques (le) Contour, mais une origine selon comtor, contor contour, est sans doute préférable. Conformément au sens de la dérivation en -or (comtor, « du comte »), le comtor était le vassal direct du comte.

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Le gruyer

Le gruyer était un officier chargé de percevoir les droits royaux sur les coupes de bois ; sa charge était appelée gruerie ( d’étymologie liée au francique *grodi, « vert », cf. l’allemand grün) et a fourni une vingtaine de la Gruerie, plusieurs Grueries et certains Gruère ou Gruyère, comme la Ferme de Gruyère (Gruchet-la-Valasse, S.-Mar.), l’Étang de la Gruyère (Navilly, S.-et-L.), Gruère au Vert (en forêt de Chizé, Deux-Sèvres), la Gruerie (en forêt de Signy-le-Petit, Ardennes), etc. Le verdier désignait un autre officier forestier et a pu fournir des noms de lieux mais la distinction d’avec d’anciens vergers est délicate. Néanmoins, des Bois Verdier ou Bois du Verdier, sont sans nul doute liés à cet officier.

… et quelques autres

■ l’intendant pouvait être un simple chargé d’administration ou un grand représentant du roi en province. On trouve une quinzaine de noms de lieux l’Intendant ou l’Intendance, principalement dans le Sud-Ouest.

■ le breton maer, équivalent de l’ancien maire comme officier local ou dominial, est présent dans des An Merdi ( maer-ty, « maison du maire »), Merdi et Menez -Merdi (avec menez, « mont ») au Juch (Fin.) et Merdy an Dour à Plourac’h (C.-d’A.)

■ le syndic, terme d’origine grecque passé par le bas-latin syndicus, attesté principalement dans les Sud-ouest dès le XIIIè siècle, était chargé de défendre en justice une communauté (ce qu’exprime le syn). On trouve ainsi une bonne trentaine de toponymes qui lui sont liés dont le Syndic Vieux et le Syndic Neuf (Mazères, Ariège), les Syndics (Cornebarrieu, H.-Gar.), la Syndiquerie (Laulne, Manche), etc.  Syndicat apparait quant à lui au XIVè siècle dans le sens de groupe présentant un intérêt commune. La commune nommée Le Syndicat (Vosges), est née en 1868 de la fusion de plusieurs paroisses dans une région où l’on connaissait déjà les syndicats forestiers. On trouve plusieurs mentions de Forêts Syndicales en Lorraine, Champagne et aussi en Bourgogne. Il existe les Granges du Syndicat d’Issaux (à Osse-en-Aspe, P.-A.) et Le Syndicat à Saint-Pierre en Martinique.

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■ le sergent, de même étymologie que « servant », qui a pu être un officier chargé de la surveillance des eaux et forêts, a donné, outre des noms propres  parfois devenus toponymes, une dizaine de Bois Sergent ou Bois des Sergents, un Champ Sergent (Sallenard, S.-et-L.), un Bois de la Sergente (Chaumont-la-Ville, H.-M., sans rire), et une quinzaine de (la) Sergenterie ou (la) Sergentière.

■ le ramonet (diminutif de Raymond, du gothique ragin, « conseiller », et mund, « protection »), était un maître-valet, un régisseur de ferme ou un métayer, notamment en Rouergue, dans l’Hérault et le vignoble bordelais, d’où une cinquantaine de noms de lieux en Ramonet comme le Tuc de Ramonet (Ercé, Ariège, et Puillaurens, Aude).

■ le notaire (celui qui écrit des notes) comme son équivalent le tabellion (qui se sert de tablettes) sont des termes des XIIè et XIIIè siècles. Le second est peu répandu en toponymie : on ne trouve que quelques Tabellion, une Tabellionne (Vernouillet, E.-et-L.) et un Étang Tabellion (Élobon,H.-S.). Les noms comme Notaire, les Notaires (le Castéra, H.-G., Avignon, Vauc., etc.) sont plus nombreux et surtout en association comme Mas du Notaire (Fontvieille, B.-du-R.), Pont du Notaire (Granier, Sav., etc.), Métairie du Notaire (Roquebrun, Hér.), Bois Notaire (Saint-Jean-de-Monts, Vendée), etc. On trouve plusieurs dérivés en Noutary, dont quatre en Pyrénées-Atlantiques et le diminutif Noutaret à Théus (H.-Alpes).

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La devinette

Il vous faudra chercher (et éventuellement trouver) le nom composé d’une commune de France métropolitaine dont un élément désignait un genre de magistrat garant de la bonne entente entre les citoyens, tandis que l’autre est tout à fait banal.

Un indice :

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De quelques roches

Nous avons vu dans le précédent billet le nom d’une commune déterminé par celui de la roche qui y était exploitée, Bécon-les-Granits (M.-et-L.). C’est l’occasion d’explorer les toponymes issus de noms de roches — et non l’inverse : les noms de roches issus de toponymes sont beaucoup trop nombreux et, pour la plupart, bien connus. Je rassure les lithophobes : le billet sera court!

Les argiles et marnes ont déjà été vues à l’occasion de ce billet, le sable, la glaise et le limon dans celui-ci et le sel dans celui-là.

Le gypse et le plâtre

Les besoins en plâtre et en chaux ont suscité des gypsières et des plâtrières. Venu d’Orient par le grec γ υ ́ ψ ο ς puis le latin gypsum, le mot gypse a été introduit au XIVè siècle. On le retrouve, sous sa forme simple, principalement dans le Doubs ( Le Gyps à Nans-sous-Sainte-Anne ) et le Jura (Le Gyp à Plénise, le Col du Gyps à Entre-Deux-Monts, Les Gyps à Syam, Sous le Gyps à Saint-Claude, etc.) et sous des formes suffixées dans ces mêmes départements : la Gypserie à Foncines-le-Bas (Jura), et à Orchamps-Vennes (Doubs) et la Gypsière à Verne (Doubs). D’autres micro-toponymes sont issus de ce même mot mais avec des orthographes différentes comme les Gissières (à Guébling, Mos.), la Gipsière à Persac (Vienne), la Gipière à Sospel (A.-Mar.) ou encore Gypson à Vy-lès-Rupt (H.-Saône). Le nom de Gypseuil à Monts (Oise), anciennement Gipseuil, Gypsueil, Gypsué, montre que, si la première partie est bien issue du gypse, le suffixe -ialo donnant –euil, n’était plus perçu au XIVè siècle.comme désignant la clairière gauloise mais n’était qu’un simple suffixe mentionnant une localité quelconque.

Les Plâtrières existent quant à elles en toute région et sous les formes Plastre ou Plastra dans le Midi. Il serait bien fastidieux et inutile d’en donner la liste, aussi me contentè-je de La Plâtrière de Ménucourt (Val-d’Oise) :

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Le marbre

L’extraction de marbre a donné des noms comme Marbrière, à Cuisia et Rye (Jura), à Faugères (Hér.), à Ardin (D.-Sèvres), à Grasse (A.-Mar.), etc. ou Les Marbrières à La Celle (Var), les Marbrières du Jaur à Saint-Pons-de-Thomières (Hér.), etc. On trouve quelques Marbrerie comme à Eppe-Sauvage (Nord), à Rubécourt-Lamécourt (Ardennes), etc. ainsi que des noms purement descriptifs attachés à des oronymes comme la Pierre de Marbre à Gruyères (Ardennes), la Table de Marbre aux Baux-Sainte-Croix (Eure) ou le Rocher de Marbre Rouge à Ferrère (H.-Pyr.). En occitan, le marbre se dit marme, d’où Les Marmières à Mornas (Vauc.) et à Laran (H.-Pyr.).

Le falun

Utilisé comme amendement calcaire et phosphaté, ce grès coquillier était extrait dans des falunières comme  la Falunière du Moulin Rochas à Amberre (Vienne), La Falunière à Thiverval-Grignon (Yv.) ou Les Falunières à Sainte-Maure-de-Touraine (I.-et-L.).

 

L’ardoise et la lauze

On trouve de nombreux micro-toponymes comme L’Ardoise ou L’Ardoisière sur tout le territoire, mais peu de L’Ardoiserie (  à Sceaux-du-Gâtinais, Loiret, et à La Chapelle-Basse-Mer, Loire-Atlantique). Signalons aussi les Roches Bleues à Mareuil-sur-Lay (Vendée) qui rappelle une ancienne ardoisière. En gascon, l’ardoise est la labassa, d’où le nom de Labassère (H.-Pyr.) et le Pic de Labasse (même dépt.). Ce dernier mot est à rapprocher de l’occitan lausa, « plaque de pierre, dalle, ardoise, schiste », que l’on retrouve dans de très nombreux noms de lieux-dits dans tout le Midi comme La Lauze Nègre à Saint-Julien (Hér.), Les Lausasses à Aigne (id.), Le Lauzet à Saint-Pons (id.), Lauzier à La Salvetat (id.), La Lauzière à Sainte-Croix (Corr.), La Lauzène à Alès (Gard), etc. On aura compris que les toponymes en –ière ou -ier représentent le sens de carrière de lause, les autres étant purement descriptifs.

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Le sistre

Du latin schistus, « roche qui se délite », lui-même issu du grec skhistos, « que l’on peut fendre, séparer», le sistre désigne en occitan aussi bien le schiste que le poudingue, un agglomérat de cailloux réunis par un ciment naturel. C’est ainsi qu’on trouve le nom de Sistre à La Salle-Prunet (Loz.) et aussi des Sistrière(s) dont certaines peuvent être  dérivées du latin médiéval sexteria, « mesure agraire qu’on ensemençait avec un setier de grains », qui a donné en ancien occitan la sestreria (avec épenthèse du r). À Pralognan-la-Vanoise (Sav.), le Col des Schistes culmine à 2845 m.

Le tuf

Issu du latin tufus, « pierre poreuse et friable », « tuf » est à l’origine de noms comme Tuf, Tuffeau, Tuffière. On trouve par exemple une vingtaine de lieux-dits Tuffeau en Touraine, Maine, Anjou et Poitou comme Le Tuffeau à Nouzilly (I.-et-L.), Les Tuffeaux à Martizay (Indre), autant de Tuffière comme La Tuffière à Vaas, Sacré, Yvré-le-Pôlin, Asnières-sur-Vègre, etc. (Sarthe), Les Tuffières à Savigny-sur-Braye (L.-et-C.), etc. Le nom du tuf peut se retrouver seul comme pour Le Tuf à Gastins (S.-et-M.), à Blaisy-Haut (C.-d’Or), etc. ou au Bief du Tuf à Montaigu (Jura), la Font du Tuf à Levroux (Indre), le Roc en Tuf à Ternay (L.-et-C.) et bien d’autres.

La craie

Plusieurs dizaines de micro-toponymes du type La Crayère ou Les Crayères sont recensés en Champagne, notamment dans la Marne et l’Aube. Le nom de La Craie seul se retrouve en nombreux exemplaires sur tout le territoire sans qu’on puisse être sûr qu’il se rattache à l’exploitation de carrières  plutôt qu’à la simple couleur blanche du sol.

Il se trouve sans nul doute d’autres toponymes liés aux noms de roches, certains peu connus ou usités, notamment dans des langues régionales que je n’ai pas eu le temps d’explorer ; toutes les suggestions sont les bienvenues!

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La devinette

Il vous faudra trouver une commune de France métropolitaine dont le nom en un seul mot est fait de ceux de deux roches différentes.

Je précise qu’il s’agit bien de deux noms de roches et pas d’une simple homophonie.

Un  indice   :

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Manoir, etc.

On a rencontré dans le précédent billet, à propos de La Queue-de-Maine, le participe passé masculin mansus du verbe manere, ancien français manoir, « demeurer, rester ».

Dictionnaire latin-français par Félix Gaffiot (1934)

Issu d’une racine indo-européenne men (cf. l’anglais to remain), très commune en toponymie, ce verbe est à l’origine de nombreux noms en rapport avec l’habitat, sous diverses formes désignant des objets distincts : maison, manoir, manse, meix, mesnil, mas, masure. Les toponymes qui en proviennent sont extrêmement nombreux et il ne sera pas question de tous les citer ici mais, pour chacun d’eux, d’en donner la description la plus précise possible accompagnée de quelques exemples en montrant les déclinaisons possibles.

Manoir

Si on trouve une soixante de lieux-dits en (Le) Manoir ou Beaumanoir, le plus souvent en Normandie, une seule commune porte ce nom, Le Manoir (Calv.).

La formé féminisée, désignant une résidence, un « château », se retrouve dans les noms de Magnières (M.-et-M.), Maisnières (Somme), Masnières (Nord), La Mesnière (Orne) et Mesnières-en-Bray (S.-Mar.).

Maison

Le nom « maison » provient du latin mansionem, accusatif de mansio, « séjour, lieu de séjour, habitation, demeure, auberge », lui même issu de manere. La chute du premier -n- explique le passage de ma(n)sionem à *masion puis « maison ».

Dictionnaire latin-français par Félix Gaffiot (1934)

Ce nom se retrouve pour des centaines de lieux-dits, accompagné d’un nom de personne ou d’un complément. Plus de soixante communes ont un nom comportant Maison, dont trois Maisons tout court (Aude, Calv., E.-et-L.) et une douzaine de Maisoncelle(s). Citons aussi les biens connues Maisons-Alfort (V.-de-M.), Maisons-Laffitte (Yv.), La Malmaison (Aisne) et Rueil-Malmaison (H.-de-S.), etc. Avec des adjectifs, on peut encore citer Bonnemaison (Calv.), Neuves-Maisons (M.-et-M), Viels-Maisons (Aisne), Maison-Rouge (S.-et-M.), etc.

Manse

Directement issu du participe passé masculin substantivé mansus de manere, le manse était jadis un bien agricole à la mesure d’un ménage, exploité par un seul tenancier. Ce terme n’apparait que très rarement dans des micro-toponymes et de manière ambiguë puisqu’il peut être confondu avec des dérivés de noms de personne, comme Mancius (Mansat dans la Creuse, Mansan dans les H.-Pyr., Manses en Ariège, etc.). En revanche, il semble bien qu’on puisse le reconnaitre dans le nom de Mansempuy (Gers, avec puy, dérivé du latin podium, « colline ») et Mansencôme (Gers, avec le latin cumba, « vallée »).

C’est dans ce paragraphe que l’on peut classer les dérivés en maine, mayne ou meyne. On compte une seule commune appelée Maine-de-Boixe (Char., avec Boixe du latin buxea, région où pousse le buis) mais les lieux-dits en Maine sont présents en plusieurs dizaines d’exemplaires dans chacun des départements de Gironde, Charente-Maritime, Charente et Dordogne et, avec moins d’intensité, dans tout le midi toulousain. Un risque de confusion peut toutefois exister puisque maine peut avoir localement le sens de « grand, principal » (magnus) ou médian (meduanus).

Meix

Meix (prononcé ) et ses dérivés sont la variante du précédent dans un grand quart nord-est de l’Hexagone, désignant d’abord le terrain attenant à la maison avant de prendre le sens plus général de ferme ou habitation rurale. On le trouve tel quel dans Le Meix (C.-d’Or), Le Meix-Saint-Époing et Le Meix-Tiercelin (Marne) ainsi que dans de très nombreux micro-toponymes. Le nom a donné des variantes en metz à l’origine de noms comme Metz-Robert (Aube), Metz-le-Comte (Nièvre), etc. ainsi que Beaumetz ( Somme), B.-lès-Loges, B.-lès-Cambrai et B.-lès-Aire (P.-du-C.) et leur opposé Mametz (« mauvais metz », Somme et P.-de-C.). Notons que le nom de la mosellane Metz (qui se prononce mès) ne relève pas de cette série mais est issu du nom raccourci en Mettis du peuple des Mediomatrici dont elle était la capitale. Le même meix a pu évoluer vers Mée (May.), Le Mée (E.-et-L.), Les Mées (Sarthe), etc. — mais pas Les Mées (Alpes-de-H.-P.) qui sont été vues dans un ancien billet. On peut rajouter à cette série les noms de Médavy (Orne, Mesdavid en 1129, avec un nom de personne), Mérobert (Ess., Mansus Roberti en 1165, id.) et Mézidon-Canon (Calv., Mesodon en 1040, avec le germanique Odon). Le nom s’écrit mer dans les Vosges où Gérardmer était le meix d’un Gérard : c’est pourquoi le nom se prononce Gérardmé et le fromage local géromé, tandis que chez ses voisins Longemer et Retournemer, le -r- final se fait entendre car -mer désignait ici un lac.

Mas

La variante méridionale bien connue, mas, a assez souvent pris le sens de grosse bâtisse, notamment dans les lieux-dits, mais il en est de toutes tailles. Dans les noms de communes, mas est accompagné d’un déterminatif, souvent le nom du pays ou du village voisin, comme Mas-Cabardès (Aude, nom de pays), Le Mas-d’Agenais (L.-et-G.), Le Mas-d’Azil (Ariège), Le Mas-de-Londres (Hér.), etc., mais aussi un nom de personne comme Mazamet (Tarn, avec Azamet, diminutif d’Azam), Masléon (H.-Vienne), Masparraute (P.-Atl., Mans Barraute au XIIè siècle, avec germanique Baroald), etc.

On trouve moins souvent ce mas accompagné d’un adjectif comme Mas-Blanc (B.-du-R.), Masnau (Tarn, avec novus, « neuf ») et Le Massegros (Loz.) ou d’un nom commun comme Masseube (Gers, avec silva, « forêt ») ou Massoulès (L.-et-G., avec le gascon soulès, « versant ensoleillé »). Les diminutifs Mazet, Mazel, Mazelet sont présents dans de nombreux noms de lieux-dits, comme les dérivés Mazal, Mazaud et d’autres.

Le chef-lieu du domaine agricole, son centre vital, a été appelé capmas (de cap, « tête »), d’où les noms de lieux-dits comme Cammas, Campmas, Chamas, etc. et le nom de Les Cammazes (Tarn).

Mesnil

Le latin mansionile, avec le même sens de « maison de paysan, habitation avec portion de terrain », a fourni les noms ménil et mesnil, ainsi que quelques variantes, noms très répandus dans toute la moitié nord de la France. On les retrouve parfois seuls comme pour Le Ménil (Vosges), Les Ménils (M.-et-M.), Le Mesnil (M.-et-L.), etc. ainsi que Magneux (Marne, H.-M.), Magny (H.-Rhin, Mos.), Les Magnils (Vendée), Maisnil (P.de-C.) et bien d’autres. Le plus souvent, ces mots sont accompagnés d’un déterminant :

  • le nom du seigneur possédant : Magnivray (H.-S., avec Evrard), Le Ménil-Guyon (Orne), Le Mesnil-Auzouf (Calv., avec le scandinave Osulfr), Le Mesnil-Rousset (Eure, avec le germanique Ruozelin), etc.
  • le titre seigneurial : Le Ménil-Vicomte (Orne), Mesnil-la-Comtesse (Aube) et Le Mesnil-le-Roi (Yv.).
  • la localité voisine : Magny-lès-Aubigny (C.-d’Or), Le Ménil-de-Briouze (Orne), Mesnil-les-Hurlus (Marne), etc.
  • le nom du pays, de la rivière … : Ménil-aux-Bois (Meuse), Ménil-en-Xaintois (Vosges), Ménil-sur-Belvitte (Vosges), etc.
  • le nom d’un saint : Le Mesnil-Saint-Denis (Yv.), Le Mesnil-Saint-Loup (Vosges), Mesnil-Saint-Père (Aube), etc.
  • nom de fantaisie ou descriptif : Mesnil-Follemprise (S.-Mar., « folle entreprise »), Ménilmontant (quartier de Paris, Mesmolium mali temporis , « mesnil du mauvais temps », en 1224 puis Mesnilium montenz en 1231 transformé en Mesnil Montant au XVIè siècle).
  • quelques noms sont accompagnés de déterminants qui n’ont pas trouvé d’explication satisfaisante comme Ménigoutte (D.-Sèvres), Le Ménil-Ciboult (Orne) et une demi-douzaine d’autres.
  • On peut ajouter à cette liste le diminutif ménillot à Choloy-Ménillot (M.-et-M.).
Le Blanc-Mesnil : Hôtel Roudil, route (pavée) de Drancy

À propos de la variante Magny, E. Nègre (TGF*) explique : » ce nom est mal attesté par magni « manoir, maison seigneuriale » à Jersey et par le franco-provençal de Bresse magniz « habitation rurale », mais il a certainement existé au moins en Champagne, Bourgogne, Franche-Comté, Lorraine, là où sont attestés les noms de lieu Magny, Le Magny « . Un risque de confusion peut exister avec des dérivés de magnus, « grand », et surtout avec les noms de personne latins Magnius et Mannius suffixés en -acum donnant par exemple Magny-Cours (Nièvre) et bien d’autres.

Masure

Le latin populaire mansura, issu de manere, désignait initialement la manse, la tenure domaniale, l’habitation rurale, sens encore vivant en pays de Caux où ce mot désigne une grosse ferme qu’entoure une haie. On lui doit Les Mazures (Ardennes) et de nombreux lieux-dits surtout en Normandie et dans l’Ouest.

Les devinettes

Ci-après une photo prise à la va-vite de l’endroit où j’ai passé mon dimanche, qui me sert de mot d’excuse pour le peu de temps que j’ai eu à consacrer à la relecture du billet (ne m’en veuillez pas si vous y trouvez quelques erreurs !) et à mettre au point une devinette digne de ce nom :

Néanmoins, je vous propose de chercher le nom d’un petit village français formé d’un des mots désignant une habitation rurale vus dans le billet et d’un adjectif qualifiant la bonne fertilité de la terre et donc sa richesse.

Il se trouve dans un pays dont le nom, assez courant sous différentes formes dans cette région pour désigner un pré entouré d’eau, est issu d’un mot de la langue d’anciens envahisseurs qui signifiait « île ».

On trouve sur son territoire une pierre plantée dans laquelle on prétend reconnaitre un outil de Gargantua.

Aucune idée pour un éventuel indice supplémentaire : peut-être mardi?

NB vérifiant mon propos avant de publier, je constate que la page wiki consacrée à ce petit village présente une notice toponymique étonnamment longue contenant plusieurs hypothèses plus ou moins étayées (avec des références discutables et des raccourcis audacieux). Néanmoins, l’étymologie que je donne (bien sourcée, elle) y est mentionnée en bonne place. Ouf!

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

La Queue-de-Maine et La Queue-de-Hareng (répauxdev)

Après que LGF a rejoint le groupe des devins TRS, Un Intrus et TRA, le temps est venu de dévoiler les réponses à mes dernières devinettes. Il fallait trouver les noms de La Queue-de-Maine et de La Queue-de-Hareng attachés à des lieux-dits bourguignons.

La Queue-de-Maine

On compte trois lieux-dits portant ce nom en Saône-et-Loire, à Broye, Cordesse et Dracy-Saint-Loup, et un quatrième en Haute-Loire à Villiers-la-Ville. On trouve en Côte-d’Or des homonymes comme La Queue-de-Menne à Thury ou La Queue-de-Mène à Longecourt-lès-Culêtre.

La Queue de Menne (carte de Cassini, feuillet 84, Autun, 1759), aujourd’hui Queue de Maine.

Une première hypothèse à propos de l’étymologie de ces noms voudrait y voir des champs, des prés, de bois, etc. étirés en longueur comme des « queues », auprès d’une exploitation rurale, un « maine, manoir », mot dérivé du latin mansus, participe passé substantivé de manere, « demeurer, rester », qui « a désigné dès le haut Moyen Âge une grande exploitation rurale occupée par un seul tenancier, avec terre, prés, bois, éventuellement vignes, friches, etc.. » (Vincent, Toponymie de la France). Cette hypothèse est séduisante mais se heurte à plusieurs difficultés : d’abord, la présence de si nombreux terrains ou bois étirés en longueur dans cette seule région serait une étonnante coïncidence ; ensuite, le latin mansus, bien connu en toponymie, a le plus souvent évolué en Bourgogne en mas comme pour Le Mas-de-Tence (H.-Loire) ou en meix comme pour Le Meix (C.-d’Or), tandis que l’ancien français maine se trouve plus fréquemment en Angoumois et Périgord, comme pour Le Maine-de-Boixe (Char.) ; enfin, la présence d’homonymes à l’orthographe différente montre bien une hésitation sur le sens du mot, retranscrit phonétiquement menne ou mène et ayant sans doute subi l’attraction d’un mot connu par ailleurs, « maine ».

L’ hypothèse plus vraisemblable et qui fait aujourd’hui consensus s’appuie sur une particularité historique de la Bourgogne : au Moyen Âge, les terres qui étaient exploitées au seul profit d’un ou de deux seigneurs étaient appelées « condamines », terme de droit médiéval issu du latin médiéval *condominium. Pour l’évolution de ce nom vers des toponymes actuels, on se reportera avantageusement à ce texte (Colombet Albert. À propos de Coulmaine = Condomine. Lettres de M. Alb. Colombet. In: Revue Internationale d’Onomastique,18e année N°4, décembre 1966. pp. 307-311) d’où j’extrais ces lignes concernant la Côte-d’Or : « Quant à Condamine (ici Condamène), j’ai pu en relever sept : la Condemaine (Esbarres, Volnay), les Condemènes (Chambolle), en Condemène (Foissy), les Contemènes (Vic des Prés) les Condumaines (Concœur), la Condomaine (Esbarres) et sans doute la Queue de Maine 1790 > la Queue de Mesme (erreur du cadastre, on dit en effet sur place la Coue de Meune, avec l’œ ouvert de bœuf) à Thury (3) et la Queue de Mène à Longecourt lès Culêtre.»

Ce latin médiéval *condominium est à l’origine, ailleurs, des noms de Condamine (Ain, Jura), La Condamine-Châtelard (Alpes-de-H.-P.) et de Contamine-Sarzin, Contamine-sur-Arve et Les Contamines-Monjoie (H.-Sav.).

À Saint-Jean-de-Mayenne (May.) un lieu-dit porte le nom de Queue-du-Maine : il s’agit du résidu tout en longueur d’un bras de la Mayenne. Le nom de Maine est une forme locale, utilisée en aval de la rivière, du nom « Mayenne » utilisé plus en amont. On se souvient que le département de Maine-et-Loire avait été appelé Mayenne-et-Loire dans un premier temps par les Révolutionnaires. Le nom de la rivière est issu d’un hydronyme gaulois *medhuana, « (la rivière) du milieu », d’où Meduana en 575-94, bientôt assimilé au latin mediana, « (la rivière) du milieu », d’où Mediana en 814-29. Le nom gaulois évoluera en Meane en 1312 et le latin en Maienne en 1385.

PS : ceux qui veulent approfondir ce sujet peuvent se référer à La condamine, institution agro-seigneuriale, de P.-H. Billy (1997) dont des extraits sont disponibles sur Googles-Books — mais dont le chapitre §1-2 consacré aux sources, qui s’étend de la page 13 à la page 31, a de quoi décourager les meilleures volontés!

La Queue-de-Hareng

À Brochon (C.-d’Or), un ensemble de trois parcelles de vignes forme un climat de moins de 10 ha nommé la Queue de Hareng, sur laquelle sont produits des vins d’appellation Côtes de Nuits-Villages et un Fixin Premier Cru. Deux de ces parcelles sont en haut du coteau, sous les bois ; la troisième est sous les deux autres. Leur forme allongée explique le premier mot « Queue », du latin cauda. On a formé deux hypothèses pour expliquer le second mot « Hareng ». La première s’appuie sur la présence de chemins de traverse aux orientations différentes qui délimitent des pointes où ne peuvent être cultivés que des bouts de rangs : « queue de hareng » serait alors une transcription fantaisiste de « queues de rangs » … La seconde hypothèse, plus vraisemblable, s’appuie sur l’expression « queue d’aronde ». Les trois parcelles vont en effet s’élargissant vers le haut du coteau, comme le font, dans un assemblage de charpente ou de menuiserie, le tenon et la mortaise qui vont s’élargissant de la base au sommet en forme de queue d’hirondelle. En ancien français, aronde, du latin hirundo, désigne une hirondelle. D’emploi plus rare, aronde a pu être transformé en Hareng, un mot que tout le monde connait. On trouve d’autres Queue d’Aronde à Dravegny (Ain), Vassimont-et-Chapelaine (Marne) et Nantillois (Meuse).

Le hareng figure, saur, en bonne place dans un poème bien connu de Charles Cros.

Les indices

■ la bouteille :

tout le monde aura reconnu une bouteille de bourgogne, à comparer aux autres types de bouteilles

■ la ville :

il fallait reconnaître Augusta, capitale du Maine, États-Unis d’Amérique.

■ le tableau :

il fallait reconnaître le tableau de Bernard Buffet (1928-1999) intitulé Fait-tout, hareng et couverts.

La Vallée-au-Blé ( répàladev )

Jsp puis LGF ont rejoint TRS et TRA pour un carré de « solutionneurs » de ma dernière devinette. Bravo à tous !

Il fallait trouver La Vallée-au-Blé, un petit village de l’Aisne.

vallée aux bleds
Photo publiée sous la licence CC-BY-NC-SA 2.0 Creative Commons

On en sait un petit peu plus sur les formes anciennes du nom que ce que nous dit wikipedia  puisqu’on trouve déjà écrit en 1573 Vallée le Bled. La carte de Cassini ( feuillet 43 – Laon – 1755 ) mentionne la Vallée aux Bleds :

VALLEE-AUX-BLEDS

et, même si on trouve écrit La Vallée-aux-Blés en 1829 lors de la création de la commune :

Bulletin_des_lois_de_la_[...]France_Auteur_bpt6k6527151s
Ordonnance du 15 juillet 1829, signée par Charles X
c’est bien La Vallée-aux-Bleds qui restera le nom officiel pendant encore  près d’un siècle et demi.

Si la première partie de ce nom ne fait pas de difficulté, son déterminant mérite d’être expliqué. Bled est une des formes en ancien français issues du francique *blad, peut-être croisé avec le gaulois *blato, « farine », ayant d’abord signifié « produit d’un champ, récolte » avant de se spécialiser dans « blé » au XIè siècle. Ce francique *blad évoluera par la suite de plusieurs façons : le diminutif blaet donnera la blaeterie puis le  « blatier » ( XIIIè siècle) ; la base blav-, avec un -v- de transition, donnera « emblavure » et « emblaver » ( XIIIè siècle ) ; la base blai-, blay- donnera « déblayer», « enlever la moisson » ( XIIIè siècle )  puis « enlever des matériaux quelconques » ( XIVè siècle ) par opposition à l’ancien français emblayer, « ensemencer en blé » puis « embarrasser », et enfin « remblayer  » ( XIIIè siècle), d’où « déblai » ( XVIIè siècle), « déblaiement » ( XVIIIè siècle ) et « remblai» ( XVIIè siècle).

Les choses auraient pu en rester là, le nom de  La Vallée-aux-Bleds ayant un air vieille France qui aurait pu plaire à certains. Sauf que, de l’autre côté de la Méditerranée, un mot arabe était adopté par les Français d’Algérie : blad, « terrain, pays », ( arabe littéraire bilād ), transformé en bled avec le sens de « campagne, région à l’intérieur des terres » puis, par les troupes françaises en Afrique du Nord, en argot militaire au sens de « terrain, territoire ». Le mot prendra, toujours chez les militaires, le sens de « rase campagne, terrain (inhabité) entre les lignes » dès 1916 et, plus précisément, de « terrain vague séparant deux tranchées ennemies ». Un peu plus tard, bled désignera un « terrain sans culture ni habitation » avant de prendre, entre les deux Guerres, le sens péjoratif de « contrée reculée ou petit village isolé, sans commodités ni distractions ». La Guerre d’Algérie renforcera la perception péjorative de ce mot ce qui entrainera la demande de changement de nom de La Vallée-aux-Bleds qui obtiendra finalement le 19 juin 1961 le droit de s’appeler La Vallée-au-Blé.

blé Gustave Cariot
Gustave Cariot, Gerbes dans un champ de blé près du Rhin, 1928

Les plus attentifs auront sans doute remarqué le passage du singulier -le-Bled  au pluriel -aux-Bleds puis de nouveau au singulier au-Blé. Le sens primitif de bled était celui de « céréale dont le grain sert à l’alimentation » et, par extension, de « champ de céréales ». Cette céréale pouvait être le blé mais aussi le froment, le seigle, etc. Dans certaines régions le mot désignait également les légumes. On dira aussi blé noir pour « sarrasin » et même blé d’Inde pour « maïs » ( 1603). Le sens spécifique de blé que nous connaissons aujourd’hui ne sera acquis que plus tard (  cf. l’étymologie ). Le pluriel aux Bleds signifie qu’il y a eu plusieurs champs de céréales dans la vallée, sans qu’on sache précisément de quelles céréales il s’agissait, tandis que le singulier au Blé semble vouloir dire que la vallée était spécialisée dans la culture du blé, ce qui n’était peut-être pas le cas.

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Les indices

 

■ la photo :

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ce no man’s land était là puisqu’un des premiers sens de « bled » a été celui de « terrain vague séparant deux tranchées ennemies ». Peu importait l’endroit où fut prise cette photo, l’essentiel étant d’y voir un bled.

■ le tableau :

indice b 24 03 20

Ce tableau d’Edward Hopper ( 1882 – 1967 ), daté de 1930, s’intitule Corn Hill, qui se traduit normalement de l’anglais d’Amérique en français par « colline de maïs ». Or, certains, trompés par le sens de corn en anglais de Grande-Bretagne, ont traduit ce titre  par « Blé colline ». Cette erreur, combinée avec le nom de blé d’Inde donné au maïs, est à l’origine du choix de ce tableau comme indice ( en plus j’aime bien Hopper, vous l’avez peut-être remarqué ).

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Et confinez-vous bien !