Le noyer I : la noix du Nord

Je me suis déjà intéressé sur ce blog à beaucoup d’arbres comme au chêne il y a déjà dix ans, au hêtre il y a cinq ans, au tilleul et à d’autres que je vous laisse chercher. J’avais délibérément laissé de côté le noyer qui est si représenté dans notre toponymie (pensez : plus de cinq cents lieux portent le nom tout simple de Noyer(s) !) que la tâche me semblait quasi impossible. Je me lance aujourd’hui en divisant grosso modo le travail entre langue d’oïl et langue d’oc.

France dialectale

Aujourd’hui, c’est le Nord.

 

Le latin nux, nucis désignait à l’origine tout fruit à écale et à amande dont la « noix ». Pour la différencier des autres, on appela cette dernière, portée au pinacle, nux juglans, « gland de Jupiter ». Noblesse oblige, nux finit par ne plus désigner que la noix du noyer. C’est Linné qui choisit d’appeler l’arbre Juglans regia.

C’est le collectif latin masculin nucarius qui est à l’origine de notre « noyer », de la même façon que filix a donné le féminin filicaria puis  « fougère ».

 

 

 

 

 

 

Les habitués de ce blog connaissent mon goût pour le classement (« Je ne suis pas à proprement parler ce qu’on appelle un maniaque. Simplement j’aime que tout brille et que tout soit bien rangé.» ) … mais, bon, ici ça part tellement dans tous les sens que le classement risque de laisser à désirer … Qu’on veuille bien m’en excuser. Bon, oui, d’accord : c’est un classement à la noix. Voilà, celle-là, c’est fait.

 

Noyer simple

Plusieurs communes portent ce nom, le plus souvent au pluriel : Noyers (Eure, Loiret, Haute-Marne, Yonne), Noyers-Pont-Maugis (Ardennes), N.-Auzécourt (Meuse), N.-Bocage (Calv.), N.-Saint-Martin (Oise) et N.-sur-Cher (L.-et-C.). Le singulier se lit dans les noms de Le Noyer (Cher) et de Le Noyer-en-Ouche (Eure).

Le nom de l’arbre peut aussi servir de déterminant comme à Saint-Aignan-des-Noyers (Cher), à Saint-Martin-des Noyers et Sainte-Radégonde-des-Noyers (Vendée) et à La Chapelle-du-Noyer (E.-et-L.).

Where is the Saint ?

L’oïl noier, nouiier se retrouve au pluriel dans le nom de Noards (Eure, Nouiers et Nuces au XIVè siècle puis Nouars en 1484 qui est une réfection sur le latin nucarius)  et au singulier dans le nom de Noé-les-Mallets (Aube, Nucerium vers 1095). Le franco-provençal noyé a abouti de la même façon à Les Noés (Loire, Noyer en 1642).

Les noms de Nods (Doubs, Nox en 1271, aujourd’hui dans Premiers-Sapins) et de Nod-sur-Seine (Nou en 1158) semblent être eux aussi issus du latin nux, « noix », mais une confusion est possible avec le gaulois nauda, « lieu marécageux » qui a donné de nombreux noms comme Les Noés (Aube), Noeux-les-Mines (P.-de-C.), La Noue (Marne), etc.

Les noms de lieux-dits sont beaucoup plus nombreux, plus de cinq cents comme je l’ai déjà dit, avec toutes sortes de déterminants (Grands, Petits, Trois, Quatre, etc.) ou servant de déterminant (Clos du Noyer, Champ, etc.).

Notons que ce nom simple de Noyer(s) est aussi présent en zone méridionale par exemple à Noyers-sur-Jabron (Alpes-de-H.-P.) comme nous le verrons dans l’article suivant.

Noyer suffixé

Avec le suffixe péjoratif latin -aster, on aboutit à Nourard-le-Franc (Oise, Nouerastum en 1124) et à Nouâtre (I.-et-L., Nogastrum en 925), de « vilains noyers ».

Avec le diminutif masculin -eolum on trouve Noreuil (P.-de-C., Nugerol en 1115) et Viry-Noureuil (Aisne) tandis que le féminin -eola a donné Norolles (Calv.).

 

Collectif en –etum

La forme collective du type *nucaretum est à l’origine, après chute du –t– intervocalique, des noms de Nauroy (Aisne, Nogaredum en 1104) et de Beine-Nauroy (Marne, avec Beine du gaulois baua, « boue ») ainsi que de Noroy (Oise), Noroy-le-Bourg (H.-Saône), Noroy-lès-Jussey (H.-Saône, aujourd’hui dans Jussey) et Noroy-sur-Ourcq (Aisne). Neurey-en-Vaux (H.-Saône, Nureto en 1144) et Neurey-lès-la-Demie (H.-Saône) sont aussi d’anciennes *noerei, *noeray, *noeroi, « ensemble de noyers ».

Le doublement non étymologique du –r– a donné Norrey-en-Auge (Calv.), Saint-Manvieu-Norrey (Calv., ex Norrey-en-Bessin), Norrois (Marne), Norroy(-sur-Vair) (Vosges), Norroy-le-Veneur (Mos.), Norroy-le-Sec (M.-et-M.) et Nourray (L.-et-C.).

Where is the Gay ?

Formés sur le même suffixe collectif –etum , on trouve des noms comme celui de Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis, Nucitus Superior en 862) ou de Noisiel (S.-et-M., Nucido en 841 ) et Noiseau (Val-de-Marne) qui sont des formes diminutives intervenues après l’an mil. S’appuyant sur l’étymologie assurée de Noisy-le-Sec, la plupart des toponymistes s’accordent pour attribuer la même à Noisy-sur-École (S.-et-M., Noisaco en 1222), Noisy-le-Grand (Seine-S.-D., Nociacum en 1089), Noisy-sur-Oise (Val-d’Oise), Noisy-le-Roi (Yv., Nusiacum au XIIIè s.) et Noisy-Rudignon (S.-et-M., Nosiacum en 1164) en expliquant que les finales pourtant attestées –iaco seraient de mauvaises latinisations, –ce(tum) passant à ci (TGF*). C’est cette même explication qui est donnée pour le nom de Nozay ( L.-Atl., Noziacum en 1076) et aussi, par analogie, pour celui de Nozay (Aube, Essonne). Une discussion est toutefois possible avec ces derniers noms si on les compare avec le nom de Noizé (D.-Sèvres, aujourd’hui dans Plaine-et-Vallées) qui était Nausiacus en 955 où apparait le nom d’homme latin Nautius accompagné du suffixe acum.

Où est Charlie ?

 

… et quelques autres

Noyelles-en-Chaussée (Somme), qui était Noguenariam en 1035 (à lire *Nogueriam), Noguerias en 1053 puis Noyelles en 1121, Noerotes en 1159 et Noerotarum en 1175, est sans aucun doute une ancienne noyeraie en langue d’oïl, « lieu planté de noyers », qui a subi l’attraction du nom de Noyelles-sur-Mer du même département qui est une ancienne Nigella du germanique nige, « nouveau », et latin villa, « domaine ».

Noiremont (Oise) : Noiresmont en 1150, Noeroimont en 1157, Nooroismont en 1174 et Noiremont en 1203 est issu de l’oïl noeroi, « ensemble de noyers » et mont : il s’agissait du « mont de la noiseraie » ou de la « noiseraie du mont ».

Nozeroy (Jura) : Noiseroi en 1262 est la variante masculine de l’oïl noiseraie.

… dans des parlers locaux

On trouve dans des ouvrages spécialisés (notamment le GTD* , dit « le Pégorier ») différents termes dialectaux pour désigner la noix, le noyer ou la noiseraie. Quelques uns d’entre eux ont fourni des toponymes, souvent des lieux-dits, hameaux ou écarts habités mais plus souvent encore des lieux non habités (bois, forêts, champs, etc.). En voici quelques exemples :

  • On parle, notamment en Saintonge, de nougeraie (avec des variantes nougerasse, nougerat, nougère) comme La Nougeraie à Marigny (Deux-Sèvres), La Nougère à Thevel-Saint-Julien (Indre) ou le Nougerat à Melleran (Deux-Sèvres) et bien d’autres.
  • On parle aussi, particulièrement dans le Centre, de noraie ou nôraie comme pour La Noraie à Paulmy (I.-et-L.), Les Noraies à Souzay-Champigny (M.-et-L.), etc.
  • Nouis se dit pour la noix en Normandie comme pour les Grandes et les Petites Nouis à Héloup (Orne) et dans les Pays de la Loire comme pour les Nouis à Beaumont-sur-Sarthe (Sarthe), etc.

Le breton kraonneg, « noiseraie », ne semble apparaitre dans aucun toponyme (mais je me trompe peut-être : s’il y a des Bretons dans la salle…).

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

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La devinette

Il vous faudra trouver un micro-toponyme, bien entendu lié au noyer, qui n’apparait (que je sache) qu’à cinq exemplaires, tous dans le même département de France métropolitaine et de langue d’oïl : deux fois pour des lieux-dits habités (et leur voie d’accès que je ne compte pas), deux fois pour des lieux-dits non habités et une fois au féminin pour un autre lieu-dit inhabité — qu’on numérotera par commodité de T1 à T5. (j’ai l’impression de faire du TRS !).

■ géographie :

Les communes C1 et C2, abritant T1 et T2, sont séparées par une vingtaine de kilomètres et situées dans le même arrondissement dont le chef-lieu sera dit A1.

La commune C3 qui abrite T3 est à une centaine de kilomètres de C1 et de C2 et dans un arrondissement dont le chef-lieu sera dit A2.

Les communes C4 et C5, abritant T4 et T5, sont séparées par une vingtaine kilomètres et situées dans le même arrondissement dont le chef-lieu A3 est aussi la préfecture du département.

La commune C3 est à une cinquantaine de kilomètres de C4 et à soixante-quinze kilomètres de C5.

■ toponymie :

C1 et A1 sont des toponymes formés chacun d’un nom d’homme germanique différent accompagné d’un suffixe lui aussi germanique.

C2 est un hagiotoponyme déterminé par le nom de la région (dont l’étymologie est si discutée que je ne me risque pas à vous donner d’indices à ce sujet …).

Le nom d’A2 a quelque chose à voir avec une figure géométrique — mais ça, c’est plutôt vache !

Le nom de C3 signifie « terrain clôturé ».

Le nom de C4 est issu de celui d’un homme gaulois.

Le nom de C5 est lié au travail du fer.

■ un tableau :

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Et hop.

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Le garric et la garrigue

kermès La racine pré-indo-européenne bien connue *kar/gar, attachée à l’idée de rocher, aux endroits pierreux, se retrouve dans le nom du garric, nom du chêne kermès, parfois du chêne blanc et bien souvent nom générique du chêne. Elle se retrouve dans le nom de la garrigue, formation végétale secondaire des pays méditerranéens, sur sols calcaires, où dominent chênes verts ou yeuses (Quercus ilex), chênes blancs (Quercus pubescens) et chêne kermès (Quercus coccifera), ces derniers de petite taille et piquants.

On retrouve le nom du garric surtout du Quercy aux Pyrénées centrales en passant par la plaine languedocienne. La garrigue est, elle, plus précisément présente en contrebas des Cévennes, de l’Ardèche à l’Hérault, où ce mariage entre la roche et l’arbre, entre le végétal et le minéral, s’explique par la nature essentiellement pierreuse de ces contrées où l’eau rare et la chaleur laissent le calcaire régner en maître, ne laissant qu’une maigre végétation pousser dans la rocaille, donnant lieu à un préceltique garrica.

Selon ce que nous en savons (L.-F. Flutre, Recherches sur les éléments prégaulois dans la toponymie de la Lozère, éditions Les Belles Lettres, 1957 ; Toponymie du canton de Rabastens, E. Nègre, Toulouse, 1981), c’est le nom de l’arbre garric en ancien provençal (1177) qui a précédé celui de la formation végétale garrigues en vieux français (1544). Mais on peut aussi, avec J. Astor (DNFNLMF*), penser l’inverse, et voir dans garrica prégaulois un dérivé évoquant un type de végétation, et conclure que garric a désigné l’arbre caractéristique de cette végétation, le chêne kermès.

Ces deux noms ont fourni des toponymes sous différentes formes.

Garric

Une seule commune porte le nom de l’arbre : il s’agit de Le Garric dans le Tarn.

De nombreux micro-toponymes portent le même nom, avec ou sans article, au singulier ou au pluriel et d’autres sont déterminés comme le Garric Blanc (à Saint-Pierre-de-Trivisy, Tarn), le Garric Haut (à Péchaudier, Tarn), les Quatre Garrics (à Quins, Aveyron), etc.  Garric peut aussi servir de déterminant comme au Puech Garric (colline à Uchaud, Gard), au Puy Garric (à Calvinet, Cantal), à la Font Garric (à Sénaillac-Lauzès, Lot), etc. Notons la redondance dans le nom du lieu-dit Chêne dit le Garric à Dun (Lot).

Garrigue

Plusieurs communes portent un nom rappelant cette végétation comme Garrigues (Hérault, Tarn) et Garrigues-Sainte-Eulalie (Gard). L’agglutination de l’article a abouti aux noms de Lagarrigue (Lot-et-Garonne, Tarn).

 

On compte plusieurs dizaines de micro-toponymes en (La ou Les) Garrigue (s) ainsi que des Garrigue Haute (à Laprade, Boutenac, Ginestas dans l’Aude, etc.), des Garrigue Méjane (à Saint-Germain-des-Prés, Tarn, etc.), Garrigue Rousse (à Magrin, Tarn, etc.), une Nègre Garrigue (à Lagineste, Lot) et bien d’autres.

Le diminutif se retrouve au pluriel comme au singulier, comme à la Garriguette (à Rasteau, Vauc. etc.) ou aux Garriguettes (à Lombers, Tarn), ainsi qu’avec un autre suffixe aux Garrigoles (à Puéchabron, Hér. etc.), à Garrigou (à Cessenon-sur-Orb, Hér. etc) ainsi qu’aux Garrigot (à Brassac, Ariège, etc.), Garrigots (à Coursan, Aude, etc.), Garrigote (à Vedène, Vauc., etc.) …

garrigue

On rencontre plus rarement le dérivé occitan garrigal, « taillis de chêne », comme pour Garrigal (à Aubin, Aude) ou Le Garrigal (à Sainte-Camelle, id.). Un autre dérivé garrolha qui, par extension, désigne rejets de chênes et divers arbrisseaux poussant sur les garrigues, est à l’origine, avec le suffixe augmentatif –às, de noms comme Garrouillas (à Roujan, Hér. etc) ou Les Garouillasses (à la Caunette, id.).

En Rouergue et alentour apparait une variante garissa avec ses dérivés garrissada/garrissal, au sens de « garrigue, terre inculte », à l’origine de noms comme La Garrissade (à Golinhac, Av., etc) ou Le Garrissal (à Assier, Lot, etc.).

Le dérivé aquitain garrosse, désignant une friche ou un pacage offrant çà et là quelques chênes rabougris (Origines et significations de quelques noms fréquents de la région des Corbières, André Bédos, 1906, rééd. Lacour, 2005) se retrouve dans le nom de Garrosse (aujourd’hui dans Morcenx-la-Nouvelle, Landes) et dans celui de plusieurs lieux-dits comme La Garrosse (à Brassac, T.-et-G.) ou encore dans celui du ruisseau de la Garrosse (à Serres-sur-Arget, Ariège). Le nom de Garos (P.-Atl.) ainsi que celui de plusieurs micro-toponymes où garos est écrit avec un seul r sont issus plus vraisemblablement de la seule racine *kar munie du suffixe aquitain –os désignant un lieu pierreux, principalement dans les montagnes Pyrénées.

Jarrie et Jarrige

Principalement en région franco-provençale mais aussi dans le Massif Central et en Charentes, la palatalisation du g en j devant a a abouti aux formes jarri et jarrija.

On retrouve la première dans les noms de Jarrie (Isère) et de La Jarrie et de La-Jarrie-Audouin (Ch.-Mar.) ainsi que dans celui de nombreux micro-toponymes comme Pouzioux-la-Jarrie (à Vouneuil-sous-Biard, Vienne) et bien d’autres avec divers déterminants.

La seconde n’est représentée que dans des micro-toponymes comme La Jarrige (à Arches, Cantal ; à Saint-Vaury, Creuse ; à La Tour-d’Auvergne, P.-de-D., etc.), Les Jarriges (à Lourdoueix-saint-Michel, H.-Vienne, etc.) et bien d’autres dont le diminutif La Jarriguette (à Saint-Julien-de-Peyrolas, Gard).

À noter l’hydronyme la Jarrige, nom du cours supérieur de la Burande dans le Puy-de-Dôme.

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La devinette

Une fois de plus, faute de mieux, il vous faudra trouver un lieu-dit de France métropolitaine dont le nom est lié à un des mots étudiés dans le billet du jour.

Ce lieu-dit était une commune à part entière jusqu’à son annexion il y a près de deux siècles par sa voisine. On appela alors la nouvelle commune par les deux noms réunis par la conjonction « et », mais, par facilité et bien qu’aucun décret n’ait officialisé la chose, on abandonna le nom de la commune annexée qui n’apparait donc plus aujourd’hui que dans celui d’un lieu-dit.

Ce micro-toponyme est composé de deux mots accolés sans trait d’union dont l’un désigne un bâtiment d’habitation et l’autre est donc lié à un des mots du jour.

Le nom de la commune est issu de celui d’un homme latin accompagné d’un suffixe lui aussi latin qui a évolué localement d’une façon unique.

Cette commune est en réalité un petit village sur lequel il n’y a pas grand chose à dire et me voilà donc bien démuni pour des indices …

Peut-être ce portrait ?

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Gour etc.

Gour et ses nombreuses variantes sont des termes méridionaux et alpins qui ont d’abord servi à désigner un gouffre, un abîme rempli d’eau, parfois des grottes, voire des cascades ou des étangs. Le mot s’est aussi appliqué à une cavité étroite creusée sous le sol par les eaux d’infiltration, à un trou d’eau dans une rivière, et, plus tardivement, au bassin profond d’un cours d’eau, une vallée encaissée, une gorge.

Étymologiquement, l’ancien français gorc comme l’occitan gorg ou gorga (prononcez gour/gourga) sont dérivés du latin gurgesgurgitis (d’abord « tourbillon d’eau » puis « gouffre, abîme »), lui-même probablement issu d’une racine indo-européenne onomatopéique.

On retrouve ce nom sous différentes formes dans des parlers régionaux, parfois avec des sens plus ou moins spécialisés. C’est ainsi le cas du vieux français du Nord gorgue, « trou dans lequel l’eau tombe après avoir fait tourner un moulin » ; des franco-provençaux gour, « gouffre rempli d’eau, trou d’eau, mare » et, dans le Vercors, « petit bassin peu profond à l’intérieur d’une grotte calcaire », et gourgue, francisation de gorga, « réserve d’eau aménagée, par exemple pour les bêtes » ; du savoyard goura, cf. l’italien gòra, « canal de dérivation, bief » d’où « ruisseau » ; des dialectaux gour du Forez, gou de la Bresse, gourinat (trou d’eau peu profond, terrain marécageux) de l’Allier. Signalons enfin, pour être complet, la forme gourp, où p se substitue à c sous une influence qui reste à déterminer.

On comprend, au vu des différentes formes et des différents sens pris par cet étymon, que les toponymes qui en sont issus sont aussi variés que nombreux (et vice versa, oui). Il ne reste plus qu’à les classer (mes lecteurs les plus assidus savent que je suis un fervent adepte des classements, non pas hiérarchiques, bien sûr, mais thématiques, parce que sinon, après, on ne sait plus où sont rangées les choses — avec les trucs ? ou avec les machins ? — ni  même de quoi on parle et c’est alors très vite le bordel, et encore, là, je suis aimable ).

Les gouffres et les grottes

On connait le Gour Martel, au-dessus d’Autrans-Méaudre (Isère), le Gour des Oules à Montbrun-les-Bains (Drôme), le Gour des Anelles à Céret dans les Albères (Pyr.-O.) ou encore le Gour de Tazenat, un lac de cratère profond de 68 mètres à Charbonnières-les-Vieilles (P.-de-D.) qui sont tous des gouffres. Le Gour de l’Oule, en aval de Meyruels (Loz.), est une des cavités par lesquelles la Jonte poursuit son cours souterrain et le Gour de Conque, à Serviers-et-Labaume (Gard) est une vasque d’eau au débouché d’un défilé de la rivière des Seynes. Saint-Julien-du-Gourg (à Florac, Lozère) doit son déterminant à un grand gourg (un « trou d’eau ») dans le Tarn, d’une grande profondeur mais d’une eau transparente, et surmonté d’un rocher en falaise d’où plongent les plus hardis.

La Grotte du Gourp des Boeufs se trouve à Saint-Jean-Minervois (Hér.) et le Gourp de la Sau à Saint-Geniès-des-Mourgues (id.).

St Julien du Gourg

Les hydronymes

Dans les Hautes-Pyrénées, quelques-uns des nombreux lacs de montagne sont évoqués par le Pic des Gourgs Blancs, à Loudenvielle, dominant une vallée glaciaire parsemée de lacs à la frontière d’Espagne,  à rapprocher du Gour de Tazenat, un lac de cratère à Charbonnières-les-Vieilles (P.-de-D.).

Le sens d’étang ou de mare (qui montre bien la variété de sens qu’a prise ce gour) se retrouve par exemple dans le Gourg de Maffre et le Gourg de Pairollet, des étangs de la côte languedocienne à Marseillan, (Hérault). Et c’est bien le moment de citer ici le Gourg de Maldormir, une petite annexe de l’étang de Thau et Gorgue, un lieu-dit sur le lido du même étang, ô combien cher à votre serviteur !,  puisque c’est là, sur le sable, que … qu’il … enfin, bref, qu’il a eu le réflexe de se coucher sur le ventre pour la première fois pour masquer son émoi à sa cousine (et j’ai bien écrit lido pas libido).

On a vu plus haut que gour a pu désigner un simple ruisseau : c’est le cas du Nant des Gourettes, affluent de l’Isère en Savoie, de la Gurraz du Bois, affluent du Doron de Bozel en Tarentaise (Sav.) — tandis que l’Italie toute proche connait le Canale della Gorra (à Massa, Toscan) et la Stura della Gurra, un torrent des Alpes Grées (Piémont) — et aussi de la Gourgue, un petit fleuve côtier des Landes.

Citons encore le Vallat des Gours à Meyrannes (Gard), le ravin du Gour (à Foussignargues, id.) et le Valat des Gourgues à Saint-Chaptes (id.). À l’ouest du Rhône, et notamment dans les Cévennes, gorga a pu avoir le sens de retenue d’eau pour l’alimentation d’un moulin ou pour l’irrigation : c’est sans doute à ce sens qu’on doit le nom du ruisseau des Gourgues à Vialas (Loz.), où l’on ne voit aucun gouffre ni aucune gorge (au sens topographique du terme, bien entendu).

Un cas particulier : le gour noir

L’appellatif gour a souvent été associé à la couleur noire (occitan nièr, français nègre), pour donner le sens général de « trou d’eau noire », où l’épithète évoquant la couleur sombre de l’eau renforce l’idée de profondeur du trou. C’est ainsi qu’on trouve les Gourps Nègres à Sussargues (Hér.), la grotte de Gournier, une résurgence du cirque de Choranche au nord du Vercors (Isère), le lac de Gournier à Montélimar (Drôme), la grotte de Gourniès à Ferrières-les-Verreries (Hér.), le lieu-dit Gourniès à Causses-et-Veyran (id.), le ruisseau de Gournier à Cessenon (id.). On trouve de nombreux autres exemples du composé gorg nièr en Ardèche, Haute-Loire, Gard, Drôme et quelques autres en Ariège, Aude et Hautes-Alpes. Et on trouve aussi le ruisseau de Gourmaurel ( « gour sombre »), affluent de la Garnière en Ardèche.

Rappelons aussi (« rappelons », vraiment ?, mais à qui ?) le loco nominato Gurgonigro, un nom attesté en 1029, suivi de Gurgite nigro en 1030, pour désigner l’actuelle commune héraultaise Saint-Jean-de-Fos, à l’entrée des gorges de l’Hérault.

On peut aussi classer ici Gorniès, une commune de l’Hérault qui aurait eu sa place dans la rubrique suivante des lieux habités.

Les lieux habités

« Ouah, l’autre ! Comme si on pouvait habiter dans un gouffre ! », vous entends-je vous gausser. Euh, non, pas « habiter dans un gouffre » mais à côté ! c’est-à-dire dans un lieu ainsi nommé parce qu’il se situe près d’un gour (un gouffre, une grotte, un lac, un ruisseau, etc.). Allez ! Un classement ? bon, d’accord :

  • Gour : Gours (Gir.) et Les Gours (Char., Gurgitibus en 1280) sont des communes. Les lieux-dits, très nombreux, sont représentés par Les Gours à Grane (Drôme), les Gures à Passy (Haute-Savoie), le Gour Faraud à Marguerittes (Gard, avec l’occitan faròt, « impertinent »), le Mas des Gours à Rousson (id.) et bien d’autres. Avec un qualificatif dérivé de nièr, « noir », on peut aussi classer ici Gorniès, une commune de l’Hérault qui aurait eu sa place dans la rubrique précédente (Ah? C’est déjà fait ? Bon. Ben bis repetita etc.) ;
  • Gourgue (forme féminine) : Gorgue (Nord), au confluent de la Lys et de la Lawe, est une forme picarde ayant ici le sens de « trou dans lequel l’eau tombe après avoir fait tourner un moulin ». Gourgue, sur l’Arros, (H.-Pyr.) correspond sans doute au sens d’« abîme d’eau (dans un cours d’eau) », de « creux profond, mare, bourbier profond et dangereux », que l’on retrouve sans doute aussi dans les noms de La Gourgue à Pézenas (Hér.), La Gourgue de Maroule à Argences-en-Aubrac (Aveyron), la Gourgue du Moulin à Saint-Gély-d’Apcher (Lozère — ce qui semble montrer que ce sens de « trou dans lequel l’eau tombe après avoir fait tourner un moulin » n’est pas restreint aux parlers du Nord), La Gourgue d’Asque à Asque (H.-Pyr.) et bien d’autres. C’est ici qu’il faut ranger Gorges en Loire-Atlantique, entre la Sèvre Niortaise et son affluent la Margerie, Gorges dans la Manche, sur le ruisseau Bricquebosc, en amont du Marais de Gorges (de Gorgie marisco en 1082) et Gorges dans la Somme à l’origine d’une vallée sèche qui rejoint la rive droite de la Somme, trois communes auxquelles on peut ajouter Valgorge (Ardèche, Valligorgia en 950) et aussi Cognin-les-Gorges (Isère, le déterminant a été ajouté en 1937 en référence aux gorges du Nan) ;

Cognin les Gorges

  • dérivés : Le suffixe d’origine latine –osus, servant à former des adjectifs indiquant la qualité ou l’abondance, a donné Gourgoux à Augerolles (P.-de-D.).  L’augmentatif occitan -às sert à former le déterminant de Saint-Étienne-de-Gourgas (Hér.) qui est à l’origine du ruisseau de Gourgas. Le redoublement du radical a donné son nom, au diminutif,  à Gourgouret (à Montvendre, Drôme) et, à l’augmentatif-péjoratif, à Gourgouras (à Saint-Julien-d’Intres, Ardèche) ;
  • Gurraz : cette variante savoyarde, reconnaissable à sa terminaison -az, a le sens local de « fossé pour l’écoulement des eaux », qu’il soit naturel ou creusé de mains d’homme. On la retrouve dans les noms de  La Gurraz à Villaroger et à Peisey-Nancroix (Sav.),  de La Gurraz du Bois, un ruisseau de la Tarentaise (déjà classé dans les hydronymes, oui, je sais) , etc.
  • Gourgeon (H.-Saône), est situé à la source de la Gourgeonne, un affluent droit de la Saône en aval de Recologne (même département) ; son nom est issu de l’oïl gourgeon, « cours d’eau, canal, creux de terrain », qui désignait sans doute d’abord la source ;
  • la variante Courgoul, sur la Couze (P.-de-D.), dans les Gorges de Courgoul (Courgouilh en 1401 et Corgolium au XVIè siècle)  correspond à l’occitan gorgolh, « gargouillis, bouillonnement », pour décrire les « rapides » de la Couze (où je retombe sur mes pieds avec l’origine onomatopéique de gour, qu’est-ce que je suis fort ! ).

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La devinette

Il vous faudra trouver le nom, en un seul mot composé de deux éléments sans trait d’union, d’une commune de France métropolitaine lié au mot du jour.

Pour compliquer la chose, l’élément lié au mot du jour a été si déformé qu’il est méconnaissable au point qu’on le confond avec un adjectif qualifiant l’autre élément du nom.

La commune se distingue par la résurgence d’un cours d’eau qui forme une piscine naturelle profonde d’une dizaine de mètres à laquelle elle doit son nom.

Elle est riche de plusieurs châteaux dont au moins deux s’enorgueillisssent de leur production viticole.

J’aurais pu vous donner en indice une chanson d’un auteur-compositeur-interprète canadien, mais ça aurait été beaucoup trop facile …

Je préfère vous proposer ce portrait qui devrait vous montrer le chemin :

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MAJ du 14/06/2021 Précision importante sur l’indice en photo :

Si le personnage représenté en photo peut aider à trouver la région dans laquelle se situe la commune à trouver, il faut toutefois savoir sortir du chemin pour trouver la commune.

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Des contrats d’émancipation (deuxième partie)

Après avoir vu les dérivés du latin colonica et d’autres types de contrats d’émancipation au Moyen Âge dans un précédent billet, je vous propose de continuer aujourd’hui cette exploration.

Le vilain

Le latin (terra) villana désignait une (terre) tenue par un villanus, un paysan libre par opposition au serf, c’est-à-dire une terre non noble. De nombreuses communes, quasiment toutes en régions de langue d’oïl, portent aujourd’hui un nom dérivé de ce villana latin, parmi lesquelles neuf Villaines accompagnées de divers déterminants et Vaux-Villaines (Ardennes). On trouve aussi quelques formes différentes comme Velaine-en-Haye et Velaine-sous-Amance (M.-et-M.), Velaines (Meuse), Velennes (Oise, Somme), Velanne (Isère), Velosnes (Meuse), Vilosnes-Haraumont (Meuse), Violaines (P.-de-C.), Voulaines-les-Templiers (C.-d’Or), Vulaines (Aube), Vulaines-sur-Seine et Vulaines-lès-Provins (S.-et-M.).

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À gauche, Monsieur le curé sur les marches de La Croix

Notons un changement de suffixe dans le nom de La Villotte (Yonne) qui s’est d’abord appelée Villena au IXè siècle avant de devenir la Vilete vers 1170, de l’oïl villette, villotte, « petite maison des champs » ou « très petite ville ».

Les micro-toponymes son aussi, on s’en doute, très nombreux. On trouve ainsi des dizaines de la Vilaine éparpillées de la Vendée au Berry, ainsi que des Grange Vilaine, Terre Vilaine, Pré Vilain, etc.

Des contrats de location

Toute une série de contrats pouvaient lier un bailleur et un preneur. Parmi les plus connus figurent le fermage et le métayage qui mériteraient chacun un billet particulier et sur lesquels je ne m’attarde pas, mais bien d’autres formes moins connues ont laissé des traces en toponymie :

  • la rente foncière est un terme fréquent parmi les micro-toponymes, surtout en Charente-Maritime qui a plus de soixante noms en Rente, dont plusieurs Bois de la Rente ou Champ de la Rente, et même une Rente des Clochards à Mons ;
  • la locature désignait simplement une petite maison rurale louée, avec ou sans terre. On trouve ce terme principalement en Sologne comme la Locature de la Straize à Gy-en-Sologne (L.-et-C.). En Bourgogne et Bourbonnais, le terme devient locaterie, employé seul ou avec un nom propre comme la Locaterie Pinaud ou la Locaterie Bonnefoi au Bouchaud (Allier), etc.
  • le bail à gazaille confiait à un paysan la garde et l’entretien d’animaux d’un propriétaire. Il pouvait les faire travailler et en garder tout ou partie des produits (lait, fromage, œufs, laine, fumier …). C’est dans le Sud-Ouest que le terme a été le plus productif avec une vingtaine de Gazaille, Gazaillou, Gazaillan, Gazagne  ainsi que le château des Gazaillas à Saint-Sulpice-sur-Lèze (H.-Gar.), la Gasagne à Moustiers-Sainte-Marie (Alpes-de-H.-P.), etc. Le terme serait issu du germanique waidanjan,  « se procurer de la nourriture » d’où l’occitan gasanha, « terre cultivée » et la forme gasalho, « cheptel, troupeau » en Guyenne, Gascogne et haut Languedoc (TDF) : certains des micro-toponymes cités pourraient rappeler ces sens plutôt qu’un bail à gazaille ;
  • l’acate, contraction du latin ad acceptum, était un bail à long terme qu’on retrouve dans plusieurs lieux-dits Les Acates du Var, dont un Ubac de l’Acate à Collobrières. La variante acapte se retrouve à moins de dix exemplaires, presque tous dans le Tarn dont l’Acapte d’Espine à Anglès (mais pas d’Acate Zeblouse ou d’Acate Guettenaud à se mettre sous la dent …). Du même domaine de sens, l’abenevis était un contrat de concession à durée illimitée, notamment dans le Lyonnais : l’Abbenevis est un hameau de La Bénisson-Dieu (Loire).

Droit d’usage, wèbes et douaire

  • le droit d’usage concédé par le propriétaire permettait d’utiliser certaines ressources autrement négligées : ainsi de la vaine pâture ou du ramassage de bois mort. Il fallait pour cela définir exactement les lieux où ce droit s’appliquait, ce qui explique que des toponymes en Usage en soient issus. On trouve ainsi, outre Les Usages,  des Grands Usages, des Petits Usages, de nombreux  Bois des Usages, des Pièce des Usages, etc. répartis principalement en pays de langue d’oïl. À l’inverse, il existe l’Usage Défendu, un bois à Raveau (Nièvre).
  • en Ardennes, les wèbes étaient des parties de forêts concédées par des seigneurs à chaque feu (famille) de commune pauvre (cf. page 4). Le nom pourrait être issu du germanique geben et évoquer un don. On le retrouve dans des micro-toponymes Wèbes à Sècheval, aux Mazures (les Wèbes Hautes), à Bogny-sur-Meuse (les Hautes Wèbes), à La Grandville (Wèbe Chauvin), etc.
  • les douaires désignaient les biens laissés en usufruit à la femme survivante, la douairière. Plusieurs lieux-dits en gardent le souvenir, notamment en Lorraine occidentale et dans les Ardennes, comme le Grand Douaire à Margut (Ardennes) ou le Douaire à Quincy-Landzécourt (Meuse) et jusqu’en Normandie comme aux Douaires à Montesson ou le Douaire à Langeard (Manche).

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Si une journée supplémentaire m’a permis de terminer et d’illustrer mon billet, elle ne m’a en revanche pas permis de trouver un toponyme à vous faire deviner.  Sauf peut être ça :

Quelles sont ces deux localités, distantes de 211 km par la route, qui ont changé une partie de leur nom, qui portait la marque de leur soumission, pour une autre partie correspondant à leur nouveau statut ?

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Des contrats d’émancipation (première partie)

On a vu dans de précédents billets ce que j’ai appelé des « terres libres », c’est-à-dire les alleux, les villes franches et neuves, sauvetés et bastides. Dans le monde seigneurial sont apparus d’autres formes de contrats définis par des termes dont le sens fut précis, mais qui sont sortis de notre vocabulaire, et qui ont pourtant marqué le territoire parce qu’ils évoquaient des façons d’être plus ou moins autonome. Les seigneurs n’étaient en vérité pas devenus plus libéraux : ils tiraient de ces concessions, bien mieux que de la coercition, des terres mieux entretenues, plus productives et donc mieux rémunératrices, ainsi que des familles mieux liées à la glèbe que des serfs contraints, démunis et faibles. 

Ces types de contrat sont suffisamment nombreux pour nécessiter deux billets. Voici les premiers :

Les colons

Des paysans ont été affectés à des terres conquises ou à défricher, avec un statut de colons. Ils étaient libres, mais attachés à la glèbe eux aussi, c’est-à-dire qu’ils étaient tenus de mettre cette terre en valeur. Le colon du premier Moyen Âge était en réalité un serf à demi libre qui avait droit à l’accès aux tribunaux, pouvait prêter serment et faire la guerre. Sa tenure n’était pas sous l’exploitation directe du seigneur : détachée de la réserve seigneuriale, elle était librement exploitée par le colon qui, s’il n’est plus l’esclave du seigneur est en fait esclave d’une terre à laquelle il est héréditairement attaché tout en devant au maître des lieux des redevances multiples constituant le loyer de la terre. Le latin colonica, « maison de cultivateur » dans une colonia, tenure d’un colonus, est à l’origine de nombreux toponymes :

  •  Collonge-en-Charollais (S.-et-L.), Collonge-la-Madeleine (S.-et-L.), Collonges (Ain), Collonges-au-Mont-d’Or (Rhône), Collonges-la-Rouge (Corr.), Collonges-lès-Bévy (C.-d’Or),  Collonges-et-Premières (C.-d’Or) et Collonges-sous-Salève (H.-Sav.) et aussi Lacollonge (T.-de-B.) ;
  • Coulonges (Char., Char.-Mar., Eure et Vienne), Coulonges-Cohan (Aisne), Coulonges-les-Sablons (Orne), Coulonges-sur-l’Autize (D. -Sèvres), Coulonges-sur-Sarthe (Orne) et Coulonges-Thouarsais (D.-Sèvres) ;
  • Collorgues (Gard) et Collongues (Alpes-Mar. et H.-Pyr.) ;
  • Collanges (P.-de-D.) et des lieux-dits Collange (à Saint-Félicien, Ardèche ; à Montregard, Haute-Loire, etc.), La Collange (à Lantriac, Haute-Loire, etc.), Les Collanges (à Saint-Jean-Chambre, Ardèche, etc.) ;
  • Coulanges (Allier), Coulanges-lès-Nevers (Nièvre), Coulanges-sur-Yonne (Yonne), Coulanges-la-Vineuse et son diminutif Coulangeron (Yonne) ;
  • La Coulonche (Orne) et Coulonces (Orne) ;
  • La Collancelle (Nièvre) et Colonzelles (Drôme) représentent un diminutif.

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Construite en grande partie en grès rouge, Collonges deviendra La Rouge en 1963

Il n’est pas toujours facile de distinguer les Colonia qui pourraient représenter des colonies de l’époque romaine, la plus célèbre étant Colonia Agrippina, aujourd’hui Cologne sur les bords du Rhin.  Malgré tout, l’histoire locale (et les fouilles) permettent d’affirmer que Coulaines (Sarthe), attestée Colonia au IXè siècle, ainsi que quatre lieux-dits homonymes du même département, sont bien des terres cultivées au Moyen Âge par un colon, comme Coulogne (P.-de-C., Colonia en 844) et les lieux-dits Cologne à Hargicourt (Aisne) et à Naucelles (Cantal), etc.

Dans le Sud-Ouest, poublan fut le nom attribué à des colons venus d’ailleurs s’installer sur des terres nouvellement défrichées : le terme signifiait littéralement « peuplant ». On le retrouve dans plusieurs dizaines de noms de lieux-dits (le) Poublan dans les Landes mais surtout dans les Pyrénées-Atlantiques, notamment en pays d’Orthe.

Commande et kemenet

Au Moyen Âge, une terre de commande (du latin commendatio, au sens de « mettre en main »), résultait d’un contrat par lequel un homme libre se plaçait sous la protection d’un suzerain, échangeant le droit sur sa terre contre des prestations. On trouve ainsi quelques lieux-dits (la) Commande,  ou le  Hameau Commandé à Flamanville (Manche), la Commenda à Sospel (A.-Mar.), Commandet à Larreule (Pyr.-Atl.) et quelques autres qu’il faut bien distinguer des lieux-dits La Commanderie qui rappellent généralement une commanderie de templiers ou de l’ordre de Malte comme le rappelle aussi Lacommande (Pyr.-Atl.) ancien espitau d’Aubertii en 1344 devenu La Commanderie d’Aubertin en 1768.

Ce type de contrat semble avoir été répandu en Bretagne, où le nom est devenu kemenet. On le retrouve dans les noms de Guéméné-sur-Scorff (Mor.) et de Goméné (C.-d’A.) — tandis que Guéméné-Penfao a le sens de « montagne (méné) blanche (gwen) et « bout (pen) de la hêtraie (fao) ». Quéméneven (Fin.),  Kemenetmaen en 1267, était une « terre de commande » d’un homme nommé Maen.

Guéméné sur Scorff

Convenant et kevez

Convenant a désigné un bail de fermage (à cens, rente ou part de récolte) dit aussi bail congéable, dans lequel le preneur acquerrait la propriété des bâtiments qu’il a construit et des plantations qu’il a faites. On trouve plus de trois cents lieux-dits portant ce nom en Bretagne, la plupart dans les Côtes-d’Armor et en général suivis d’un nom de personne : par exemple les Convenant Calvez, Convenant Moullec, Convenant Brochennec et Convenant Capez, tous à Pleumeur-Bodou. Le terme a souvent évolué en kevez, comme pour Quévez à Trégonneau (C.-d’A.), francisé en quévaise.

Colliberts

S’engageant à défricher de nouvelles terres, certains serfs ont été affranchis en groupes  en tant que co-liberti. Ils n’avaient en réalité qu’un statut à peine amélioré par rapport à celui des serfs, si bien qu’en certaines régions, notamment en Anjou, le nom de collibert a remplacé celui de serf. Ces colliberts, facilement devenus cuilverts puis « culs verts », ont laissé quelques traces comme à Cuverville (Calv., Culvert villa en 1066 ; Eure ; S.-Mar.) et Cuverville-sur-Yères (S.-Mar.). Les lieux-dits Colibert à Créance (Manche) et Colibards à Courtisols (Marne) sont de même étymologie.

Hostise

Une autre forme de concession de terre pour fixer des habitants a été l’hostise, demeure d’un hoste ou òste qui disposait d’une tenure moyennant redevance, mais sans être attaché à la glèbe comme le serf. Ce statut intermédiaire entre l’homme libre et le serf a souvent servi à attirer les populations dans les zones de peuplement autour des « villes neuves » et des bastides.

Le nom d’Othis (S.-et-M., Ostiz en 1209) et de Hosta (Pyr.-Atl., Hoste en 1472) sont sans aucun douté liés à l’hostise, tandis que le doute est permis pour Hoste (Mos., Homscit en 875) qui est plus probablement issu d’ un nom d’homme germanique. C’est bien en revanche hostise qu’on retrouve dans les noms de Cosquer l’Hostis à Plusquélec (C.-d’A., avec cosquer, « petite maison »), de Convenant l’Hostis à Pluzunet ( C.-d’A.) ou encore de Ker an Hostis à Plestin-les-Grèves (id.). En région de langue d’oc, c’est la forme òste qui se rencontre le plus souvent comme à L’Oste (à Nousty, P.-A. et à Lagardelle-sur-Lèze, H.-G.) ou à  Oste-Borde (à Licq-Athérey, P.-A., avec borde, « petite maison en planches »).

shadock

La devinette

Il vous faudra touver le nom d’une commune de France métropolitaine en rapport avec un des mots du billet.

Cette commune ayant fusionné il y a près d’un demi siècle avec sa petite voisine, son nom apparait en premier dans celui de la nouvelle commune, séparé par un trait d’union de celui de sa voisine qui s’écrit aussi avec un trait d’union.

La commune à trouver s’enorgueuillit de la présence d’une des plus anciennes fanfares de France au point de lui rendre hommage sur le blason commun.

Un indice :

indice a 16 05 2021

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Les bastides du Sud-Ouest

On a vu dans les précédents billets (ici et ) qu’entre le milieu du XIIè siècle et la deuxième moitié du XIIIè, en Agenais et Quercy, en Albigeois et dans le Lauragais, et bien sûr en Gascogne, est apparue une vague planifiée d’urbanisme : celle des bastides. En Provence et, de manière plus générale, dans le Bas-Languedoc (où, faute de terres disponibles et en l’absence de frontières disputées, ce mouvement n’a pas lieu) une bastida désigne une ferme ou une maison de campagne. Dans le Sud-Ouest le mot a pris le sens de (petite) ville fortifiée, au plan régulier et rapidement bâtie. Ces opérations d’aménagement du territoire — depuis la fondation de Montauban en 1144 jusqu’aux ultimes créations aux confins de la Guyenne anglaise et des terres désormais soumises au royaume de France —  avaient au moins trois points communs : organiser des centres de peuplements et d’échanges commerciaux ; octroyer des libertés à ceux qui viennent s’y établir ; marquer la puissance de leur promoteur. Ce dernier, en Albigeois, Rouergue, Quercy et Gascogne orientale, est souvent le Comte de Toulouse ou le sénéchal (Eustache de Beaumarchais notamment) ; pour l’autre partie de l’Aquitaine, possession anglaise du Roi-Duc, il s’agissait du sénéchal ou d’un de ses officiers.

On a identifié près de trois cents de ces bastides dans le Sud-Ouest, dont cent-trente environ dans la zone de langue d’oc. Il ne sera bien sûr pas question ici de les citer toutes mais simplement de voir comment se présente leur toponymie.

Un nom en rapport avec la nouveauté

C’est dans ce paragraphe qu’il conviendrait de ranger les noms des nombreuses Villeneuve, Villefranche ou encore Sauveterre vues dans les précédents billets et sur lesquels je ne reviens pas.

Un nom en rapport avec le fondateur

Il s’agissait alors d’affirmer la puissance de l’initiateur du projet de bastide ou de laisser une trace dans l’histoire. C’est ainsi qu’on trouve Réalmont (Tarn), Réalville (T.-et-G.),  Montréjeau (H.-G.) et Villeréal (L.-et-G) qui signalent une possession royale, La Bastide-l’Évêque (Av., fondée par l’évêque de Rodez au XIVè siècle), Villecomtal (Av., fondée en 1295 par Henri II, comte de Rodez), Labastide-d’Anjou (Tarn, fondée par Louis d’Anjou en 1373), Labastide-de-Lévis (Tarn, fondée par Philippe de Lévis en 1297) et quelques autres.

villecomtal

Le nom du fondateur peut apparaitre seul, parfois déformé par la prononciation occitane, comme à Beaumarchès (Gers, du sénéchal Eustache de Beaumarchais), Arthès (Tarn, de Robert d’Artois en 1328), Beauchalot (H.-G., de Raoul Chaillot en 1325 d’où le val Chaillot déformé en Beauchalot), Briatexte (T., de Simon Briseteste, sénéchal de Carcassonne en 1291), Lalinde (Dord., du sénéchal de La Linde, 1267), et bien d’autres. Ajoutons à cette déjà longue liste le nom de Lafrançaise (T.-et-G.) qui montre bien que cette forteresse occitane est celle des Français, les terres ayant été données au roi de France Philippe le Hardi par Bertrand de Saint-Geniès en 1274.

Citons encore Libourne (Gir., de Roger de Leybourne, gouverneur de Gascogne en 1270), une des rares bastides fondées par les Anglais à porter un nom à consonance britannique contrairement à Créon du même département, à Monpazier et Beaumont en Dordogne, etc.

Une place à part doit être faite pour les bastides créées par un contrat de paréage (du latin pariare, « aller de pair ») par lequel le seigneur ou le monastère apportait la terre et l’autorité souveraine ses garanties. On connait ainsi Villeneuve-du-Paréage en Ariège, fondée en 1308 par le roi de France Philippe IV le Bel  et l’évêque de Pamiers. Tournay (H.-P.) a été fondée en 1307 par paréage entre ce même roi et Bohémond d’Astarac et nommée d’après la ville belge de Tournai (cf. plus loin).

Un nom en rapport avec le lieu

On a parfois choisi de nommer ces bastides en les différenciant par le nom du fief où elles se situent, par le nom du lieu le plus proche, par le nom de la rivière auprès de laquelle elles ont été bâties, etc. On trouve ainsi en Ariège La Bastide-de-Boussignac, La Bastide-de-Lordat, La Bastide-de-Sérou, La Bastide-du-Salat et La Bastide-sur-l’Hers ; dans l’Aude, Labastide-en-Val et Labastide-Esparbairenque (esparvèr, « épervier », et suffixe –enc) ; dans le Lot, Labastide-du-Haut-Mont et Labastide-du-Vert ; dans les Pyrénées-Atlantiques, Labastide-Montréjeau  et Labastide-Cézéracq ; dans le Tarn, Labaside-Gabausse (de Gabals, « habitants du Gévaudan ») et Labastide-Rouairoux (de l’occitan roeiros, du latin rovièra, « rouvraie, planté de chênes rouvres »), etc.

-Labastide-Rouairoux

Le site naturel de la bastide peut aussi apparaitre seul comme à Beaumont-du Périgord (Dord.), Beauregard-et-Bassac (Dord., bastide anglaise fondée en 1286) ou Mirabel (T.-et-G.). D’abord bâtie au bord de la rivière, la bastide de Lisle-sur-le Tarn (fondée en 1222) devient une île véritable quand un fossé entourant la ville est creusé.

Le prétendu caractère de la bastide peut aussi apparaitre comme dans Monségur (Gir., fondée par la reine d’Angleterre, Aliénor de Provence, en 1265) comme le choix d’une appellation attractive apparait dans les « étoiles » de Lestelle-Bétharram (P.-A., fondée par Gaston II de Foix en 1335) et de Lestelle-Saint-Martory (H.-G., fondée par les comtes de Comminges en 1243).

Un nom transporté

Certaines de ces bastides se sont vu donner des noms de cités étrangères ou fort éloignées des horizons de la France méridionale, noms qui avaient la particularité de vibrer avec quelque intensité dans la conscience collective des habitants de l’époque. De grands seigneurs baptisèrent de la même façon leur château et le bourg qui en dépendait.

Des cités de la péninsule ibérique devenues célèbres lors de la reconquête des terres chrétiennes ont ainsi servi à nommer Cadix (Tarn, la ville espagnole Cadis ayant été reconquise par Alphonse X en 1262), Grenade-sur-l’Adour (Landes) et Grenade (H.-G., fondée en 1290 par le sénéchal Eustache de Beaumarchais ), Valence-d’Albigeois (Tarn, fondée en 1369), Valence-sur-Baïse (Gers, fondée par l’abbé de l’abbaye cistercienne de Flaran) et Valence-d’Agen (T.-et-G., fondée sous l’autorité d’Édouard Ier d’Angleterre par le captal de Buch, Jean de Grailly) ainsi que Pampelonne (Tarn, fondée et nommée en 1268 par Eustache de Beaumarchais en souvenir de ses opérations en Navarre). De la même façon, Cordes (Tarn) et Cordes-Tolosane (T.-et-G.) semblent rappeler le souvenir de Cordoue en Espagne. Le nom de Barcelonne, une des villes les plus importantes des côtes méditerranéennes où se jouait l’avenir de l’Europe (réunie au royaume d’Aragon, maître de la Provence, elle est un des plus importants ports de commerce où l’Orient trafique avec l’Occident et où l’Occident trouve son numéraire pour régler ses dépenses) a traversé les Pyrénées à de nombreuses reprises et notamment à Barcelonne-du-Gers, bastide du XIIIè siècle.

Cordes-vue-des-Cabanes

L’Italie n’est pas en reste qui apparait dans les noms de Pavie (Gers), Fleurance (Gers, Florencie en 1289, du nom de Florence), Boulogne-sur-Gesse (H.-G., transport du nom de Bologne) ainsi que de Plaisance (Av.), Plaisance-du-Touch (H.-G.) et Plaisance-du-Gers (Gers) qui  rappellent l’italienne Plaisance, même si la connotation laudative du terme plasença a sans doute joué dans le choix de ce nom. Viterbe (Tarn, fondée en 1384) rappelle la ville italienne de Viterbe qui fut une résidence des papes du milieu du XIIIè siècle au début du XIVè siècle, époque à laquelle la papauté s’installa en Avignon. Geaune (Landes) fondée en 1318 sous le nom de Genoa, est un transfert du nom de Gênes, ville natale de son fondateur Antonio de Pessagno, un des principaux financiers d’Édouard II d’Angleterre.

Bruges (P.-A.) fondée par le comte de Foix Gaston Phébus en 1286 rappelle la ville flamande de Bruges, plaque tournante du commerce nordique grâce à la Hanse teutonique et Tournay (H.-P., fondée en 1307 par Jean de Mauquenchi, sénéchal de Toulouse), vue plus haut, rappelle la belge Tournai. Cologne (Gers, fondée elle aussi en 1286) évoque la ville libre impériale de Cologne, en Allemagne, dont le rôle marchand au XIIIè siècle fut lui aussi considérable pour l’économie nordique. Damiatte (Tarn), dans la vallée de l’Agout, correspond à Damiette en Égypte que prit Louis IX en 1249.

Pour finir, citons le nom de Hastings,  le port le plus important d’Angleterre au XIIIè siècle, représenté par Hastingues, port sur l’Adour dans les Landes, fondé en 1370 par les Anglais qui l’appelèrent Hastyngges. Il s’agit, avec Libourne vu plus haut, d’un des rares noms de bastides anglaises à consonance britannique, auxquels on peut rajouter Nicole (L.et-G.) fondée en 1293 et dont le nom est un transfert de la Lincoln anglaise.

♦♦♦

Ce billet, qui ne concerne que les bastides du Sud-Ouest avec leur sens historique particulier, ne prétend pas être exhaustif. N’hésitez-pas à rajouter « votre » bastide en commentaire ou à m’interroger sur une bastide qui ne figurerait pas dans ce billet : je ne manquerai pas de vous répondre.

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La devinette

Il vous faudra trouver le nom, en un seul mot, d’une bastide du Sud-Ouest.

À un peu moins de cinq cents kilomètres, une autre commune, sans être une bastide, porte un nom de même étymologie mais à la graphie un peu différente.

Un roi de France aimait se dire meunier de la localité à trouver ; il n’affabulait pas puisqu’il était propriétaire de son moulin à blé.

Situé aujourd’hui, pour sa plus grande partie, sur le territoire du chef-lieu d’arrondissement limitrophe, ce moulin existe toujours et porte le nom de la commune à trouver, parfois remplacé par celui dudit roi.

Et s’il vous faut un indice, ce sera une chanson :

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Les terres libres

Face aux terres seigneuriales qui formaient le fief, il a existé des terres libres.

Un adjectif a qualifié ces terres : l’adjectif « franc », c’est-à-dire « libre », comme tout ce qui appartenait à des Francs. C’est ainsi qu’ont été formés les noms de :

  • Frampas en Haute-Marne, Francus passus en 1165, le « passage libre, affranchi de tous droits » ;
  • Francalmont en Haute-Saône, de francalis, dérivé de francus, et mons, « mont » ;
  • Francaltroff en Moselle (Altorff en 1339 et Frey Altorff en 1628) avec les germaniques alt, « vieux », et dorf, « village » ;
  • Francastel dans l’Oise, avec castel, forme picarde de « château » ;
  • Francazal en Haute-Garonne, avec cazal, « ferme » ;
  • Francheval dans les Ardennes avec val (au féminin) ;
  • Montfranc en Aveyron, Montis franchi en 1341.

Une place de l’église comme je les aime : sans église.

Il  conviendrait d’ajouter à cette liste les nombreuses villes nouvelles volontairement créées au Moyen Âge dans le cadre du boom démographique européen des XIè, XIIè et XIIIè siècles. Là où il n’y avait rien, ou tout au plus un village qui vivotait, une autorité, civile ou ecclésiastique, créait une bourgade, qui sera reconnaissable à ses rues larges (pour l’époque), droites et régulières, sur un plan préconçu et rapidement exécuté. On y attirait les habitants en leur octroyant le statut d’hommes libres, souvent en supprimant la taille, le service militaire, le droit d’hébergement du seigneur et de sa suite. Certaines créations religieuses accordaient même le droit d’asile, « sous sauvegarde de la paix de Dieu » : ce sont les sauvetés (du latin salvitas, « sécurité », en général sur le chemin de Compostelle.  D’autres étaient conçues par la monarchie comme des machines de guerre contre la féodalité : ce sont les bastides ou les bâties occitanes (du germanique bastjan, « bâtir ») qui, dans le Sud-Ouest, ont servi à renforcer les positions des deux monarchies qui s’y faisaient face, la française et l’anglaise. Toutes ces villes nouvelles, villes franches, sauvetés, bastides, etc. feront l’objet d’un (ou plusieurs) billets ultérieurs, celui-ci étant essentiellement consacré aux terres plutôt qu’aux villes elles-mêmes.

Parallèlement à la terre franche vue plus haut est apparu l’alleu, du francique al ôd, « tout bien », c’est-à-dire « pleine propriété », transcrit alodis (Loi salique) et allodium (Loi des Longobards). Historiquement, l’alleu était une terre donnée en toute propriété et libre de redevance aux guerriers des invasions germaniques installés dans l’Empire romain puis a fini par désigner toute terre ne relevant d’aucune autre, un bien échappant à la féodalité, correspondant à une propriété au sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot. Si, au nord de la Loire, le principe « nulle terre sans seigneur » l’a très vite fait se raréfier, ailleurs son caractère assez exceptionnel a suffisamment marqué les esprits pour laisser des traces toponymiques. On trouve ainsi des localités nommées Les Alleuds (M.-et-L., aujourd’hui dans Brissac-Loire-Aubance ; Deux-Sèvres, aujourd’hui dans Gournay-Loizé), Les Alleux (Ardennes, aujourd’hui dans Bairon-et-ses-Environs), Les Allues (Sav.), Arleuf (Nièvre), Arleux (Nord) ainsi que de nombreux micro-toponymes en Normandie, Poitou, Bretagne et Morvan. Certains de ces noms ont pris des formes où il est parfois difficile de les reconnaitre comme comme pour Les Élus (à  Cléry-Saint-André, Loiret) notés Les Alleuz en 1584. Le même mot alleu, avec l’agglutination de l’article, a fourni Laleu (Orne, Somme), Lalleu (I.-et-V.), Lalheue (S.-et-L.), Lalœuf (M.et-M.). Le diminutif apparait dans Les-Alluets-le-Roi (Yv.). L’ancien occitan employait alluèch que l’on retrouve dans le Puech d’Alluech à Saint-Chély-du-Tarn (Loz.) et Alluèches à Veyrau (Av.). Une autre forme occitane alo est à l’origine du nom d’Allos (Alpes-de-Haute-Provence, ad Alodes vers 1056) et de micro-toponymes en Alos, Lalo, Lalot, etc.

Le nom du village d’Alleuze (Cant.), attesté castrum Helodie en 1252 puis Aleuza en 1388, semble être lui aussi issu de alod et nous permet de rappeler que le prénom Élodie a la même étymologie.

Notons pour finir un pays vraiment libre, le Franc-Alleu, partie de l’ancien Nigremontois (latin nigrum, « noir » et montem, « mont », où l’ordre germanique déterminant-déterminé fixe l’appellation à une époque antérieure aux Carolingiens) dans la Creuse, dont le nom indiquait une propriété héréditaire et exempte de toute redevance. Plus d’une dizaine de lieux-dits Franc-Alleu ou Francs-Alleux se dispersent de Champagne en Picardie.

La disparition des alleux a pu être compensée, au moins en partie, par l’apparition de nouveaux espaces libres.  C’est le cas, d’une part, des villes nouvelles vues plus haut. D’autre part, les habitants des villes, mais aussi des campagnes, se sont parfois organisés en « ligues jurées ». Ces ligues ou communes, du latin communis, « commun », se sont souvent opposées aux seigneurs, souvent avec la bénédiction du pouvoir royal, dont elles ont pu percevoir des privilèges juridiques, comme la propriété ou la gestion collective des terres. Ces biens communaux ont parfois été à l’origine de villages auxquels ils ont donné leur nom comme Commenailles et Communailles-en-Montagne (Jura) formés sur le latin communalia, « propriétés possédées en commun par les gens d’un village ». Le déterminant de Saint-Martin-de-Commune (H.-S.) a la même origine comme le nom de Comus (Aude, en occitan Comuns, du masculin comunen). Un très grand nombre de lieux-dits et hameaux portent un nom rappelant ce statut : Commune, La ou Les Commune(s), Commun, Communal, Communau(x), etc. Préaux en Seine-Maritime se distingue par la, présence des lieux-dits les Communaux, les Communes, Biens Communs et la Ferme des Communes. Une place particulière peut être faite à des noms qui rappellent le fouriérisme et les phalanstères comme la Commune Garaudière et la Commune Georges à Mably (Loire) ou Les Communes à Marlhes (id.). Le déterminant de Cys-la-Commune (Aisne) lui vient d’un privilège accordé en 1790 qui lui permettait de conserver son maire et son juge de paix.

La devinette

Il vous faudra trouver le nom d’une commune de France métropolitaine, ancienne « terre libre ».

Il s’agit d’un nom en trois mots. Le premier définit la terre libre, le second est un mot de liaison et le dernier est l’autre nom du village issu d’un diminutif tardif d’un hydronyme gaulois.

Pas d’autre idée d’indice que cette vidéo :

 

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Sinon, rendez-vous mardi : d’autres idées d’indices me seront venues d’ici-là, j’espère !

Fontjoncouse (répàladev)

Personne n’a rejoint TRS et LGF qui restent donc les seuls à avoir trouvé la bonne solution à ma dernière devinette.

Il fallait trouver l’audoise Fontjoncouse, située dans les Corbières à une trentaine de kilomètres de Narbonne.

local-Fontjoncouse

On connaissait ce village sous les noms de Fontejoncosa (795) puis Fontejonquiosa (1149) dont la signification ne fait pas mystère : le bas latin fontem, « source », et l’adjectif joncosam, « riche en joncs », ont abouti à l’occitan font joncósa francisé en Fontjoncouse. Le suffixe -ósa, indiquant une abondance voire un envahissement, se retrouve, pour ne citer que des sources, dans (Saint-Marcel-de)-Fontfouillouse (aux Plantiers, Gard), évoquant un lieu particulièrement feuillu, boisé, et Fontpédrouse (P.-O.) où la source est pierreuse.

carte-postale-fontjoncouse

La fondation de Fontjoncouse est racontée dans les pages 478 et suivantes du Bulletin de la commission archéologique de Narbonne (tome I, 1876-1877) :

Jean I

Nous (en tout cas, moi) venons d’apprendre un nouveau mot, aprision, absent des dictionnaires de référence habituels. Il s’agit d’un terme de droit médiéval désignant un mécanisme par lequel le roi donnait les terres prises à l’ennemi à celui qui les peuplerait et mettrait en culture, créant ainsi une zone frontière plus facile à défendre, ici la marche d’Espagne après en avoir chassé les Arabes. On se souvient que ces derniers ont occupé Narbonne et sa région pendant une quarantaine d’années à partir de 719.

On lit, quelques pages plus loin, la construction d’une église vouée à sainte Léocadie. :

Jean IV

Sainte Léocadie, vierge et martyre en 303, est la patronne de Tolède (Espagne). Une commune française des Pyrénées-Orientales, à quelques kilomètres de la frontière espagnole porte le nom de Sainte-Léocadie.

Pour en finir avec l’énoncé de la devinette, rappelons que Fontjoncouse est située dans l’arrondissement de Narbonne, capitale de la province romaine dite Narbonnaise.

Le cours d’eau qui prenait sa source entre les joncs est l’Aussou. Il était appelé Alsonae en 911, aqua Alsoni en 1185 et Ausson en 1781 : on y reconnait l’hydronyme pré-celtique *alis suivit du suffixe gaulois –one. La vocalisation du l devant s a donné le nom actuel.

Les indices

■ l’illustration :

indice f 07 03 21 

cette illustration de Félix Lorioux pour les Fables de La Fontaine (Hachette, 1922) permettait de penser à une fontaine et aux pays des Corbières, dont on pourra lire l’origine du nom dans cet ancien billet.

 

 

■ la photo :

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… montrait une fontaine dans des joncs.

 

 

 

 

■ le bijou :

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… un jonc dit viking orné d’une tête de corbeau à chaque extrémité.

 

 

 

 

 

■ les pâtisseries :

 

indice a 07 03 21

 

il fallait reconnaitre trois macarons, autre nom des étoiles que le Guide Michelin a accordées à l’auberge du Vieux Puits qui a permis à Fontjoncouse de renaître (et de quelle façon!). Je ne mets pas de lien (il n’y aucune raison que je fasse de la publicité gratuite, mais bon, si vous avez le temps de chercher …).

Céréales et autres plantes cultivées (suite et fin)

Après le millet, après l’avoine et l’orge, après le blé, le chanvre et le lin, après le céleri et d’autres raves, après la moutarde, le fenouil et d’autres, je m’attaque pour finir à quelques céréales et plantes cultivées de moindre importance mais qui ont quand même laissé des traces toponymiques.

Fromental et ségala

On opposait jadis la bonne terre à blé, ce qu’on appelait un fromental, au terroir réputé pauvre, plutôt laissé au seigle, et pour cela nommé ségala. Certes liée à la nature des sols, la distinction n’est pourtant pas toujours si simple : tous les ségalas ne sont pas sur le granit, ni même en terrain siliceux, il s’en trouve sur les causses.

Fromental se retrouve dans le nom de Fromental (Vienne) et de Bessais-le-Fromental (Cher, avec Bessais du nom d’homme latin Beccius et suffixe –acum), ainsi que dans celui de plusieurs lieux-dits en diverses régions, avec une forte fréquence en Périgord et Auvergne. On rencontre des Fromentières, Fromentaux, etc. qui sont bien liés à la culture du blé, tandis que les lieux nommés simplement Froment (et les diminutifs Fromentin, Fromenty, …) sont sans doute issus de noms de famille, celui de marchands de blé ou de muletiers en assurant le transport. Notons aussi de rares dérivés avec métathèse (la même qui a fait du formage le fromage) comme Forment ou Fourment.  Signalons enfin un Fromentas à Aignan (Gers), formé avec le suffixe augmentatif –às.

bessais le fromental

 

Le terme ségalar (avec la dérivation en -ar issue du neutre latin -are) désignait la terre de culture du seigle et plus généralement, on l’a vu, une terre pauvre. C’est ainsi qu’on trouve de nombreux Ségalar et Segala,  un pla Segala à Mantet (P.-O.), un campu Segala à Vezzani (H.-Corse) ou encore le plateau pierreux de Segela en Lozère, (territorium dels Seguelars au XIVè siècle) près de Gatuzières (de l’occitan gatuça, « euphorbe, épurge, Euphorbia lathyris », et suffixe -ièra ). Ce même nom a été parfois donné à des lieux escarpés où la culture de toute céréale parait improbable, comme au cap de Seguela en Ariège, ce qui a donné lieu à une interprétation par le pré-indo-européen sek, « montagne », même si un glissement de sens de « terre pauvre » vers « terre aride, inculte, lieu rocheux » semble possible. La région du Ségala s’étend, en Aveyron, de Rodez à Réquista et de Saint-Beauzély à Rieupeyroux, délimitant une vaste zone de terre à seigle. Comme pour le froment, on trouve des dérivés du type Ségalière, Ségalas, etc. La forme simple apparait dans quelques noms comme le Pain de Seigle à Ligny-en-Barrois (Meuse), le Champ du Seigle à Gonsans (Doubs), le Moulin de Seigle à Plouray (Mor.), etc. et dans des dérivés comme la Seiglerie à Machecoul-Saint-Même (L.-A.) ou la Seiglière à Balnot-la-Grange (Aube). Des Kerségalen, Kerségalou, Kerségalec se dispersent en Bretagne. Notons enfin, pour rester en Bretagne, la commune de Saint-Segal (Finistère) qui ne doit rien au seigle mais qui devrait son nom, Seint Sengar vers 1330, à un saint irlandais.

Escourgeon et baillarge

L’escourgeon, autre nom de l’orge d’hiver, apparait dans le nom des Escourgeonnières à Pouan-les-Vallées (Aube), des Escourgeas à Barges (H.-Loire.), Escourjades à Gallargues-le-Montueux (Gard), Escourjadisses à Lherm (H.-G.).

Le baillarge (ou baillorge, l’orge qui bâille), autre nom de l’orge de printemps, apparait dans quelques noms, notamment en Poitou où le mot s’est implanté plus durablement, comme  la Baillargère à Moulidars (Char.) et à Bressuire (D.-Sèvres), la Baillargerie à Saint-Romain (Char.) et à Azay-sur-Thouet (D.-Sèvres), etc. ou dans le Midi comme Baillargas à Jugazan (Gir.) ou Baillargué à Eauze (Gers), etc. Une confusion est toutefois possible avec des noms comme Baillargues (Hér.) issus du nom d’homme latin Ballius et suffixe –anicum.

Javelle, éteule et gerbe

La javelle, brassée d’épis de céréales moissonnés et laissés au sol, a donné quelques noms de lieux comme la Javelière (trois exemples en Vendée), le château de la Javelière à Montbarrois (Loiret), etc. On connait aussi bien sûr Javel, un ancien village de Paris qui a donné à son tour son nom, anciennement eau de Javelle, à un détersif grâce à la fabrique installée par Berthollet en 1777. Le nom est de la même famille que gabelle, qui a désigné un tas de sel récolté, puis l’impôt sur le sel. Ils sont tous deux issus d’un indo-européen ghab (donnant le gaulois gabali, le latin gabella) au sens de « ce que l’on a ramassé, saisi ».

montbarrois-javellière

L’éteule (du latin stipula devenu stupula en bas latin donnant l’ancien français estuble), ce qui reste des tiges de céréales après la moisson, se retrouve dans le provençal estoubloun  qui a donné Estoublon (Alpes-de-H.-P., Stuplonem au VIè siècle). La pratique du rensemencement du champ en chaume est à l’origine du verbe occitan restoblar, « sursemer, semer un chaume », d’où sont dérivées les formes restoubla, restolha, restola et leurs variantes masculines restolh, restol et restot qui ont fini par désigner le chaume sans aucune acception de rensemencement. On trouve aussi des formes avec ouverture de e en a : rastol, rastolh, rastolha. De tous ces appellatifs sont issus des toponymes comme Restouble à St-Roman-de-Codière (Gard) et Rastouille à Labécède-Lauragais (Aude).

Les Tintiaux forment un ensemble de petits rochers dans la Manche en Île-et-Villaine qui était appelé Les Quincats en 1764, du gallo quintiaou ou tintiaou, « tas de cinq gerbes dans les champs », par analogie. Puisqu’on parle de gerbes, il convient de ne pas oublier le célèbre mont Gerbier-de-Jonc à Saint-Martial (Ardèche) qui, comme chacun sait, ne doit rien au jonc. Le nom de la montagne est attesté Gerbers en 1179, dans lequel on reconnait l’ancien occitan garbier, « meule, tas de gerbes » qui, par analogie, signifie aussi « montagne conique ». En 1320 apparait le déterminant de Junquo (Gerberium de Junquo dans un manuscrit connu par une copie du XVIIIè siècle) qui connaîtra des fortunes diverses : de Jong en 1618 devenu de Jonc en 1777 chez Cassini, mais aussi une latinisation en Jugum en 1618 d’où le Joug en 1644, Jou en 1651 et Gerbier de Joux (dans le Grand dictionnaire historique de Louis Moréri) en 1674. Pour un grand nombre de toponymistes, ce jugum aurait le sens de « crête, faîte » et s’expliquerait par le fait que le Gerbier se trouve sur une ligne de faîte entre les bassins de la Loire et du Rhône. Pour P.-H. Billy (DNLF*) ce déterminant ne désigne pas la crête sur laquelle est assise la montagne, mais plutôt l’ensemble formé par un col (Col de Joux) et les deux sommets qui l’entourent à 7 km à l’Est, à vol d’oiseau : cet ensemble présente la forme d’un joug, en dialecte dzou (du latin jugum, « joug »). Les formes anciennes et l’actuelle sont des réinterprétations par attraction paronymique du dialectal dzoun, « jonc ». On a cru devoir interpréter le nom Gerbier comme issu d’une racine pré-celtique ger-, variante de gar-, attachée à l’idée de « pierre, roche », mais cela ne semble pas ici nécessaire, comme on l’a vu. On trouve par ailleurs Le Gerbier à Jausiers (Alpes-de-H.-P.), l’Arête du Gerbier à Villard-de-Lans (Isère), le Pech Gerbier à Limogne-en-Quercy et à Promilhanes (Lot), etc. qui, pour certains d’entre eux, au vu de leur topographie, pourraient bien être d’anciens ger- ayant subi l’attraction de gerbier. Enfin, quelques Gerbier(s) ou Gerbière(s) situés en plaine doivent sans doute leur nom aux gerbes de céréales.

Le houblon

Le houblon n’est certes pas une céréale, mais il me fallait bien le caser quelque part. On ne s’étonnera pas de trouver des toponymes formés sur le latin médiéval humulo, « houblon », dans les départements du Nord comme Hombleux (Somme) et Homblières (Aisne) ou encore La Houblonnière (Calv.). Le germanique hopf, « houblon »,  est à l’origine du nom des lieux-dits Hopfetgraben à Blotzeihm (H.-Rhin, avec graben, « creux, fossé ») et Hoepfelthal à Walscheild (Mos., avec thal, « vallée »).

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

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La devinette

Je vous propose de partir à la recherche d’une commune de France métropolitaine dont le nom aurait pu figurer dans une des trois premières parties de ce billet (voyez comme je suis sympa : le houblon est éliminé !).

Les terres agricoles étaient réputées si bonnes que certains voient dans une partie de ce nom un adjectif laudatif, là où d’autres ne voient qu’un mot désignant un type d’habitat.

La commune se situe à 9 km de l’ancienne capitale d’un peuple gaulois qui lui a donné son nom ainsi qu’à toute la région ; après sa destruction quasi totale par des gens venus du Nord, l’ancienne capitale a repris son nom de très ancienne origine, tandis que la région gardait le sien.

Un indice — pour la commune :

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Un demi indice  — pour la région :

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Le houx, là, hop!

houx

 Le houx (Ilex aquifolium), arbrisseau toujours vert (jamais blond) aux feuilles piquantes et aux fruits rouges sphériques, se retrouve dans toutes nos campagnes et, par conséquent, dans des toponymes répartis sur tout le territoire hexagonal. Nul n’ignore que notre pays est partagé en deux zones linguistiques principales, de langue d’oïl au nord et de langue d’oc au sud. On ne sera donc pas étonné de constater que c’est l’ancien bas francique *hulis qui a donné son nom au houx en langue d’oïl (et donc en français), tandis que c’est le latin acrifolium qui a fourni son nom agrifoul en langue d’oc, même si des transferts ont pu exister d’une région à l’autre. Je ferai de ces noms les deux premières parties de ce billet. Les noms du houx dans d’autres langues régionales ont aussi laissé des traces qui feront l’objet de la troisième partie.

 

Le francique hulis

Sous une forme non suffixée, on trouve le nom de Houx (E.-et-L.) et de Grandhoux à Nonvilliers (id.).

Le francique hulis  est à l’origine du nom de Hilsprich (Mos.), attesté Hulsberg en 1466 et Hilsprick en 1756, avec berg, « mont », prononcé berich, prich.

C’est sous une forme suffixée collective que hulis a été le plus productif :

  • avec –etum ou son féminin -eta : Houssay (L.-et-C. et May.), La Houssaye (Eure), La Houssaye-Béranger et La Houssaye-en-Brie (S.-Mar.), La Houssoye (Oise), Lahoussoye (Somme) et Oussoy-en-Gâtinais (Loiret, Ulseto en 1035) ; le nom d’Urcy (C.-d’Or) pourrait être un ancien *ulecetum (selon Taverdet, NLBO*, mais toponyme absent de TGF* et de DENLF*) ;
  • avec –ellum : Housset (Aisne, Hussel en 1139 puis attraction des finales en -et) et Le Housseau-Brétignolles (May.) ; la deuxième partie du nom de Cuiry-Housse (Aisne) semble être, elle aussi, dérivée de *hussellum ;
  • avec –aria : La Houssière (Vosges), Housseras (Vosges, avec suffixe augmentatif -as) et Oussières (Jura).

Le latin acrifolium

■ Le latin classique acrifolium, littéralement « feuille pointue » (devenu aquifolium chez Pline, d’où le nom scientifique d’Ilex aquifolium), s’est maintenu dans le Midi dans des formes avec diphtongaison du o passé à u ouvert en ue et la mouillure du l en lh, comme agrifuèlh, agrafuèlh, grifuèlh, grafuèlh, d’où les noms de la cascade de Greffouil au sud de La Preste (P.-O.) ou de La Graffouillère à Ménoire (Corr.). La diphtongaison du u a pu disparaître donnant ainsi Greffeil (Aude, Agrifolium en 870 puis  Agrefuelh en 1325, avec mécoupure, L’Agreffeil pris pour La Greffeil), Les Agrafeilhs à Saint-Amand-de-Belvès (Dord.) etc.

■ Une forme féminine, sans doute issue du pluriel acrifolia de acrifolium, a vu sa finale se confondre avec le produit de folia, pluriel de folium, « feuille », et subir cette influence dans la francisation du toponyme. C’est ainsi que sont apparus les noms d’Aigrefeuiile (H.-Gar., qui ajoute la francisation en aigre de agre-), Aigrefeuille-d’Aunis (Ch.-M.),  Aigrefeuille-sur-Maine (L.-Atl.), de Saint-Sébastien-d’Aigrefeuille (Gard, du nom d’un château ruiné) et de Graffeuille (cinq hameaux en Corrèze), Gréfeuille (à Saint-Hyppolyte, Aveyron et à Monoblet, Gard), etc.

Aigrefeuille d'Aunis

C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses

Le nord-occitan a produit une forme réduite arfuèlha en perdant le e pré-tonique (agr[e]fuèlha > agrfuèlha > arfuèlha) pour aboutir à des noms comme Arfeuille-Châtain (Creuse), Arfeuilles (Allier), Arpheuilles-Saint-Priest (Allier), Arpheuilles (Cher, Indre), ainsi que de très nombreux noms de lieux-dits de ce type dans une large région autour de la Creuse-Corrèze, en pays d’oc, d’oïl et franco-provençal. Une prononciation locale a donné Orfeuil (à Désaignes et Sainte-Agrève, Ardèche), Orfeuilles et Orfeuillette (à Albaret-Sainte-Marie, Lozère) et aussi à Orfeuille (à Ranville, Charente, et à Gourgé, Deux-Sèvres). On peut ajouter à cette liste les dérivés L’Arfeuillère à Monteil-au-Vicomte (Creuse) et L’Arfouillouze à Cros (P.-de-D.).

■ Une variante bas latine *acrifulon ( Phonétique historique du français, P. Fouché, éd. Klincksieck, 1969), issue d’un croisement entre acrifolium et axifulon, est à l’origine des formes ne présentant ni diphtongue de la voyelle précédent le l, ni mouillure de ce l final. C’est ainsi que sont apparus les patronymes Agrifoul et Lagrifoul. En toponymie, ce sont les formes ayant subi l’aphérèse du a initial par mécoupure due au contact avec l’article (l’agrifol > lagrifol > la grifol), qui sont le plus représentées.  D’où les lieux-dits  La Griffoul, Griffoul et les collectifs La Griffoulière, La Griffoulade, La Griffoulette, Le Griffoulas, etc.

L’évolution phonétique ultime de cet *acrifulon passe par l’affaiblissement du f intervocalique en v (d’où le languedocien agrèvol et le catalan grévol) donnant ainsi Le Grevoul à Soudorgues (Gard) et Le Grevoulet à Vabres (Gard).  Ce f a même pu disparaitre (d’où le languedocien agreul et le provençal agreu). Sont expliqués ainsi les noms de Lagraulet-du-Gers (Gers) et Lagraulet-Saint-Nicolas (H.-Gar.), avec le suffixe collectif –etum et agglutination de l’article. C’est sur ce modèle qu’auraient été formés selon E. Nègre (TGF*) les nom de Gréolières (A.-Mar.), attesté Graularias en 1033 avec le suffixe collectif -aria, et de Gréolier (à Rochebrune, H.-Alpes), tandis que Dauzat&Rostaing (DENLF*) penchent pour une origine selon graula, nom gaulois de la corneille.

Les langues régionales

Le breton

La toponymie de Basse-Bretagne comporte quelques rares formes Houssaye, qui sont souvent bilingues, associées au breton Kelenneg, souvent noté Quélennec (de kelen, « houx », et suffixe -eg, « remarquable par, où il y a, où on trouve »). Ce mot a fourni une centaine de formes simples, comme le château du Quélennec à Saint-Thégonnec (Fin.), ou composées, dont la plus fréquente est Kerguélen. Ce nom a été transmis à des îles du sud de l’Atlantique par l’intermédiaire du navigateur breton Yves de Kerguélen. En Haute-Bretagne, le nom de l’ancienne Quelneuc (aujourd’hui dans Carentoir, Mor.) signalait donc une houssaie. Petite curiosité, le nom de Cocolin à Plémy (C.-d’A.) est probablement un ancien coetcolin, « bois de houx », avec colin variante dérivée de kelen.

Le basque

Le nom basque du houx est goros ou gorosti. Il est représenté dans les noms de lieux-dits comme  Gorostis ( à Sauguis-Saint-Étienne, P.-A.) ou Gorostiaga, «  houssaie » (à Bustince-Iriberry, P.-A., par exemple) et par celui d’une hauteur nommée Gorospil (à Ainhoa, P.-A.), de goros, « houx » et bil, « forme arrondie, colline ».

Le picard

Houchin (P.-de-C.), attesté Holcin, Hulcin au XIIè siècle, doit son nom à la forme picarde de l’oïl houssin, « branche de houx », qui a dû désigner une houssaie.

Le corse

Le corse emploie caracutu pour désigner le houx. On retrouve ce nom dans celui d’une vingtaine de lieux-dits Caracutu, comme à Venaco et Solaro en Haute-Corse ou à Quenza et Levie en Corse-du-Sud.

Le faux-houx

Pour être tout à fait complet, il convient de parler du faux-houx (Ruscus aculeatus) ou fragon. Très rare en toponymie, ce nom apparait dans Le Fragon à Hendecourt-lès-Cagnicourt (P.-de-C.), dans le Champ Fragon à Praslin (Aube) et dans le Buisson Fragonneux à Adainville (Yv.). La variante fregon, présente au Frégon à Pipriac (I.-et-V.) a été plus productive sous la forme les Frégonnières, notamment en Charente et Charente-Maritime.

En région de langue d’oc, un fragon représente plutôt le champ  de fraises (fraga en occitan, d’où Fragonard, le marchand de fraises) tandis que le faux-houx y est appelé bresegon, donnant le nom des Bréségous à Saint-Étienne-Vallée-Française (Loz.) et à Gaudonville (Gers). La forme simplifiée bregou a donné des Bregous (Aveyron, Tarn, Var), Brégoux (Vauc., Vienne, etc.) et d’autres.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

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La devinette

Il vous faudra trouver le nom lié au houx d’une commune de France métropolitaine.

Cette commune se trouve à une trentaine de kilomètres d’une autre qui a fait l’objet d’une récente devinette sur ce blog (ahah).

Il n’y a rien de particulier à signaler à son propos : pas d’œuvre littéraire qui y soit liée, pas de personnalité remarquable qui y fût née (n’en déplaise aux deux élus mentionnés dans la fiche wikipedia), pas de monument particulier qui y fût érigé (sauf, semble-t-il, une madone) …  Que voulez-vous donc que je vous en dise ?

Le chef-lieu d’arrondissement porte un nom, issu d’une racine hydronymique indo-européenne bien connue, qui désignait à l’origine la rivière qui y coule.

Le chef-lieu de canton porte un nom qui a été interprété comme « endroit chéri » et héberge un musée dédié à une industrie textile qui a fait sa réputation.

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