Quarton plein

Ma dernière devinette a été résolue en un temps record par TRS, bientôt suivi par Un Intrus puis TRA. Bravo à eux !

La mesure à trouver était le quarton, autrement écrit carton.

Le quarton était une mesure de capacité utilisée aussi bien pour les liquides ( principalement le vin ) que pour les grains ( principalement le blé). Très variable selon les régions et même selon les pays, sa valeur correspondait à environ 2,5 litres.

Un quarton de grains permettait d’ensemencer une surface agricole, là aussi fortement variable selon les pays mais généralement assez réduite, appelée « quartonnée » ou « quartonnade » avec le sens général de « petit champ ».

Ce sont ces derniers mots que l’on retrouve en micro-toponymie soit tels quels soit avec le changement du -Q- initial en -C- pour donner « carton, cartonnée ou cartonnade ».

Quarton ( La Pietà de )

On trouve ainsi le Quarton à Méjannes-le-Clap ( Gard ), les Quartons à Esparron-de-Verdon ( Alpes-de-H.-P.) et à Vinon-sur-Verdon (Var ), les Quartonnets à Servant ( P.-de-D.), la Quartonnée à Saint-Genès-la-Tourette ( P.-de-D.), la Quartonade à Verdun-sur-Garonne ( T.-et-G.) et bien d’autres .

Les toponymes avec le -C- initial sont beaucoup plus nombreux. Il convient de se méfier d’une confusion possible avec un patronyme lorsque Carton est employé seul comme à Grazac ( Auvergne ), Ardres (P.-de-D.), etc. ou en complément comme Bois Carton à Vignacourt (Somme), Saint-Clément ( Allier ), etc. Le doute n’est en revanche pas permis pour le Bois Jean Carton ( Buire-aux-Bois, P.-de-C.) ou les quelques Chez Carton à Vinzelles ( P.de-D.), Nanteuil-en-Vallée ( Char.), etc.

Carton ( faire un )

Lorsque le nom, au pluriel ou au singulier est précédé de l’article, comme pour le Carton à Valbonne ( Alp.-M.), à Névache ( H.-Alp.), etc. ou pour les Cartons à Fontvieille ( B.-du-R.), à Grambois ( Vauc.), etc. ou bien lorsqu’il est accompagné d’un adjectif comme pour le Grand Carton à Heyrieux ( Isère), le Nouveau Carton ou le Petit Carton à Saint-Martin-de-Crau (B.-du-R) etc., il s’agit le plus souvent de la surface agricole.

Les toponymes de type la Cartonnade comme au Burgaud ou à Lagraulet-Saint-Nicolas ( H.-G.), etc., la Cartonnée comme au Mayet-en-Montagne ( Allier ), les Cartonnades comme à Ambeyrac ( Aveyron ), les Cartonnées comme à Meyrals ( Dord.) semblent bien correspondre à d’anciens champs cultivés.

Carton ( taper le )

D’autres formes comme la Cartonnerie à Fontenay ( Cher), le Cartonnier à Saint-Martial ( Ardèche ), la Cartonnière à Cheverny (L.-et-C.) ou le Cartonnat à Sauveterre-Saint-Denis (L.-et-G.) mériteraient une recherche minutieuse dans l’histoire locale pour en connaître le sens exact.

P.S : d’autres dérivés de « quart » ont donné des noms de mesures ou de surfaces agraires et donc des toponymes comme La Quarte (H.-Saône), les Quartels, Quartelée, Quarterée, Quarterons, etc. ou encore les Carteyrades, Carteyrons, etc. qu’il m’est impossible de passer en revue ici. Ils alimenteront peut être un prochain billet.

Les indices :

  • la pub Vache Qui Rit avec Pauline Carton : pour Pauline, pas pour la vache…
  • That’s all Folks : pour la fin du cartoon.
  • l’indice du mardi : pour « pas même le quart d’un ».

Si vous avez d’autres idées pour les illustrations …

Gardons la mesure!

Après avoir vu, dans un précédent billet, les mesures de surface agraires fondées sur des unités de longueur ou sur l’étendue que pouvait travailler un homme ou un animal dans une unité de temps, je vous propose aujourd’hui d’aborder les mesures de surface fondées sur le poids ou le volume des graines nécessaires pour les ensemencer.

Comme les mesures de longueur, les mesures de capacité étaient très nombreuses et très variables selon ce qu’on mesurait et où on le mesurait. Il est impossible de toutes les passer en revue ici et, même en me cantonnant à celles qui ont laissé leur trace dans la toponymie, je ne pourrai pas les citer toutes ( les commentaires sont là pour que vous puissiez éventuellement compléter ma liste !).

Le setier était une unité de mesure fort variable, valant autour de 150 litres de grains, mais pouvant descendre jusqu’à peine une cinquantaine. Étymologiquement, « setier » dérive du latin sextarius, « un sixième », et correspond au sixième du conge, soit environ un demi-litre. Il permettait d’ensemencer une sétérée, soit entre un quart et un demi-hectare. On trouve une quinzaine des lieux-dits Sétérées dont quelques uns avec un nombre comme les Vingt-Huit Sétérées à Ségry ( Indre ) ou les Cent Sétérées à Loupian ( Hér.). Les Setiers sont encore plus nombreux et, là aussi, souvent précédés d’un nombre : on trouve des Cinq Setiers ( à Seuil, Ardennes et d’autres), des Vingt-Setiers ( à Benay, Aisne et d’autres), des Cinquante-Setiers ( à Theuville, E.-et-L. et d’autres), etc. et même des Cent Setiers ( à Tracy-le-Mont, Oise, et trois autres en Eure-et-Loir), sans citer tous les intermédiaires.

L’éminée ou ayminate en Catalogne, eyminade en Auvergne, (aujourd’hui écrit héminée ) mesurait en principe un demi-setier, soit 75 litres, permettant d’ensemencer une dizaine d’ares en Provence mais jusqu’à cinq fois plus en Catalogne. On connaît par exemple les Treize Éminées à Villelaure ( Vauc.), les Eyminades à Alleyras ( H.-Loire), les Deux Aiminades à Ponteilla (P.-O.) ou les Cinq Aiminates à Montesquieu-des-Albères (P.-O.).

On disait mine à Reims ou Orléans et notamment dans l’Oise où on trouve les Dix Mines à Silly-Tiard, les Vingt-Trois Mines à Brunvillers-la-Motte, quatre fois les Quarante Mines, huit fois les Trente Mines, dix fois les Vingt Mines. L’Eure-et-Loir, le Loiret et le Loir-et-Cher ont plusieurs Quarante Mines.

Le muid, du latin modus, « mesure », valait environ huit setiers soit entre 200 et 600 litres. On trouve de nombreux lieux-dits portant ce nom, particulièrement dans le Bassin Parisien notamment dans l’Aisne et l’Oise qui en comptent plusieurs dizaines chacun. On y trouve plusieurs dizaines de Trois Muids et Quatre Muids, une quinzaine de Cinq Muids, autant de Six Muids et quatre fois des Onze Muids, mais rien au-delà. On trouve encore des Demi-Muid, Grands Muids et Gros Muids. Le nom de la commune Muids, dans l’Eure, est issu d’un nom propre romain Modius et nous incite à penser que certains des lieux-dits Muids ( non précédés d’un nombre ) pourraient avoir la même étymologie.

Le poinçon était un tonneau valant environ deux tiers d’un muid qui a sans doute laissé son nom à la Possonnière à Couture-sur-Loir où naquit Ronsard, au Poinson à Sepvigny ( Meuse), à La Possonnière en Anjou, la Possonnais à Sainte-Anne-sur-Brivet ( Loire-A.), etc.

La Possonnière, maison natale de Ronsard

Le boisseau, qui était l’unité de mesure de capacité sans doute la plus répandue, valait de 10 à 25 litres. La boisse, ancienne mesure de blé, devait son nom au gaulois *bosta, « creux de la main, paume »: il fallait six boisses pour faire un boisseau. On pouvait ainsi ensemencer une boisselée d’une dizaine d’ares, nom que l’on retrouve au pluriel à Esse ( Char.) et à Longué-Jumelles (M.-et-L.) et aux Trente Boisselées à Leigné-les-Bois ( Vienne), aux Quarante Boisselées à Chasnais (Vendée), etc.

La coupée, d’une valeur proche de la précédente nous a laissé les Vingt Coupées à Cruzille-lès-Mépillat ( Ain ) et quelques la Coupée, les Coupées, etc. mais à manier avec précaution car il pourrait s’agir dans certains cas de simples coupes de bois.

La rasière ( on parlait de mesure rase, par exemple pour le froment et le seigle, opposée à mesure comble par exemple pour l’avoine), valant un demi- hectolitre était utilisée dans le Nord pour ensemencer moins d’un arpent, d’où Les Rasières à Féron, les Seize Rasières et les Quatre Rasières à Aniche, les Rasières Bleues à Flesquières, toutes dans le Nord.

Mesure à ras

La mencaudée, d’une valeur identique à la précédente, était elle aussi utilisée dans le Nord où Mencaudée apparaît dix fois, ainsi que des Cent Mencaudées à Solesmes, Avoingt et Aubencheul-au-Bac. L’écriture en était variable ( cf. ici ) d’où la Mancaudée de la Cure à Haspres.

Le bichet, ( se rattache aussi au grec βίϰος,« vase, amphore ») de capacité variable selon les régions, permettait d’ensemencer une bicherée d’une quarantaine d’ares notamment en Beaujolais et dans le Lyonnais. On trouve ainsi Le Bichet à Pinel-Hauterive (L.-et-G.), au Pourru-Saint-Rémy ( Ardennes), des Bichets à Passavant et Maîche ( Doubs ) et bien d’autres. ( merci à JSP pour m’avoir signalé ce bichet). Le dérivé bicherée est moins productif : je n’ai trouvé qu’une allée de la Bicherée à Pierrelatte ( Drôme).

Le jallois ( ou jalois ) a été très employé en Picardie orientale comme équivalent du setier. C’est ainsi que l’on trouve cinq fois les Quarante Jallois, trois fois les Cent Jallois et d’autres quantités comme les Seize Jallois à Landouzy-la-Cour ( Aisne ) ou les Douze Jallois à Aubenton ( Aisne ) et d’autres exemples dans les Ardennes.

Pour porter ces graines jusqu’au champ, laissant les bœufs au repos, l’homme bâtait souvent son âne. Et il mesurait alors ce qu’une ânée lui permettait d’ensemencer, à peu près sept arpents, d’où les Ânées à Brin ( C.-d’Or), à Troisfontaines-la-ville ( H.-M.) et une Ville Ânée à Plénée-Jugon ( c.-d’Armor). La salmée, ou saumado dans le Midi, la charge d’un âne, mesurait quatre setiers et permettait d’ensemencer de 70 à 80 ares. On trouve ainsi un lieu-dit Cent Salmées à Bellegarde ( Gard ), la Saumade à Valleraugue ( Gard ) des Saumades à Courthézon, Modène et Puyvert ( Vauc.). La confusion avec une possible saumade, « fabrique de sel », incite toutefois à la prudence.

Mais nous n’en avons pas fini: un troisième billet sera nécessaire!

Une devinette ?

J’ai volontairement omis de citer une autre mesure de grains ayant donné son nom à une mesure agraire, fort variable parfois même d’un canton à l’autre, et donc à des toponymes. Ceux-là sont pour la plupart localisés en Languedoc et, pour certains d’entre eux, une paronymie a provoqué un changement de l’initiale.

Allez! C’est cadeau! :

et :


Prenons des mesures!

Du temps des neiges d’antan, je veux dire avant la normalisation des poids et mesures réalisée par l’adoption du système métrique le 10 décembre 1799, chaque région, voire chaque fief, chaque bourgade avait son propre système. Certes, les mots employés étaient souvent les mêmes — tout le monde connaît la perche, l’arpent ou le boisseau — mais les quantités qu’ils désignaient étaient variables. De Charlemagne à l’Observatoire de Paris en passant par Henri IV, tout le monde s’y était cassé les dents, avant qu’on ne les abandonne. Il en reste aujourd’hui malgré tout des traces dans la toponymie et plus particulièrement dans la micro-toponymie.

On ne s’étonnera pas que la mesure la plus représentée soit celle de la superficie : le moyen le plus simple pour qualifier une terre et en estimer la valeur était d’en donner la taille. On peut distinguer trois façons de la mesurer : par la longueur de ses côtés, par le temps passé à la cultiver et par la quantité ou le volume de grains nécessaires à l’ensemencer ( la quantité produite, trop variable d’une année à l’autre, n’était pas ou peu utilisée). Le billet d’aujourd’hui ne sera consacré qu’aux deux premières méthodes — un billet ultérieur le complètera.

La superficie :

  • l’arpent a sans doute été la plus employée des unités de surface. le mot semble venir, par le latin arepennis, d’un gaulois are-penno, « portée de flèche ». Cette portée, évaluée entre 60 et 70 mètres, permettait de mesurer un carré définissant un arpent, soit 35 à 50 ares. on retrouve de nombreux Les Arpents tout court, mais aussi des VingtArpents, plus encore des Trente Arpents ou Quarante Arpents et très peu au-delà.
  • l’acre, qui vient du germanique acker, « champ » ( cf. aussi le latin ager, «  champ », le grec agrós, l’arménien art «idem », et le sanskrit ajra- « pâturage »: toutes ces formes remonteraient à un indo-européen *agro- « pâturage »), est à peu près équivalent à l’arpent et se retrouve principalement dans la France du Nord et en Normandie. Là aussi, on trouve l’Acre, les Acres et des noms avec une quantité comme les Quatre Acres, Quatorze Acres ou avec un complément comme les Acres au Comte ( Franqueville, Eure), l’Acre à Procés ( Saint-Thurien, Eure ), l’Acre de la Queue (Ambrumesnil, S.-Mar.), l’Acre d’Enfer (Boisset-les-Prévenches, Eure), l’Acre Enragée ( Brouay, Calv.) etc. On retrouve ce terme dans le nom de la commune Les Cent-Acres en Seine-Maritime. L’acre, utilisée dans l’ancien empire britannique, est toujours en vigueur aux États-Unis où elle vaut
    4 046,873 m2.
  • la perche, équivalent de la longueur d’un long bâton d’une vingtaine de pieds, soit de 6 à 7 mètres, équivalent d’un dixième d’arpent-longueur ; une perche-carrée valait donc un centième d’arpent-surface, soit un demi-are.( Ça va, les maths, là ?). On trouve des dizaines de lieux-dits les Perches, en général sans nombre sauf un Cent Perches ( Aubaine, C.-d’Or). Le même terme a pu aussi désigner des clôtures ou des taillis, comme le suggèrent les nombreux Bois aux Perches
  • la verge ou la vergée équivalait à quarante perches ou un quart d’arpent, soit un carré de 30 à 35 m de côté ( Littré ). Nombreuses sont les Vergées et bien d’autres précédées d’un nombre : les Trois Vergées, Cinq, Six, Sept, Huit, Dix et jusqu’à Dix Vergées. On trouve pour cette acception de vergée, une possible étymologie selon un pré-celtique vege, « champ plat », qu’on rapproche de la vega espagnole, elle-même supposée issue d’un ibérique ou basque balka, « pré au bort d’une rivière ». Il semble pourtant préférable de voir dans une vergée un « terrain mesuré à la verge », c’est-à-dire à l’aide d’une baguette souple, virga en latin.
  • la hâte était une « mesure de terre qui répond à la longueur d’une pique ordinaire, mais dont la largeur est indéterminée » ( haste chez Godefroy ). Le mot, qui a pu aussi désigner une parcelle étroite, une lanière, est toujours vivant en Bourgogne et Champagne où il désigne l’« espace compris entre deux gros sillons » . On retrouve ce terme en grandes quantités dans l’Aube, la Côte-d’Or, l’Yonne, la Nièvre et le Cher sous les formes l’Hâte ou les Hâtes, quelquefois suivies d’un nom de personne mais aussi de compléments plus inattendus comme les Hâtes du Curé ( Blancey, C.-d’Or), les Hâtes Brebis et les Hâtes aux Prêtres ( Saint-Phal, Aube ) , les Hâtes Rouges ( Fontangis, C.-d’Or) , les Hâtes Enragées ( Saint-Martin-sur-Nohain, Nièvre ) et même une Hâte de Putain ( Flée, C.-d’Or).

Le temps passé :

  • le jour ou le journal exprimaient ce qu’un paysan pouvait travailler en une journée ; on conçoit que sa superficie ait été variable selon les lieux, le sol, la pente, etc. : elle correspondait à un tiers ou un quart d’arpent. Les Journaux sont très présents, surtout en Lorraine, où on trouve une quinzaine de Vingt Journaux, des Grands Journaux et des Hauts Journaux. Vrély, dans la Somme, concentre les Huit Journaux, Douze Journaux et Vingt-et-un Journaux. Encore en lorraine, on trouve la Pièce de Cent Jours ( Cosnes-et-Romain et Sancy, M.-et-M.) la Pièce de Dix-Huit Jours ( Mance, M.-et-M.), les Cinquante Jours ( Sotzeling, Moselle), …
  • l’hommée, travail d’un seul homme en une journée (Littré ), avait plus de variété encore en fonction de la nature du travail : de 1,5 à 2 ares pour le jardin, 4 ou 5 ares pour la vigne, un tiers d’hectare pour la fauche d’un pré, etc. On trouve sept Hommées, réparties dans l’Ouest.
Repos mérité
  • la fauchée correspondait à une journée de coupe de foin ( DMF ). On trouve ce terme en Lorraine et alentour soit sous une forme simple soit avec un nombre ou un adjectif comme les Onze Fauchées ( Saint-Hilaire-en-Woëvre, Meuse et Hauteville, Ardennes), les huit Fauchées ( Moulotte, Meuse, les Bonnes Fauchées (Damas-aux-Bois, Vosges).
  • la charruée, « surface de terre que peut labourer une charrue en un temps défini, équivalant à douze arpents en Brie et en Champagne » (DMF). On rencontre plusieurs lieux-dits la Charrue ou la Charruée, et deux la Grande Charruée ( Palluau,Vendée et Saint-Ambroix, Cher).

Une devinette ?

Comme la faux et la charrue … un autre instrument a été utilisé pour mesurer une superficie travaillée en une journée. Il a donné une quinzaine de micro-toponymes dans sa forme simple et plusieurs autres dans des formes dérivées pouvant prêter à confusion. Quel est cet instrument?

Un bon point sera accordé à ceux qui complèteront leur réponse avec des exemples de micro-toponymes et les formes dérivées …

L’indice :


Vous reprendrez bien un peu de bateau ?

Le sujet semble inépuisable : si les bateaux tiennent une place insoupçonnable dans la toponymie des terres découvertes par les navigateurs comme on l’a vu dans mes précédents billets ( ici , encore ici et et encore , mais il m’en reste encore quelques uns à vous proposer, sans doute dans un prochain billet ) l’inverse est aussi vrai : de nombreux bateaux portent le nom de l’endroit où on les fabriquait ou s’en servait.

En voici une liste, sans doute pas exhaustive, mais de laquelle j’exclus tous les bateaux dont le nom est simplement complété d’un nom de lieu (comme le bautier de Barfleur, le cordier du Cotentin, le Saint-Thomas canoë, etc.) avec en gris clair l’explication toponymique :

  • de noms de pays ou de régions :

Hollandais : bateau fluvial français du XIXè s. de 25 m de long pour 4.5 m de large ( en 866, le Holtland, « le pays des bois », désignait une partie de l’actuelle Hollande-Septentrionale ) ;

Norvégienne : embarcation du XIXè s. à avant rond et relevé utilisé par les baleiniers ( en vieux norrois, Norvegr désignait « la route ( maritime) du Nord », empruntant l’Atlantique septentrional, par laquelle les Vikings se rendaient dans ces contrées ) ;

Picard : bateau en bois du XIXè s. du Nord de la France de 40 m de long, emportant jusqu’à 375 t de marchandise ( du surnom *Picard, variante du français pichart, « épieu », formé sur *pikkare, « piquer ». Le néerlandais pickaert désignait le fantassin armé d’un épieu ) ;

Savoyarde : barque du Rhône à fond évasé utilisée au XIXè s. sur le Rhône et le lac Léman, pouvant porter jusqu’à 180 t ( Sapaudia au IVè s. composé des gaulois * sapo, « sapin » et *uidu, « bois » ) ;

Catalane : voilier méditerranéen à voile latine encore utilisé pour la pêche en Languedoc et en Catalogne. Le mât, de même longueur que le bateau, est incliné de 20° vers l’avant ( le nom Catalaunia apparu en 1117 est d’étymologie obscure, aucune hypothèse ne faisant l’unanimité) ;

barque-catalane-6

Une catalane

Ardennais : bateau fluvial du XIXè s. utilisé sur les canaux ardennais  ( 40 m. emportant 180 t.) ( Arduenna silva chez César, formé sur le celtique ardu –, « haut » ) ;

Canario : petit caboteur à voiles latines des Canaries, remontant parfois jusqu’à Gibraltar et la Méditerranée au XVIIIè s. ( toponymie ) ;

Terre-Neuvas ou Terre-Neuvier : nom donné aux goélettes et trois mâts goélettes qui allaient pêcher la morue sur les bancs de Terre-Neuve de la fin du XIXè s. au début du XXè   ( Island of St John de Jean Cabot qui l’aborda le 24 juin 1497 puis Newfoundland en 1503 et Newland en 1540 traduit en Français en 1662 ) ;

Champenois : bateau fluvial du XIXè s. du Nord et de l’Est, fabriqué à Saint-Dizier. 35 m emportant 260 t. ( c’était la Campania gauloise, la « plaine fertile » ) ;

  • de noms de ville

Quimperlé : nom donné, dans les années 1890 – 1914, par les pêcheurs des Sables-d’Olonne aux canots sardiniers qui descendaient du Finistère au début de l’été ( Kemperelegium en 1029, du breton kemper, au « confluent » de l’Ellé (-elegium ) et de l’Isole) ;

Chalonais : bateau du Rhône au XIXè s. fabriqué à Chalon-sur-Saône ( Cabillonum au IIIè s. du celtique Kap, « port » et double suffixe -ill-ono ) ;

Arras : bateau fluvial du XIXè s. ( 27 m pour 200 t) ( du nom de la tribu gauloise  des Atrébates ) ;

Fusiniera : gondole à la mode des lacs de Fusine ou de Fusine en Lombardie ;

Trébisonde : petit navire turc à voile carrée de Trabzon en Turquie ( son nom initialement grec Trapezous, au génitif Trapezountos, qui signifie « pourvu d’une table », lui a été donné parce qu’elle est bâtie sur un socle rocheux qui semblait une table ) ;

Dundee : navire à voile à gréement de cotre aurique utilisé naguère pour la pêche. De Dundee, port écossais ( Donde et Dunde à la fin du XIIè s. du gaélique dun, « hauteur, colline, place forte » et soit l’hydronyme Tay soit le génitif du gaélique dia, « dieu » ) ;

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Un dundee

Ramberte : bateau fluvial sans voile ni rame fabrique de 1704  à 1860 à Saint-Rambert-sur-Loire ( S. Ragneberto au XIè s. de Raginberth martyr germain dans le Jura au VIIè s.) ;

Sinagot : barque du golfe du Morbihan d’origine très ancienne, équipée de deux mâts et fabriquée à Séné ( du nom d’homme gaulois Seno et suffixe -acum) ;

Argentat : petite embarcation de 20 tonneaux du XIXè s. non pontée et sans plancher, fabriquées à Argentat qui descendaiet la Dordogne et était vendue à l’arrivée pour être transformées en allège de chaland ( Argentadense au IXè s. du nom d’homme gaulois Argantius, de -argant, « argent », et suffixe –ate.) ;

Carlofortino : bateau de pêche à la langouste de Carloforte en Sardaigne (forteresse  fondée en 1738 par des pionniers venus de Tunisie et soutenus par Charles-Emmanuel III de Piémont-Sardaigne et nommée en son honneur ) ;

  • de noms de rivière :

Marnois : bateau fluvial du XVIè s. originaire de Brie et de Champagne et naviguant sur la Marne et la Seine jusqu’au XIXè s. ( Matrona déjà chez César puis Materna par métathèse vers 632, du celtique *mater, « mère » et suffixe hydronymique -ona: c’était une déesse-mère pour les Celtes qui divinisaient les cours d’eau) ;

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Un marnois

Saônois : bateau fluvial du XIXè s. naviguant sur la Saône ( d’abord Arar chez César, de indo-européen ar, « courant, cours d’eau » puis Souconna un siècle plus tard, sans doute son nom gaulois, de * souka, « succion », avec –onna, « cours d’eau » ) ;

Baroise : bateau qui circulait sur la Bar avant la construction du canal des Ardennes ( *bar est une racine pré-celtique désignant une hauteur boisée ) ;

Loireau : bateau fluvial de la Loire au XIXè s. ( Liger au IIè s. av. J.-C., de l’indo-européen * Leg- , « verser goutte à goutte, suinter, se liquéfier » et suffixe hydronymique -ero ).

Par souci de transparence, je vous livre mes sources ( que vous auriez trouvées d’une manière ou d’une autre ) : wikipedia et voiliers du monde ( qui ne contient pas que des voiliers …).

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La devinette

Une barque de pêche traditionnelle à voile ou à rame a été munie d’un moteur hors-bord dans les années soixante et est toujours très utilisée dans les eaux où elle est née et auxquelles elle est bien adaptée. Le retour récent à la voile, pour la plaisance et les régates, a encore augmenté sa popularité.

Elle doit son nom à celui de ses îles d’origine.

Quelle est cette embarcation  ?

Ne vous fatiguez pas, elle ne figure pas dans les listes que j’ai citées !

Pour être rigoureux, je précise qu’on ne trouve pas son nom dans les dictionnaires mais qu’elle a sa page wikipedia et qu’elle est connue et utilisée au-delà de son lieu de naissance.

Un indice ?

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Thibaude et marceline ( répauxdev )

Le podium des « solutionneurs » de ma dernière devinette est un peu particulier puisque TRS a découvert les deux bonnes solutions un poil plus tard que les autres mais m’en a proposé deux supplémentaires qui m’avaient échappé. Il sera donc classé hors-concours !

Un Intrus m’a donné les deux réponses quelques heures seulement après la publication de mon billet ( il doit avoir piraté ma webcam, je ne vois pas d’autre explication !).

MiniPhasme  occupe la deuxième place, qui m’a donné une solution le 5 novembre et la seconde le 6.

TRA finit troisième, à peu de chose près, puisqu’il m’a donné une solution le 5 novembre et la seconde le 7.

Que ceux que j’oublie ne m’en veuillent pas.

Ceci dit, on m’a proposé beaucoup plus de noms que ce que j’attendais ! J’y reviendrai en fin de billets pour en discuter. En attendant, voici mes solutions :

La thibaude :

Il s’ agit d’un « molleton de tissu grossier ou de feutre qu’on met sous les tapis de pied » ( in  Le Grand Robert ) qui doit son nom à celui « traditionnellement attribué aux bergers, cf. 1464 Thibault L’Aignelet « le berger » ds Farce de Maistre Pathelin » ( CNRTL ).

Pathelin

L’indice : Le Petit Berger breton de Gauguin (1886).

La marceline :

Cette « étoffe de soie à armure toile (taffetas de soie) » ( in Le Grand Robert) doit son nom à l’ « emploi comme nom commun (pour une raison non élucidée) du prénom Marceline, fém. de Marcel. » ( CNRTL).

Des explications ont pourtant été tentées :

On trouve ainsi dans le Traité encyclopédique et méthodique de la fabrication des tissus de P. Falcot  ( Elbeuf, 1844 ). :

« De la Marceline. Ce taffetas a pris son nom de celui de son inventeur Marcel, lyonnais d’origine. Cette étoffe, de nos jours, est généralement adoptée pour robes ; … »

On trouve aussi à la page 256 de Les étoffes: dictionnaire historique d’Élisabeth Hardouin-Fugier, ‎Bernard Berthod et ‎Martine Chavent-Fusaro ( L’amateur, 1994 ) :

«  … MARCELINE. n.f. Prénom à la mode au début du XIXè siècle, qui donne son nom à un taffetas de soie doux et moelleux, en schappe fine, très apprêté. »

robe de marcelline
Cornette et robe de marcelline

L’indice : Bruce Willis dans le marcel de John McClane … ( il m’est bien utile, celui-là !).

Les autres :

La liste des propositions qui m’ont été faites est si longue que je ne pourrai pas toutes les citer. Je vais néanmoins en donner un aperçu en les classant en trois catégories : les autres bonnes réponses ( qui m’avaient échappé  !), les coïncidences et les noms déposés.

  •  deux autre possibles bonnes réponses :

— La giselle, ( ou gisèle, gyzéle, gizelle ) une mousseline imitant la guipure, porte un nom d’ « origine inconnue, peut-être du nom propre Giselle » ( in Le Grand Robert). Aucun des ouvrages que j’ai consultés ne fait le rapprochement avec le ballet

— La messaline ( bien que le prénom soit peu commun …) : cette soierie pour vêtements féminins ( mot que Le Robert note comme  « vieux » ) doit son nom à la femme de l’empereur Claude.

Bravo encore une fois  à TRS qui est le seul à m’avoir proposé ces deux réponses  ( si je n’ai oublié personne) en plus des deux attendues ! Félicitations !

  • les coïncidences :

certains tissus portent des noms, attestés dans au moins un des dictionnaires  arbitres ( Larousse, Littré, Robert ), qui pourraient être des prénoms si l’étymologie ne venait contredire cela. En voici quelques uns parmi ceux qui m’ont été le plus souvent proposés :

— la florence : ce taffetas léger était fabriqué, à l’origine, à Florence ( Italie ), d’où son nom ;

— le casimir : ce drap de laine ou de coton doit son nom à la province indienne du Cachemire ;

 — la finette : cette étoffe de coton doit son nom à l’adjectif « fin », au sens de « de bonne qualité », diminué et féminisé ;

— le linon : étoffe très fine de lin, auquel elle doit son nom ;

—la prunelle : étoffe de laine ou de coton qui porte ce nom par analogie de couleur, généralement noire, avec le fruit du prunelier ;

— le zéphyr : ce tissu de coton fin et léger ( comme un courant d’air ? ) doit son nom au vent.

La liste est encore longue, qu’on en juge par exemple avec ce lien proposé par LGF .

  • les noms déposés :

certains tissus portent des prénoms comme noms mais sont absents des dictionnaires ( LLR ) puisqu’il s’agit de noms déposés, de noms commerciaux non encore passés dans le langage courant.

— la toile Aïda : cette toile à canevas s’est d’abord appelée Java avant de voir son nom modifié pour profiter de la notoriété de l’opéra de Verdi ( cf. le site wiki en anglais ) ;

— le Ninon, le Nicky, le Dimitry, le Cristal, etc. sont tous des noms déposés.

— personne ne m’a proposé le nylon dont une étymologie fait pourtant dériver le nom des initiales des cinq prénoms des épouses des chimistes : Nancy, Yvonne, Louella, Olivia et Nina. On sait que, les femmes ne connaissant rien à la chimie, il n’y en avait pas chez Du Pont de Nemours : elles ne pouvaient être qu’« épouses de » ( N.d.A.).

  • les inclassables :

— la louisine : ce taffetas est bien référencé dans le Larousse mais son étymologie reste inconnue ;

— le virginie : il s’agit d’un sergé … passé de mode et d’étymologie inconnue. Les dictionnaires ne connaissent que le tabac nord-américain.

Incultes utiles ( première partie ).

Nos ancêtres néolithiques et de l’Antiquité étaient peu denses dans nos régions mais avaient assidûment mis en culture ce qui était possible — et donné un nom à ces lieux.

Mais il ne faut pas oublier que ces populations savaient aussi exploiter les terres incultes riches en bois et autres végétaux, en tourbe, en fumures ou encore en gibier. En gallo-romain, ces terres non cultivées portaient un nom générique, saltus. Opposé à l’ager ( cf. notre agriculture ), le saltus comprenait les bois, les landes, les prés ou garrigues, avant que son sens ne se restreigne aux terres inutilisées, « sauvages », opposées à la silva, la forêt source de richesse, appropriée et défendue. Paradoxe linguistique : « sauvage » vient de silva, alors que c’est justement hors de la forêt que se trouvait la vraie terre sauvage, le saltus.

Bien entendu, ces terres on aussi laissé leur trace en toponymie :

  • le latin saltus est ambigu, car il désigne aussi le saut. On ignore pourquoi les Latins ont choisi ce mot pour désigner les terres incultes. Peut-être faut-il faire appel à une racine indo-européenne sel, à l’origine de « sauter, saillant ( et aussi d’insulter ou d’exulter) », pour désigner quelque chose qui dépasse, qui hérisse, qui pique, comme les broussailles, les fourrés, les bosquets par opposition aux terres cultivées, plates et lisses. En l’absence d’un escarpement, d’un saut de terrain ou d’une cascade, les nombreux Sault (Vaucluse, Ain, Pyr.-Atl., etc. ), Salt-en-Donzy (Loire ) et Sautel ( Ariège), Sautron (Loire-Atl.), etc. devaient être de telles terres. En revanche Sail-sous-Couzan et Sail-les-Bains (Loire), jadis appelés Saltu, semblent plutôt faire référence à une source jaillissante.

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Sault en Vaucluse ( photo JM Rosier )

  • les landes constituaient une grande partie de ces terres incultes mais étaient exploitées comme nourriture pour les animaux domestiques, pour la chasse, l’approvisionnement en fourrage, en plantes utiles, en petit bois, etc. L’indo-européen lendh qui désignait un espace ouvert a donné le celte landa, mais aussi l’ancien français launde, « pacage » ou « pelouse » ( cf. l’anglais lawn ) et lande ou land pour « pays, étendue ».

    Pris collectivement, on a les Landes de Gascogne devenues nom du département, mais aussi le Landais entre Doubs et Bergeracois, le plateau de Lannemezan ( lande du milieu ) et bien d’autres exemples dont, allez! au hasard, Notre-Dame-des-Landes. Une ambigüité existe avec les bretons lan, « sanctuaire, ermitage » et lann, « lande ». Le premier est souvent accompagné d’un nom de saint, parfois difficile à identifier ( Langueux : lan + Caioc ou Guéhennec ) tandis que Lanester est une lande près de la rivière ( ster ) et Lanascol une lande aux chardons ( askol). La lande devient laà en Béarn ( Laà-Mondrans, Pyr.-Atl.) et lar, larra en basque ( Larzabal = large lande, Larramendia = mont de la lande, etc.)

  • la bruyère, terme français du XIIè siècle, et ses variantes brugue, brougue désignaient plus le paysage et ses ressources que la plante elle-même. Ces mots sont à l’origine de très nombreux noms de lieux : 24 Bruyères dans le seul département de l’Eure !, une trentaine de Hautes Bruyères, plus encore  de Grandes Bruyères ( 15 dans le seul Calvados, 12 dans l’Orne!). Et c’est l’occasion ou jamais de rappeler qu’il y a plus de filles prénommées Florence à Bécon-les-Bruyères que l’inverse. Bruyère a pu évoluer vers Bérouère ( Vosges), Béruée et Berroyer (Centre), Brémière ( Vendée ), etc. À l’origine du français « bruyère », on évoque un *bruco, d’où le celtique broikos , le breton brug ou encore le catalan bruc. Ces dernières formes se retrouvent dans des toponymes comme Brugue, Bruguière, Bruère, Brière, Brougue, Brouc, Brujoux, Bruges, Bruyat, etc. De son côté, le Pays Basque emploie ilhar, comme à Ilharra, Ilharri, Ilharéguy, etc.
  • brande, qui existe en breton ( branda ) et en gascon (brana) est souvent considéré comme synonyme de bruyère mais pourrait venir d’un brand évoquant le brûlis, une étendue plus ou moins régulièrement brûlée pour des cultures temporaires. Les Brandes sont des contrées du Poitou, marquées par des bois et des formes d’agriculture lâches sur des sédiments siliceux. Les toponymes en Brande ou Branne sont nombreux.

( Fin de la première partie … et je n’en suis qu’au début : vous allez en baver !)

culdecoLa voici ( oui, il y en a une quand même !)

Un des mots que nous venons de voir est, au pluriel, à l’origine du nom très particulier d’une commune française puisqu’il y est qualifié par deux adjectifs contradictoires.

Saurez-vous me dire ( chez leveto@sfr.fr ) de quelle commune il s’agit ?

Un indice — pour  le canton et le pays :

La digue, le fossé et les autres

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La digue de Rotterdam

Je vous ai donné, dans le précédent billet, l’étymologie d’Amsterdam dont la première attestation du nom  en moyen néerlandais date de 1275 sous la forme Amestelledamme. On y reconnait ame, « cours d’eau, rivière », stelle, « levée de terre formant un embarcadère, un port » et damme, « digue » : il s’agissait de la « digue formant un port fluvial ». La ville s’est en effet développée depuis le XIIè siècle grâce à une digue, au sud-ouest de l’ancien golfe encore appelé aujourd’hui Zuiderzee, « la mer ( zee ) du sud ( zuider). ». De la même manière, Rotterdam est un composé du nom de la rivière, la Rotte, sans étymologie connue, et de dam, « digue» : les premiers Rotterdamois ont dû profiter d’une élévation naturelle de la rive qu’ils ont renforcée pour s’étendre à l’abri des inondations.

On trouve aussi ce dam en Flandre, par exemple à l’Écluse du Grand Dam à Morbecque ( Nord ), comme on trouve des dérivés de l’ancien dhig qui a donné notre « digue », les anglais dig et ditch et les néerlandais  dijk et dyck. On trouve un peu partout en France La Digue ou Les Digues mais aussi Cappelle Dyck à Arneke  ou Louvre Dyck à Bourbourg ( Nord).

On remarque aussi bien pour dam que pour dhig une ambiguïté entre les sens de levée de terre et de fossé, ce qui n’est guère étonnant quand on songe que les barrières de protection contre les crues sont souvent nourries  par le creusement et le curage des canaux ou des rivières. Le même mot désignait alors les deux formes apparemment contradictoires mais indissociables.

Le latin vallum était une protection, une levée de terre associée à un fossé ; on en a tiré son contraire, le val. Valat, avec le double sens de fossé et de talus de bord de fossé, est à l’origine de nombreux Valat, Varat, Varade, ainsi que Barat et Barade dans les Landes.

Le gaulois bedo, dérivé de bhedh avec le sens de creuser ( notamment une place pour dormir, d’où le bed anglais, le Bett allemand et même le breton bez, « tombe » ) a donné le latin fodere, « creuser », dont sont issus fouir et fossé ( et le fossile …). Le sens le plus commun de fossé, « creux en long », se retrouve dans de très nombreux toponymes, dont celui des communes Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne) ou Saint-Germain-des-Fossés (Allier). Dans l’Ouest, fossé a pu avoir le sens de « levée de terre en bord d’un champ ou entre champs » comme aux Fossés à Oisseau ou à Champfrémont ( Mayenne), à Marcé ( M.-et-L.), etc. On trouve même des Hauts Fossés comme à Lamballe ou à Saint-Rieul ( C.-d’Armor).

Dans le bassin de la Loire, les digues de terre qui flanquent les cours d’eau ou les marais s’appellent des levées, tout simplement. La Grande Levée à Saint-Mathurin-sur-Loire ( M.-et-L.) et la Levée Droite à Saint-Vivien ( Char.-M.) en sont des exemples. Un équivalent de ces levées de terre était fait d’un mélange de fascines en bois et en terre, consolidé par des batteries de pieux et s’appelait turcie qui ne semble pas avoir donné de toponymes. L’entretien de ces ouvrages a nécessité la création dès le XIVè siècle d’un corps d’ingénieurs dirigé par un intendant des Levées et Turcies, corps supprimé en 1790. Toujours dans ce même bassin ( on y connait de longue date l’importance des crues!), l’ancien français bastart, « digue », a donné Batardeau que l’on retrouve à La Chapelle-sur-Loire (I.-et-L.) ou à Courtoin ( Yonne).

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Le Batardeau à Courtoin ( Yonne )

On trouve aussi, plus au sud, des Levade  comme à La Grand-Combe ( Gard ) ou des Levades à Brigueil ( Char.), etc. issues de l’occitan levada, « élévation de terre ou de maçonnerie pour retenir les eaux d’un canal, d’un marais, digue, chaussée ». Renforcée   par des pieux, la digue était une palièra, nom que l’on retrouve à La Grande Palière d’Anduze et à Saint-Félix-des-Palières ( Gard ).

En Vendée, les digues de marais sont des bots ( cf. les Bots à St-Jean-de-Monts) ou  bossis ( cf. le Bossis à La Chapelle-des-Marais).

Le vieux breton *arcae ( cf. le gallois argae), « barrage, digue », est à l’origine du nom d’Erquy (C.-d’Armor ) et d’ Ergué-Gaberic ( Finistère).

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culdecoLa devinette :

Dans une langue régionale française, le chemin empierré au dessus d’un ruisseau ou d’une ravine porte un nom à l’origine de quelques micro-toponymes. Quel est ce nom ?

Les indices :

  • Dans la même langue, un homonyme désigne une maladie de peau et, plutôt injurieusement, celui qui en est atteint ;
  •  toujours dans la même langue et passé en français courant, ce nom désigne un poisson, sans doute par ressemblance avec les lésions dues à la maladie ;
  • une enluminure :

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