De quelques roches

Nous avons vu dans le précédent billet le nom d’une commune déterminé par celui de la roche qui y était exploitée, Bécon-les-Granits (M.-et-L.). C’est l’occasion d’explorer les toponymes issus de noms de roches — et non l’inverse : les noms de roches issus de toponymes sont beaucoup trop nombreux et, pour la plupart, bien connus. Je rassure les lithophobes : le billet sera court!

Les argiles et marnes ont déjà été vues à l’occasion de ce billet, le sable, la glaise et le limon dans celui-ci et le sel dans celui-là.

Le gypse et le plâtre

Les besoins en plâtre et en chaux ont suscité des gypsières et des plâtrières. Venu d’Orient par le grec γ υ ́ ψ ο ς puis le latin gypsum, le mot gypse a été introduit au XIVè siècle. On le retrouve, sous sa forme simple, principalement dans le Doubs ( Le Gyps à Nans-sous-Sainte-Anne ) et le Jura (Le Gyp à Plénise, le Col du Gyps à Entre-Deux-Monts, Les Gyps à Syam, Sous le Gyps à Saint-Claude, etc.) et sous des formes suffixées dans ces mêmes départements : la Gypserie à Foncines-le-Bas (Jura), et à Orchamps-Vennes (Doubs) et la Gypsière à Verne (Doubs). D’autres micro-toponymes sont issus de ce même mot mais avec des orthographes différentes comme les Gissières (à Guébling, Mos.), la Gipsière à Persac (Vienne), la Gipière à Sospel (A.-Mar.) ou encore Gypson à Vy-lès-Rupt (H.-Saône). Le nom de Gypseuil à Monts (Oise), anciennement Gipseuil, Gypsueil, Gypsué, montre que, si la première partie est bien issue du gypse, le suffixe -ialo donnant –euil, n’était plus perçu au XIVè siècle.comme désignant la clairière gauloise mais n’était qu’un simple suffixe mentionnant une localité quelconque.

Les Plâtrières existent quant à elles en toute région et sous les formes Plastre ou Plastra dans le Midi. Il serait bien fastidieux et inutile d’en donner la liste, aussi me contentè-je de La Plâtrière de Ménucourt (Val-d’Oise) :

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Le marbre

L’extraction de marbre a donné des noms comme Marbrière, à Cuisia et Rye (Jura), à Faugères (Hér.), à Ardin (D.-Sèvres), à Grasse (A.-Mar.), etc. ou Les Marbrières à La Celle (Var), les Marbrières du Jaur à Saint-Pons-de-Thomières (Hér.), etc. On trouve quelques Marbrerie comme à Eppe-Sauvage (Nord), à Rubécourt-Lamécourt (Ardennes), etc. ainsi que des noms purement descriptifs attachés à des oronymes comme la Pierre de Marbre à Gruyères (Ardennes), la Table de Marbre aux Baux-Sainte-Croix (Eure) ou le Rocher de Marbre Rouge à Ferrère (H.-Pyr.). En occitan, le marbre se dit marme, d’où Les Marmières à Mornas (Vauc.) et à Laran (H.-Pyr.).

Le falun

Utilisé comme amendement calcaire et phosphaté, ce grès coquillier était extrait dans des falunières comme  la Falunière du Moulin Rochas à Amberre (Vienne), La Falunière à Thiverval-Grignon (Yv.) ou Les Falunières à Sainte-Maure-de-Touraine (I.-et-L.).

 

L’ardoise et la lauze

On trouve de nombreux micro-toponymes comme L’Ardoise ou L’Ardoisière sur tout le territoire, mais peu de L’Ardoiserie (  à Sceaux-du-Gâtinais, Loiret, et à La Chapelle-Basse-Mer, Loire-Atlantique). Signalons aussi les Roches Bleues à Mareuil-sur-Lay (Vendée) qui rappelle une ancienne ardoisière. En gascon, l’ardoise est la labassa, d’où le nom de Labassère (H.-Pyr.) et le Pic de Labasse (même dépt.). Ce dernier mot est à rapprocher de l’occitan lausa, « plaque de pierre, dalle, ardoise, schiste », que l’on retrouve dans de très nombreux noms de lieux-dits dans tout le Midi comme La Lauze Nègre à Saint-Julien (Hér.), Les Lausasses à Aigne (id.), Le Lauzet à Saint-Pons (id.), Lauzier à La Salvetat (id.), La Lauzière à Sainte-Croix (Corr.), La Lauzène à Alès (Gard), etc. On aura compris que les toponymes en –ière ou -ier représentent le sens de carrière de lause, les autres étant purement descriptifs.

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Le sistre

Du latin schistus, « roche qui se délite », lui-même issu du grec skhistos, « que l’on peut fendre, séparer», le sistre désigne en occitan aussi bien le schiste que le poudingue, un agglomérat de cailloux réunis par un ciment naturel. C’est ainsi qu’on trouve le nom de Sistre à La Salle-Prunet (Loz.) et aussi des Sistrière(s) dont certaines peuvent être  dérivées du latin médiéval sexteria, « mesure agraire qu’on ensemençait avec un setier de grains », qui a donné en ancien occitan la sestreria (avec épenthèse du r). À Pralognan-la-Vanoise (Sav.), le Col des Schistes culmine à 2845 m.

Le tuf

Issu du latin tufus, « pierre poreuse et friable », « tuf » est à l’origine de noms comme Tuf, Tuffeau, Tuffière. On trouve par exemple une vingtaine de lieux-dits Tuffeau en Touraine, Maine, Anjou et Poitou comme Le Tuffeau à Nouzilly (I.-et-L.), Les Tuffeaux à Martizay (Indre), autant de Tuffière comme La Tuffière à Vaas, Sacré, Yvré-le-Pôlin, Asnières-sur-Vègre, etc. (Sarthe), Les Tuffières à Savigny-sur-Braye (L.-et-C.), etc. Le nom du tuf peut se retrouver seul comme pour Le Tuf à Gastins (S.-et-M.), à Blaisy-Haut (C.-d’Or), etc. ou au Bief du Tuf à Montaigu (Jura), la Font du Tuf à Levroux (Indre), le Roc en Tuf à Ternay (L.-et-C.) et bien d’autres.

La craie

Plusieurs dizaines de micro-toponymes du type La Crayère ou Les Crayères sont recensés en Champagne, notamment dans la Marne et l’Aube. Le nom de La Craie seul se retrouve en nombreux exemplaires sur tout le territoire sans qu’on puisse être sûr qu’il se rattache à l’exploitation de carrières  plutôt qu’à la simple couleur blanche du sol.

Il se trouve sans nul doute d’autres toponymes liés aux noms de roches, certains peu connus ou usités, notamment dans des langues régionales que je n’ai pas eu le temps d’explorer ; toutes les suggestions sont les bienvenues!

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La devinette

Il vous faudra trouver une commune de France métropolitaine dont le nom en un seul mot est fait de ceux de deux roches différentes.

Je précise qu’il s’agit bien de deux noms de roches et pas d’une simple homophonie.

Un  indice   :

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Manoir, etc.

On a rencontré dans le précédent billet, à propos de La Queue-de-Maine, le participe passé masculin mansus du verbe manere, ancien français manoir, « demeurer, rester ».

Dictionnaire latin-français par Félix Gaffiot (1934)

Issu d’une racine indo-européenne men (cf. l’anglais to remain), très commune en toponymie, ce verbe est à l’origine de nombreux noms en rapport avec l’habitat, sous diverses formes désignant des objets distincts : maison, manoir, manse, meix, mesnil, mas, masure. Les toponymes qui en proviennent sont extrêmement nombreux et il ne sera pas question de tous les citer ici mais, pour chacun d’eux, d’en donner la description la plus précise possible accompagnée de quelques exemples en montrant les déclinaisons possibles.

Manoir

Si on trouve une soixante de lieux-dits en (Le) Manoir ou Beaumanoir, le plus souvent en Normandie, une seule commune porte ce nom, Le Manoir (Calv.).

La formé féminisée, désignant une résidence, un « château », se retrouve dans les noms de Magnières (M.-et-M.), Maisnières (Somme), Masnières (Nord), La Mesnière (Orne) et Mesnières-en-Bray (S.-Mar.).

Maison

Le nom « maison » provient du latin mansionem, accusatif de mansio, « séjour, lieu de séjour, habitation, demeure, auberge », lui même issu de manere. La chute du premier -n- explique le passage de ma(n)sionem à *masion puis « maison ».

Dictionnaire latin-français par Félix Gaffiot (1934)

Ce nom se retrouve pour des centaines de lieux-dits, accompagné d’un nom de personne ou d’un complément. Plus de soixante communes ont un nom comportant Maison, dont trois Maisons tout court (Aude, Calv., E.-et-L.) et une douzaine de Maisoncelle(s). Citons aussi les biens connues Maisons-Alfort (V.-de-M.), Maisons-Laffitte (Yv.), La Malmaison (Aisne) et Rueil-Malmaison (H.-de-S.), etc. Avec des adjectifs, on peut encore citer Bonnemaison (Calv.), Neuves-Maisons (M.-et-M), Viels-Maisons (Aisne), Maison-Rouge (S.-et-M.), etc.

Manse

Directement issu du participe passé masculin substantivé mansus de manere, le manse était jadis un bien agricole à la mesure d’un ménage, exploité par un seul tenancier. Ce terme n’apparait que très rarement dans des micro-toponymes et de manière ambiguë puisqu’il peut être confondu avec des dérivés de noms de personne, comme Mancius (Mansat dans la Creuse, Mansan dans les H.-Pyr., Manses en Ariège, etc.). En revanche, il semble bien qu’on puisse le reconnaitre dans le nom de Mansempuy (Gers, avec puy, dérivé du latin podium, « colline ») et Mansencôme (Gers, avec le latin cumba, « vallée »).

C’est dans ce paragraphe que l’on peut classer les dérivés en maine, mayne ou meyne. On compte une seule commune appelée Maine-de-Boixe (Char., avec Boixe du latin buxea, région où pousse le buis) mais les lieux-dits en Maine sont présents en plusieurs dizaines d’exemplaires dans chacun des départements de Gironde, Charente-Maritime, Charente et Dordogne et, avec moins d’intensité, dans tout le midi toulousain. Un risque de confusion peut toutefois exister puisque maine peut avoir localement le sens de « grand, principal » (magnus) ou médian (meduanus).

Meix

Meix (prononcé ) et ses dérivés sont la variante du précédent dans un grand quart nord-est de l’Hexagone, désignant d’abord le terrain attenant à la maison avant de prendre le sens plus général de ferme ou habitation rurale. On le trouve tel quel dans Le Meix (C.-d’Or), Le Meix-Saint-Époing et Le Meix-Tiercelin (Marne) ainsi que dans de très nombreux micro-toponymes. Le nom a donné des variantes en metz à l’origine de noms comme Metz-Robert (Aube), Metz-le-Comte (Nièvre), etc. ainsi que Beaumetz ( Somme), B.-lès-Loges, B.-lès-Cambrai et B.-lès-Aire (P.-du-C.) et leur opposé Mametz (« mauvais metz », Somme et P.-de-C.). Notons que le nom de la mosellane Metz (qui se prononce mès) ne relève pas de cette série mais est issu du nom raccourci en Mettis du peuple des Mediomatrici dont elle était la capitale. Le même meix a pu évoluer vers Mée (May.), Le Mée (E.-et-L.), Les Mées (Sarthe), etc. — mais pas Les Mées (Alpes-de-H.-P.) qui sont été vues dans un ancien billet. On peut rajouter à cette série les noms de Médavy (Orne, Mesdavid en 1129, avec un nom de personne), Mérobert (Ess., Mansus Roberti en 1165, id.) et Mézidon-Canon (Calv., Mesodon en 1040, avec le germanique Odon). Le nom s’écrit mer dans les Vosges où Gérardmer était le meix d’un Gérard : c’est pourquoi le nom se prononce Gérardmé et le fromage local géromé, tandis que chez ses voisins Longemer et Retournemer, le -r- final se fait entendre car -mer désignait ici un lac.

Mas

La variante méridionale bien connue, mas, a assez souvent pris le sens de grosse bâtisse, notamment dans les lieux-dits, mais il en est de toutes tailles. Dans les noms de communes, mas est accompagné d’un déterminatif, souvent le nom du pays ou du village voisin, comme Mas-Cabardès (Aude, nom de pays), Le Mas-d’Agenais (L.-et-G.), Le Mas-d’Azil (Ariège), Le Mas-de-Londres (Hér.), etc., mais aussi un nom de personne comme Mazamet (Tarn, avec Azamet, diminutif d’Azam), Masléon (H.-Vienne), Masparraute (P.-Atl., Mans Barraute au XIIè siècle, avec germanique Baroald), etc.

On trouve moins souvent ce mas accompagné d’un adjectif comme Mas-Blanc (B.-du-R.), Masnau (Tarn, avec novus, « neuf ») et Le Massegros (Loz.) ou d’un nom commun comme Masseube (Gers, avec silva, « forêt ») ou Massoulès (L.-et-G., avec le gascon soulès, « versant ensoleillé »). Les diminutifs Mazet, Mazel, Mazelet sont présents dans de nombreux noms de lieux-dits, comme les dérivés Mazal, Mazaud et d’autres.

Le chef-lieu du domaine agricole, son centre vital, a été appelé capmas (de cap, « tête »), d’où les noms de lieux-dits comme Cammas, Campmas, Chamas, etc. et le nom de Les Cammazes (Tarn).

Mesnil

Le latin mansionile, avec le même sens de « maison de paysan, habitation avec portion de terrain », a fourni les noms ménil et mesnil, ainsi que quelques variantes, noms très répandus dans toute la moitié nord de la France. On les retrouve parfois seuls comme pour Le Ménil (Vosges), Les Ménils (M.-et-M.), Le Mesnil (M.-et-L.), etc. ainsi que Magneux (Marne, H.-M.), Magny (H.-Rhin, Mos.), Les Magnils (Vendée), Maisnil (P.de-C.) et bien d’autres. Le plus souvent, ces mots sont accompagnés d’un déterminant :

  • le nom du seigneur possédant : Magnivray (H.-S., avec Evrard), Le Ménil-Guyon (Orne), Le Mesnil-Auzouf (Calv., avec le scandinave Osulfr), Le Mesnil-Rousset (Eure, avec le germanique Ruozelin), etc.
  • le titre seigneurial : Le Ménil-Vicomte (Orne), Mesnil-la-Comtesse (Aube) et Le Mesnil-le-Roi (Yv.).
  • la localité voisine : Magny-lès-Aubigny (C.-d’Or), Le Ménil-de-Briouze (Orne), Mesnil-les-Hurlus (Marne), etc.
  • le nom du pays, de la rivière … : Ménil-aux-Bois (Meuse), Ménil-en-Xaintois (Vosges), Ménil-sur-Belvitte (Vosges), etc.
  • le nom d’un saint : Le Mesnil-Saint-Denis (Yv.), Le Mesnil-Saint-Loup (Vosges), Mesnil-Saint-Père (Aube), etc.
  • nom de fantaisie ou descriptif : Mesnil-Follemprise (S.-Mar., « folle entreprise »), Ménilmontant (quartier de Paris, Mesmolium mali temporis , « mesnil du mauvais temps », en 1224 puis Mesnilium montenz en 1231 transformé en Mesnil Montant au XVIè siècle).
  • quelques noms sont accompagnés de déterminants qui n’ont pas trouvé d’explication satisfaisante comme Ménigoutte (D.-Sèvres), Le Ménil-Ciboult (Orne) et une demi-douzaine d’autres.
  • On peut ajouter à cette liste le diminutif ménillot à Choloy-Ménillot (M.-et-M.).
Le Blanc-Mesnil : Hôtel Roudil, route (pavée) de Drancy

À propos de la variante Magny, E. Nègre (TGF*) explique : » ce nom est mal attesté par magni « manoir, maison seigneuriale » à Jersey et par le franco-provençal de Bresse magniz « habitation rurale », mais il a certainement existé au moins en Champagne, Bourgogne, Franche-Comté, Lorraine, là où sont attestés les noms de lieu Magny, Le Magny « . Un risque de confusion peut exister avec des dérivés de magnus, « grand », et surtout avec les noms de personne latins Magnius et Mannius suffixés en -acum donnant par exemple Magny-Cours (Nièvre) et bien d’autres.

Masure

Le latin populaire mansura, issu de manere, désignait initialement la manse, la tenure domaniale, l’habitation rurale, sens encore vivant en pays de Caux où ce mot désigne une grosse ferme qu’entoure une haie. On lui doit Les Mazures (Ardennes) et de nombreux lieux-dits surtout en Normandie et dans l’Ouest.

Les devinettes

Ci-après une photo prise à la va-vite de l’endroit où j’ai passé mon dimanche, qui me sert de mot d’excuse pour le peu de temps que j’ai eu à consacrer à la relecture du billet (ne m’en veuillez pas si vous y trouvez quelques erreurs !) et à mettre au point une devinette digne de ce nom :

Néanmoins, je vous propose de chercher le nom d’un petit village français formé d’un des mots désignant une habitation rurale vus dans le billet et d’un adjectif qualifiant la bonne fertilité de la terre et donc sa richesse.

Il se trouve dans un pays dont le nom, assez courant sous différentes formes dans cette région pour désigner un pré entouré d’eau, est issu d’un mot de la langue d’anciens envahisseurs qui signifiait « île ».

On trouve sur son territoire une pierre plantée dans laquelle on prétend reconnaitre un outil de Gargantua.

Aucune idée pour un éventuel indice supplémentaire : peut-être mardi?

NB vérifiant mon propos avant de publier, je constate que la page wiki consacrée à ce petit village présente une notice toponymique étonnamment longue contenant plusieurs hypothèses plus ou moins étayées (avec des références discutables et des raccourcis audacieux). Néanmoins, l’étymologie que je donne (bien sourcée, elle) y est mentionnée en bonne place. Ouf!

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

La Queue-de-Maine et La Queue-de-Hareng (répauxdev)

Après que LGF a rejoint le groupe des devins TRS, Un Intrus et TRA, le temps est venu de dévoiler les réponses à mes dernières devinettes. Il fallait trouver les noms de La Queue-de-Maine et de La Queue-de-Hareng attachés à des lieux-dits bourguignons.

La Queue-de-Maine

On compte trois lieux-dits portant ce nom en Saône-et-Loire, à Broye, Cordesse et Dracy-Saint-Loup, et un quatrième en Haute-Loire à Villiers-la-Ville. On trouve en Côte-d’Or des homonymes comme La Queue-de-Menne à Thury ou La Queue-de-Mène à Longecourt-lès-Culêtre.

La Queue de Menne (carte de Cassini, feuillet 84, Autun, 1759), aujourd’hui Queue de Maine.

Une première hypothèse à propos de l’étymologie de ces noms voudrait y voir des champs, des prés, de bois, etc. étirés en longueur comme des « queues », auprès d’une exploitation rurale, un « maine, manoir », mot dérivé du latin mansus, participe passé substantivé de manere, « demeurer, rester », qui « a désigné dès le haut Moyen Âge une grande exploitation rurale occupée par un seul tenancier, avec terre, prés, bois, éventuellement vignes, friches, etc.. » (Vincent, Toponymie de la France). Cette hypothèse est séduisante mais se heurte à plusieurs difficultés : d’abord, la présence de si nombreux terrains ou bois étirés en longueur dans cette seule région serait une étonnante coïncidence ; ensuite, le latin mansus, bien connu en toponymie, a le plus souvent évolué en Bourgogne en mas comme pour Le Mas-de-Tence (H.-Loire) ou en meix comme pour Le Meix (C.-d’Or), tandis que l’ancien français maine se trouve plus fréquemment en Angoumois et Périgord, comme pour Le Maine-de-Boixe (Char.) ; enfin, la présence d’homonymes à l’orthographe différente montre bien une hésitation sur le sens du mot, retranscrit phonétiquement menne ou mène et ayant sans doute subi l’attraction d’un mot connu par ailleurs, « maine ».

L’ hypothèse plus vraisemblable et qui fait aujourd’hui consensus s’appuie sur une particularité historique de la Bourgogne : au Moyen Âge, les terres qui étaient exploitées au seul profit d’un ou de deux seigneurs étaient appelées « condamines », terme de droit médiéval issu du latin médiéval *condominium. Pour l’évolution de ce nom vers des toponymes actuels, on se reportera avantageusement à ce texte (Colombet Albert. À propos de Coulmaine = Condomine. Lettres de M. Alb. Colombet. In: Revue Internationale d’Onomastique,18e année N°4, décembre 1966. pp. 307-311) d’où j’extrais ces lignes concernant la Côte-d’Or : « Quant à Condamine (ici Condamène), j’ai pu en relever sept : la Condemaine (Esbarres, Volnay), les Condemènes (Chambolle), en Condemène (Foissy), les Contemènes (Vic des Prés) les Condumaines (Concœur), la Condomaine (Esbarres) et sans doute la Queue de Maine 1790 > la Queue de Mesme (erreur du cadastre, on dit en effet sur place la Coue de Meune, avec l’œ ouvert de bœuf) à Thury (3) et la Queue de Mène à Longecourt lès Culêtre.»

Ce latin médiéval *condominium est à l’origine, ailleurs, des noms de Condamine (Ain, Jura), La Condamine-Châtelard (Alpes-de-H.-P.) et de Contamine-Sarzin, Contamine-sur-Arve et Les Contamines-Monjoie (H.-Sav.).

À Saint-Jean-de-Mayenne (May.) un lieu-dit porte le nom de Queue-du-Maine : il s’agit du résidu tout en longueur d’un bras de la Mayenne. Le nom de Maine est une forme locale, utilisée en aval de la rivière, du nom « Mayenne » utilisé plus en amont. On se souvient que le département de Maine-et-Loire avait été appelé Mayenne-et-Loire dans un premier temps par les Révolutionnaires. Le nom de la rivière est issu d’un hydronyme gaulois *medhuana, « (la rivière) du milieu », d’où Meduana en 575-94, bientôt assimilé au latin mediana, « (la rivière) du milieu », d’où Mediana en 814-29. Le nom gaulois évoluera en Meane en 1312 et le latin en Maienne en 1385.

PS : ceux qui veulent approfondir ce sujet peuvent se référer à La condamine, institution agro-seigneuriale, de P.-H. Billy (1997) dont des extraits sont disponibles sur Googles-Books — mais dont le chapitre §1-2 consacré aux sources, qui s’étend de la page 13 à la page 31, a de quoi décourager les meilleures volontés!

La Queue-de-Hareng

À Brochon (C.-d’Or), un ensemble de trois parcelles de vignes forme un climat de moins de 10 ha nommé la Queue de Hareng, sur laquelle sont produits des vins d’appellation Côtes de Nuits-Villages et un Fixin Premier Cru. Deux de ces parcelles sont en haut du coteau, sous les bois ; la troisième est sous les deux autres. Leur forme allongée explique le premier mot « Queue », du latin cauda. On a formé deux hypothèses pour expliquer le second mot « Hareng ». La première s’appuie sur la présence de chemins de traverse aux orientations différentes qui délimitent des pointes où ne peuvent être cultivés que des bouts de rangs : « queue de hareng » serait alors une transcription fantaisiste de « queues de rangs » … La seconde hypothèse, plus vraisemblable, s’appuie sur l’expression « queue d’aronde ». Les trois parcelles vont en effet s’élargissant vers le haut du coteau, comme le font, dans un assemblage de charpente ou de menuiserie, le tenon et la mortaise qui vont s’élargissant de la base au sommet en forme de queue d’hirondelle. En ancien français, aronde, du latin hirundo, désigne une hirondelle. D’emploi plus rare, aronde a pu être transformé en Hareng, un mot que tout le monde connait. On trouve d’autres Queue d’Aronde à Dravegny (Ain), Vassimont-et-Chapelaine (Marne) et Nantillois (Meuse).

Le hareng figure, saur, en bonne place dans un poème bien connu de Charles Cros.

Les indices

■ la bouteille :

tout le monde aura reconnu une bouteille de bourgogne, à comparer aux autres types de bouteilles

■ la ville :

il fallait reconnaître Augusta, capitale du Maine, États-Unis d’Amérique.

■ le tableau :

il fallait reconnaître le tableau de Bernard Buffet (1928-1999) intitulé Fait-tout, hareng et couverts.

La Vallée-au-Blé ( répàladev )

Jsp puis LGF ont rejoint TRS et TRA pour un carré de « solutionneurs » de ma dernière devinette. Bravo à tous !

Il fallait trouver La Vallée-au-Blé, un petit village de l’Aisne.

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Photo publiée sous la licence CC-BY-NC-SA 2.0 Creative Commons

On en sait un petit peu plus sur les formes anciennes du nom que ce que nous dit wikipedia  puisqu’on trouve déjà écrit en 1573 Vallée le Bled. La carte de Cassini ( feuillet 43 – Laon – 1755 ) mentionne la Vallée aux Bleds :

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et, même si on trouve écrit La Vallée-aux-Blés en 1829 lors de la création de la commune :

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Ordonnance du 15 juillet 1829, signée par Charles X
c’est bien La Vallée-aux-Bleds qui restera le nom officiel pendant encore  près d’un siècle et demi.

Si la première partie de ce nom ne fait pas de difficulté, son déterminant mérite d’être expliqué. Bled est une des formes en ancien français issues du francique *blad, peut-être croisé avec le gaulois *blato, « farine », ayant d’abord signifié « produit d’un champ, récolte » avant de se spécialiser dans « blé » au XIè siècle. Ce francique *blad évoluera par la suite de plusieurs façons : le diminutif blaet donnera la blaeterie puis le  « blatier » ( XIIIè siècle) ; la base blav-, avec un -v- de transition, donnera « emblavure » et « emblaver » ( XIIIè siècle ) ; la base blai-, blay- donnera « déblayer», « enlever la moisson » ( XIIIè siècle )  puis « enlever des matériaux quelconques » ( XIVè siècle ) par opposition à l’ancien français emblayer, « ensemencer en blé » puis « embarrasser », et enfin « remblayer  » ( XIIIè siècle), d’où « déblai » ( XVIIè siècle), « déblaiement » ( XVIIIè siècle ) et « remblai» ( XVIIè siècle).

Les choses auraient pu en rester là, le nom de  La Vallée-aux-Bleds ayant un air vieille France qui aurait pu plaire à certains. Sauf que, de l’autre côté de la Méditerranée, un mot arabe était adopté par les Français d’Algérie : blad, « terrain, pays », ( arabe littéraire bilād ), transformé en bled avec le sens de « campagne, région à l’intérieur des terres » puis, par les troupes françaises en Afrique du Nord, en argot militaire au sens de « terrain, territoire ». Le mot prendra, toujours chez les militaires, le sens de « rase campagne, terrain (inhabité) entre les lignes » dès 1916 et, plus précisément, de « terrain vague séparant deux tranchées ennemies ». Un peu plus tard, bled désignera un « terrain sans culture ni habitation » avant de prendre, entre les deux Guerres, le sens péjoratif de « contrée reculée ou petit village isolé, sans commodités ni distractions ». La Guerre d’Algérie renforcera la perception péjorative de ce mot ce qui entrainera la demande de changement de nom de La Vallée-aux-Bleds qui obtiendra finalement le 19 juin 1961 le droit de s’appeler La Vallée-au-Blé.

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Gustave Cariot, Gerbes dans un champ de blé près du Rhin, 1928

Les plus attentifs auront sans doute remarqué le passage du singulier -le-Bled  au pluriel -aux-Bleds puis de nouveau au singulier au-Blé. Le sens primitif de bled était celui de « céréale dont le grain sert à l’alimentation » et, par extension, de « champ de céréales ». Cette céréale pouvait être le blé mais aussi le froment, le seigle, etc. Dans certaines régions le mot désignait également les légumes. On dira aussi blé noir pour « sarrasin » et même blé d’Inde pour « maïs » ( 1603). Le sens spécifique de blé que nous connaissons aujourd’hui ne sera acquis que plus tard (  cf. l’étymologie ). Le pluriel aux Bleds signifie qu’il y a eu plusieurs champs de céréales dans la vallée, sans qu’on sache précisément de quelles céréales il s’agissait, tandis que le singulier au Blé semble vouloir dire que la vallée était spécialisée dans la culture du blé, ce qui n’était peut-être pas le cas.

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Les indices

 

■ la photo :

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ce no man’s land était là puisqu’un des premiers sens de « bled » a été celui de « terrain vague séparant deux tranchées ennemies ». Peu importait l’endroit où fut prise cette photo, l’essentiel étant d’y voir un bled.

■ le tableau :

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Ce tableau d’Edward Hopper ( 1882 – 1967 ), daté de 1930, s’intitule Corn Hill, qui se traduit normalement de l’anglais d’Amérique en français par « colline de maïs ». Or, certains, trompés par le sens de corn en anglais de Grande-Bretagne, ont traduit ce titre  par « Blé colline ». Cette erreur, combinée avec le nom de blé d’Inde donné au maïs, est à l’origine du choix de ce tableau comme indice ( en plus j’aime bien Hopper, vous l’avez peut-être remarqué ).

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Et confinez-vous bien !

De la terre ( cinquième partie ) : la sagne.

Les mots pour désigner les bourbiers ou les terrains marécageux sont très nombreux, on l’a vu dans ce billet et  celui-ci.

Je m’attacherai aujourd’hui aux toponymes dérivés du mot « sagne », au sens de « lieu humide, marécage, tourbière  ». Ce mot pourrait être issu du gaulois *sagna, « terrain marécageux » à rapprocher du latin stagnum, « eau stagnante », comme l’étang  (CNRTL et ONLF*).

L’occitan sanha aurait plutôt  pour origine le latin sănĭēs désignant les humeurs putrides du corps ( pus, sang corrompu ) et toute espèce de liquide visqueux et aussi la saumure et le suc tinctorial du pourpre. C’est par l’idée d’eau stagnante, impure, que le terme aurait pris en Gaule le sens de « pré marécageux », « terre humide » (DNLFM*).

On retrouve principalement ces noms en Limousin, Auvergne et Languedoc, dans le Croissant ( linguistique ) et également en Bourgogne mais aussi dans le Jura et le Doubs.

On trouve ainsi Sagnes-et-Goudoulet ( Ardèche, ly Sanha en 1381 ), Saignes ( Cantal, de Sanis en 1270 ) et Saignes ( Lot ) ainsi que des noms composés comme Longesaigne (Rhône ), Aubessagne ( H.-Alpes, Alba Sanea en 1135, avec alba, « blanche » ) et Grandsaigne ( Corr.).

saignes cantal

Saignes ( Cantal )

 

En Aveyron ( et dans aucun autre département me semble-t-il ) on trouve des noms de lieux-dits ayant conservé le -nh- occitan : Le Mas de la Sanhe ( à St-Geniès-d’Olt ), Les Sanhes ( à Thérondels, à Rodelle, à Druelle-Balsac), la Sanhette ( à St-Amand-des-Cots ) et Le Sanhas ( à Brasc — village décidément très marécageux, si on se souvient de son étymologie).

Les micro-toponymes en Sagne, Sagnes et Seigne, sont bien entendu encore plus nombreux : on trouve par exemple La Sagne à Saint-Denis-des-Murs (H.-Vienne, alodio de la Sania en 1073), Sagne-Soubrenas à Blessac ( Creuse, de Saigniis superius en 1467 ), etc. ainsi que des diminutifs comme Saignette ( ex. à Chasel et Paulac, Cant.), Sagnolle (ex. à Saint-Quentin-de-Sauxillange, P.-de-D.), Seignolles ( ex. à La Tuilière, Loire ), etc. Ces micro-toponymes peuvent être complétés par un qualificatif comme la Sagne Blanque ( à Lacaune, Tarn ), La Bessaigne ( à La Porcherie, H.-Vienne, Albasanhia, où à l’Alb- a été compris à la B- ), Sagnalade ( à Ferrières-Sainte-Marie, Cantal, avec lada, « étendue » ), Longuesagne (à Javols, Loz.), Longesaigne ( à Celles, Cantal ), Bellassagne ( à Mende, Loz.), Bonnesaigne ( à Combressol, Loz. ), Mallessagnes ( à Cussac, Cantal, qui évoque un terrain non drainé, inculte ) ou encore Morte Sagne ( à Saint-Arcons-de-Barges, H.-Loire, qui évoque l’assèchement de marécages ), Sagnemoussouse ( à Saint-Priest-la-Feuille, Corr., sanha mossosa, qui évoque les sphaignes, les mousses qui sont les hôtes habituels des marécages et forment les tourbières ) et bien d’autres. Le nom du lieu-dit La Sagne-Rousse ( Cheylard-l’Évêque, Loz. ) semble se distinguer par la couleur rougeâtre, rouillée, des parties mortes inférieures des sphaignes.

Le dérivé collectif avec le suffixe latin –aria, donnant sagnère  ( occitan  sanhièra ), met en évidence un second sens de sagne, celui qui désigne des plantes de marécages et plus particulièrement le typha ou massette d’eau ( ou encore quenouille, canne de Jonc, roseau de la Passion, …).

sagnère

On trouve ainsi ce terme en composition dans le nom de Puy-Sanières (H.-Alpes ) et dans de celui de très nombreux lieux-dits comme  Les Sagnières ( à Sélonnet, Alpes-de-H.-P.), Les Sanières ( à Jausiers, même département, à Saint-Just, Cantal, et d’autres ), etc.

Le dérivé avec suffixe augmentatif –às, donnant sanhàs, est à l’origine des noms de Sagnas ( Vailhan, Hér.), de la Combe des Sagnas ( Castanet-le-Haut, id.), de la Sagnasse (Marcenat, Cantal ), etc.

En Saône-et-Loire, ce terme a pu désigner le « petit pré où on élève les porcs » et donner de nombreux micro-toponymes en Seigne, Seignet, Seignotte, Seignolles, …. qu’il est difficile de distinguer de noms évoquant un simple marécage.

En pays catalan, le sanya désigne principalement des vasières littorales comme les Sanya d’Opoul, de Nou Ulls et de Sant Joan à Salses-le-Chateau (P.-O.) mais aussi de simples terrains  marécageux comme les Sanya à Toulouges, Canohès ou Soler ( P.-O.).

L’appellatif *sagna ou *sania est également présent dans des toponymes de formation gallo-romaine en -(i)acum. C’est le cas de Sagnat ( Creuse, Saniac en 1185 ), Sagnat ( à Bessines-sur-Gartempe, H.-Vienne, Sanhaco en 1450) et Seigny (C.-d’Or, Saniacus vers 800). Le suffixe gallo-romain acum accompagnant le plus souvent un anthroponyme on peut faire l’hypothèse pour ces derniers noms d’une origine selon le nom de personne gallo-romain Sannius.

Les cours d’eau sont bien entendu représentés avec la Sagne, un affluent du Célé dans le Lot, de nombreux ruisseaux de la Sagne ( Alpes-Mar., Corr., P.-de-D.,  etc.), le torrent de la Sagne ( à Soleilhan, Alpes-de-H.-P.), le ruisseau des Sagnes ( Vienne), etc. et aussi la Saignole ( affluent de la Vézère en Dordogne ). Les autres orthographes se retrouvent dans la Seigne ( Doubs ), le ruisseau de la Seigne (Sav., S.-et-L. ), La Seigneulle ( Meuse) ou le ruisseau des Seignolles ( à Arcens, Ardèche), et bien d’autres.

cdl-1

typha latifoliaPour être tout à fait complet sur le sujet, j’ajoute que l’occitan connait un synonyme pour sanha au sens de massette d’eau, typha, plante des marécages et des prés humides. Il s’agit de la sesca qui a donné le dérivé sesquièr, lieu où pousse en abondance le typha, et, par extension, lieu marécageux. L’hypothèse a été émise que sesca viendrait de l’indo-européen *sek, « couper », car ses feuilles sont coupantes.

On retrouve ce terme dans le toponyme Le Sesquier  à Villeveyrac et à Mèze  et, au féminin, dans La Sesquière à L’Horte  et Les Sesquières  à Taussac-la-Billière, pour ne citer que le département de l’Hérault — mais on retrouve une trentaine de toponymes de ce type du Tarn à l’Hérault.

L’adjectif sescós, sescosa a donné Les Sescouzes ( à Listrac-Médoc, Gir.) ainsi que la lagune et les landes du Sescousse ( à Hourtin, Gir. ) et d’autres.

Le dérivé collectif en -et ( issu du latin –etum ) a donné Le Sesquet ( à Vignau, Landes, etc.) et La Sesquette ( à Gardouch, H.-Gar.). Le dérivé augmentatif en –às est à l’origine de Sescas ( à Uzeste, Gir., à Biran, Gers, et à Baziège, H.-Gar.) ainsi que du lieu-dit Sescas formant le déterminant de Saint-Martin-de-Sescas (Gir.).

Enfin, un dérivé en –al ( issu du latin -alem ) a donné Cescau ( P.-A., Sescau en 1385 ),  Cescau ( Ariège ) et, au féminin, Seychalles (P.-de-D., Seschala en 1373, avec le passage à ch du c suivant une consonne devant a, habituel en nord-occitan ).

cdl-1

La devinette

J’ai volontairement omis dans ce billet une ville française qui doit, elle aussi, son nom à une roselière. Ce sera votre mission, si vous l’acceptez, de retrouver ce nom de quatre mots en vous aidant de ces deux personnages :

■ une dame :

indice a 26 01 20

■ un monsieur :

indice b 26 01 20

 

*Les abréviations en majuscule suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

À table !

Un ( petit ) billet aujourd’hui pour vous parler de l’art de la table, ou plutôt de la façon dont on prépare les aliments que l’on déposera sur la table, et des toponymes qui en proviennent.

Illustration de Claude Delaunay pour Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, éditions G.P. , Paris, 1957.

Il sera bien question ici de la façon de cuisiner qui se retrouve dans des toponymes et non de toponymes qui ont donné leur nom à des mets ou des recettes ( qui sont bien trop nombreux et nécessiteraient des billets spécialisés ).

Bien entendu, la première de ces façons de cuisiner qui vient à l’esprit est « sur le feu ». Le feu, dans le sens d’âtre ou de foyer, est en effet très bien représenté en toponymie mais la distinction est fort malaisée, pour ne pas dire impossible, entre le feu pour cuire ou cuisiner et le feu pour chauffer, les deux étant le plus souvent liés. On sautera donc allègrement, si vous le voulez bien malgré son jour que nous venons de fêter, par dessus le feu.

De la même manière, le pot que l’on mettait sur ledit feu se retrouve en toponymie mais plus en tant qu’objet fabriqué dans l’atelier du potier que dans le sens spécialisé d’instrument de cuisson. On ne s’attardera donc pas sur le pot.

Passons au four. Si celui-ci est bien un outil construit par l’homme pour y faire cuire son pain, il a aussi surtout servi pour y chauffer l’argile du pot, le verre, la chaux, le plomb ou encore le fer. Les dates d’attestation des toponymes ( en Four, Fourneau, Fournel, Fournet, etc.) sont trop tardives pour nous aider à trancher, sauf si une précision y est attachée. C’est le cas au Four à Pain ( à La Haye-de-Roulot dans l’Eure ), au Four-Banal ( à Clérieux dans la Drôme, à Rivières-les-Fosses dans la Haute-Marne et Acy-en-Multien dans l’Oise ), qui était un four commun destiné à la cuisson du pain, et aux Fours aux Grains ( au Fidelaire, dans l’Eure ). C’est le cas aussi dans un odonyme qui m’est cher, le passage Four Capelu à Orange ( Vaucluse ), qui tirerait son nom d’un certain Capelet, dit Capelu, qui possédait là un four à pain, fin XIXè – début XXè siècle, dont mon grand-père disait avoir suivi l’enterrement de la veuve au mitan de la guerre dont on dit aujourd’hui qu’elle était la première alors qu’on la croyait la dernière.

À poêle, maintenant. Aussi curieux que cela semble, on retrouve depuis 1962 cet instrument de cuisson dans le nom de Villedieu-les-Poêles ( Manche ) dont elle s’est fait une spécialité au moins depuis 1753 ( où est attesté le nom Villedieu les Poeles ).

Je ne résiste maintenant pas, s’agissant de prendre son repas, au plaisir de vous faire découvrir ( enfin, je suppose ) ces deux toponymes qui me rappellent irrésistiblement un possible duo comique comme il y eut Bouvard et Pécuchet, Abott et Costello ou Palomar et Zigomar ( et Roméo et Juliette, me retins-je d’ajouter ne voulant heurter personne ).

Il s’agit de Tartifume et Soupetard, que je n’hésite pas à vous répéter tant il pourrait s’agir d’un titre de roman, d’une pièce de boulevard ou d’un court-métrage filmé de la Belle Époque : Tartifume et Soupetard !

Il existe une dizaine de Soupetard dont un lieu-dit à l’extrémité occidentale de Sète ( Hér.) sur le lido et un quartier extérieur de Toulouse ( H.-Gar.). On peut rapprocher ces noms des deux Soupe Froide ( au Castellet dans le Var et à Accolay dans l’Yonne ) ou encore des deux Dînetard ( à Livron-sur-Drôme dans … la Drôme et à Saint-Denis-en-Val dans le Loiret). Tous ces noms semblent bien indiquer un habitat relativement éloigné du lieu de travail — pauvre Martin, pauvre misère.

Tartifume, présent comme micro-toponyme dans plus de quatre-vingt communes ( des Pays-de-la-Loire, Nouvelle-Aquitaine et Occitanie ), désigne lui aussi toujours un lieu écarté. Il s’agirait alors d’un foyer qui ne fume que tardivement car on y est pauvre ou, au contraire mais sans doute plus rarement, qui fume jusque très tard parce qu’on y est plus riche qu’ailleurs. L’explication selon laquelle on y « fume ( la terre ) tard » peut sembler plausible et seule une étude au plus près du terrain pourrait lever le doute. Les étymologies pseudo-savantes qui font appel à un dérivé de « tertre » pour expliquer le tart initial oublient de se référer à la topographie qui nous montre que la plupart de ces lieux-dits ne sont pas plus hauts que le reste de la commune et n’ont donc rien d’un tertre. Quant à chercher des étymologies celtiques ou pré-latines … faute de me courber, je me gausse.

Me permettrez-vous maintenant une excursion hors de nos frontières ? ( Il est de votre intérêt de répondre positivement puisque la devinette s’y situera! ).

Parlons donc d’enfumage … ou plutôt de boucanage. Le boucan est un « gril de bois sur lequel les habitants de l’Amérique et des îles Caraïbes fumaient les viandes ou les poissons ». Il s’agit d’un mot issu du tupi mokaém, « gril de bois » ; dans cette langue les sons m, mb et p alternent en position initiale, et la deuxième syllabe du mot se prononce de façon fortement nasalisée. Sur ce mot ont été formés le verbe boucaner, le boucanage et la boucane tous en relation avec le fait de fumer la viande ou le poisson. Un faux-ami avec boucan, « lieu de débauche », en relation avec la mauvaise réputation du bouc, fait hésiter sur l’origine exacte des toponymes de ce type en France métropolitaine. En revanche, les noms Boucan guadeloupéens ( à Bouillante et Sainte-Rose ) et martiniquais ( au Marin et au Vauvclin ) comme le Grand-Boucan haïtien semblent bien être d’ancien lieux de boucanage, une fois le mot tupi importé par les colons. Il en est de même pour la rivière Boucanée et la rivière Boucane, et les lacs qui y sont attachés, tous québecois.

D’autres toponymes du même genre doivent bien exister, mais je ne suis pas ( encore ) une encyclopédie faite homme et nul doute que je les oublie, d’autant plus que je ne suis pas ( encore ) polyglotte et que j’exclue de mon champ de recherche les langues qui ne s’écrivent pas dans un alphabet que je puisse maitriser sans (trop d’) effort.

Une explication longtemps admise ( par des colons ) disait qu’un peuple ( colonisé ) devrait son nom à sa façon d’utiliser un élément naturel pour se préparer à manger. Si cet élément naturel est bien encore aujourd’hui admis dans l’ethnonyme, on préfère le voir aujourd’hui accompagné d’un autre qualificatif — un peu comme on préfèrerait dire « poêle africaine » plutôt que « poêle à frire ».

Ah oui ! Le nom du peuple est passé à une rivière et à une montagne ( ben oui, c’est un blog consacré à la toponymie, quand même !).

Quel est ce nom ?

Réponse attendue chez leveto @ sfr.fr

L’indice

et ce sera tout.

Et le laurier

Le bouquet garni commencé avec le thym et le romarin dans ce billet ne serait pas complet sans une feuille de laurier !

De nombreux toponymes sont liés au laurier-sauce ou laurier-noble ( Laurus nobilis ) dont les feuilles étaient tressées en couronne ornant le front des vainqueurs — et entraient aussi dans la pharmacopée et la gastronomie.

On trouve ainsi avec le latin laurus accompagné de différents suffixes :

  • suffixe collectif -etum : Lauraët ( Gers ), Lauret ( Hér. et Landes), Loreto-di-Casinca ( H.-Corse ) et Loreto-di-Tallano ( Corse-du-Sud) ainsi que Le Lorey ( Manche) ;
  • suffixe collectif pluriel –eta : Laurède ( Landes ) et Laurède-Basse et Laurède-Haute à Villerouge ( Auv. ) ; ;
  • suffixe –icia : Lauresses ( Lot ) ;
  • suffixe –ea : Laurie ( Cantal ) et Lauris ( Vauc.) ;
  • suffixe –osum : Lauroux ( Hér.).

Le simple laurus a donné l’ancien français laur ou lor, à l’origine de toponymes comme Laur ( à Camarès dans l’Aveyron ), Le Lau ( à Vieussan et au Bosc dans l’Hérault ), Villelaure ( Vauc.) et aussi des Montlaur ( Aude, Aveyron, H.-Gar., Drôme) ou Lormont ( Gir.), Montlaux ( Alpes-de-H.-P.), Roquelaure et Roquelaure-Saint-Aubin (Gers ), etc. Dans ces derniers toponymes, où « mont » comme « roque » sont mis pour « château », le laurier est utilisé au sens emblématique de la victoire plus que comme une référence à la présence réelle du végétal sur les lieux.

Le nom latin laurus du laurier est issu du celtique blawr, signifiant « toujours vert », qui a aussi fourni l’anthroponyme gaulois Laurus, à l’origine de nombreux toponymes pouvant prêter à confusion. Ce sont les suffixes en principe réservés aux noms de personnes qui nous permettent alors de faire le tri entre le végétal et l’humain. C’est le cas de Laure-Minervois ( Aude, avec -anum), Laurac ( Ardèche et Aude — à l’origine du Lauragais — avec -acum ), Lauraguel ( Aude, diminutif en -ellum ) et aussi de Laurabuc ( Aude, avec bug, variante de puch, dérivé de podium, « hauteur » ). Le dérivé gallo-romain Laurius a donné, avec -acum, Leury ( Aisne), Loiré ( Ch.-Mar.), Lorey ( M.-et-M.), Lorry (Mos.), Loury ( Loiret ) et Loray ( Doubs). Les noms de personne Laur et Laure sont à l’origine entre autres de Sainte-Laure ( P.-de-D.) et de Saint-Laurs (Deux-Sèvres) et de très nombreux autres noms de lieux.

Les faux-amis sont légion ( de César, comme les lauriers ) notamment :

  • par confusion avec le latin aurea, « d’or » à prendre au sens de « magnifique », comme pour Valaurie ( Drôme, Valle Aurea en 1147 ), Valaury ( aux Arcs, à Solliès-Toucas et à Trans-en-Provence dans le Var, à Melve et Valernes dans les Alpes-de-H.-P., à Poussan dans l’Hérault, etc. ) ou Vallauris ( A.-Mar., Vallis Aurea en 1046) ;
  • avec une agglutination de l’article devant des dérivés d’aureus, « or », comme pour Laurière ( H.-Vienne ) qui est une ancienne Auraria ( 1080 ) devenue Laurieira ( 1110 ). L’occitan aurièra, à l’origine de plusieurs micro-toponymes dans le Massif Central, désigne « un des monticules artificiels qui résultent des fouilles faites pour rechercher le minerai d’or » ( une autre explication fait de aurièra une variante de ourièro, « orée, lisière, bord d’un champ ») ;
  • par confusion avec le nom du loriot ( latin aureolus ) comme à Loriol-du-Comtat ( Vauc. ) ou Loriol-sur-Drôme ( Drôme ) ;
  • par confusion avec des noms propres récents comme pour Lauresses ( Lot ), qui sont d’anciennes Laurensas ( XIVè siècle ), des « ( terres ) de Laurens », devenues Lauresses par attraction du féminin Lauressa, attesté sur place, du nom propre Laur .

Les noms de hameaux, lieux-dits et autres écarts dérivés du laurier sont innombrables et de tous types comme Le(s) Laurier(s), La ou Les Laurière(s), des Laurie(s), des Lauret (s), etc. On ne m’en voudra pas de ne pas tous les citer, d’autant que, là aussi, les confusions ( notamment avec des noms propres ) sont sans doute possibles. Je mentionnerai toutefois :

  • l’ île Lavrec de l’archipel de Bréhat ( C.-d’A.) qui était appelée insula Laurea vers 880, « île des lauriers », traduit en breton Enez Lavreg. L’étymologie donnée sans filtre par wikipedia vaut le détour
  • le catalan llorer qui apparait dans le Rec del Llorer à Cerbère ( P.-O., avec rec pour « ruisseau, rigole, ravin » ) ;
  • le corse alloru qui se retrouve dans la Valle d’Alloru à Calenzana ;
  • le provençal lausièr qui a laissé sa trace dans une quinzaine de Lausière (s ) ;
  • le languedocien baguier qui est présent dans quelques Baguier ( notamment dans le Var et les B.-du-R.) et un Baguiers ( à Sainte-Croix-Vallée-Française, Lozère).

Mon blog étant aussi consacré à la langue française, c’est le moment de rappeler que ces baies de lauriers sont à l’origine d’une hypothèse relative à l’étymologie de « baccalauréat » qui pourrait être issu de bacca laurea.

Le cas Lorette ( Loire )

Cette commune de la Loire ( célèbre grâce aux frères Jackson et à Alain Prost, excusez du peu !) est issue d’un hameau nommé Le Reclus au XVIIIè siècle. Au siècle suivant, l’exploitation florissante de la houille permit à une riche famille d’industriels d’édifier une gare et une chapelle dans un quartier qui prit le nom de Lorette, en référence à la ville italienne Loreto, alors célèbre pour son pèlerinage. Le nom du lieu-dit est passé à la commune lors de sa création en 1847. Le nom de la ville italienne procède bien du latin laurus accompagné du suffixe collectif –etum, mais il s’agit dans ce cas particulier ligérien d’un toponyme importé, contrairement aux Loreto corses vus plus haut.

Les « grisettes », actrices, femmes galantes et autres « essuyeuses de plâtre » parisiennes ont trouvé à se loger au XIXè siècle dans le quartier de Notre-Dame-de-Lorette. À force de les entendre donner leur adresse « derrière l’église de Lorette » aux galants qui les reconduisaient chez elles, on finit par les surnommer les « lorettes ». Ce qui n’était qu’un juste retour des choses quand on se souvient que, du temps de Louis XIV, une branche de laurier clouée à la porte prévenait que la maison abritait des prostituées. Madame de Maintenon persuada un jour le roi d’interdire la prostitution … et les lauriers furent coupés.

Le cas Lorris ( Loiret )

Résidence royale au Moyen Âge, Lorris bénéficia d’une charte d’affranchissement qui servit ensuite de modèle à d’autres villes. La première mention latine de la résidence date de 1112 : actum Lorriaci in palatio et la première mention romane Lorri date de 1169. et c’est là que grammatici certant : la présence des deux -r- a fait exclure par Dauzat & Rostaing ( DENLF* ) une formation en -acum à partir du nom gallo-romain Laurius ou *Lorius, mais sans proposer autre chose. Cependant l’objection n’est pas convaincante quand on remarque qu’à la même époque Loury ( Loiret ), attesté Lauriacus au Xè siècle est écrit Laurreio en 1157 et Loiré (M.-et-L.), Lauriacum en 760, s’appelle ( ecclesia de ) Lorriaco en 1148. Ainsi, l’écriture avec deux -r- de Lorris n’exclut-elle pas un dérivé de Laurius avec –acum (DNL* ). Ernest Nègre ( TGF *) propose une formation sur le nom de personne germanique Lotherus qui, après amuïssement du -t- intervocalique, pourrait convenir. Il faudrait, pour trancher, avoir des formes du nom plus anciennes. Le –s final de Lorris est tardif et parasite.

Vite fait et sans doute pas très bien fait, mais concocter une devinette sur ce sujet n’est pas chose aisée ! Il faudra pourtant trouver :

■ facile :

une ville antique, plus ou moins mythique, au milieu d’une forêt, plus ou moins mythique, dont nous parlent quelques auteurs antiques et qui devrait son nom au laurier… Le gentilé serait à l’origine des anthroponymes qui ont traversé les siècles et qui sont couramment encore utilisés aujourd’hui, un peu comme si Parisien ou Lyonnais étaient devenus des prénoms.

■ très difficile :

un tout petit lieu français dont le nom associe celui d’un fruit exotique à un prénom féminin relatif au sujet du billet ; en l’absence d’une raison clairement identifiée, le sous-entendu grivois reste tout à fait probable pour expliquer ce nom …

*cf. la page Bibliographie.

Poivre, etc.

De Cayenne au poivre, il n’y a qu’un pas …

Les îles Poivre, un atoll des Seychelles, ont été baptisées en l’honneur de Pierre Poivre, désigné intendant (ou commissaire-ordonnateur) à l’Isle de France ( aujourd’hui Maurice ) en 1767 .

La Côte-du-Poivre est un haut-lieu de la bataille de Verdun. Les Allemands en avaient fait en février 1916 un point d’observation ( Pfefferrücken ) avec un important dispositif défensif qui sera repris par les Français en décembre de la même année. Le village sera entièrement détruit par les bombardements et ne sera pas reconstruit. Louvement-la-Côte-du-Poivre est un des neuf villages français de la zone rouge de la Meuse.

La Côte-du-Poivre ou des Graines ou de la Malaguette est l’ancien nom d’une partie de la côte africaine de l’océan Atlantique entre les actuels Sierra-Leone et Liberia. Comme d’autres côtes africaines ( Côte d’Ivoire, Côte de l’Or, Côte des Esclaves, …), elle doit son nom à une de ses ressources principales, le poivre de Guinée ou maniguette.

Poivres ( Aube, Pipera en 1032 ), Pébrac ( H.-Loire, Piperaco en 1072 ), Pouvray ( Orne) et Pibrac ( H.-Gar.) doivent leur nom à un homme latin Piper.

La Prévière, une ancienne commune du Maine-et-Loire, était nommée Privera en 1095 puis  Piperiaria en 1140 et Piparia vers 1178-1205 : on est tenté d’y voir une piper – aria, « plantation de poivre », dont on dit qu’il pourrait s’agir d’une métaphore sur la nature friable du sol. On peut aussi y voir l’oïl poivrière, « tour ronde surmontée d’un toit en cône », comme les lieux-dits la Poivrière à Cheviré-le-Rouge ou aux Verchers-sur-Layon dans le même département et d’autres ailleurs.

Sait-on assez l’importance du poivre ?

L’assassinat de Raymond Trencavel par Noël Sylvestre (1847-1915)

À Béziers, le 15 octobre 1167, le vicomte Raymond Trencavel fut assassiné dans l’église de la Madeleine, en présence de l’évêque, par des bourgeois de la ville qui lui demandaient des comptes au sujet d’une peine infligée à l’un des leurs par un de ses chevaliers. À titre de réparation, son fils demanda trois livres de poivre par famille et par an à tous les bourgeois de la ville.

Produit rare, cultivé en Malaisie et déjà importé à grands frais au Proche Orient, le poivre était commercialisé en Occident par les Italiens à des prix que seuls les plus fortunés pouvaient supporter. On disait « cher comme le poivre » pour tout produit qui se vendait à son poids d’or. On se servait donc de ce précieux condiment pour capitaliser ( il entrait dans la dot des filles ), pour indemniser ou payer une dette ( comme à Béziers ), pour commissionner ( il entrait dans les frais de justice). Ces fameuses épices où le poivre noir côtoyait d’autres produits aussi rares comme le gingembre, la muscade, le girofle, la cannelle et le piment doux, servirent donc aux paiements « en espèces » ( c’est à dire « en épices » ) où ces denrées avaient plus valeur de monnaie que de produits de consommation. C’est de là que viennent les patronymes Poivre, Poivrier, Pébrier ou Pebrié désignant un « espécier » ou épicier.

Mises à la mode sur les tables médiévales par les chevaliers de retour des Croisades, ces épices étaient toutefois fort prisées et utilisées en abondance dans la préparation des viandes et gibiers.

J’ai eu beau chercher, je n’ai pas de devinette à vous proposer … j’en suis désolé pour mes lecteurs les plus accros.

Il se fait tard, nous fêtons demain l’anniversaire de mon aîné, lundi est déjà gentiment occupé … il vous faudra attendre mardi !

La blairie ( répàladev )

Personne n’a rejoint Un Intrus et TRS dans la résolution de ma dernière devinette.

Il fallait trouver la blairie dont le Littré nous donne la définition suivante :

Terme de droit féodal. Redevance seigneuriale à raison de la vaine pâture.

Un des sites consacrés aux Templiers, dans son dictionnaire, précise :

Dans la France du Moyen Age et de l’Ancien Régime la blairie est un impôt seigneurial sur le pacage des animaux.
Le seigneur perçoit une redevance en avoine pour rétribution du pacage des animaux des paysans, sur les terres cultivées (après la récolte) ou non cultivées. Ce droit existe en Auvergne, Berry, Bourgogne et Nivernais.

Domaine de la Blairie à Saint-Martin-de-la-Place (M.et-L.)
La blairie ? Ç’ a eu payé …

Le dictionnaire de l’ancien français de Godefroy connaît la blaierie avec ses autres orthographes blayerie, blaerie, bleeyrie, blairie, blayerie, blerie et blefrie et en donne une définition élargie : « production de blé, récolte de blé, blé ». Il rajoute toutefois que le mot a pu désigner une « terre à blé, terre cultivée de blé, pièce de blé, terre emblavée » ainsi que le « droit seigneurial sur le blé ».

On comprend que le mot est un dérivé de « blé », au sens général de « céréale dont le grain sert à l’alimentation » ( cf. étymologie ). Le mot gallo-roman bladum est parvenu au sens de « céréales, blé » au xes. C’est de ce mot que sera issu bladaria, « aire à blé », qui donnera blairie après disparition du -d- intervocalique.

En toponymie, on retrouve plusieurs La Blairie dans l’ouest de la France ( I.-et-V., L.-Atl., May., Sarthe, Vienne, M.-et-L.) et un seul Les Blairies ( à Retiers, I.-et-V.). On trouve aussi deux La Petite Blairie ( May. et M.et-L.) et deux La Grande Blairie ( May. et M.-et-L.) ainsi qu’une Haute Blairie ( à Reffuveille, Manche).

Avec une autre orthographe, on trouve La Blérie à quatre exemplaires ( trois en I.-et-V. et un dans la Manche).

Les indices

■ Picsou :

… plonge dans son tas d’or, de fric, de pognon … de blé!

■ le tableau :

Jules Dupré, Pacages du Limousin (1837)
Huile sur toile, 31×51 cm.
The Metropolitan Museum of Art, Robert Lehman Collection, 1975 (1975.1.169).

La blairie était une « rétribution du pacage des animaux des paysans, sur les terres cultivées (après la récolte) ou non cultivées ».

■ le 10 Downing street ( que tout le monde aura reconnu, je pense )

L’indice était dit « vieux d’au moins douze ans » ce qui nous ramenait donc à … Tony Blair. Oui, je sais… j’ai un tout petit peu honte ( mais je suis là aussi pour m’amuser !).

Ceci dit, étymologiquement, l’anglais blair est issu du gaélique écossais blàr , « champ, plaine », ce qui nous rapproche un peu du champ de blé, non ?

Ces mots sont tous issus d’une même racine indo-européenne *bʰleh dont on peut lire les évolutions sur cette page issue de ce site remarquable.

Un week-end particulièrement propice au farniente m’a tenu loin de mon clavier et empêché d’écrire un nouveau billet accompagné de son habituelle devinette. Vous devrez attendre jusqu’à demain soir ou peut-être même mardi et j’en suis désolé.

Les indices du 28/05/2019

Presque en même temps, Un Intrus et TRS m’ont déjà donné la bonne solution à la dernière devinette dont je rappelle l’énoncé :

Une ancienne redevance payée en nature pour une utilisation particulière de terres seigneuriales cultivées ( après la récolte) ou non cultivées a laissé son nom dans l’ouest de la France à une quinzaine de micro-toponymes au singulier et au moins à un au pluriel ainsi qu’à quatre autres avec une orthographe différente. Si le mot est bien attesté dans ce sens dans le Littré, je ne l’ai trouvé dans aucun des autres dictionnaires habituels : il est aujourd’hui sorti d’usage.

Le Godefroy donne, lui, une autre variante orthographique, de même étymologie, mais avec un sens beaucoup plus général ( qui est peut-être à l’origine de quelques uns des toponymes dont il est question plus haut) dont Littré ne retiendra donc qu’une spécialisation.
Quel est ce mot ? Et, si vous le trouvez, vous trouverez aussi quelques uns des toponymes …

J’ai cherché, pour les retardataires, des indices adéquats et j’ ai trouvé celui-ci

et je ne résiste pas au plaisir vicieux de vous donner cet autre-là déjà fort ancien ( au moins douze ans !) et très tordu :