Gardons la mesure!

Après avoir vu, dans un précédent billet, les mesures de surface agraires fondées sur des unités de longueur ou sur l’étendue que pouvait travailler un homme ou un animal dans une unité de temps, je vous propose aujourd’hui d’aborder les mesures de surface fondées sur le poids ou le volume des graines nécessaires pour les ensemencer.

Comme les mesures de longueur, les mesures de capacité étaient très nombreuses et très variables selon ce qu’on mesurait et où on le mesurait. Il est impossible de toutes les passer en revue ici et, même en me cantonnant à celles qui ont laissé leur trace dans la toponymie, je ne pourrai pas les citer toutes ( les commentaires sont là pour que vous puissiez éventuellement compléter ma liste !).

Le setier était une unité de mesure fort variable, valant autour de 150 litres de grains, mais pouvant descendre jusqu’à peine une cinquantaine. Étymologiquement, « setier » dérive du latin sextarius, « un sixième », et correspond au sixième du conge, soit environ un demi-litre. Il permettait d’ensemencer une sétérée, soit entre un quart et un demi-hectare. On trouve une quinzaine des lieux-dits Sétérées dont quelques uns avec un nombre comme les Vingt-Huit Sétérées à Ségry ( Indre ) ou les Cent Sétérées à Loupian ( Hér.). Les Setiers sont encore plus nombreux et, là aussi, souvent précédés d’un nombre : on trouve des Cinq Setiers ( à Seuil, Ardennes et d’autres), des Vingt-Setiers ( à Benay, Aisne et d’autres), des Cinquante-Setiers ( à Theuville, E.-et-L. et d’autres), etc. et même des Cent Setiers ( à Tracy-le-Mont, Oise, et trois autres en Eure-et-Loir), sans citer tous les intermédiaires.

L’éminée ou ayminate en Catalogne, eyminade en Auvergne, (aujourd’hui écrit héminée ) mesurait en principe un demi-setier, soit 75 litres, permettant d’ensemencer une dizaine d’ares en Provence mais jusqu’à cinq fois plus en Catalogne. On connaît par exemple les Treize Éminées à Villelaure ( Vauc.), les Eyminades à Alleyras ( H.-Loire), les Deux Aiminades à Ponteilla (P.-O.) ou les Cinq Aiminates à Montesquieu-des-Albères (P.-O.).

On disait mine à Reims ou Orléans et notamment dans l’Oise où on trouve les Dix Mines à Silly-Tiard, les Vingt-Trois Mines à Brunvillers-la-Motte, quatre fois les Quarante Mines, huit fois les Trente Mines, dix fois les Vingt Mines. L’Eure-et-Loir, le Loiret et le Loir-et-Cher ont plusieurs Quarante Mines.

Le muid, du latin modus, « mesure », valait environ huit setiers soit entre 200 et 600 litres. On trouve de nombreux lieux-dits portant ce nom, particulièrement dans le Bassin Parisien notamment dans l’Aisne et l’Oise qui en comptent plusieurs dizaines chacun. On y trouve plusieurs dizaines de Trois Muids et Quatre Muids, une quinzaine de Cinq Muids, autant de Six Muids et quatre fois des Onze Muids, mais rien au-delà. On trouve encore des Demi-Muid, Grands Muids et Gros Muids. Le nom de la commune Muids, dans l’Eure, est issu d’un nom propre romain Modius et nous incite à penser que certains des lieux-dits Muids ( non précédés d’un nombre ) pourraient avoir la même étymologie.

Le poinçon était un tonneau valant environ deux tiers d’un muid qui a sans doute laissé son nom à la Possonnière à Couture-sur-Loir où naquit Ronsard, au Poinson à Sepvigny ( Meuse), à La Possonnière en Anjou, la Possonnais à Sainte-Anne-sur-Brivet ( Loire-A.), etc.

La Possonnière, maison natale de Ronsard

Le boisseau, qui était l’unité de mesure de capacité sans doute la plus répandue, valait de 10 à 25 litres. La boisse, ancienne mesure de blé, devait son nom au gaulois *bosta, « creux de la main, paume »: il fallait six boisses pour faire un boisseau. On pouvait ainsi ensemencer une boisselée d’une dizaine d’ares, nom que l’on retrouve au pluriel à Esse ( Char.) et à Longué-Jumelles (M.-et-L.) et aux Trente Boisselées à Leigné-les-Bois ( Vienne), aux Quarante Boisselées à Chasnais (Vendée), etc.

La coupée, d’une valeur proche de la précédente nous a laissé les Vingt Coupées à Cruzille-lès-Mépillat ( Ain ) et quelques la Coupée, les Coupées, etc. mais à manier avec précaution car il pourrait s’agir dans certains cas de simples coupes de bois.

La rasière ( on parlait de mesure rase, par exemple pour le froment et le seigle, opposée à mesure comble par exemple pour l’avoine), valant un demi- hectolitre était utilisée dans le Nord pour ensemencer moins d’un arpent, d’où Les Rasières à Féron, les Seize Rasières et les Quatre Rasières à Aniche, les Rasières Bleues à Flesquières, toutes dans le Nord.

Mesure à ras

La mencaudée, d’une valeur identique à la précédente, était elle aussi utilisée dans le Nord où Mencaudée apparaît dix fois, ainsi que des Cent Mencaudées à Solesmes, Avoingt et Aubencheul-au-Bac. L’écriture en était variable ( cf. ici ) d’où la Mancaudée de la Cure à Haspres.

Le bichet, ( se rattache aussi au grec βίϰος,« vase, amphore ») de capacité variable selon les régions, permettait d’ensemencer une bicherée d’une quarantaine d’ares notamment en Beaujolais et dans le Lyonnais. On trouve ainsi Le Bichet à Pinel-Hauterive (L.-et-G.), au Pourru-Saint-Rémy ( Ardennes), des Bichets à Passavant et Maîche ( Doubs ) et bien d’autres. ( merci à JSP pour m’avoir signalé ce bichet). Le dérivé bicherée est moins productif : je n’ai trouvé qu’une allée de la Bicherée à Pierrelatte ( Drôme).

Le jallois ( ou jalois ) a été très employé en Picardie orientale comme équivalent du setier. C’est ainsi que l’on trouve cinq fois les Quarante Jallois, trois fois les Cent Jallois et d’autres quantités comme les Seize Jallois à Landouzy-la-Cour ( Aisne ) ou les Douze Jallois à Aubenton ( Aisne ) et d’autres exemples dans les Ardennes.

Pour porter ces graines jusqu’au champ, laissant les bœufs au repos, l’homme bâtait souvent son âne. Et il mesurait alors ce qu’une ânée lui permettait d’ensemencer, à peu près sept arpents, d’où les Ânées à Brin ( C.-d’Or), à Troisfontaines-la-ville ( H.-M.) et une Ville Ânée à Plénée-Jugon ( c.-d’Armor). La salmée, ou saumado dans le Midi, la charge d’un âne, mesurait quatre setiers et permettait d’ensemencer de 70 à 80 ares. On trouve ainsi un lieu-dit Cent Salmées à Bellegarde ( Gard ), la Saumade à Valleraugue ( Gard ) des Saumades à Courthézon, Modène et Puyvert ( Vauc.). La confusion avec une possible saumade, « fabrique de sel », incite toutefois à la prudence.

Mais nous n’en avons pas fini: un troisième billet sera nécessaire!

Une devinette ?

J’ai volontairement omis de citer une autre mesure de grains ayant donné son nom à une mesure agraire, fort variable parfois même d’un canton à l’autre, et donc à des toponymes. Ceux-là sont pour la plupart localisés en Languedoc et, pour certains d’entre eux, une paronymie a provoqué un changement de l’initiale.

Allez! C’est cadeau! :

et :


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