Bornes croisées

J’en termine — du moins jusqu’à nouvel ordre — avec les frontières, les limites, les bornes par ce  billet, suggéré par une lectrice régulière qui signe jsp, concernant des bornes particulières que l’on trouve sur notre territoire, les

Bornes croisées

Dès le haut Moyen Âge, mais surtout au Moyen Âge central, les limites paroissiales étaient gravées dans la pierre. On se servait, quand cela était possible, de pierres — levées, plantées, fichées, etc. —  déjà existantes mais dont on avait oublié ( ou dont on feignait d’avoir oublié ) la fonction originelle : on se contentait alors d’y graver une croix. Le plus souvent, il fallait pourtant créer la borne: on utilisait pour cela une lourde pierre sur laquelle on gravait une croix et qu’on enfonçait dans le sol à l’emplacement adéquat. On qualifie ces bornes de croisées, dont il nous reste quelques exemples :

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Borne croisée entre Chaponost et Brindas ( photo P. David )

Plus tard, ce sont les Chevaliers du Temple qui délimiteront leurs commanderies par des bornes ou pierres croisées comme à Bure-les-Templiers en Côte-d’Or

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Pierre croisée à Bure ( Côte-d’Or)

Érigée en 1296 après un an de négociations, elle marquait le lieu où se faisait, entre autres, l’échange de prisonniers— un Checkpoint Charlie avant l’heure!:

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On trouvait de ces pierres croisées — peu ont résisté au passage du temps et  beaucoup ont aujourd’hui disparu   — autour de chacune des commanderies de l’ordre du Temple, soit quasiment partout en France.

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La suite du texte et les autres droits et devoirs ( notamment l’obligation de faire danser les villageois la veille, la nuit et le jour de la fête du village !) du Commandeur peuvent se lire ici

On voit que le qualificatif de croisées, « gravées d’une croix », donné à ces bornes ou ces pierres peut avoir un double sens : soit elles  bornaient une propriété de l’Église dès le Xè siècle sans rapport avec les croisades, soit elles bornaient une propriété des Croisés. La différence ne peut se faire qu’au niveau de l’histoire locale

De nombreux lieux-dits, hameaux et autres micro-toponymes portent encore aujourd’hui le nom de Pierre-Croisée, quelquefois déjà noté ainsi sur la carte de Cassini.

Je n’en donne qu’un seul exemple, en ces temps de commémoration de la première grande boucherie mondiale, celui de la Pierre Croisée  à Lachalade ( Meuse) où sont morts cinquante-cinq militaires, dont un — à l’époque —  Français d’Algérie ( Zamith, Antoine Noël) et un Italien ( Cianciolo, Nicolas) dont je me demande ce qu’il venait faire dans cette galère.

Encore des bornes

Mes recherches sur les frontières, de bornes en tas de pierres, m’ont fait découvrir de très nombreuses appellations locales, pour la plupart bien cachées. Il ne vous aura pas échappé que je maîtrise mieux l’oc que l’oïl : c’est pourquoi je me limiterai dans ce billet au Midi de la France *. Mais les contributions des plus septentrionaux de mes lecteurs sont les bienvenues, comme celles des ultra-marins, des antipodistes et des autres.

Bro

Le gaulois broga, « champ », a pris en occitan, sous la forme broa, brò, le sens plus général de « bord, limite » pour désigner l’orée d’un bois, la limite broussailleuse d’un champ ou le talus broussailleux séparant deux champs. De là est venu son sens de limite juridique entre plusieurs terres.  On retrouve ce nom dans plusieurs micro-toponymes comme La Bro (à La Salvetat, Aveyron), Labro ( à Moussagues, Cantal), Labroue ( à St-Firmin-en-Valgodemard, Hautes-Alpes) et bien d’autres.

 Bole

L’occitan bòla ( l’étymologie celtique est probablement la même que celle du  mot suivant) désigne la borne de délimitation d’un champ et, par extension, cette limite elle-même. Au Moyen Âge, bòla désignait déjà la limite d’un territoire. Plus tard, Mistral nous en donne plusieurs variantes :

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C’est ce sens qui a donné leur nom à Laboule ( Ardèche, mansus de Bola en 1464) et à de nombreux  hameaux ou lieux-dits comme La Boule ( Camjac, Aveyron) ou La Bole ( Brassac, Tarn). Quelquefois, la couleur de la pierre ou la peinture qui la rendait remarquable est mentionnée : Bole Blanque sur le Larzac ( Aveyron, à La -Roque-Ste-Marguerite) et Boule Blanche ( même dép., à St-André-de- Najac ). La Dordogne contraste avec Boulanègre ( à Leynhac) et  Nègrebole ( à Millac-de-Nontron).

Boyne

Les curieux auront remarqué que je donnais dans le premier paragraphe de ce billet l’étymologie de « borne »:

Du bas latin bodǐna, botǐna « borne », attesté dans la 1remoitié du viies. sous la forme butina et sous la forme bodina en 831-832 . Le b. lat. bodǐna est représenté en a. fr. par trois formes : bonne (d’où dérive abonner*), bosne et borne. En picard, le groupe δ /n a abouti à r/n d’où la forme borne*, qui l’a emporté en français moderne. Le latin Botina, bodina serait d’origine celtique.

Le latin médiéval bodina, « borne frontière », a évolué de différentes façons selon l’accentuation ou non du -i- de -ina :

  • inaccentué, il donna bodne, bosne, d’où sont issus le « borne » français et le bòrna occitan que l’on retrouve dans un très grand nombre de toponymes.
  • avec la perte du -d- intervocalique, l’ancien occitan a eu boina, représenté par Boyne (Aveyron ) marquant la frontière  entre les diocèses de Rodez et de Mende. De la même façon, la Boyne, affluent rive droite de l’Hérault, marquait la frontière entre les diocèses de Béziers et de Lodève. Le Serre des Boynes de Champ-Gélas ( Drôme, massif du Vercors) en est un autre exemple à l’intersection des limites de Bouvante, de La Chapelle et de Saint-Laurent. Ces dernières boynes, dont on ignore la date de création, étaient déjà  mentionnées dans un texte en 1500.
  • accentué sur le i bref,  bodina a évolué en ancien occitan  en  bosena  que l’on retrouve à Bouzène ( à Tornac, Gard) et à Las Tres Bouzinos ( à Roquefort-les-Cascades, Aude) où passaient des limites seigneuriales.

Cance

Cance, cança désignait — et désigne encore dans certains patois locaux — la lisière d’un champ, souvent matérialisée par une rangée de ceps de vigne, d’où son sens étendu à limite ou frontière que l’on retrouve à Cancé ( Aveyron, à Villeneuve) et à Cancès ( Cantal, à Ladinhac). La Cance, une rivière de l’Ardèche qui arrose Vocance et Villevocance  et la Cances, une rivière du Lot, devraient  leur nom à leur fonction de limite territoriale plutôt qu’à leur supposé aspect brillant ( allez donc les voir à la fonte des neiges! ) qui leur aurait valu le qualificatif  celtique canto .

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La vallée de la Cance en Ardèche

Le diminutif cançon a, lui, donné Chanson (à St-Prix, H.-Loire et  à Chavanon, Loire) ainsi qu’à Cansou ( Hérault, à Cazouls-les-Béziers).

Cance, cança, au  sens de limite, peut sans doute être rattaché au latin cantus  « bord, limite ». Son diminutif cançon aurait pu avoir le sens de « confin, coin de terre à la limite d’une seigneurie », proche du premier sens de notre  « canton ».

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* : source principale pour ce billet : Dictionnaire des noms de familles et noms de lieux du Midi de la France, Jacques Astor, éditions du Beffroi, 2002.