Le Sidobre (la répàladev)

TRA et LGF ont rejoint TRS et Un Intrus pour un quatuor « solutionneurs » de ma dernière devinette. Bravo à tous !

Il fallait trouver le Sidobre, une petite région tarnaise, constituée d’un plateau granitique à l’est de Castres ( Castra, en 844, époque à laquelle ce pluriel neutre  de castrum servait à désigner une ville fortifiée, la « place forte » mentionnée dans l’énoncé de la devinette), dans le Parc naturel régional du Haut-Languedoc.

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Plus précisément :

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Le nom de ce petit massif granitique est attesté en occitan lo Sidobre dans un acte daté de 1274. Il est très certainement issu d’un composé dont le deuxième élément est le gaulois *briga, « hauteur, colline », dont on a vu dans ce billet qu’il pouvait donner  la finale -obre de toponymes méridionaux ( Vinsobres, Vézénobres, etc.).

L’origine du premier élément fait l’objet de plusieurs hypothèses formulées par les spécialistes :

  • un indo-européen *sedto, « siège » : c’est l’explication donnée par P.-H. Billy (DNLF*).
  • la racine pré-celtique *set-, à sens oronymique : c’est l’hypothèse formulée par Jacques Astor (DNFLM*) qui s’appuie sur l’étymologie de Sète (Sêtion oros chez Ptolémée au IIè s. puis Sĕtĭus mōns chez Avenius en 350-55) donnée par C. Rostaing (ETP*) et sur les noms de Séderon (Drôme, Sedarono en 1293), de la Sédune (affluent de la Garonne en pays agenais) ou encore de Ceyras (Hérault, Sedratis au IXè siècle).
  • un celtique *seto, « mont allongé » : c’est l’étymologie proposée par Ernest Nègre (Les noms de lieux du Tarn, Toulouse, 1986) sans plus d’explication. Elle a été reprise par B. et J.-B. Fénié ( TO* et DPP*) qui, en s’appuyant sur le sens de « forteresse » pris au cours du temps par briga, postulent un site défensif à la confluence de l’Agout et de la Durenque, soit à l’emplacement de Castres (du latin castrum, de même sens) — mais rien ne vient appuyer cette démonstration.

S’il me fallait choisir ? L’hypothèse sétoise est la plus séduisante … sans chauvinisme aucun. Mais elle n’est probablement pas la bonne : en effet, l’évolution phonétique habituelle en occitan  du -t- de set- aurait dû conduire à … set- , comme pour Sète, et pas au –d– du Sidobre. C’est donc sans doute la première hypothèse qui est la bonne : une origine indo-européenne selon *sedto, « siège » ou « être assis », dans le sens d’habitat. C’est cette même racine qui serait à l’origine du nom originel Sedena de Seyne (Alpes-de-Haute-Provence).

Pour être tout à fait complet, je mentionne l’hypothèse donnée sur le site wikipedia qui fait dériver Sidobre « du latin sin opere (c’est-à-dire région non cultivée) ». Cette étymologie a été proposée par Pierre Borel dans Les Antiquités de Castres, un ouvrage  publié en 1649 dans lequel il s’intéressait aux Pierres du terroir de Castres ( c’est ce qu’on apprend en lisant la page 8 de ce document) et il convient de l’oublier aussitôt lue.

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Le massif granitique du Sidobre est célèbre par ses chaos rocheux et ses rivières de rochers (les coumpeirés, graphiés « compayrés » dans la plupart des guides, cf. Compeyre dans l’Aveyron voisin ) qui le font ressembler à « un parc de monstres » et l’ont fait comparer à un « fragment de Bretagne égaré aux portes du Midi » (Géographie du Midi aquitain, Paul Arqué, éd. Rieder, 1939).

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Le Trésor du Félibrige (F. Mistral)

On lira avec profit cette étude pour en savoir plus sur la géologie de ce massif.

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Carte extraite du Guide vert : Causses, Cévennes, Bas-Languedoc, 1978

Chacun des blocs de granite  modelés par l’érosion porte un nom auquel est rattachée une légende particulière que l’on croirait issue de la nuit des temps : il n’en est rien. Les rochers du Sidobre n’ont pas été inventoriés avant 1918. Ce fut le castrais Raymond Nauzières  qui effectua ce travail et qui donna leurs noms aux rochers étranges qu’il dénichait par-ci par-là… Les légendes étaient inventées de toute pièce à la suite de ces baptêmes.

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Les indices

■ l’indice « régional » :

indice c 12 07 20devait vous envoyer dans le Midi pour la région et, plus précisément à Sète (il fallait reconnaitre l’étang de Thau et le mont Saint-Clair), pour une des racines oronymiques possibles.

 

 

■ les indices « locaux » :

indice a 12 07 20renvoyaient aux noms de quelques uns des plus fameux rochers du Sidobre en l’occurrence les Trois-Fromages (la pizza …),

indice b 12 07 20le Roc de l’Oie,

indice a 14 07 20le Chapeau de Curé et le Chapeau de Napoléon.

 

 

indice d 14 07 20Le tableau de Winslow Homer (1836-1910 ) devait faire penser à la cascade du Saut de la Truite.

 

 

Et quand les choses sont dites en sonnet …

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Armand Cnanuc, poète occitan, 1880-1966

■ l’indice plus général  :

indice c 14 07 20il fallait reconnaitre un morceau de granite bleu. « Gigantesque cœur de granit, le Sidobre, à 80 km de Toulouse, est l’un des plus grands centres de transformation granitière du monde. Au cœur du Sidobre, on dénombre une vingtaine de carrières de granit » (ici).

 

 

■ la chanson :

Jean Jaurès naquit le 3 septembre 1859 à Castres (Tarn) et fut assassiné le 31 juillet 1914 à Paris.

 

*Les abréviations en majuscules grasses suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

Les indices du mardi 14/07/2020

TRS et Un Intrus m’ont déjà donné la bonne réponse à ma dernière devinette. Bravo!

 

Pour les retardataires, j’en recopie l’énoncé :

Il vous faudra trouver le nom d’une région naturelle de France métropolitaine formé du gaulois briga accompagné d’une racine pré-celtique à propos du sens de laquelle les toponymistes ne sont pas tout à fait d’accord mais qui se rapporte au champ oronymique.

Sa superficie dépasse à peine les cent kilomètres carrés situés à proximité d’une ville qui doit son nom à une place forte.

On y trouve des éléments particuliers du relief à l’origine de « légendes » inventées pour la plupart de toutes pièces pour attirer le touriste.

Un indice « régional » :

indice c 12 07 20

Deux indices « locaux » :

indice a 12 07 20

indice b 12 07 20

 

Et je rajoute ces indices

 

■ pour compléter le menu local :

indice a 14 07 20

et cette peinture prise en plein vol :

indice d 14 07 20

 

■ un indice plus général :indice c 14 07 20

Ah! Et puis, tiens ! une chanson, ça faisait longtemps :

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Briga, la colline gauloise

Après avoir franchi la rivière à gué puis sur le pont, je gravis aujourd’hui la colline gauloise (le mons veneris cher à Pompée). Comme nous, les Gaulois avaient plusieurs mots pour désigner les collines, les monts et autres hauteurs : je consacrerai ce billet à briga, gardant calmis (hauteur dénudée), juris (hauteur boisée), dunum (colline puis forteresse), etc. pour d’éventuels autres billets.

Le gaulois briga est issu de la racine indo-européenne *bherg , qui comportait déjà une idée de hauteur et d’abri. Cette même racine est à l’origine de burg, très répandu en Europe du Nord-Ouest où il a désigné des hauteurs, puis des habitats en hauteur et enfin des forteresses (la même racine semble d’ailleurs avoir aussi donné le latin fortis) sous les formes burg, burgh, borough, bourg. Parallèlement, la même racine s’est fixée en berg pour désigner la montagne elle-même ( et dans le breton bren, le vieux norrois brekka, etc.). Le gaulois briga a subi la même évolution, désignant à l’origine une forte colline, puis une éminence fortifiée , comme un « montfort ». Cependant, il n’a pas connu la même fortune que burg et est moins représenté dans la toponymie.

On verra que la confusion est possible avec des dérivés de briva, « pont », qui ont pu évoluer de la même manière. La seule façon de trancher entre les deux racines est de se reporter aux formes anciennes du nom, si elles existent, et, bien entendu, à la topographie des lieux.

Notons par ailleurs qu’au briga celtique répond un brica ligure de même sens à l’origine de quelques toponymes dans les zones où on parlait cette langue, soit dans une partie du Sud-Est.

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Attention! La route est longue!

Briga employé seul

La Brie, région naturelle formée d’une vaste forêt défrichée couvrant la Seine-et-Marne et des parties de l’Essonne, du Val-de-Marne, de l’Aisne, de la Marne et de l’Aube, est un plateau parfaitement délimité par de longues lignes de coteaux dans les vallées de la Seine et de la Marne. Elle est attestée intra Briegensem saltum, pagumque Briegium en 640. Ce sont ses coteaux qui lui ont valu d’être désignée par l’appellatif briga, « hauteur » — le sens de « forteresse » ne s’appliquant pas ici. C’est ce même briga qui est à l’origine de Brie-Comte-Robert (S.-et-M.) et aussi de Brie (D.-Sèvres), Brie-de-la-Rochefoucauld (Char.), Brie-sous-Archiac (Ch.-Mar.), Brie-sous-Chalais (Char.) et Brie-sous-Matha (Ch.-Mar.), tous situés sur des buttes.

Brie Comte Robert
Moi, j’en compte six paires, mais je peux me tromper.

Brée (Mayenne, Brea en 616) et Bray ( Saône-et-Loire, in villa Brigia en 905) sont sans aucun doute eux aussi issus de briga. Les autres Bray et noms similaires sont pour la plupart issus du gaulois bracu.

Broye (S.-et-L), Broye-les-Loups (H.-Saône, Broes en 1200), Broye-les-Pesmes (H.-Saône, Broies en 1275) et Broyes ( Marne, Brias en 813 ; Oise, Broiæ en 1103) représentent d’anciens briga, même si un doute est permis pour les trois premiers où on pourrait voir un  dérivé du gaulois broga, « bord (d’une rivière, d’un champ) ».

Briey (M.et-M, de Briaco en 1055) est controversé : le suffixe -aco a fait privilégier un nom d’homme gaulois comme étymon. Furent ainsi proposés *Brigos (DENLF*), Brigus (Les noms de personne sur le territoire de l’ancienne Gaule du VIè au XIIè siècle, M.-Th. Morlet, Paris, 1965), Brigius (TGF*) et Brigo (Les noms de lieux de Meurthe-et-Moselle, A.Wirth, éd. Haroué, 2004). Seuls Brigius et Brigo sont en réalité attestés mais le fait que la ville était autrefois fortifiée en hauteur dans ce qui constitue aujourd’hui le quartier Briey-Haut incite à voir dans ce nom un simple dérivé de briga (DNLF*)

Briga employé avec un suffixe

Comme briva, briga a pu être employé avec différents suffixes :

  •  pré-celtique ant-ione : à l’origine de Briançon (H.-Alpes, Brigantion chez Strabon au Ier siècle ap. J.-C.), de Briançonnet (Alpes-Mar., Brianzo en 997 ; le diminutif occitan -et est un ajout du XVIè siècle) et aussi du mont Briançon (à Saint-Arçons-sur-Allier, H.-Loire), de Briençon (à Authon, Alpes-M.) et de Notre-Dame-de-Briançon (Sav.). Le même suffixe est à l’origine de Briant ( Saône-et-Loire ) et de Briantes (Indre).
  • gaulois -one : Bréau-Mars (Gard, de Breono en 1331).
  • suffixe gaulois ou romain -onem : Brignon (Gard), Le Brignon (H.-Loire), Brion ( Isère, Lozère, M.-et-L., ). Les autres Brion (Indre, D.-Sèvres, Yonne), situés en plaine, pourraient être dérivés du gaulois *berria, « plaine », voire de briva, « pont ».
  • suffixe gaulois –ona : Briosne-les-Sables (Sarthe, Briona en 1330) et La Brionne (Creuse).
  • suffixe -osus : Brioux-sur-Boutonne (D.-Sèvres, Brigiosum sur la Table de Peutinger), le suffixe -osus pouvant signifier ici « pourvu d'(une forteresse) ».

Briga employé en composition

Le plus souvent, la racine briga se trouve en composition avec un élément pré-celtique ou celtique qui est le nom de lieu originel, avec le sens de « montagne de … », « place forte de … » dans l’ordre déterminant puis déterminé. En gaulois, c’est la voyelle de liaison –o-, qui se retrouve en antépénultième position de la finale ó-briga, qui est accentuée, aboutissant généralement à –œuvre ou euvre dans le Nord et -obre dans le Midi.

  • pré-indo-européen *kant-, « rocher, hauteur » : Cantobre (à Nant, Aveyron) village perché dominant la Dourbie.

Cantobre

  • pré-indo-européen *kal, « rocher, hauteur » : Coulobres (Hér., Calobrices en 881).
  • oronyme pré-celtique ved-en : Vézénobres (Gard, Venezobrium en 1050).
  • oronyme pré-celtique vĭn-t : Vinsobres (Drôme, Vinzobrio en 1137).
  • gaulois vindos, « blanc » : Vandœuvre-lès-Nancy (M.-et-M.), Vendeuvre-sur-Barse (Aube), Vendeuvre-du-Poitou (Vienne), Vendeuvre (Calv.), Vendœuvres (Indre).
  • gaulois vidu, « arbre, bois » : Voivres (Sarthe, Vodebris au IXè siècle).
  • gaulois ialo, « champ défriché » puis « habitat » : Brigueil-le-Chantre (Char., Brigolium au XIIè siècle) situé en hauteur sur une ancienne falaise.
  • gaulois canto, « brillant » : Champdor (Ain, Candobrium en 1169 puis Chandoro en 1198) qui constitue un remarquable exemple où l’évolution phonétique ressuscite avec éclat le sens originel.
  • gaulois lano, « plaine » : Lanobre (Cantal).
  • gaulois diva, « divin » : Joeuvres (à St-Jean-St-Maurice-sur-Loire, Loire) est un ancien divo-briga, avec le passage classique de di– à j– , déjà vu pour Jort et bien connu par exemple pour le latin diurnum ayant donné « jour ».
  • gaulois eburo, « if » : Avrolles (à St-Florentin, Yonne) est un ancien eburo-briga, l’if étant vraisemblablement ici l’arbre totémique de la forteresse. Eburobriga du IVè siècle, passé à *Evrobre, a été diminué en *Evrobr-ola, lui-même simplifié en Evrola au IXè siècle qui donnera  Avrolles.
  • latin mons : Brimont (Marne, Brimons en 1171) est, comme Vinsobres et Vézénobres, tautologique (DENLF*). Il s’agirait là d’un rare cas où briga est antéposé ce qui permet d’envisager une autre origine possible selon le nom de personne germanique Beremundus (TGF*).
  • latin modus, « mesure, juste mesure, limite » : Moyeuvre-Grande et Moyeuvre-Petite (Mos., Modover superior en 861) (TGF*) ; autre possibilité : le gaulois medio, « centre » (wiki). L’hypothèse la plus séduisante est sans doute celle  qui fait de Modo un ruisseau sur les bords duquel aurait été bâtie la forteresse briga (DENLF*) ou bien une « rivière bruissante » (Toponymie mosellane, Alain Simmer, Fensch Vallée éd. 2002).

Briga employé avec un anthroponyme

Dans quelques cas, briga est employé avec un nom de personne gaulois, au sens de « forteresse de … »

  • Banna : Bonnoeuvre (L.-Atl., Banouvrium en 1073).
  • Cartus : Chartève (Aisne, Cartovorum en 1242) et Chartreuve ( à Chéry-Chartreuve, Aisne).
  • Coios : Coivrel (Oise, Cueibra en 1123 puis Cuioverel en 1190 diminué avec le suffixe –el) (DENLF*) ; une origine selon le gaulois *cob, « victoire », est douteuse (TGF*).
  • Correus : Courouvre (Meuse, Corrubrium en 1207).
  • Cotos : Coutouvre (de Cotobrio au XIVè siècle). Le gaulois cotos signifie « vieux, ancien » (cf. breton coz ) et a été employé comme surnom.
  • Donnos : Denèvre (H.-Saône), Deneuvre (M.-et-M., Donobrii en 1120) et  Châtel-de-Neuvre (Allier, pagus Donobrensis à l’époque mérovingienne). Le gaulois donnus désignait « le noble ».
  • Satur : Sèvres ( Vienne, Sadebria en 962) et Suèvres (L.-et-C., Sadobria en 845).
  • Sollus : Soulièvres (D.-Sèvres, Solobria en 1095).
  • Vero : Verosvres (S.-et-L, Vorovre au XIVè siècle) (DENLF*) ; le gaulois voreto, « secours », est douteux (TGF*). Le gaulois vero– signifie « le grand, le très grand ».
  • Volo : Volesvres (S.-et-L), Vallabrègues (Gard, Volobrega en 1102),  et Vallabrix (Gard, Valabricio en 1295, soit une forme masculinisée). Pour les deux derniers, un composé avec le gaulois vallo, « enclos », dans un sens d’« enceinte fortifiée », n’est pas exclu.

Le ligure brica

On trouve ce mot ligure dans l’appellatif occitan bric ou brec désignant un sommet escarpé et se terminant en pointe dans tout le massif alpin : le Bric Froid (H.-Alpes, un des points culminants du Queyras), le Brec de Chambeyron (à St-Paul-sur-Ubaye, Alpes-de-H.-P.), le Brec d’Utelle (Alpes-Mar.), le Brec de Rubren au nord-est du Brec de Chambeyron et quelques autres. Les noms du Collet d’Aubrick (à Puget-Théniers, Alpes-Mar., ad Bricum au XIè siècle, avec le provençal coulet, « petite colline »), du mont Bréquin ( entre Orelle et Thyl, en Savoie) et du sommet du Brigou (à l’ouest de Cuges, B.-du-R.) sont issus de ce même brica.

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Le Brec de Chambeyron

À ces formes masculines du ligure brica s’oppose La Brigue ( Alpes-Mar., Brica en 1002) dont l’article la montre qu’il s’agit sans doute d’un appellatif en ancien provençal : la briga.

Le nom du fort de Brégançon sur la côte varoise, près du Lavandou, est sans doute issu de ce même ligure brica, suffixé en ant-ione, plutôt que du gaulois briga.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

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La devinette

Il vous faudra trouver le nom d’une région naturelle de France métropolitaine formé du gaulois briga accompagné d’une racine pré-celtique à propos du sens de laquelle les toponymistes ne sont pas tout à fait d’accord mais qui se rapporte au champ oronymique.

Sa superficie dépasse à peine les cent kilomètres carrés situés à proximité d’une ville qui doit son nom à une place forte.

On y trouve des éléments particuliers du relief à l’origine de « légendes » inventées pour la plupart de toutes pièces pour attirer le touriste.

Un indice « régional » :

indice c 12 07 20

Deux indices « locaux » :

indice a 12 07 20

indice b 12 07 20

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Ligures et Gaulois

Ayant été interpellé ici par P.Loiseau ( commentaires sur le billet concernant l’Oingt ) et sur LSP par T.R.Aule (billet ici l’ombre ) à propos des origines gauloises et ligures de certains toponymes, tous deux s’appuyant sur des ouvrages de Xavier Delamarre, j’ai  essayé de faire le tri entre ce que l’on sait des Ligures et des Gaulois et de leurs langues respectives.

Remarque préliminaire :

— dans tout le billet, j’emploie le terme Ligures pour parler des Ligures anciens, ceux qui occupaient un vaste territoire sur les côtes méditerranéennes, le Sud-Est de la Gaule et le Nord-Ouest de l’Italie quand les Grecs et les Romains entrèrent en contact avec eux au VIè siècle av. J.-C. . Cette contrée était appelée Ligurie, Liguria, depuis les temps les plus anciens. Les Ligures, comme les Gaulois, étaient divisés en un grand nombre de tribus quand ils furent soumis par Rome entre 200 et 163 av. J.-C..

Territoire ligureLocalisation approximative des Ligures au IIIè siècle av. J.-C.. Le territoire ligure a déjà largement régressé par rapport à l’époque néolitique où il était considéré comme allant jusqu’à la loire selon les auteurs.

— j’emploie le terme Gaulois pour parler des Celtes qui habitaient la Gaule proprement dite, qui avait pour limites l’Océan Atlantique, les Pyrénées, la mer Méditerranée, les Alpes et le Rhin. C’est dans le Sud-Est de la Gaule que Ligures et Gaulois s’enchevêtraient.

La Gaule celtique au temps de Vercingétorix

La Gaule celtique au temps de Vercingétorix

Après ce long préambule, en avant !

Sachant qu’on ne sait presque rien de certain sur les Ligures, leur origine et leur langue, les plus fainéants pourront sauter ce billet …

Origine des Ligures

Elle reste une énigme.

Si l’on se base sur les rares informations linguistiques que l’on a, on peut émettre l’hypothèse de deux composantes : l’une serait antérieure à l’arrivée des populations indo-européennes ( en témoignent les suffixes en -ascu, de Vénasque, -incu, de Bodincus, nom ligure du Pô, –elu de Cemenelus devenu Cimiez, etc. qui ne sont attestés dans aucune autre langue, sauf par emprunt ultérieur, notamment par les Romains — voir plus loin ),  l’autre, celle dans laquelle on voyait des congénères des Ambrons, correspondrait à des populations qui auraient formé un rameau des Celtes (ou des Proto-Celtes).

C’est dans sa Vie de Marius que Plutarque prétend que les Ligures se considéraient parents des Ambrons, originaires du Nord de l’Europe.

Denys d’Halicarnasse, contemporain de César et d’Auguste, s’appuyant sur le témoignage de Caton l’Ancien, fait, lui, des Ligures des descendants de Grecs émigrés bien avant la guerre de Troie.

Ce sont là les deux seuls témoignages écrits par les auteurs de l’Antiquité qui nous fournissent à peu près des renseignements sur l’origine des Ligures. Par ailleurs, plusieurs autres auteurs de cette même Antiquité font une distinction entre Ligures d’une part et Celtes d’autre part .

Les Grecs nommaient  Λιγυες Ligues ou Lygies ( « haut perché » ) les Ligures qu’ils rencontrèrent lors de leur établissement en basse vallée du Rhône. Le rattachement fait par Hérodote avec les Lygies d’Asie s’est révélé erroné quand on démontra que le mot ligustikhn employé par Lycophron, sur lequel Hérodote s’appuyait, devait être lu libustikhn : fin de l’origine supposée asiatique des Ligures.

Il fallut attendre le XIXè s. pour voir les historiens s’intéresser à nouveau aux Ligures.

Amédée Thierry ( 1797 – 1873 ) essaya à tort de trouver une origine ibère aux Ligures, dans son Histoire des Gaulois : outre que leurs langues respectives, même si elles sont peu connues, n’ont aucune affinités particulières, Scylax n’aurait alors pas parlé d’un peuple mixte formé d’Ibères et de Ligures vivant à l’Ouest du Rhône.

Müllenhoff ( 1818 – 1884 ), dans son étude sur l’ora maritima de Festus Avienus ( qui comprend la description des côtes de la Méditerranée depuis le détroit de Gibraltar jusqu’à Marseille), examinait les degrés de parenté qui pourraient exister entre la langue des Ligures et celles de la famille indo-européenne ; mais, surpris par la mort, il n’eut le temps d’arriver à aucune conclusion définitive. Toutefois, dans le premier volume du même ouvrage, il range les Ligures, en même temps que les Rhétes et les Ibères, parmi les populations pré-indo-européennes de l’Europe occidentale.

La langue ligure

Elle reste, pour l’essentiel, mystérieuse.

Arbois de JubainvilleHenri d’Arbois de Jubainville ( 1827 – 1910 ) fait la remarque, dans Les Premiers habitants d’Europe ( 1877 ), qu’une inscription lapidaire de 117 av. J.-C. ainsi que la Table alimentaire de Veleia du début du IIè s. mentionnent plusieurs noms propres ligures terminés en –ascus, –asca.

On retrouve ce suffixe dans les noms de Manosque ( Alpes-de-H.-P., Manoasca en 978 ), Venasque ( Vauc., Vennasca en 1044 ), Gréasque ( B.-du-R., villa Graziasca au XIè s.), Névache ( H.-Alpes, Annavasca en 739 ), etc. dans le sud-est de la France et aussi Palasca ( Corse, id. en 1447 ), Popolasca ( Corse), etc. Pour mémoire, cf. mon billet du 23 novembre 2014, Les Ligures bien de chez nous

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                         Venasque

Ce même suffixe se retrouve en Italie en Vallée d’Aoste (notamment à Barmasc et Périasc, hameaux d’Ayas ), dans le Piémont, la Toscane, l’Ombrie, le Latium et dans l’est de la Sicile.

En Espagne, Benasque ( Aragon, province de Huesca ) possède ce même suffixe. La ville ayant été fondée par des Ibères, cela semble prouver que ce suffixe est bien d’origine pré-indo-européenne.

La fréquence des suffixes –asc, –osc, –usc dans le Var, les Alpes-de-Haute-Provence et les Bouches-du-Rhône ainsi qu’en Corse, en Italie et jusqu’en Sicile montre bien que les Ligures, qui ont occupé ces territoires dans des temps très anciens, avaient adopté ce suffixe appartenant au fonds méditerranéen pré-indo-européen.

De même, le suffixe –inc peut être considéré comme ligure. Gap s’appelait Vappincum avant le IVè siècle. Le radical ligure ( le v a été traité comme un w germanique d’où le g initial) est accompagné du suffixe –incu, comme dans le nom ligure du Pô, Bodincu.

Cimiez ( aujourd’hui nom d’un quartier de Nice et de la colline sur laquelle il est bâti), Alpes-Mar.), Cemenelo au Ier siècle ap. J.-C. pourrait être un *kem ligure avec suffixe ligure –elu. Ce *kem serait le même que l’on trouve dans les formes anciennes du nom des Cévennes ( Kemmenon oros chez Strabon et Kemmena ore chez Ptolémée) avec sans doute un sens oronymique.

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Sommet de la colline de Cimiez à Nice

D’autres toponymes sont considérés d’origine ligure comme Le Bar-sur-Loup ( Alpes-Mar.) qui était un Poncius Albarni ou Albarn en 1083. La première syllabe, prise pour la préposition à l’/ au a été détachée. Il s’agissait en fait de la base pré-indo-européenne  alb-, « hauteur » avec suffixe –arno. Il y en a quelques autres, toujours dans la même région.

Enfin, je reviens au brica ligure, « hauteur » qui apparait parallèlement au briga gaulois, « colline fortifiée, forteresse ».

Je vous renvoie, pour l’essentiel, à mon billet Ça c’est fort de Brégançon!, dont je recopie la conclusion:

L’évolution parallèle du ligure brica et du gaulois briga, de mêmes sens, n’a pas d’explication convaincante, sauf à supposer une origine pré-indo-européenne commune, ce que propose Ch. Rostaing dans son « Essai sur la toponymie de la Provence ».

T.R.Aule, sur LSP m’a objecté

la racine indo-européenne *bhrghus (= « haut ») [« Vocabulaire indo-européen », Xavier Delamarre, p. 220], qu’on retrouve dans l’allemand Burg (= château-fort) et Berg (= montagne), le grec πυργος (= tour) et les toponymes Pergame (= citadelle) et Pyrgos (village situé sur le point culminant de Santorin).

Je crois avoir démontré que l’origine pré-indo-européenne du brica ligure n’était pas si farfelue que ça.

Quant à Xavier Delamarre, que je n’ai toujours pas lu et qui semble faire de brica un radical indo-européen, je me permettrai, en forme de clin d’œil, de lui poser la question qu’Arbois de Jubainville posait à ses interlocuteurs – contradicteurs :

« Avez-vous un texte qui le prouve ? »

Conclusion :

les matériaux linguistiques sont en réalité trop insuffisants pour qu’on puisse prendre une position nette : les Ligures avaient dû adopter, au contact des Gaulois, des mots indo-européens, mais leur langage comprenait aussi certainement des termes appartenant à des langues « méditerranéennes », donc pré-indo-européennes.