Cayenne, la répàladev de TRS

TRS nous a proposé dans un commentaire au billet précédent une devinette dont il a lui-même dévoilé la solution.

Ce n’est pas pour me vanter, mais on appréciera :

1 juillet 2019 à 17 05 33 07337 : devinette de TRS.

1 juillet 2019 à 17 05 57 07577 : réponse de votre serviteur.

Vingt quatre secondes de réflexion ! Qui dit mieux ? ( Ne me demandez pas comment j’ai fait : je n’en sais rien moi-même, mais je suppose que l’horloge de miss WordPress y est pour quelque chose ).

Il fallait donc trouver « cayenne » dont le CNRTL nous dit :

  • nom masculin : poivre rouge d’une saveur forte et piquante, préparé avec des piments râpés . Étymologie : de Cayenne, nom de la capitale de la Guyane française .
  • nom féminin : vieux navire servant de prison et de caserne flottante ; Arg. Atelier, usine ; lieu de réunion d’une association de compagnonnage. Étymologie : de Cayenne, nom de la capitale de la Guyane française, officiellement fondée en 1634 ; 1 sans doute parce que ces navires ou casernes ont d’abord été occupés par les premiers colons de la Guyane, qui s’y réfugièrent à la fin du XVIIIè s., après l’échec de la tentative de colonisation sous le ministère Choiseul ; 2 p. réf. à l’éloignement par rapport à Paris.
  • nom féminin : calotte à large fond carré, servant de charpente à la coiffe des paysannes dans le bas Berry. Étymologie : parce que ces vêtements étaient fabriqués avec des matériaux venant de cette colonie.

Tous ces « cayennes » se rapporteraient donc à la préfecture de la Guyane. Ce n’est pourtant pas vrai pour la première acception au féminin et le doute est permis pour la deuxième.

Le ( poivre ou piment de ) Cayenne est un condiment qui a d’abord hésité entre plusieurs appellations. On ne voit pas qu’il ait été un produit spécifique de la Guyane. Importé en Europe depuis sa découverte par Colomb, il a reçu toute une variété de noms, qui en dissimulaient souvent l’origine : poivre d’Espagne, de Turquie, du Brésil, d’Inde, de Calicut, de Guinée, etc. On ne sait pourquoi le nom de « poivre de Cayenne » a eu la préférence en France.

Le couvre-chef berrichon aurait été fabriqué avec des matériaux venant de Guyane. La première attestation du mot datant de 1798, à une époque où la colonie guyanaise, peu prospère, importait plus de forçats qu’elle n’exportait de biens, laisse dubitatif : quels matériaux destinés à l’industrie textile du Berry étaient importés de Guyane ?

Conscient que mes lecteurs, venus chercher ici des informations qu’ils n’ont pas trouvées ailleurs, ne sauront pas « rectifier d’eux-mêmes » comme il est d’usage, je publie le paragraphe suivant à la place du précédent que j’ai rayé sans état d’âme : la coiffe appelée cayenne n’est pas une spécialité berrichonne et était déjà connue avant 1793 ; elle est fabriquée en toile de coton. La Guyane française, du temps des Colonies, produisait facilement ( on l’appelait « la culture des paresseux ») un coton d’excellente réputation qui s’exportait en France métropolitaine. L’appellation de « cayenne » donnée à cette coiffe est donc tout à fait justifiée.

Elément de coiffe nommée cayenne de la coiffe de Senillé.Cette cayenne est entièrement piquée main. Elle est faite en toile bi pour l’intérieur et l’extérieur.

La dernière étymologie ( pour la caserne flottante et le navire prison, pour l’atelier ou l’usine, pour le lieu de réunion des compagnons ) est tout simplement fausse. Tous ces mots proviennent en réalité du bas latin caya, déformation de casa, « maison ». C’est ce que nous disent avec un bel ensemble Émile Littré et Paul Quillet ( édition de 1936 consultable sur une étagère face à mon bureau ) qui s’appuient sans doute sur le Glossaire de Du Cange où on lit :

CAYA, Domus. Maison, Chaiz, ou Ouvroirs.

Cella vinaria, officina. Cellier, boutique.

Le diminutif « cayenne » ( aussi attesté « caenne » en 1378 ) a donc d’abord désigné une petite maison sommaire. Cabane ( du bas latin capana donnant le provençal cabana) est attestée sous la forme cauanna au VIIIè siècle : un croisement entre les deux mots a bien pu se produire. C’est cette acception qui est à l’origine de plus de cent noms de lieux-dits ( La ) Cayenne présents du Nord-Ouest au Sud-Ouest, dont une dizaine en Charente-Maritime. On trouve aussi la Cayenne à Staple et à Noordpeene ( Nord ), à Lillebonne ( Seine-Maritime ), à Lorris ( Loiret ), les Cayennes à Chauvigny ( Vienne ), les Hautes Cayennes à Semuy ( Ardennes ), etc. Quelques uns de ces toponymes peuvent malgré tout avoir été importés par d’anciens colons, gardiens ou bagnards tandis que d’autres sont peut-être une métaphore pour désigner un travail pénible, en référence au bagne.

Ce mot a ensuite servi à désigner, d’abord à Brest et à La Rochelle, une installation rudimentaire servant aux marins qui attendent une destination, puis un navire prison ou une caserne flottante. Le sens de « réduit sommaire servant a accueillir temporairement les compagnons » comme celui, argotique, d’« atelier, usine », s’explique de la même façon.

C’est pourquoi je lis avec la plus grande circonspection l’ouvrage de Maurice Tournier, Des mots sur la grève, où il donne (§ 7) comme étymologie de cayenne « les “cayes”, récifs, coraux et bancs de sable qui font échouer les navires et les retiennent immobilisés» et où il dénigre ( §9) « l’intervention d’un bas-latin improvisé *caya (‘haus’ selon le FEW), qui serait une altération (?) de casa ‘maison’ (Larousse Encyclopédique et L. Benoist) ». C’est oublier bien vite les toponymes cités plus haut qui ont peu à voir avec des récifs coralliens et les attestations relevées par Du Cange. Le mot « caye » provient en réalité, par l’intermédiaire de l’espagnol cayo, d’un mot de la langue taïno : cáicu, cairi ou caera, signifiant « récif », « îlot », « île », « terre ». Pour montrer le peu de crédit que l’on doit accorder à cet auteur, je fais observer qu’il ajoute (§7 ) le nom des îles « Cayman » à la liste des noms dérivés du même « caye ». Plus justement orthographiées Caïman, ces îles doivent leur nom au reptile dont le nom nous vient de l’espagnol caimàn, lui-même adapté d’une langue caraïbe.

Pour tous ces termes de marine, un rapprochement a aussi été fait avec l’ancien français caiage, cayage ou quaiage, « droit que les marchands payaient pour charger ou décharger sur le quai d’un port » mais aucune démonstration solide n’a été faite et cette hypothèse semble abandonnée.

Je n’ai pas oublié le poule de Cayenne ou poule cayenne : il s’agit d’une poule naine que les bagnards, qui pour certains eurent droit à un petit lopin de terre, choisirent d’élever.

« Et Cayenne, alors ? » me demanderez-vous. Voici la légende et la vérité :

Une légende veut que le roi Cépérou, chef des Galibis ait eu un fils du nom de Cayenne. Celui-ci, qui aimait passionnément la princesse Bélem, fit appel au sorcier Montabo pour l’aider à conquérir son cœur. Grâce aux bons soins de Montabo, Cayenne put franchir, monté sur un taureau, une immense rivière aux eaux tumultueuse. Il put ainsi rejoindre Bélem et l’épouser. Pour le récompenser, le roi Cépérou décida que le village au pied de la colline sur laquelle il vivait s’appellerait Cayenne.

L’étymologie la plus communément admise fait venir le nom de la ville du terme de marine « cayenne » importé par les colons au milieu du XVIIè siècle pour désigner la première installation rudimentaire portuaire. C’est peut-être oublier un peu vite le nom amérindien wayana du fleuve, Kalani ou Caiane : une déformation du nom indigène dans un mot connu des colons n’est pas impossible, on l’a vu avec Hoboken, par exemple.

Je ne serais pas complet sans citer l’étymologie donnée dans Les petites histoires de l’Histoire de France par Didier Chirat pour lequel l’origine réelle doit plutôt se chercher dans les termes de marine du XVIIème siècle. Selon lui, la « caïenne » était un réchaud sur lequel se faisait la cuisine pendant le voyage. Lorsque après plusieurs mois de mer, le capitaine trouvait un havre accueillant où il décidait de séjourner, son premier souci était de faire « débarquer la caïenne ». Grâce à la chasse et à la pêche, l’équipage pouvait alors améliorer son menu et, dans l’argot des marins, « caïenne » a bientôt signifié un lieu où l’on pouvait se reposer des rigueurs de la mer. Je n’ai trouvé nulle part ailleurs ce sens de « réchaud » pour « cayenne » et n’en voit pas l’origine… mais on peut faire le parallèle avec la « cuisine commune, pendant l’armement et le désarmement » des navires, mentionnée par Littré.

PS : Je sais : ma promesse de publier ce billet avant la tombée de la nuit n’a pas été tenue. Voulant être aussi complet que possible, je suis parti un peu loin … J’espère que ça en valait la peine.