Cerisier

cueillete des cerises

Nous ne sommes pas encore au temps des cerises, non !, mais que voulez-vous ?, le manque d’inspiration, après plus de treize ans de billets hebdomadaires, m’oblige à consulter de vieilles fiches mises de côté pour le cas où (oui, je parle bien de « fiches » écrites à la main sur du papier, pas de « fichiers » informatiques). Ainsi tombai-je sur des notes prises à propos du cerisier, lors de la rédaction de billets sur les arbres présents dans les toponymes (je vous laisse taper le nom des différentes essences dans le champ de recherche du blog). Il ne me restait plus qu’à les compléter et mettre en forme. Une affaire de quelques heures, voilà tout, me disais-je tant in petto qu’innocemment. Tu parles, Claude ! (oui, je me prénomme Claude, ce qui ne rime pas avec « tu parles », j’en suis tout à fait conscient) … voilà plus de trois jours que je me promène dans les cerisaies !

Illustration : La cueillette des cerises – tapisserie en laine de J.-B. Huet (1745 – 1811)

Cerisier

Commençons par un rappel de l’étymologie du mot « cerise ». Facile ! Je n’ai qu’à recopier un paragraphe du billet consacré aux arbres ailleurs dans le monde :

Giresun (Turquie) : le nom de cette ville est la survivance,  avec adaptation à la prononciation turque, du grec Kerasous. cerisierCe sont des colons de Sinope (plus à l’ouest sur la même côte) qui ont fondé Kerasous entre le VIIè siècle av. J.-C., date de la fondation de Sinope, et le début du IVè siècle av. J.-C., date à laquelle Xénophon la mentionne dans son Anabase. Le nom grec Kerasous (génitif Kerasountos) signifie « abondant en cerisiers».

La cerise elle-même est présente au singulier comme au pluriel dans le nom de quelques lieux-dits et sert de déterminant à Margny-aux-Cerises (Oise) tandis que la Cerisaie est présente à de nombreux exemplaires qu’il serait fastidieux et sans intérêt de citer.

Les cerisiers sont bien présents dans la toponymie, juste derrière les poiriers mais devant les pommiers. Au fait, pourquoi les poiriers sont-ils les plus représentés en toponymie ? Sans doute parce qu’on les trouvait souvent isolés, servant alors de points de repère, de bornage ou de marqueurs de propriété.

Si la langue d’oïl a fait « cerise » à partir du latin classique cerasum, l’occitan a fait « cerièis, ceriès » à partir du latin populaire ceresium. Du premier est issu « cerisier », du second « cerièr ». Les toponymes que nous allons voir sont issus de l’une ou l’autre de ces formes.

Le nom au singulier évoque l’arbre caractéristique des abords de la ferme d’où les nombreux lieux-dits (Le) Cerisier répartis principalement dans le Nord, le Centre et l’Ouest. L’occitan donne une série de noms parmi lesquels on relève (le) Cérier (Ardèche, Vienne, Char. etc), avec Le Vieux-Cérier (Char.), Cerez (à Villegouin, Indre), Sérieys (une douzaine rien qu’en Aveyron), Sirieix (à Saint-Laurent-les-Églises, H.-V.) ainsi que les gascons Cerès (à Biran, Gers et à Saint-Geours-de-Maremne, Landes).

Le pluriel désigne bien entendu une cerisaie comme pour Cerisiers (Yonne) ou Cériers (Cant.).

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Mauvais cadrage : les cerisiers sont dans le dos du photographe, bien sûr.

Les collectifs *cerasetum ou *ceresiacum ont donné des noms comme Cerizay (une commune des Deux-Sèvres, Seresiacum en 1179), de nombreux lieux-dits Cerisay (Sarthe, I.-et-L., Manche etc.) et Cerçay (à Ligueil, I.-et-L. et Villecresnes, V.-de-M..). En Languedoc, apparaissent des collectifs en –et comme Le Sérayet (à Arthès, Tarn, de l’occitan cerairet, ceraiet), Le Ceriset (à Cauterets, P.-A.) et le Cerizet (à Boisset-lès-Montrond, Loire).

Céret (P.-O.) est attesté Sirisidum avant 814. Les attestations suivantes du  IXè au XIIè siècle ramènent au latin ceraseum accompagné du suffixe collectif –etum. Dans le groupe consonantique rs, le s a été assimilé par la consonne précédente : c’est ainsi qu’on passe de Cersed (1103) à Ceret (1143). Selon P.-H. Billy (DNLF*), contrairement aux affirmations de Dauzat & Rostaing (DENLF*) et E. Nègre (TGF*), le nom de Céret ne peut pas venir et ne vient pas du nom du peuple Cerretani, d’autant que la capitale romaine en était Llivia et que Céret se trouve dans le bas Vallespir.

Ajoutons Cerisières (H.-M., Sarisey en 1108 : le marqueur –s du pluriel n’est pas étymologique) et de nombreux lieux-dits (La ou Les) Cerisière(s) répartis sur tout le territoire ainsi que Cerisère à Vialer et à D’Arricau-Bordes (P.-A.).

D’autres collectifs, plus rares, se trouvent dans les noms de la Cerisaille (à Saint-Jean-le-Blanc, Loiret, et à Guigneville-sur-Essonne, Ess.) et des Cerisailles (à Ville-sous-Anjou, Is.).

Un diminutif apparaît dans le nom de Cérizols (Ariège) et de quelques lieux-dits comme Cérisol (à Triviers, Cantal) et Cerisou (à Courcôme, id.).

Enfin, le basque gerezi est à l’origine du nom de Guéréciette à Ibarolle (P.-A.).

Discussion

Le col de la Sereyrède (à Vail-d’Aigoual, Gard, la Serareda en 1150) porte un nom que J. Astor (DNFLMF*) explique par l’occitan cereireda, « cerisaie », tandis que P. Fabre (NLC*) préfère l’expliquer par l’occitan sèrra, « crête de montagne, colline, bord de plateau, de coteau » accompagné du double suffixe collectif –areda, le tout tombé dans l’attraction de cereireda. Le nom est semble-t-il aujourd’hui écrit Serreyrède.

Sardy-lès-Épiry et son dérivé Sardolles, tous deux dans la Nièvre, pourraient représenter le sardier, une forme ancienne de « cerisier » encore présente çà et là dans les patois du Forez et du Livradois, selon G. Taverdet (NLB*). Cependant Dauzat & Rostaing (DENLF*) comme E. Nègre (TGF*) préfèrent y voir le nom d’homme latin Sardus.

Notons une série de faux-amis issus, selon Dauzat & Rostaing (DENLF*) et E. Nègre (TGF*), du nom d’homme latin Ceretius accompagné du suffixe –acum : Cerisé (Orne), Cerisi-Belle-Étoile (id.), Cerisy-Buleux (Somme), Cerisy-Gailly (Somme), Cerisy-la-Forêt (Manche), Cérizy (Aisne) et Chérisy (P.-de-C.). Cependant, on sait maintenant que le suffixe –acum n’accompagnait pas nécessairement des anthroponymes : certains de ces noms pourraient alors être dérivés du latin populaire ceresium, « cerise ».

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Sardy, sa gare et …  son cerisier ?

Le merisier

Sous l’entrée cerasus du FEW (2, 598), on trouve les mots cesse, « merise » et cessier, « merisier », d’où le nom de Cessières dans l’Aisne et les noms de nombreux lieux-dits (Le ou Les) Cessier(s), notamment en Picardie (le picard dit cessé, chéché, chéchier etc.).

Quant au merisier, producteur de fruits et d’un bois prisé des ébénistes, il a fourni des dizaines de toponymes sans grande originalité sauf à relever le Merisier d’Amour à Balot (C.-d’Or), le Merisier Noir et Égaré à Chauvincourt-Provemont (Eure), le Merisier Taureau à Villiers-Saint-Georges (S.-et-M.) et les Merisiers Foireux à Menestreau (Nièvre).

En langue d’oc, on a donné au merisier, outre le nom d’amarusièr, celui d’amargièr formé sur le verbe amargar, amarjar, « avoir une saveur amère », à propos des drupes au goût acerbe de cet arbre. On trouve ainsi un lieu-dit Amargiers à Landos (H.-L.).

Finissons en observant que le nom du cerisier comme celui du merisier et de leurs variantes, quand il désignait l’arbre caractéristique de la ferme, a pu passer à l’habitant en produisant des noms de famille qui ont pu servir à leur tour à nommer des lieux-dits, ce qui explique qu’on puisse trouver de tels noms là où il n’y a jamais eu de cerisiers.

*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.

PS et non, il n’y aura pas de Temps des cerises. Ce n’est pas le moment.

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La devinette

Il vous faudra trouver une localité de France métropolitaine dont le nom est lié à celui du cerisier.

Cette localité n’a vu naître aucune figure historique, artistique ou autre ; elle n’abrite aucun site archéologique ni architectural remarquable (si on excepte un monument à huit morts dans des circonstances particulières) ; on n’y élève pas de vin ni n’y affine de fromage … Comment voulez-vous trouver un indice dans ce vide ? (que le maire et ses administrés me pardonnent s’ils se sentent blessés par ce paragraphe).

Passons donc au stade administratif supérieur :

Le nom du chef-lieu du canton où se trouve cette localité est un hagiotoponyme complété par celui d’un type de végétation.

Ce même chef-lieu est baigné par une rivière qui a longtemps servi de frontière au royaume de France.

Un habitant de ce chef-lieu fut le protagoniste d’un épisode de la Résistance qui lui valut d’être le premier homme à mourir pour les mêmes raisons et de la même façon qu’un cheval.

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

Le Vallespir et Asprex d’Aleu (répauxdev)

Il est temps de donner les réponses à mes dernières devinettes.

 

Le Vallespir

Il s’agit d’une région naturelle, dans les Pyrénées-Orientales, formée de la partie supérieure de la vallée du Tech. Il s’agit d’une ancienne circonscription du haut Moyen Âge sise au pied de la région de montagnes appelées Aspres. Son nom est attesté in valle Asperi en 814, formé sur un nom de  région *Asperius. Le nom de la région, les Aspres, apparait plus tard : vicecomite Asprensis en 1020, de Asperos vers 1074 et enfin les Aspres en 1359. Il s’agit du pluriel du latin asper, « rugueux, âpre, raboteux », qui a donné l’adjectif occitan aspre, « sauvage, désert » et plus particulièrement, en Roussillon, le substantif aspre, « terre non irrigable ; terrain pauvre et pierreux ». Dans le nom de la région, Asperos, on a affaire à l’adjectif asper substantivé et mis au pluriel. Dans le nom du pays, Valle Asperi, on a affaire à un adjectif *asperius substantivé au singulier et à un adjectif dérivé au féminin Asperia (cf. valle que dicitur Asperia en 844), le latin vallis étant féminin. Le nom de Vallespir est donc un composé du latin vallis, « vallée, vallon », et du nom de la région au génitif Asperii.

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Céret : considérée comme la « petite capitale du Vallespir », elle attira au début du XXè siècle une pléiade d’artistes, des musiciens (Déodat de Séverac), des peintres surtout (Picasso, Braque, puis Kisling, Max Jacob, Soutine, Chagall, Lhote, Dufy, et encore Matisse et Marquet …). La ville est attestée vicus Sirisidum avant 814. Les attestations anciennes ultérieures comme vico Cereto en 866, villa Cerseto en 915, vigo Ceresido en 930, ramènent au latin ceraseum, « cerise », accompagné du suffixe collectif latin –etum. Le nom passera de *Cer(a)s-et(um) à  *Cerset puis à Ceret par assimilation du s au r qui le précède. Contrairement à l’étymologie donnée par Dauzat & Rostaing (DENLF*) et souvent reprise, le nom de Céret ne vient pas du nom du peuple Cerretani, d’autant que la capitale romaine en était l’espagnole Llivia, dont le premier nom était Kerre et que Céret se trouve dans le bas Vallespir.

Les indices :

■ le Vallespir est une ancienne vicomté (englobée au Moyen Âge dans la vicomté de Castelnou), rattachée à la France en 1659 par le traité des Pyrénées.

■ C’est en Vallespir que prend naissance, en 1667, la révolte des Angelets, contre l’instauration de la gabelle en 1561.

indice a 23 01 2022 ■ ce Premier baiser de William Adolphe Bouguereau (1805-1905) devait faire penser à de petits anges, des angelets.

■ je parlais déjà du Vallespir dans ce billet en septembre 2020.

indice a 25 01 2022  ■ La Défense Loujine de Nabokov, dont s’inspire le scénario du film, a été écrit en 1929 au Boulou, une commune du Vallespir où l’auteur a séjourné pour s’adonner à la chasse aux papillons …

Asprex

Le lieu-dit Asprex, situé à Aleu en Ariège, doit bien son nom à l’occitan aspre (Toponymie pyrénéenne, de Robert Aymard, édition de l’auteur, 1988). La graphie avec un x final est une survivance d’un ancien pluriel qu’on retrouve par exemple dans les anciens noms Asprex-les-Veynes et  Asprex_sur-Buëch de l’actuelle Aspres-sur-Buëch (H.-Alpes).

Aleu : sans forme suffisamment ancienne du nom, il est difficile d’établir une étymologie avec certitude (Dauzat & Rostaing disent « obscur », Nègre fait l’impasse …) et je ne m’y risquerai pas. La ressemblance avec le nom de «  l’aleu (ou alleu), un des piliers du droit féodal, désignant un domaine héréditaire exempt de toute redevance, à l’opposé donc du fief » ne suffit pas pour en déduire l’origine mais m’a permis d’en faire un premier indice.

Aleu, c’est là :

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et Asprex, ici,  en bas à droite :

Screenshot ASPREX

Les indices

Aleu est situé dans le Couserans, un pays du haut Moyen Âge dont le nom est attesté comitatu de Cosoragna en 1002, formé sur le nom ancien de la ville de Saint-Lizier, Consoranni. Les tentatives de suffixation au XIè siècle, en –anicu (in pago Coseranico en 1060) et en ense (in comitatu Coseranensi en 1070) n’ont pas eu de suite. Jusqu’au XIIè siècle inclus, le nom est au singulier Consoranus. Les formes occitanes comme Cozerans en 1275 et françaises comme Conserans en 1594 sont issues de Consorannis. Les Consoranni étaient un des neuf peuples aquitains à l’origine de la Novempopulanie.

indice b 23 01 2022 ■ il fallait reconnaitre un Dewoitine D520 dont le pilote d’essai, Léopold Galy, est né à Aleu en 1908.

Aleu faisait partie de la seigneurie de Soulan, qui tire son nom du pyrénéen soulane, lieu exposé au soleil, adret.

indice b 25 01 2022 ■ « deuxième essai pour l’avion» : ceux qui ont jeté un œil à sa page wiki savent que Léopold Galy a été le pilote d’essai de la deuxième Caravelle.


*Les abréviations en gras suivies d’un astérisque renvoient à la bibliographie du blog, accessible par le lien en haut de la colonne de droite.