De quelques puits et de la devinette promise

“La vérité sort mieux d’un tonneau que d’un puits.” *

Le latin puteus, « trou, fosse », « gouffre, fosse très profonde », « puits d’eau vive » ou même « puits de mine » est à l’origine de très nombreux toponymes. Son sens s’est ensuite étendu au « trou creusé pour atteindre une nappe d’eau souterraine ».

Parfois confondu avec puy, issu de podium, il est à l’origine d’erreurs sur les cartes.

Il est inutile de dresser la liste exhaustive de tous les toponymes issus de puteus.

Outre Puits et Le Puits( C.-d’Or, Aube, Aude ), on trouve des formes comme Lepuix (terr. de Belfort), Le Puid ( Vosges) ainsi qu’un Grandpuits  ( S.-et-M.) , un Couvertpuis (Meuse) , un Carrépuis ( Somme) et un Amplepuis (Rhône).

Les formes les plus nombreuses sont pourtant celles pourvues d’un suffixe :

  • diminutif -ittum comme au Puiset (E.-et-L.), etc.
  • double diminutif -ell-itum : Puiselet-le Marais  (Essonne)
  • diminutif -eolum, de loin le plus productif avec des Peseux ( Doubs, Jura), Piseux (Eure), de nombreux Poiseul (H.-Marne, etc), Pouzol, Pouzols ou Pouzolles ( en régions de langue d’oc ), des Puiseux, Puisieulx ou Puisieux ( en régions de langue d’oïl), etc.
  • un autre diminutif en –at a sans doute fourni leur nom à Poisat (Isère) et à Poizat ( Ain ).
  • avec un collectif issu du latin -ate : la Puisaye ( région de l’Yonne ) et La Puisaye ( E.-et-L.), soit un ensemble de « puits », de marais, de zones humides.
  • avec un suffixe  plus rare comme -alia : Pouzauges ( Vendée).

Enfin, n’oublions pas le puits à bascule nommé cigogne, encore en usage il y a peu chez les maraîchers de la vallée de la Loire. Le latin ciconia est à l’origine de Cigogne ( à La Chapelle-Enchérie, L.et-C.) et  Segogne (à Arpheuilles, Indre). Le diminutif ciconiola a donné Sognolles-en-Montois et Soignolles-en-Brie ( S.-et-M), ainsi que Cigonolles ( à Bretagne, Indre ) et Soignolles ( à Voves, E.-et L.).

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J’ai volontairement omis un toponyme qui fait donc l’objet de la devinette du jour.

Le nom de cette commune française est issu lui aussi du latin puteus ( des puits y furent creusés par les Romains et on peut voir encore aujourd’hui les restes de certains d’entre eux) mais ce puteus a connu une dérive paronymique. **

Il est accompagné d’un déterminant qui a, lui aussi, connu la même sorte de dérive et à propos duquel les spécialistes hésitent entre un rapport avec une sépulture ou une créature merveilleuse ( j’ai, de mon côté, une autre idée, qui n’a rien de macabre ni de magique et dont je vous ferai part lors de la solution) — l’hypothèse wikipédesque me semble parfaitement fantaisiste .

Ce toponyme signifie donc aujourd’hui, si on le prend au pied de la lettre, tout autre chose qu’à l’origine — et c’est aussi ce qui me fait aimer la toponymie!

Un indice en image :

devinette c 07 06 2016

Un indice en deux chiffres : 1839 ou, plus simplement, 39.

Et j’espère vous avoir assez embrouillés …

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*aucun indice dans cette citation ( qui est là juste parce qu’elle me plait bien) quoique … peut-être au contraire

** ne cherchez pas dans la liste : aucun des quatre mots n’y figure! Il s’agit de paronymies anciennes ayant provoqué une étymologie populaire qui a finalement pris le dessus.

Le Loup et la Cigogne

le-loup-et-la-cigogne-gustave-doreJe vous propose aujourd’hui la version toponymique de la fable.

Plusieurs cours d’eau français s’appellent Le Loup dont un ruisseau dans l’Entre-deux-Mers, un court torrent dans la Drôme et un fleuve côtier des Alpes- Maritimes.

Ce dernier est un torrent à crues violentes dans une vallée encaissée et des gorges sauvages, ce qui lui a valu d’être nommé lupum en 1016 puis lop en occitan, « loup », soit en référence au danger des crues soit à la vallée sauvage.

On peut rapprocher ces noms de celui de La Loue, affluent gauche du Doubs. La première attestation de son nom date du VIè siècle sous la forme super Lupam rapacissimum fluvium ; on trouve ensuite Loa fluvium en 846, fluvium de Lue en 1277 et enfin rivière de Loue dès 1290. On explique ce nom, du latin lupa, « louve », par le fait que « sauvage et vorace, [ la rivière ] dévore les terres en déplaçant constamment son lit »*.

D’autres cours d’eau, répartis sur toute la France, portent le même nom de Loue ou de ses diminutifs Louet ou Louette. Il s’agit la plupart du temps d’un dérivé des gaulois lovo, « eau » ou *lokwa, « lac », cf. le franco-provençal louïe, « flaque d’eau » et le provençal louino, « marais, terrain humide». On peut ainsi imaginer que le Loup d’Entre-deux-Mers, qui n’a rien de torrentueux, est un ancien loue qui aura subi l’attraction de loup.

Il n’aura échappé à personne que le Loup est aussi une rivière du Nebraska qui « doit son nom à des trappeurs français qui nommèrent cette rivière Loup en référence à la tribu Pawnee qui se nommait elle-même les Hommes-Loups ». ( wiki)

ancien puitsCigogne est un lieu-dit de la commune la Chapelle-Enchérie (Loir-et-Cher), nommé Ciconias au Xè siècle : il s’agit du pluriel de l’oïl cigoigne, « puits à balancier » ( le singulier du toponyme  est récent).

On retrouve ce même nom dans celui de La Cigogne (à Conie-Molitard, Eure-et-Loir), Segogne ( à Arpeuilhes, Cher), Sigogne ( Charente ), Chuignes et Chuignolles ( Somme ), La Sôgne ( à Thomer, Eure), Solgne ( Moselle), Sognes (Yonne) et quelques autres.

Moralité :  la cigogne puisant dans la gorge du loup, ça n’a rien de fabuleux !

Et je ne pouvais pas terminer sans vous présenter la Fontaine du Loup ( Cantal )

La Fontaine du Loup

ni la Fontaine des Cigognes ( Copenhague)

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Principes et méthodes d’hydronymie française, Paul Lebel, 1956.