Commercy ( réponse à la devinette)

madeleine commercy

Il aura fallu attendre la publication des deux indices pour que la réponse à ma dernière devinette me soit donnée. Le premier à le faire est un nouveau venu chez moi, qui s’est fait connaître chez Langue sauce piquante sous le pseudonyme Est-ce le brosseur, bientôt suivi par TRS.

Il fallait trouver la devise « Qui mesure, dure » de Commercy .

Ce proverbe, en usage au XIVe siècle, signifie que le pouvoir social n’a de stabilité qu’autant que celui qui en est revêtu se subordonne aux règles immuables de l’équité.

( c’est extrait de ce site )

Où était-elle cachée cette devise?

Contrairement à d’habitude dans ce type de devinette — il faut bien pimenter la sauce, n’est-ce pas ?— la solution n’apparaissait pas  directement mais sous la forme d’un acrostiche : chaque lettre capitale en initiale de mes phrases fournit, dans l’ordre (faut quand même pas exagérer! ) une des lettres de la devise de Commercy. C’est, bien sûr, et je m’en réjouis, cette nouveauté qui a perturbé mes devins habituels.

Les indices, sans doute évidents après coup:

  • Capitale de la douleur : puisque cette histoire de lettres capitales semble avoir fait souffrir la plupart de mes lecteurs.
  • Du côté de chez Swann : parce que l’anecdote de la madeleine, connue de tout le monde — même de ceux qui n’ont jamais lu Proust —  y figure. Et chacun sait que  la madeleine est la spécialité de Commercy.
  • Commercy se targue aussi d’être la capitale de la madeleine, d’où ce que j’ai appelé le troisième indice…

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Un peu de toponymie ( quand même )

Ceux qui ont bien pris des notes lors de la lecture de mon blog se souviennent sans doute que la finale en -y- est, dans le nord-est de la France, le résultat d’un suffixe en -acum suivant le plus souvent un nom propre dans un sens d’appartenance : « untel-acum » signifiant « chez untel ».

Sachant que ce suffixe est la latinisation du gaulois -aco, de même sens, il est difficile de choisir entre les  noms attestés gaulois (Comartius), gallo-romain ( Commarcius) ou même romain ( Commercius)

Sauf que ( ben oui, sinon à quoi à bon ?) le –m- géminé de Commercy ne peut pas s’expliquer par le gaulois Comartius et que la forme la plus  ancienne connue du nom de la ville ( Commercium en 971 ) ne correspond pas aux noms Commarcius ou Commercius.

Le toponyme est donc, plus vraisemblablement, forgé sur un appellatif latin médiéval, attesté au XIè siècle en Lorraine, Commarchia, au sens de « région limitrophe » ( on y reconnaît par exemple les « marches » du royaume carolingien) accompagné du suffixe latin collectif -etu. La forme en -acum du XIè siècle ( Commerciacum en 1033) pourrait n’être alors qu’une réfection latinisante, habituelle à l’époque où deux suffixes romans donnent des résultats semblables*.

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Et, puisque tout doit finir en chanson — ça faisait longtemps, non? — voici l’indice auquel vous avez échappé :

Connaissez vous un autre chanteur qui vivait ses chansons autant que Brel ? On comprend en le voyant interpréter ses textes qu’il était plus acteur que chanteur. Ah! ses adieux en 1966 à l’Olympia ( avec † Michel Delpech en première partie)…  À savourer ( comptez une bonne heure …mais quelle heure !) en suivant ce lien.

Mon Dieu! ( il n’y a bien que pour lui que je me permets cette exclamation, il en comprendrait, j’en suis sûr, toute l’ironie) ce « verbe d’antan » et ces vieux « qui dorment trop longtemps », comme cela résonne aujourd’hui …

Je suis aussi allé vérifier et je peux confirmer qu’à Amsterdam, tout ce qu’il chante est vrai.

Et, en 1966!, il parlait déjà ( et se moquait un peu ) du « conflit des générations » à venir et faisait un gay de celui qui venait rechercher ses bonbons. Allez, au suivant! ( écoutez-en bien les paroles …) et, surtout, ne le quittez pas, en robe de chambre, après le générique de fin …

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Manque d’inspiration pour une devinette, cette semaine …

*cette hypothèse, convaincante, est celle de Pierre-Henri Billy, cf. ma bibliographie.

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Louis XV et Commercy (réponse à la devinette)

Toute mon estime va donc à Aquinze qui n’aura mis que quelques heures pour donner la solution à la devinette du week-end  : il fallait répondre Louis XV.

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En 1708, le comte Charles Henri de Lorraine-Vaudémont (1649 – † 1723), fils naturel du duc Charles IV de Lorraine, fait construire à Commercy (Meuse) un château baroque.

En 1737, au terme de la guerre de Succession de Pologne, la Lorraine et le Barrois sont concédés à titre viager à Stanislas Lesczynski, roi détrôné de Pologne mais beau-père du roi Louis XV de France.

Le château conservera le nom de son premier propriétaire polonais : c’ est le château Stanislas.

L’étymologie du nom de Commercy dans la Meuse me donne  l’occasion de montrer que la toponymie est une science vivante qui ne se contente pas de compiler des archives. Comme en  paléontologie ou en archéologie, de nouvelles découvertes permettent de conforter ou d’infirmer les hypothèses anciennes.

L’attestation la plus ancienne du nom de la ville date de 971 où l’on trouve écrit Commercium. Il s’agit là sans aucun doute d’un dérivé formé avec le suffixe locatif gaulois –aco, latinisé en –acum, qui donnera -y dans cette région ( cf. le billet qu’es acum? ).

Le premier élément serait donc un nom de personne gaulois ou gallo-romain et les spécialistes en ont proposé trois : Comartius (Dauzat ), Commarcius ( Morlet) et Commercius (Nègre). De ces trois noms, seul le premier est attesté comme nom gaulois mais il n’explique pas le double m que l’on trouve dans toutes les attestations les plus anciennes du nom de la ville. Les deux autres pourraient correspondre mais ils n’ont qu’un défaut : leur inexistence tant chez les Gaulois que chez les Romains.

Si le nom n’est ni gaulois ni gallo-romain, c’est que la ville est une création plus tardive, carolingienne, à vocation commerciale à la limite des principautés de Lorraine et du Barrois. L’étymon est un mot du latin médiéval, attesté en Lorraine dès le début du XIè siècle, commarchia, au sens de « région limitrophe », prolongé par le suffixe collectif latin –etu pour donner * Commercet . La forme en –acum du XIè siècle est une réfection latinisante d’autant plus compréhensible que, dans cette région, le résultat roman en -y  des deux suffixes est le même.

Addendum, comme ils disent pour faire chic:

La Meuse:

Comme pour beaucoup d’hydronymes — et c’est encore plus vrai pour le nom des grands cours d’eau — il nous faut faire appel aux langues pré-indo-européennes pour en découvrir l’étymologie ( ne croyez pas wikipedia qui vous dit qu’elle est inconnue!). Mosa, citée par César, est vraisemblablement issu de la racine pré-indo-européenne meus- , au sens de « mousse, moisissure»  ( cf. l’ancien haut-allemand mos, « mousse, marais ») accompagné du suffixe féminin -a. Le pré-indo-européen mad, « mouillé, ruisseler » prolongé en -sa est une autre hypothèse qui fait toutefois difficulté par cette prolongation en -sa nulle part ailleurs attestée.

La Lorraine:

Après le «partage de Verdun » en 843 qui divisa l’Empire carolingien en trois royaumes, l’habitude fut prise de nommer chacun d’eux par le nom de son premier souverain. La media Francia, échue à Lothaire Ier ( Lotharius) sera appelée Lothari regnum , « le royaume de Lothaire ». De ce nom latin sera issu le gallo-roman Loheregne en 1230 qui sera écrit Lorraine en 1302.

Le Barrois , attesté in pago Barrinse en 717 doit son appellation  à l’ancien nom Barrum de Bar-sur-Aube, accompagné du suffixe d’appartenance -inse. Le nom  Barrum est lui même issu du gaulois barro, « montagne ».

P.S la photo que je proposais en devinette est une carte postale familiale non datée (oblitération malheureusement illisible) mais que j’estime avoir été postée à la fin de la guerre ou quelque temps après. La carte est signée « Armand, 3è RAC,  3è groupe »: s’il y a des connaisseurs, je suis preneur!

Je me suis appuyé pour ce billet sur les ouvrages que je cite dans ma  Bibliographie et principalement sur le Dictionnaire des noms de lieux de la France de Pierre-Henri Billy, éditions errance, Paris, 2011.

In fine, comme ils disent pour en rajouter une couche, j’espère que vous me saurez gré de n’avoir parlé ni des madeleines ni, donc, de Proust.