La Xaintrie, en pays limousin

  Dupre--1837-xaintriePacage du Limousin, Jules Dupré, 1837

Région de bois et pâturages — un genre de bocage, donc —  située aux confins de la  Corrèze et du Cantal, entre la Dordogne et la Cère, la Xaintrie n’est pas à proprement issue d’un vrai pagus, puisque son territoire chevauche deux de ces anciens pagi. Il s’agit en réalité d’une création factice du haut Moyen Âge. Autour de l’an mil, ce pays se distingue par le fait qu’il compte un bon nombre de possessions de l’abbaye Saint-Géraud d’Aurillac ( Cantal ). C’est sans doute cela qui est à l’origine de son nom : Santria ( 1076 ) est formé sur le latin médiéval Sanctaria ( terra) « (terre) qui appartient à une abbaye », accentué sur le -i-. À rapprocher de la sanctuaria terra , « terre qui appartient à l’Église », terme apparu en Provence à la même époque et au sanctarius qui a donné en ancien français  le sainteur ou saintier « homme qui s’est fait serf d’une église ». La graphie actuelle Xaintrie est attestée depuis 1588 : le -x- initial mis pour la sifflante -s-  est courant depuis le bas Moyen Âge pour les noms propres ( comme elle l’était à l’initiale en latin au IIIè siècle) : on prononce Xaintrie avec une sifflante initiale.

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Les tours de Merle

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J’entame ici une discussion , comme on dit chez wiki, à propos des autres étymologies proposées aussi bien sur la toile que sur le papier. Les pressés peuvent sauter les paragraphes suivants teintés en bleu — mais, en sautant si vite, qu’ils  sachent qu’ils passent à côté de bien du plaisir:

L’étymologie selon « pays des saints » que l’on trouve par exemple ici   : « Anciennement « Saintrie », étymologie à mettre en rapport avec la profusion de croix, calvaires, chemins de croix, chapelles existant dans ce pays, ou alors avec une certaine Sainte-Trie » prend les choses à l’envers : ce n’est pas parce qu’on y trouve un grand nombre d’hagiotoponymes que ce pays s’appelle santria, traduit « terre des saints », mais parce qu’il était une terre abbatiale que les toponymes y rendent hommage à un saint patron de l’église locale. Quant à une sainte Trie, contentons-nous de saluer l’imagination de l’auteur de cette trouvaille… Le nom de Sainte-Trie en Dordogne est une corruption du nom de Trojan, évêque de Saintes sous le nom de Troianus au VIè siècle.

« Aux confins de la Corrèze et du Cantal », écrivais-je plus haut : c’est bien ce qui fait la particularité de cette région où d’aucuns voient une aventure auvergnate en Limousin tandis que d’autres y voient une  « fantaisie limousine d’outre Dordogne en Auvergne  » Cette joute provinciale est allée jusqu’à baptiser Xaintrie cantalienne une zone qui correspondrait grosso modo au territoire de Pléaux

L’étymologie citée dans le  lien concernant une « fantaisie limousine » et que je recopie ici :

L’étymologie même du terme de Xaintrie, déformation moderne de l’originel Saintrie, présent dans les chartes du XIIIe siècle (terra de Santria), est longtemps demeurée obscure. L’hypothèse la plus récente, argumentée par le linguiste Jean Coste, clôt probablement le débat : Saintrie serait un dérivé de l’ancien français chaintre qui désigne une borne ou limite, et dans le contexte une zone frontière, c’est-à-dire un espace plus ou moins diffus et étendu de transition entre deux entités sociopolitiques majeures, puisque le concept de frontière linéaire n’est qu’un artefact de l’époque contemporaine.

est plus que contestable — elle est pourtant reprise telle quelle par l’ office de Tourisme et par d’autres. « Chaintre »  désignait bien une limite, mais celle d’un champ, d’une terre cultivée dans l’Aunis ( cf. Littré), mais aussi en Vendômois, Berry, Bresse, Mâconnais, Anjou et Saintonge  ( « chaintre : bande de terrain, lisière d’un champ laissée inculte » Glossaire des termes dialectaux... IGN, 1963), mais pas en Limousin! Le TLFI nous précise que « le sens primitif du mot fr. est prob. « bande de terre formant limite » » mais d’un champ, pas d’un pays! Sans compter que cette étymologie n’explique pas le -i-  de Xantrie ni la disparition du chuintement qui aurait fait passer de chaintre à santria puis à xantrie … Sans compter que l’apparition de chaintre est datée de 1405 tandis que Santria date de 1076! Et je cherche encore « les deux entités sociopolitiques majeures » qui auraient été séparées par la Xaintrie — qui est, je le rappelle, une création du haut Moyen Âge. Je ne m’attarde pas non plus sur « le concept de frontière linéaire » qui ne serait qu’« un artefact de l’époque contemporaine ». Quant au « linguiste » Jean Coste, il est très discret sur la toile…

Enfin, l’étymologie selon « ceint de trois rivières » , citée par wikipedia, est …rigolote.

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Ce pays a la particularité d’être partagé,  par la Maronne, entre Xaintrie blanche et Xaintrie noire. La première, au nord, autour de Saint-Privat,  doit son nom à l’écorce blanche des bouleaux qui  constituent l’essentiel de son couvert forestier tandis que la deuxième, au sud,  autour de Mercœur, doit le sien à l’écorce plus sombre des résineux.

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Sur les vingt communes de la Xaintrie, huit doivent leur nom à un saint, mais les écarts, les hameaux et autres lieux-dits sont beaucoup plus nombreux à garder le souvenir de l’un d’eux.

Parmi les hagiotoponymes communaux je remarque :

Saint-Genièz-ô-Merle : Genesius, nom de plusieurs saints et d’un archevêque de Lyon au VIIè siècle. C’est sur le territoire de cette commune que se trouvent les Tours de Merle, ancienne place forte moyenâgeuse édifiée par les seigneurs de Merle, famille d’où sera issu Mathieu Merle.

Le ô est un ancien vocable occitan, issu du latin apud, signifiant « près de» ( il serait aujourd’hui remplacé par «  lez »). C’est à ma connaissance le seul toponyme en langue française où il apparaît.

Notons que Saint-Bonnet-les-Tours-de-Merle s’est approprié — abusivement, puisqu’elles ne sont pas sur son territoire — ces fameuses Tours qui font bien sûr plus riche que son ancien nom, Saint-Bonnet-le-Pauvre. Bonitus était évêque de Clermont au VIIè siècle.

Saint-Cirgues-la-Loutre : Cyricus, nom de deux martyrs du IVè siècle en Cilicie et à Alexandrie plus connus comme saint Cyr. La loutre est à l’origine d’une belle légende étymologique. Il s’agit plus vraisemblablement de la corruption par paronymie  d’un anthroponyme germanique Leudramnus ( qui, avec le suffixe -ing, a donné son nom à Loutremange en Moselle) à moins qu’il ne s’agisse tout simplement que de rappeler une population particulièrement remarquable de cet animal à une certaine  époque. Les formes anciennes du nom manquent pour trancher.

Parmi les autres noms de communes, une majorité sont formés d’un nom d’homme gaulois ou gallo-romain accompagné du suffixe -acum et présentent peu d’intérêt toponymique.

Restent quelques noms particuliers :

Hautefage : du latin fagea, « hêtraie ».

Léobazel ( incluse dans Camps-Saint-Mathurin-Léobazel  depuis 2005) : Leobalgidis au XIè siècle du nom d’homme germanique Liuvigild.

Goulles : du latin gula, « gorge, défilé ».

Mercœur : Mercorius en 887, du latin Mercurius, nom d’homme ou de divinité ( aucune preuve archéologique d’un culte à Mercure n’a été jusqu’ici mise au jour).

Reygade : équivalent nord-occitan de l’occitan razigada, participe passé de razigar, « enraciner  » qui désignait le plus souvent une bouture de vigne.

Servières-le- Château : du latin cervaria, de cervus aria, endroit où l’on trouve beaucoup de cerf. Le château était une ancienne possession de l’abbaye Saint-Géraud d’Aurillac.

Sexcles : était une Sicca valis en 893, une « vallée sèche ». Erratum  : veuillez consulter ce billet.

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Notons toutefois La Chapelle-Saint-Géraud qui nous rappelle explicitement que l’abbaye Saint-Géraud d’Aurillac était propriétaire de la plupart des terres de la Xaintrie. Geraldus, seigneur d’Aurillac, est mort en 909.

Une vache limousine à La Chapelle-Saint-Géraud

La Dordogne : d’un hydronyme pré-celtique *dora ( cf. le Duero espagnol, les Doria du Piémont, la Durance et bien d’autres) et double suffixe -on-onia.

La Cère  doit son nom à un pré-celtique ser « couler, se mouvoir rapidement et violemment ».

La Maronne ne doit rien à sa supposée couleur :il s’agit du gaulois matróna, « déesse mère des sources » accentué sur la pénultième ( accentué sur l’ante-pénultième, il a donné la Marne)

Et puisque tout doit finir en musique ( et avec un tout petit peu d’accordéon), voici la Bourrée des bouteilles, une danse qu’il vaut mieux essayer en début de soirée, bouteilles pleines, parce qu’une fois qu’elles auront été vidées, les danseurs, plus bourrés que la danse, auront du mal…

P.S. Pour m’en être pris au « linguiste » Jean Coste , je dois citer mes principales sources ( que l’on peut trouver dans ma bibliographie)

Dictionnaire des noms de lieux de la France, édition Errance, par Pierre-Henri Billy, chargé de recherche au CNRS et à l’Université de Paris-I-Panthéon- Sorbonne

Dictionnaire des pays et provinces de France ainsi que Toponymie nord-occitane de Bénédicte et Jean-Jacques Fénié, aux éditions Sud Ouest. Elle est docteur en géographie historique, lui est agrégé de géographie et enseigne aussi l’occitan.

Encore Èze !

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Hollandaises … euh, non : Corréziennes.

Quelque chose me dit qu’on devrait bientôt parler un peu plus de ce département … Il est temps de réviser!

Le département tient bien sûr son nom, depuis 1790, de celui de la rivière, la  Corrèze, petit cours d’eau de 95 km qui prend sa source sur le plateau de Millevaches, arrose un village nommé lui aussi Corrèze puis Tulle et se jette dans la Vézère près de Brive-la-Gaillarde. C’est à partir du nom latin de cette dernière que l’on connaît l’étymologie de celui de la rivière. Grégoire de Tours (VIè siècle) écrivait Briva Curretius vicus, c’est-à-dire: « le bourg du pont (sur) la Corrèze ». Plus tard, à la fin du IXè siècle , un début de romanisation fait apparaître un  fluvium nomine Correziam, « le cours d’eau qu’on appelle Corrèze». On reconnaît dans ces premières formes une racine hydronymique prélatine cora-,  modifiée par l’attraction du latin cura « souci » ou currere « courir ». On retrouve cette racine dans le nom de La Cure, Cora au IVè siècle, affluent de l’Yonne, et dans celui de La Curaize, affluent de la Mare dans la Loire. Le suffixe -etia est également prélatin.

Vous aurez remarqué que la Corrèze, 95 km et bassin versant de 1 158 km², n’est qu’un petit affluent de la Vézère, 211,2 km et bassin versant de 3 125 km², mais la première ne change pas de département, elle, d’où le choix de son nom pour nommer le département: on savait garder les frontières en ce temps-là!

Le nom de la Vézère, Visera à l’époque carolingienne, est issu du thème hydronymique préceltique vis-, « vallée, vallée creuse », complété par le suffixe –ara. La racine vis- est celle de La Vézonne, source célèbre de Périgueux, qui a été aussi l’ancien nom de la ville Augusta Vesuna , et de cours d’eau comme la Vézanne (Sarthe), le Vézan (Allier), la Vézeronce (Ain) et bien d’autres encore comme celui de la Vistule polonaise. Quant au suffixe -ara, il est très commun: il s’agit du thème préceltique ar-, « cours d’eau », utilisé ici comme suffixe; c’est lui que l’on retrouve par exemple dans le nom de l’Isère (Isara) . Cette rivière, la Vézère, est sans doute à l’origine du mon d’Uzerche. Noté Userca à l’époque mérovingienne , le nom de la ville peut en effet être issu de celui de la Visera, le groupe vis-  se confondant avec uis-, phénomène attesté en gaulois. Le suffixe -icum, -ica, attesté lui aussi dans d’autres noms de lieux semble avoir signifié « lieu propice à la batellerie ». Nous avons donc un * Vis-ar-ica. La perte du -V- initial et le chuintement habituel en nord-occitan du -ca devenu –che expliquent le nom d’Uzerche.

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Le pont Turgot à Uzerche

Pour en finir, je vous propose une petite halte à Tulle où les hôtels affichent, on s’en doute, complet. Cette ville portait le nom, attesté encore en 894, de Tutela puisqu’elle avait été placée sous la protection de cette déesse dont le nom signifie « soin vigilant, surveillance ». Après la disparition naturelle du -t- entre deux voyelles le nom est devenu Tuella ( 1030). C’est au XIVè siècle qu’on trouve Tuelle en français et Tulla en langue d’oc. C’est cette dernière forme qui l’a emporté et qui fut par la suite francisée en Tulle.

Tulle, « protection, soin vigilant », en anglais … comment déjà? Ah oui!  Care! Ah! Ben, tiens! Quelle coïncidence … Devinez le nom de notre future ministre de la santé, affaires sociales et bisounours confondus.