Un peu de droit féodal ?

Le système féodal était régi par un ensemble de règles, de droits et d’interdits. Le législateur, qui devait être précis, usait de mots particuliers pour définir chaque cas. Si certains de ces mots sont encore en usage aujourd’hui , comme le fief, d’autres ont disparu de notre vocabulaire en même temps que ce qu’ils représentaient . Quelques un de ces derniers se retrouvent pourtant dans la toponymie.

Le fief était un  domaine concédé  par un seigneur à son vassal contre services et rente perpétuelle. Ce nom, issu du francique fehu, « bétail », a donné fieu en ancien français et feu en occitan. On le retrouve dans Fiefs ( Pas-de-Calais), Fieux ( Hte-Gar.), Le Fieu (Gir.) et Le Fied (Jura).

La poësté désignait l’ensemble des terres sur lesquelles le seigneur étendait son autorité et son pouvoir ( du latin populaire potestas). Ce mot dont on trouve les différentes orthographes et les nombreuses acceptions chez Godefroy, n’est plus usité aujourd’hui mais on le retrouve dans Les Potées à Rocroi ( Mayenne, de Potestatibus en 1203) et La Poôté à Saint-Pierre-des-Nids ( Mayenne, de Potestate en 1050).

Le latin fiscus au sens de « trésor de l’État »  a évolué pour désigner un domaine royal et même, plus tard, un domaine appartenant à l’église. C’est ce mot qui a donné son nom à  Feix ( Saint-Jean-Ligoure, Hte-Vienne), Le Fesc ( Montagnac,Hérault), Le Fesq (Vic-le-Fesq, Gard) et Saint-Gély-du Fesc ( Hérault) ainsi qu’à Feissal (Alpes-de-Hte-P.), Ficheux ( P.-de-C.), Fesche-l’Église ( Terr. de Belfort), Fesches (Doubs), Fesques (Seine-Mar.) et Lafauche (H.-Marne, Fisca en 1172). S’agissant du fisc, ce dernier nom me ravit.

L’aleu ( ou alleu ), un des piliers du droit féodal, désignait un domaine héréditaire exempt de toute redevance, à l’opposé donc du fief. Aleu est sans doute d’origine francique : al-od, « en toute propriété ». Les aleux pouvaient être des domaines d’étendue fort variable, de quelques arpents jusqu’à des exploitations comparables aux villae carolingiennes. Si le mot est sorti du vocabulaire courant, on le rencontre encore en toponymie: Laleu-la-Palice (Char.-Mar.), Laleu ( Orne), Lalheue (S.-et-L.), Les Alleuds ( Deux-Sèvres), Les Alluets-le-Roi (Yvelines) et dans bon nombre de noms de lieux-dits où il est parfois difficile de le reconnaître comme comme pour  Les Élus (à  Cléry-Saint-André, Loiret) notés Les Alleuz en 1584.

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La corvée au Moyen Âge

Le paysan devait à son seigneur un travail gratuit nommé corvée,  nom  issu  du latin corrogata (opera), « travail sollicité ». On trimait donc  pour rien  à La Corvée ( Bléville, Seine-Mar. et bien d’autres), aux Corvées ( Lay-Saint-Christophe, M.-et-M. et bien d’autres), comme aux Corvées-les-Yys (Eure-et-L.).

S’il prenait envie au serf de faire paître sa vache sur une prairie avenante, il se heurtait bien sûr à la defensa , « terrain seigneurial ou communal où il est défendu de laisser paître les troupeaux ». Les toponymes issus de ce mot sont très nombreux, ce qui n’étonnera personne. En ancien français defensa a évolué en defeis pour donner des noms comme Les Defais à Valennes (Sarthe) ou Defoy  à Daillecourt (H.-Marne) et une foule de Defait, Defay, Deffay, Deffoy, etc. L’occitan devès a donné son nom à  Devèze (H.-Pyr.) et, là aussi, à une foule de toponymes comme Le Deveix, Devès, Devens, Defes, Defey, Deffeix, etc.

Le paysan libre — ce qui arrivait semble-t-il quelquefois — obtenait le droit de s’établir dans une colonica dont il était le colon. Dès le VIIIè siècle sont apparues des  colonicæ dont quelques unes ont laissé leurs traces comme à Collanges (P.-de-D.), Collonges (Ain), Collonges-au-Mont-d’Or ( Rhône) et d’autres Collonges. Dans le Midi on a Collongues (Alpes-Mar.) et Collorgues (Gard) Dans le Centre, outre Collanges, on trouve des Coulanges (Allier, L.-et-C., Yonne, Nièvre, …). Dans le Nord et l’Ouest : Coulonges (Char., Char.-Mar., Eure, Vienne…). Et la liste est encore longue!

Le bas latin  *condominium désignait au Moyen Âge une terre proche du château, réservée au seigneur et exempte de droits ou quelquefois  un terroir soumis à deux seigneurs. On retrouve ce nom à la Condamine (Ain) et à la Condamine-Châtelard (Alpes-de-H.-P.) ainsi qu’à La Condemine ( Allier, Rhône), à la Contamine-sur-Arve (H.-Sav.) et aux Comtamines (H.-Sav.). Là aussi, un etc. ne serait pas superflu.

Le ban désigne  le territoire où s’exerce la juridiction d’un suzerain. Ce mot, d’origine controversée, est l’incarnation de l’autorité publique : celui qui  possède le ban a le droit de contraindre, de commander, de châtier, de bannir. On le retrouve  à Ban-de-Laveline (Vosges), à Ban-Sant-Martin (Moselle), Ban-de-Sapt (Vosges) , Ban-sur-Meurthe ( Vosges) ainsi qu’à Bambecque ( Banbeca en 1164 avec bach, « ruisseau ») et dans d’autres encore.

Le ban permettait en outre au seigneur d’exiger un droit de passage sur ses terres, un péage, comme à Bourg-de-Péage (Drôme) ou au Péage-de-Rousillon (Isère).

Si, banni, vous refusiez ici les corvées et là le péage, il vous restait la possibilité de demander le droit d’asile à quelques territoires autorisés à l’accorder, le plus souvent sous une autorité ecclésiastique. L’ancien occitan salvetat est à l’origine de nombreux toponymes comme La Salvetat (Aveyron), La Sauvetat (Gers) ou encore Lasseubetat (Pyr.-Atl.). Plus au Nord, on trouve Saint-Martin-la-Sauveté (Loire). De la même façon, le latin salva terra, terre « sauve », jouissant du droit d’asile, a donné de nombreux Sauveterre ( Aveyr., Gard, H.-Gar., Gers, etc.). Ceci dit, vous quittiez la domination d’un seigneur pour vous retrouver sous la coupe d’un Seigneur … Dur, dur, comme on ne disait pas à l’époque.