Encore des bornes

Mes recherches sur les frontières, de bornes en tas de pierres, m’ont fait découvrir de très nombreuses appellations locales, pour la plupart bien cachées. Il ne vous aura pas échappé que je maîtrise mieux l’oc que l’oïl : c’est pourquoi je me limiterai dans ce billet au Midi de la France *. Mais les contributions des plus septentrionaux de mes lecteurs sont les bienvenues, comme celles des ultra-marins, des antipodistes et des autres.

Bro

Le gaulois broga, « champ », a pris en occitan, sous la forme broa, brò, le sens plus général de « bord, limite » pour désigner l’orée d’un bois, la limite broussailleuse d’un champ ou le talus broussailleux séparant deux champs. De là est venu son sens de limite juridique entre plusieurs terres.  On retrouve ce nom dans plusieurs micro-toponymes comme La Bro (à La Salvetat, Aveyron), Labro ( à Moussagues, Cantal), Labroue ( à St-Firmin-en-Valgodemard, Hautes-Alpes) et bien d’autres.

 Bole

L’occitan bòla ( l’étymologie celtique est probablement la même que celle du  mot suivant) désigne la borne de délimitation d’un champ et, par extension, cette limite elle-même. Au Moyen Âge, bòla désignait déjà la limite d’un territoire. Plus tard, Mistral nous en donne plusieurs variantes :

bole

C’est ce sens qui a donné leur nom à Laboule ( Ardèche, mansus de Bola en 1464) et à de nombreux  hameaux ou lieux-dits comme La Boule ( Camjac, Aveyron) ou La Bole ( Brassac, Tarn). Quelquefois, la couleur de la pierre ou la peinture qui la rendait remarquable est mentionnée : Bole Blanque sur le Larzac ( Aveyron, à La -Roque-Ste-Marguerite) et Boule Blanche ( même dép., à St-André-de- Najac ). La Dordogne contraste avec Boulanègre ( à Leynhac) et  Nègrebole ( à Millac-de-Nontron).

Boyne

Les curieux auront remarqué que je donnais dans le premier paragraphe de ce billet l’étymologie de « borne »:

Du bas latin bodǐna, botǐna « borne », attesté dans la 1remoitié du viies. sous la forme butina et sous la forme bodina en 831-832 . Le b. lat. bodǐna est représenté en a. fr. par trois formes : bonne (d’où dérive abonner*), bosne et borne. En picard, le groupe δ /n a abouti à r/n d’où la forme borne*, qui l’a emporté en français moderne. Le latin Botina, bodina serait d’origine celtique.

Le latin médiéval bodina, « borne frontière », a évolué de différentes façons selon l’accentuation ou non du -i- de -ina :

  • inaccentué, il donna bodne, bosne, d’où sont issus le « borne » français et le bòrna occitan que l’on retrouve dans un très grand nombre de toponymes.
  • avec la perte du -d- intervocalique, l’ancien occitan a eu boina, représenté par Boyne (Aveyron ) marquant la frontière  entre les diocèses de Rodez et de Mende. De la même façon, la Boyne, affluent rive droite de l’Hérault, marquait la frontière entre les diocèses de Béziers et de Lodève. Le Serre des Boynes de Champ-Gélas ( Drôme, massif du Vercors) en est un autre exemple à l’intersection des limites de Bouvante, de La Chapelle et de Saint-Laurent. Ces dernières boynes, dont on ignore la date de création, étaient déjà  mentionnées dans un texte en 1500.
  • accentué sur le i bref,  bodina a évolué en ancien occitan  en  bosena  que l’on retrouve à Bouzène ( à Tornac, Gard) et à Las Tres Bouzinos ( à Roquefort-les-Cascades, Aude) où passaient des limites seigneuriales.

Cance

Cance, cança désignait — et désigne encore dans certains patois locaux — la lisière d’un champ, souvent matérialisée par une rangée de ceps de vigne, d’où son sens étendu à limite ou frontière que l’on retrouve à Cancé ( Aveyron, à Villeneuve) et à Cancès ( Cantal, à Ladinhac). La Cance, une rivière de l’Ardèche qui arrose Vocance et Villevocance  et la Cances, une rivière du Lot, devraient  leur nom à leur fonction de limite territoriale plutôt qu’à leur supposé aspect brillant ( allez donc les voir à la fonte des neiges! ) qui leur aurait valu le qualificatif  celtique canto .

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La vallée de la Cance en Ardèche

Le diminutif cançon a, lui, donné Chanson (à St-Prix, H.-Loire et  à Chavanon, Loire) ainsi qu’à Cansou ( Hérault, à Cazouls-les-Béziers).

Cance, cança, au  sens de limite, peut sans doute être rattaché au latin cantus  « bord, limite ». Son diminutif cançon aurait pu avoir le sens de « confin, coin de terre à la limite d’une seigneurie », proche du premier sens de notre  « canton ».

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* : source principale pour ce billet : Dictionnaire des noms de familles et noms de lieux du Midi de la France, Jacques Astor, éditions du Beffroi, 2002.

De randa en marche, en passant par Bergerac

Les plus assidus de mes lecteurs auront remarqué que mes derniers billets étaient  consacrés à des pays marquant une frontière comme l’Arrouaise, le Boischaut, la Xaintrie ou encore la Combraille.

Nos ancêtres les Gaulois

Notre pays a été divisé en territoires distincts par nos ancêtres les Gaulois.  Oh! Oui, je sais… Bon, rectificatif  : le territoire qui deviendra la France métropolitaine que nous connaissons aujourd’hui était peuplé par diverses tribus celtes dont chacune occupait une partie . Elles étaient souvent fédérées en groupements plus vastes : par exemple, quatre tribus distinctes regroupées sous le nom de Pétrocores étaient ainsi réunies dans ce qui est devenu le Périgord.

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Les Celtes avant l’invasion romaine

On comprend bien qu’à cette époque ( je vous parle d’un temps que les moins de 21 siècles ne peuvent pas connaître ) les frontières entre ces tribus n’étaient tracées sur aucune carte —  Bibendum, dont le  nom est une imposture, n’était pas né! . Seul le terrain et ses caractères distinctifs faisaient foi : ici une forêt, là une rivière, ailleurs une montagne, etc. Et, quand rien de distinct ne permettait de matérialiser la frontière, on traçait un chemin, on plantait une pierre  ou on érigeait une borne.

Randa, « limite » en celtique,  a donné son nom à Randan ( P.-de-D.).

Marquée par un chemin, cam(mino) en celtique, cette limite a donné son nom à Chamarande (Essonne ) et à Chamarandes-Choignes ( H.-Marne).

Les frontières marquées par un cours d’eau, equoranda, sont celles qui ont laissé le plus de traces toponymiques, avec Aigurande (Indre), Eygurande (Corr.), Iguerande ( S.-et-L.), Ingrandes (Indre, I.-et-L., M.-et-L., Vienne), Ingrannes ( Loiret), Ygrandes ( Vienne) et Yvrandes (Orne). *Equo , « eau », serait pré-celtique — sans rapport avec le latin acqua — mais pourrait signifier, dans certains cas , « juste , égal » ( cf. le latin et l’italique aequus) donc « juste limite » pour equoranda.

Enfin, avec le préfixe are-, « près de » , nous trouvons Arandas (Ain) et Arandon (Isère).

Et puis, les Romains sont arrivés.

Pas fous, ils ont respecté, en général, les divisions traditionnelles quand ils ont pris l’administration du pays en main. Ils permirent aux vaincus de se gouverner eux-mêmes, à moindre frais pour eux.  Ce sont pourtant bien eux qui ont donné le nom de cīvǐtas — à l’origine de notre mot « cité » — à ces territoires. Auguste partagea ainsi la Gaule en une soixantaine de cités  et autant de chefs-lieux. Ces  derniers  pouvaient être une agglomération déjà importante ( surtout dans le Sud-Est ) mais ce furent souvent des capitales créées de toutes pièces, autour de quelques simples huttes. Certaines d’entre elles, situées trop loin des routes commerciales, périclitèrent au profit de villes mieux placées : ce fut par exemple le cas de la capitale des ÉduéensBibracte, sur l’actuel mont Beuvray qui disparut au profit d’Augustodunum, Autun. Les autres, où se concentraient l’administration, les lieux de cultes officiels, le commerce et, donc, les notables et tous ceux qu’ils faisaient vivre, devinrent, quand l’Église prit le relais, le siège de l’évêché. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’on retrouve ces chefs-lieux de cīvǐtas  parmi les chefs-lieux de nos départements ou, au moins, parmi les villes de quelque importance.

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Mais revenons à nos frontières.

Les Romains, qui avaient autant de difficulté avec les langues étrangères que vous* et moi, ont traduit un certain nombre de ces randas. Et ils avaient le choix! Finis, terminus, limes, confinium

Finis ( à l’origine de notre « fin ») a donné :  Fain ou Fains ( C.-d’Or, Eure, E.-et-L), Feins ( I.-et-V., Loiret), Feings ( L.-et-C., Orne), Fins ( Somme), Fismes ( Marne), Fix-St-Geneys ( H.-Loire), Hinx ( Landes ), Hiis ( H.-Pyr.), His ( H.-Gar.) et Hinges  (P.-de-C.).

Ingrandes, dans la Vienne, est, à ce sujet, exemplaire : les Romains l’ont appelée Fines en 170  avant qu’elle ne retrouve son nom d’origine celtique vicus Ingrandisse en 637 puis viculo Igorande à l’époque mérovingienne.

Terminus ( qui nous a légué « terme » et … « terminus » ) est à l’origine des noms de Termes (Ardennes, Aude, Lozère), de Termes-d’Armagnac (Gers) ainsi que de Thermes-Magnoac (H.-Pyr.) , ce dernier  ayant  subi l’attraction tardive de « thermes », au sens de source thermale, ce qui ne correspond à rien de concret sur le terrain : il s’agit  là d’une bourde administrative due à un greffier pseudo-savant au XIXè siècle. Cassini avait bien écrit, lui,  Termes -en -Magnoac ( avec le en occitan introduisant le nom du seigneur). Termes-d’Armagnac a subi la même erreur en 1801 où son nom était devenu Thermes-d’Armagnac, nom qui sera gardé au moins jusqu’en 1995 ( c’est ainsi qu’il est encore écrit par Ernest Nègre dans sa Toponymie générale de la France qui donne pour « terme » un sens local pyrénéen de « colline, tertre » tandis que la localisation du village, à la frontière d’Armagnac et du Béarn fait plutôt pencher pour l’hypothèse du terminus).

Limes ( cf. notre « limite ») se retrouve dans le nom de Linthes ( Limes, Limites en 813) et dans son diminutif Linthelles , toutes deux dans la Marne.

Confinium ( cf. nos « confins » ) nous a laissé Cunfin ( Aube) , ainsi que Camphin-en- Carembault  et Camphin-en-Pevèle ( tous deux dans le Nord). Deux ruisseaux, l’un dans l’Aveyron, l’autre dans le Cantal, servant de limite entre deux seigneuries moyenâgeuses , portent le nom de Coffinhal, issu du bas-latin confinialis (rivus) , « (ruisseau ) qui sert de frontière ».

Et puis sont venus les Barbares

Il y eut, profitant de la difficulté qu’avaient les Romains à protéger leurs frontières, des invasions violentes et barbares, la pire étant celle du 31 décembre 406 qui vit la frontière du Rhin enfoncée par une horde disparate de Suèves, de Vandales, d’Alamans, de Burgondes et d’Alains. Malgré tout, ces Barbares furent plus ou moins intégrés, notamment parce qu’ils ont rencontré d’autres Barbares  arrivés avant eux, que l’empereur Dioclétien avait installés au Nord-Est de la Gaule au IIIè siècle pour cultiver la terre et en garder les frontières. Le temps passant, ces colonies devinrent plus ou moins autonomes et, Rome perdant son autorité, conclut des traités, actes de naissance d’autant de royaumes indépendants. C’est ainsi qu’ après les Grandes Invasions, les Francs, les  Burgondes et les Wisigoths se sont partagé  les restes de l’Empire romain en Gaule. Ces vainqueurs ont longtemps continué à parler leur langue ( il faut attendre Hugues Capet à la fin du Xè siècle pour trouver un roi de France dont on soit sûr qu’il ignorait le germanique ) mais ils ne cherchèrent pas à l’imposer aux peuples soumis. Le latin — puis le roman — s’est maintenu, tout en intégrant certains termes germaniques que l’on retrouve un peu partout dans la toponymie française. Toutefois, dans le Nord et l’Est de la Gaule, où ils s’installèrent en masse, le latin disparut : le rhénan (et le francique ripuaire ) fut la langue de la Lorraine ; le parler des Alamans fut celle de l’Alsace ; la langue des Francs saliens, de Clovis, fut celle de la Flandre. Cela explique le grand nombre de toponymes d’origine germanique dans ces régions.

Mais revenons à nos frontières.

Le germanique Marka, « frontière », adapté en latin médiéval en marca ou marcha, est à l’origine de très nombreux toponymes comme Marches (Drôme), Marques ( Seine-Mar.) ou Marcq (Ardennes, Yvelines) et, avec l’article, de Lamarche ( Vosges) et de Lamarche-sur-Saône ( C.-d’Or) ainsi que de Lamarque (Gir.), Lamarque-Pontacq et Lamarque -Rustaing ( H.-Pyr.) comme de Les Marches ( Savoie). Marcq-en- Barœul ( Nord) est, lui,  un faux-ami : il s’agit là du nom de la rivière Marque, issu du germanique marko, « marécage », que l’on retrouve aussi  à Pont-à-Marcq (Nord) et, en diminutif, à Marquette ( Nord), bien qu’on ne puisse pas exclure que cette Marque ait pu servir de frontière entre deux propriétés terriennes.

C’est bien sûr ce mot qui a servi à nommer, sous le règne  de Charlemagne,   Marche, « zone  frontalière », toute province ou région située en bordure d’un pays étranger ou d’une province voisine. On trouve encore aujourd’hui la Marche, pays historique de la fin du haut Moyen  Âge, formé d’une partie du Limousin, dont le chef-lieu est Guéret. L’existence de ces marches donna naissance au titre de marquis, celui auquel on avait confié l’autorité sur ces Marches. Cette autorité s’est amoindrie avec le temps :

UN MARQUIS (voyant la salle a moitie vide):
Hé quoi! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
Sans déranger les gens? sans marcher sur les pieds?
Ah, fi! fi! fi!

( Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte I, scène 1 )
CYRANO:
Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans.

( idem, acte I, scène 4)

Et puis sont arrivés les Capétiens

C’est sous  Philippe Auguste (11801223) que le royaume de France s’agrandit jusqu’à presque ressembler à la France actuelle

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C’est à cette époque qu’apparaît un nouveau mot, « frontière », pour désigner le « front d’une armée ». Très vite ( en 1292), « frontière » désignera une « place-forte faisant face à l’ennemi » puis, au XIV è siècle, le mot prit son sens actuel de « limite bordant un territoire ». Seuls quelques lieux-dits gardent encore  le souvenir de ces frontières avec les fiefs anglais du Sud-Ouest comme La Frontière à Brie et à Soula en Ariège ainsi qu’en Corrèze à Rilhac-Xaintrie et à Saint-Julien-aux-Bois . D’autres marquent des postes-frontières beaucoup plus récents comme   Frontière à Bois-d’Amont (Jura), les Frontières à Saint-Jean d’Aulps ( H.-Savoie) ou encore La Frontière à Carling ( Moselle). D’autres enfin — à Andel (C.-d’Armor), à Cernay ( Calv.) ou à Olonne-sur-Mer (Vendée) — marquent sans doute des frontières entre seigneuries ou  propriétés rurales.

Et, puisque tout doit finir en chanson:

* C’est une façon de parler, bien sûr. Je ne sais rien de votre xénoglossie. Si ça se trouve, vous parlez mieux le chinois que moi l’hébreu.