Des Maures et des Sarrasins en France

Les Arabes ont envahi la péninsule ibérique en 711. Profitant de l’effondrement de l’empire wisigoth, ils envahissent alors la Septimanie (Pyrénées-Orientales, Aude, Hérault et Gard), pour en faire une province dirigée par un wali et dont la capitale était Narbonne. Peu de temps après, le royaume des Francs, gouverné depuis peu par les Carolingiens, réagit et la progression des Arabes est arrêtée, on le sait — on nous l’a assez répété ! —, en 732 par Charles Martel à Poitiers. Pépin le Bref, le fils de ce dernier, reprend Narbonne en 752 et son petit-fils Charlemagne fit la conquête de la Catalogne en 801. Cependant, jusqu’au début du XIè siècle, les Arabes conduiront encore des raids par terre ou par mer en Languedoc comme en Provence. Leur présence sédentaire se maintiendra d’ailleurs pendant près d’un siècle en Provence, dans le massif des Maures, jusqu’en 972. Certaines troupes, dont quelques unes venant de l’Italie voisine, faisaient preuve d’étonnants talents de coureurs de montagnes et purent ainsi écumer durablement les Alpes occidentales.

Cette courte présence des Arabes ne laissera que très peu de traces archéologiques et toponymiques. Ces dernières peuvent se ranger en trois groupes : les noms ethniques — Maures ou Sarrasins — donnés par les indigènes (Gallo-romains ou Francs) et les noms proprement arabes qui sont extrêmement rares comme on le verra.

  Les Maures

Tout d’abord, il convient de mettre fin à la légende qui voudrait que le nom du massif des Maures, en Provence entre Hyères et Fréjus, provienne du nom des Maures. Dès le Xè siècle, Luitprand, évêque de Crémone, parle de montem maurum, « la montagne sombre », pour décrire cette succession de masses sombres naguère couvertes de pins et de châtaigniers. La présence des Sarrasins dans ce massif dès le IXè siècle a sans aucun doute contribué à renforcer cette étymologie populaire. D’autres toponymes rappellent ce sens de «sombre, noir », comme Roquemaure (Gard), Montmaur (Hautes-Alpes, Aude) ou encore Montmort (Marne, mons Maurus en 1042).

Il convient de rappeler ensuite que des Maures s’étaient établis en France bien avant l’invasion arabe : en effet, on sait que l’empire romain récompensait ses meilleurs légionnaires en leur donnant des colonies en territoire conquis. Quelques uns de ces légionnaires étaient des Maures, des Mauritani habitant le Maroc, et l’on retrouve leur nom dans des appellations comme Mortagne-au-Perche (comitis Mauritaniae en 1086), Mortagne-du-Nord, Mortagne-sur-Gironde, Mortagne-sur-Sèvre ou encore Mortain dans la Manche. Maurs ( Cantal, Sanctus Petrus Mauricis donnant ad Mauros en 941) est un ancien poste romain occupé par des mercenaires maures.

Enfin, de ce nom «maurus » sont issus des noms d’hommes latins (Maurus, Maurinus, Mauritius, etc.) ou germaniques (Maurus, Moro, etc.) à l’origine de nombreux toponymes.

Pour terminer, retenons que la Tête de Maure, emblème de la Corse, qui apparaît pour la première fois en 1281 sur un sceau de Pierre III le Grand, a été importée sur l’île par les rois d’Aragon.  La présence de cette Tête de Maure sur un drapeau corse n’est toutefois pas attestée avant 1736 lorsque le baron Théodore de Neuhoff (un aventurier allemand qui se vantait de titres aussi prestigieux qu’indus), parti à la conquête de la Corse, la fit incorporer dans son écu. Sa présence ne dura pas plus de six mois sur l’île mais sa popularité immense dans toute l’Europe suffit à faire connaître cette Tête de Maure et c’est pourquoi Pascal Paoli, en 1760, changea l’étendard habituel des insurgés qui portait la figure de la Vierge Marie pour un étendard portant la Tête de Maure.

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Sarrasins – gravure de l’ouvrage de Breydenbach ( 1486 )

Les Sarrasins

Ce nom de Sarrasins est apparu tardivement (attesté pour la première fois en 1100) à la suite du latin médiéval Saraceni désignant les musulmans d’Afrique du Nord. Les toponymes employant ce nom sont donc des appellations postérieures à la présence des Arabes sur le territoire français.

Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne) est en fait un ancien Castrum Cerrucium (IXè siècle) qui doit son nom à un homme latin Cerrucius, nom tombé par la suite (Castrum Saracenum en 961) dans l’attraction du nom des Sarrasins (comme sans doute celui de  Castel-Sarrazin dans les Landes). On trouve d’ailleurs de nombreux édifices attribués aux Sarrasins (la tour Mauresque de Narbonne, le château Sarrazy de Brassac dans le Tarn, etc) alors que la plupart du temps il s’agissait de constructions destinées à se défendre contre eux ou même de constructions antérieures (comme les remparts romains de Toulouse faussement attribués aux Sarrasins, l’oppidum de Lagaste, etc).

Les toponymes d’origine arabe

Restés à peine une quarantaine d’années en Septimanie, les Arabes sont demeurés , on l’a vu, plus longtemps sur la côte de  Provence, résidant par exemple près d’un siècle à La Garde-Freinet et ses environs.

Une bande sarrasine venue d’Espagne vers 890 avait fait de la Garde-Freinet ( du latin Fraxinetum, «bois de frêne») une capitale, lui donnant le nom de Jabal al-Qilal, «montagne des jarres» (ils y avaient trouvé les restes d’une industrie gallo-romaine), nom qui n’est pas resté. C’est de là que furent menées des razzias dans toute la Provence, l’Embrunais et le Grésivaudan. À l’occasion, ils rançonnaient les voyageurs ou les pélerins jusqu’au Grand-Saint-Bernard, allant jusqu’à Saint-Gall en Suisse, en Dauphiné ou en Piémont.

À cette époque, Gien, aujourd’hui sur une presqu’île, était une île. Les Arabes, pour signaler le détroit qui la séparait du continent, avaient installé un phare sur celui-ci, à un endroit qui forme aujourd’hui le quartier Almanarre d’Hyères. Il s’agit là d’un ancien nom arabe Al manar, « le phare».

Non loin de là, le célèbre village de Ramatuelle porte un nom  dans lequel certains ont vu l’arabe  Ramatu’lla, signifiant « Miséricorde de Dieu, Grâce de Dieu ». Une autre hypothèse fait dériver ce nom de celui des Camatullici, une tribu celto-ligure qui aurait été chassée des environs de Toulon par les Romains et serait venue s’établir dans l’arrière-pays, sans que l’on explique bien le passage du C- initial  au -R . Il existe encore à Ramatuelle une ancienne porte, dite Porte sarrasine. On peut relever que Rahmatoullah est aussi à l’origine d’un prénom féminin, signifiant « miséricorde de Dieu », porté par exemple par notre actuelle ( article écrit en janvier 2010!) secrétaire d’État à la jeunesse et aux sports Ramatoulaye Yade.

Qu’ils soient venus des côtes de Provence ou d’Italie, on sait que les Arabes ont fait des incursions dans les Alpes où ils n’ont laissé que très peu de traces. Dans les Hautes-Alpes, et particulièrement dans le Dévoluy, des gouffres creusés par les eaux souterraines depuis des temps immémoriaux (le plus célèbre, Rama-Aiguilles, au quatrième rang mondial, descend à 980 mètres sous terre) portent le nom de Chouroums (écrit aussi chourums ou chouruns), un nom d’origine sarrasine.

Un petit torrent que traverse la route nationale qui conduit à Nyons, dans la Drôme, au-dessus du moulin de Vinsobres, a gardé le nom de la Moïe, et ce mot d’origine arabe (Miya, les eaux) est un témoin de l’invasion sarrasine.

Ce sont les seules traces arabes établies avec certitude à ce jour dans la toponymie de notre pays. Mais les recherches continuent.

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