Gratte

Deux remarques préliminaires : 

— parti, comme d’habitude, pour un petit billet, me voici arrivé, comme souvent, avec un long billet ;

— ceux qui attendaient de la guitare vont être déçus.

Les animaux signalaient leur présence dans nos campagnes de différentes façons et nos aïeux ont parfois utilisé ces comportements pour nommer des lieux. On connaît par exemple les nombreux noms composés avec les verbes chanter ou pisser, mettant souvent en cause le loup mais aussi bien d’autres animaux.

Le verbe gratter a été lui-aussi mis à contribution, souvent avec des animaux qui ont l’habitude de gratter le sol, que ce soit pour marquer leur territoire, creuser leur tanière ou chercher de la nourriture. Mais, là aussi, ce verbe a été utilisé avec d’autres sujets ou compléments, de manière plus ou moins métaphorique.

Le loup

À tout seigneur, tout honneur, place au loup qui apparaît dans le nom de Grateloup-Saint-Gayrand (L.-et-G., Gratelou en 1272) et dans de très nombreux lieux-dits, écarts ou hameaux nommés Gratte-Loup et Gratteloup ou Grate-Loup et Grateloup, et plus rarement au pluriel à Gratte-Loups (à Eus, P.-O. etc.) et à Grateleux (à Amblainville, Oise). Les mêmes noms se retrouvent en pays de langue d’oc sous les formes Grataloup et Gratalou, ou encore Grattaleu (un lac à Peisey-Nancroix, Sav.)

La femelle n’est pas en reste qui apparaît dans des noms comme Grattelouve, Grateloube, Gratteloube ou encore Gratelaube (Saint-Ybard, Corrèze).

CPA-grateloup

Les autres animaux

Très nombreux sont les Gratte-Chien et Grattechien mais plus inattendus sont les Gratte-Chat (à Brossac et à Rouillac, Char. etc.) et Grattechat (Saint-Seurin-d’Uzet, Ch.-Mar.)

Les autres mammifères ne sont pas oubliés. On trouve ainsi des Gratte-Chèvre et Gratte-Chièvre (à Lain, Yonne), des Gratte-Conil (Les Mées, A.-de-H.-P. conil, « lapin ») et Gratte-Counils (à Sigean, Aude), un Gratte-Lapin (à Saint-Christophe-de-Double, Gir.), deux Gratte-Lièvre, un Gratte-Rat (à Fouquebrune, Char.). À Bruniquel (T.-et-G.) on trouve un Gratebiau où c’est le bœuf qui gratte à moins qu’il ne s’agisse d’une ancienne peausserie où l’on grattait le cuir de bœuf, un nom que l’on pourrait alors rapprocher de celui de Grattelard (à la Chapelle-Saint-Mesmin, Loiret).

Les oiseaux qui grattent la terre à la recherche de nourriture sont représentés par quelques Gratte-Galine, Gratte-Géline et Gratte-Coq, un Gratte-Jaud (à Seigné, Ch.-Mar., avec jal, « coq »), un Gratte-Poule (à Liffol-le-Grand, Vosges), un Gratte-Poulet (à Salles-d’Angle, Char.), un Gratte-Pigeon (Beauville, H.-G.) et, plus inattendus, un Gratte-Grue (à Pont-sur-Seine, Aube), un Gratte-Merle (à Saix, Tarn), un Gratte-Perdrix (à la Bastide-de-Sérou, Ariège), un Gratte-Perlic (Grazac, Tarn, avec perlic pour « perdrix ») et un Gratelause (Parisot, Tarn, avec l’occitan alausa, «alouette »). Pour ces derniers, qui ne sont pas particulièrement des gratteurs de terre, sans doute s’agit-il simplement de désigner un lieu de prédilection, une niche écologique de tel ou tel oiseau.

Plus inattendu encore, le Gratte-Grelet au Thou (Ch.-Mar.) avec le poitevin grelet, « grillon ».

Les êtres humains

Grattepanche (Somme) est une appellation ironique pour une terre ingrate de peu de rapport où le paysan n’avait plus qu’à se « frotter la panse » (panche en picard). On trouve le même nom pour Gratepanche (à Vandeuil, Oise) et un Bois de Gratte-Panche (à Ferrières, Oise). L’assimilation de l’un ou l’autre de ces lieux avec le Bratuspantium de César, où se soumirent les Bellovaques en 57 av. J.-C., est « insoutenable tant du point de vue historique que philologique » nous expliquait déjà Longnon (Les noms de lieux de la France, 1923) – mais la discussion est toujours ouverte.

CPA-grattepanche

Le sens proprement dit de gratter, provoquer des démangeaisons, apparaît au Bois de Gratte-Poil (Bussière-Galant, Hte-Vienne), au Bois de Gratte-Pel (Auberive, Hte.-Marne), au Bois de Gratte-Peau (Santery, V.-de-M.) et au Bois de Grattepoil (Lieusaint, S.-et-M.). Ajoutons un Gratte-Pied (Colombier-en-Brionnais, S.-et-L.), un Gratte-Dos (Asnières-lès-Dijon, C.-d’Or) et un Grattedos (à Villiers-les-Aprey, Hte.-Marne), un Gratte-Oreille (Saint-Martin-de-Benegoue, D.-Sèv. – dans le Centre de la France, un gratte-oreille était un chemin dans lequel on hésitait à s’engager par peur d’un danger quelconque, comme de s’y embourber : on se grattait l’oreille par hésitation ), un Grattequina (à Blanquefort, Gir. – avec l’occitan esquina, « échine, dos ») un Gratte-Teste (à Caumont-sur-Durance, Vauc.), un Grattecuisse (Chemiré-sur-Sarthe, M.-et-L.) un Grattejambe (à la Tour-en-Jarez, Loire), un Gratte-Cambe (Lebrei, Lot – gascon cambe, « jambe ») et Castelnaud-de-Gratecambe (L.-et-G.). Vous l’attendiez tous et, oui, il y a bien des Gratte-Cul (à Gron, Yonne) et un ruisseau Grattecul (à Coutenay, Is.) gratte-cul désignant le fruit de l’aubépine, du houx ou de l’églantier. Et gardons le meilleur pour la fin : le bois de Gratte-MerdeSepteuil, Yv.).

L’église de Notre-Dame-de-Gratemoine (Séranon, A.-Mar.) était quant à elle dite de Sainte-Marie Gradecamunne en 1060 (Cartulaire de Lérins), ecc. Ste Marie Gradecamunde en 1110-25 (ib.), Grasacamogna en 1274 (Pouillés d’Aix, Arles et Embrun) et enfin Grata Moyna en 1351 (ib.). Ce nom viendrait de grada camina, « le chemin qui monte », lit-on ici. On est en droit de se poser des questions : le latin vulgaire avait en effet *caminus pour « chemin » et gradus pour « pas » ou « degré », mais il s’agissait de deux noms masculins. L’explication donnée par un panneau signalétique sur place (et reprise par wiki) est encore plus tordue : il s’agirait d’une déformation progressive du latin  gradiva  qui signifie « degré » et   caminus  qui signifie « chemin ». Ces termes feraient allusion à la situation de l’édifice bâti sur le seul point élevé de la plaine. Outre que gradiva signifie « celle qui marche » et pas « degré », on se demande comment ce mot, qui aurait dû perdre son d intervocalique, serait passé à grata.  Je préfère m’en remettre à Charles Rostaing (Essai sur la toponymie de la Provence, 1950, réed. Laffitte Reprints, 1973) qui voit dans la première partie de ce nom un dérivé en *gr-at(a), de la racine pré-indo-européenne *gar, « roche, caillou » (cf. le paragraphe suivant) et dans la deuxième partie la racine pré-indo-européenne à valeur oronymique *kam accompagnée d’un suffixe donnant *kam-unna/*kam-onna. Il rapproche ce dernier nom, justifié par la localisation du site à plus de 1000 m d’altitude, de celui des Cammunni ou Comoni, peuple réto-ligure, de Camundus qui désignait en 739 une ancienne localité de la Maurienne et de Camagna Monferrato, localité italienne du Piémont. Il ajoute, en note de bas de page : « Gratemoine est dû à un calembour que l’irrespect dont il témoigne à l’égard des moines peut faire dater du Moyen Âge ».

Signalons aussi un Gratte-Moine (Saint-Jean-d’Angély, Ch.-Mar.) sans explication convaincante. Il s’agissait du nom d’un monolithe sur lequel on disait peut-être que les moines venaient s’y gratter le dos.

Gratte employé seul

Le terme Gratte apparaît aussi seul dans quelques toponymes répartis sur tout le territoire sans qu’on soit bien sûr du sens à lui donner. E. Nègre signale par exemple le sens de « claie » en langue d’oïl, d’où le sens de « claie en pente » qu’il donne à Gratepanse ou Grattepanche vus plus haut. En région de langue d’oc, le terme grata désignait un terrain pierreux (en Aveyron, la grata est le nom d’un grès dur et siliceux) d’où la plaine de la Gratte à Clapiers (Hér.), La Gratade à Castanet (AV.), le Gratet (Saint-Martin-de-Londres, Hér.), la Gratisse (Marvejols, Loz.), etc.

Si on admet pour gratte le sens de « terrain rocailleux » (pré-indo-européen *gr-at(a), cf. le paragraphe précédent), alors le nom Gratecambe vu plus haut a pu être décrit (B. Boirye-Fénié, Dictionnaire toponymique des communes – Lot-et-Garonne, éd. Cairn, 2012) comme composé avec le gaulois camb-, « courbe », qui décrirait la forme arrondie de l’éperon rocheux sur lequel Castelnaud-de-Gratecambe est bâti, ce que la topographie des lieux est pourtant loin de confirmer.

Avec l’épithète occitane mala, on rencontre les noms Malagrate (Malons-et-Elze, Gard) et Malagratte (Prades, Loz. ; Saint-Étienne-de-Lugdarès, Ardèche) qui s’appliquent à la stérilité de la pierraille, des rochers et des galets. À ces noms répondent, en pays d’oïl, les Malgratte (àThénezay et à D’Assais-les-Jumeaux, D.-Sèv.), Maugrat (Saint-Amand-de-Boixe, Char.), la Maugratée (Saint-Gourgon, L.-et-C.), etc.

Les autres

Le travail du paysan était mis en valeur à l’Ancien Moulin de Gratte Paille (à Neussargues-Moissac, Cantal), à Gratte Paille (à Conchez, Eure), à Grattepaille (à Saint-Préjet-Amandon, H.-L.), à Grate Pailles (à Cruéjols, Av.), à la Grattepaillère (Coulonges-les-Sablons, Orne) qui désignaient l’aire à dépiquer ou le champ de blé. Le gratte-paille est aussi un des noms donnés à la fauvette d’hiver ou mouchet, mais on voit mal le nom de ce petit oiseau passé à tant de toponymes.

Le paysan sarclait la terre à Gratte-Champ (Freycenet-la-Cuche, H.-L.), Grattecap (Blanquefort, Gir. avec cap pour « champ »), Gratacap (saint-Martin-de-Maurs, Cant.), Gratte-Sol (Saint-Arcons-d’Allier, H.-L.) et aux Champs-Grattez (Martigny-le-Comte, S.-et-L.).

Le nom de Gratte Bousse (Sigalens, Gir.) vient de bousse, « buisson » et celui de Gratte-Bruyère (Veyrières, Gir.) évoque la végétation du lieu. Quant aux Gratte-Semelle (Tarascon, B.-de-R. ; Chanceaux-sur-Choisille, I.-et-L. ; un versant de la colline de Notre-Dame-de-la-Garde à Marseille), ils désignent des chemins caillouteux.

Le nom de Gratte-Denier (Mazeray, Ch.-Mar.) fait-il allusion à un champ à gratter pour quelques deniers ou bien à un individu plutôt près de ses sous ?

Des noms comme Gratte-Bourse (à Faye-d’Anjou, M.-et-L.) et Gratte-Gousset (à Chatuzange-le-Loubet, Drôme) font sans doute allusion à des endroits fréquentés par des voleurs à la tire. Mais que dire de ces autres noms qui peuvent donner lieu à diverses explications : Gratte-Fer (Grisy-les-plâtres, Val-d’Oise ; Nîmes, Gard), Gratte-Sac (Courgeon, Orne ; Voutré, May.), Gratte-Pierre (Saint-Michel, Aisne ; le Cheylard, Ardèche), Gratte-Sel (Villefollet, D.-Sèv.)et, plus étonnants, Gratte-Vieille (Préaux, Ardèche) et Grattechef (Angoville-sur-Ay, Manche).

Et les faux amis

Le nom de Gratentour (H.-G.) que Dauzat & Rostaing voyaient, sans en connaître les formes anciennes, comme une appellation ironique, gratte entour, pour un terrain ingrat, est en réalité un ancien Garatentorn (1428) soit un « (lieu) protégé, réservé » (occitan garat) « tout autour » (occitan entorn) selon E. Nègre.

Les noms de Gratibus (Somme) et de Gratot (Manche) sont issus de celui d’un nom d’homme germanique, Crato, et du norrois bu, « ferme », pour le premier ou du scandinave topt, de même sens, pour le second. Il existe d’autres noms semblables qu’il serait trop fastidieux (déjà que …) de passer en revue ici.

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La devinette.

Il vous faudra chercher le nom d’un lieu-dit de France métropolitaine lié au mot du jour.

Ce toponyme concerne un animal dont le nom y est dit dans la langue traditionnelle régionale. En réalité, ce nom a pu désigner plusieurs espèces d’animaux d’une même famille, et s’ils sont tous gratteurs, c’est même, dans un sens, devenu proverbial pour l’un d’eux.

Il est situé dans une commune au nom classiquement formé de celui d’un homme latin accompagné du suffixe bien connu –acum. On compte deux communes parfaitement homonymes et une quinzaine d’autres portant le même nom accompagné d’un déterminant – sans compter une autre commune chez un de nos voisins.

Cette commune s’enorgueillit d’abriter un château du XVè siècle ayant appartenu au domaine royal et aujourd’hui propriété privée. Il est curieusement surnommé, par les habitants de la commune, de manière oxymorique.

Le chef-lieu du canton où est située cette commune porte un nom gaulois accompagné de celui de la rivière au nom pré-celtique.

Un indice :

indice a 11 09 2022

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