Le dernier pour la route

Comme promis, voici le dernier billet de la série bordelaise commencée ici et continuée . Je m’intéresse aujourd’hui aux Hautes Landes Girondines et donc à l’étymologie de la Gironde.

bec d-ambes

La Gironde désigne depuis le XIè siècle — nous verrons pourquoi —  le long estuaire de  la Garonne après son confluent avec la Dordogne. Auparavant, de sa source pyrénéenne jusqu’à son embouchure atlantique, le fleuve s’appelait Garonne dans toute sa longueur.

C’est dans les Commentaires de César, au milieu du Ier siècle av. J.-C. qu’apparaît pour la première fois le nom Garumna de la Garonne. Strabon  écrira  ce nom dans sa Géographie  en 7 ap. J.-C.  sous la forme Γαρούναϛ, « Garounas » . Masculin jusqu’au IIIè siècle, il devient féminin, sous l’influence de sa désinence, dès le siècle suivant. Dans ses Commentaires,  César nous révèle aussi l’existence d’un peuple, les Garunni , établi dans la haute vallée, en amont de là où Pompée avait installé les Convenae. Il semble donc que la graphie originelle ait été Garonna et que César ait été influencé par une prononciation particulière propre aux peuples aquitains qui ne voyaient pas dans le -nn- une consonne  géminée et prononçaient donc ga-run-na qu’il transcrivit en Garumna.

L’étymologie de cet hydronyme ne fait pas de mystère : il s’agit d’une variante garra du pré-indo-européen kar, « pierre » accompagnée du suffixe gaulois -onna « cours d’eau ». De nombreux autres cours d’eau portent ailleurs ce même nom, par exemple dans l’Hérault (à Castries, Pignan, Montarnaud-Argelliers) ou, avec un diminutif, la Garonette dans le Var (à Sainte-Maxime). On trouve de la même façon des Garona ou Garoña et des Garonna, de même étymologie, en Espagne.

C’est dans une lettre de Symmaque à Ausone à la fin du IVè siècle qu’apparaît pour la première fois la forme Garunda au milieu de plusieurs Garumna et Garunna : impossible de se baser sur cette apparition unique, qu’on ne retrouvera plus pendant cinq siècles, pour dater la naissance du mot. Ce n’est qu’au IXè siècle qu’on voit apparaître la forme avec -nd- dans les Annales de Saint-Bertin ( 861-882) où l’on trouve per Garrondam, forme qui finira par s’imposer.

Comment expliquer l’apparition de ce -d- ?

Il s’agit d’une hypercorrection due à des érudits latinistes. La Garonne marque plus ou moins la frontière entre la Gascogne et le Languedoc et donc, entre deux langues certes très proches mais différenciées par quelques particularités notamment de prononciation. En Languedoc le groupe -nd – est conservé tandis qu’il évolue en -nn- du côté gascon dès le VIè siècle d’où, par exemple, Mirannes (Gers) issu de miranda, « tour de guet » . Nos érudits, scribes fins lettrés, ont tenu à rectifier le nom Garunna , avec ses deux -n- supposés fautifs, en Garunda supposée être la forme originelle et donc la seule valable. C’est un exemple de domination linguistique remarquable. Le Languedoc ayant pris le pas — politiquement s’entend —  sur son voisin, Garunda s’est finalement imposé dans les actes notariés et diplomatiques, les traités officiels, etc. jusqu’à  sa première attestation en français dans la Chanson de Roland, à la fin du XIè siècle : Passet Girunde a mult granz nefs, « il passe la Gironde avec de grands navires ».

Mais, me demanderez-vous, pourquoi Gir– et pas Gar-onde ?

C’est une question d’accent. Nous sommes en effet  à la frontière des langues d’oïl au nord, où l’on parle le saintongeais, et des langues d’oc au sud, où l’on parle le gascon. En saintongeais, le g- initial suivi d’un -a- atone passe normalement à ge-, avec palatalisation du -g- en -j-,  puis à gi-. D’autres exemples attestent cette évolution parmi lesquels en Charente-Maritime, un Gabritiacum, «domaine de Gabritius » a donné son nom à Givrezac et plus au nord, dans l’Eure, Warnacus (en 671), avec -w- prononcé -g- a évolué en  Givernacus ( 1026) pour donner son nom à  Giverny.  C’est finalement, pour la Gironde, la prononciation saintongeaise — une langue d’oïl, donc de Paris, ceci expliquant sans doute cela — qui a pris le dessus mais uniquement pour la partie qui la concerne, c’est-à-dire le seul estuaire.

Résumé : si la Gironde  n’a pas conservé son nom de Garonne, c’est parce que la langue d’oc a pris le dessus sur le gascon et que, plus tard, la langue d’oïl a supplanté la langue d’oc.

Pour être complet, j’ajoute que le nom de cours d’eau Gironde existe ailleurs à de nombreux exemplaires: dans les Hautes-Alpes, en Côte-d’Or, dans l’Eure, la Loire, en Haute-Loire, en Isère, Haute-Marne et dans l’Essonne. Un  torrent ardéchois et une source drômoise  portent aussi ce nom, ainsi qu’un ruisseau dans les Bouches-du-Rhône. Il ne s’agit pas dans ces cas d’une évolution d’un hypothétique garunna mais d’hydronymes formés sur la variante sud-occitane ger ( cf. le pic de Ger) évoluée en gir , du pré-indo-européen gar, « pierre » accompagnée du latin unda, « eau agitée, onde, flot, vague ».

Enfin je ne résiste pas au plaisir de vous parler de Vallouise, dans les Hautes-Alpes, au sein d’une vallée creusée par deux torrents glaciaires, la Gyr et l’Onde qui, vous l’avez deviné, confluent pour former la Gyronde.

Si vous vous demandez quel est le rapport entre gar, « la pierre », et onna, « le cours d’eau » , vous devriez penser au lit caillouteux de la Garonne dans son parcours pyrénéen et, si cela ne suffit pas à vous convaincre, pensez à Nougaro et à ce « torrent de cailloux qui roule dans son accent ».

Message personnel à Rénaud : l’ai-je bien descendu ?