Trois autres hauteurs gauloises

J’ai étudié, dans de précédents billets, les noms gaulois briga et dūnum désignant primitivement des reliefs plus ou moins élevés ayant généralement donné lieu à l’établissement d’habitats fortifiés. Les Gaulois, comme nous, avaient bien d’autres noms pour désigner les hauteurs. Il ne sera pas question d’étudier ici les noms dits pré-celtiques ( comme les dérivés des  indo-européens *kal, *cucc, etc. ) bien trop nombreux mais de considérer trois appellatifs particuliers : uxo-, « haut », barro, « hauteur », et juri, « hauteur boisée ».

Uxello

Une racine indo-européenne *kel, « haut, proéminent », qui serait à l’origine de « colline, culminer, colonne … », a donné le radical gaulois uxo, « haut ». Formé sur ce radical, le dérivé uxello, « élevé », est fréquent pour désigner des hauteurs pas forcément importantes mais remarquables dans le paysage. C’est le cas à Huisseau-en-Beauce et Huisseau-sur-Cosson (L.-et-C.), à Huisseau-sur-Mauves (Loiret, Ussellum en 1232), à Issel (Aude), à Ucel (Ardèche), à Usseau (D.-Sèvres, Vienne), à Ussel (Cant., Corr., Lot) et Ussel-d’Allier (Allier), à Ucel (Ardèche), à Uxeau (S.-et-L.) ainsi qu’à Uxelles (Jura), Uzel (C.-d’A.) et Uzelle (Doubs). Uxeloup (Luthenay-Uxeloup, Nièvre, Usselaou en 1243) représente ce même uxo accompagné du suffixe gaulois -avum qui a subi l’attraction de « loup ». Lussault-sur-Loire (I.-et-L.), noté Lousault en 1213, pourrait être un dérivé d’uxello avec agglutination de l’article. Il convient enfin de ne pas oublier, dans cette liste, le célèbre Uxellodūnum où César a livré sa dernière bataille de la guerre des Gaules, chez les Cadurques ; si plusieurs lieux en ont revendiqué l’héritage, le plus vraisemblable est sans doute le Puy d’Issolud à Vayrac (Lot).

Le même radical avec le suffixe superlatif –sama, donnant uxisama, « très élevé », a fourni les noms d’Exmes (Orne, aujourd’hui intégrée dans Gouffern-en-Auge), de Huismes (I.-et-L., Oxima en 907) et de Humes-Jorquenay (H.-Marne, Jorquenay : soit du gaulois *jorcos, « chèvre sauvage », soit d’un homme gaulois *Jorquennus) ainsi que la deuxième partie du nom de Gasville-Oisème (E.-et-L., Gasville : « domaine de Wado).

L’île d’Ouessant (Fin.), que l’on trouve notée   Oυξισαμη (Ouxisamé) sous la plume de Strabon en 7 av. J.-C., a un nom issu de ce même uxisama : c’est « la plus haute », soit que les marins  la considéraient comme la plus élevée (relativement aux autres îles ), soit comme la plus éloignée (vers l’ouest).

Ouéssant (29) 3

Pour mémoire, on a vu que le dérivé uxello pouvait entrer en composition avec  dūnum (cf. Exoudun, Issoudun à l’article correspondant) et d’autres.

Barro

Avec le  sens de « sommet », le gaulois barro (à comparer au vieil irlandais barr, au gallois et cornique bar, de même sens) est à l’origine de nombreux toponymes de formes simples ou composées.

■ employé seul, on le retrouve dans les noms de Bar (Corr.), Bar-sur-Aube et Bar-sur-Seine (Aube), Bar-lès-Buzancy (Ardennes), Bar-le-Duc (Meuse) et Bor-et-Bar (Aveyron, avec Bor, noté Vortz en 1258, de l’occitan vordz, « osier »). Le même appellatif a pu être dégradé en bard comme dans Bard (Loire, Bar en 1218), Bard-les-Époisses, Bard-le-Régulier et Jeux-lès-Bard (C.-d’Or), Bard-lès-Pesmes (H.-Saône), en Barr (B.-Rhin),en  Barre (Tarn, Bar en 972) ou encore en Bart (Doubs, au pied du Mont Bar). Montbard (C.-d’Or) est une tautologie comme le Mont Bar du Doubs et le Mont Bar à Allègre (H.-Loire).

Bar-le-Duc-Rue-Entre-deux-ponts

■ employé avec un suffixe :

  • diminutif : Bairols (Alpes-Mar, avec le roman -eolum), Barjols (Var, id.), Barret-le-Haut et Barret-le-Bas (H.-Alpes, avec l’occitan -et), Barret-de-Lioure (Drôme, id.), Barles (Alpes-de-H.-P., avec le latin -ulus) ;
  • augmentatif : Barras (Alpes-de-H.-P.) ;
  • d’appartenance -ensem : dans le sens de « pays de Bar », on trouve le Barrès ou Barrez, autour de Mur-de-Barrez (Aveyron) et de Lacapelle-Barrès (Cantal) ; l’équivalent en langue d’oïl est le Barrois autour de Bar-sur-Aube et le Barrois autour de Bar-le-Duc ;
  • roman itt-ana (sous entendu terra) : Barretaine (Jura), « (terre ) du petit sommet » ;
  • roman -icianum : Bazien (Vosges, Barzien en 1396, « (village) du Barrois ».

■ employé en composition :

  • gaulois *nava, « plaine, vallée entre deux montagnes, ruisseau dans une vallée » : Barnave (Drôme ), « hauteur dans la vallée » ;
  • gaulois gemelo, « lien » : Bargème (Var) et son diminutif Bargemon (Var) ;
  • latin locus, « lieu » : Barlieu (Cher) ;
  • latin mons, « montagne » : Montbard (C.-d’Or, castrum Barris montis en 1065), un nom tautologique ;
  • germanique hoch, « élevé » : Hohbarr devenu Haut-Barr en français, un sommet à Saverne (Bas-Rhin) où on trouve un château en ruine ;
  • germanique kopf, « tête » : Barrenkopf, un sommet à l’ouest de Masevaux (H.-Rhin).

Comme beaucoup de noms monosyllabiques bar connait de nombreux faux-amis à l’origine de toponymes  qui peuvent prêter à confusion comme Barran (Gers) et Barinque (Pyr.-A.) issus de l’occitan baren, « ravin, précipice », les nombreux Baron issus du nom de personne germanique Baro, etc. Le Bar (Alpes-Mar) est noté Poncius Albarni en 1078, Albarn en 1083 puis lo Bar au XVIè siècle :  du nom de personne germanique Adalbern ; la syllabe initiale Al- a été prise pour l’occitan al, « à le ».

Juris

Juris désignait une « hauteur boisée, forêt de montagne ». Cette racine est féminine, d’où les deux noms de la montagne du Jura, d’abord Jura chez César au milieu du Ier siècle av. J.-C. et Juris au début du Vè siècle chez Martianus Capella. On trouvera aussi les formes Jures chez Pline l’ancien et Joras chez Strabon. De ces différentes formes est issu le nom Joux qui se dira encore jusqu’au XVIè siècle et que l’on trouve dans le nom de la Joux, grande région boisée aux confins du Jura et du Doubs. Ce sont les cartographes du XVIè siècle (Mercator,…) qui reprendront la terminologie césarienne et appelleront Jura mons la montagne majeure de Franche-Comté, même si les noms des villes et bourgs apparaissent en français. C’est pourtant cette forme latinisante qui sera adoptée par les cartographes et géographes, comme Sanson d’Abbeville qui écrira Mont de Jura en 1648. Outre Lajoux (Jura), on trouve encore, dans une large moitié est de la France surtout, quantité de La Joux, la Haute Joux, le Bois ou la Forêt de la Joux, etc. tous issus de ce juris.

La paronymie avec les dérivés de jugum, « crête de montagne », ( donnant des noms en Joux ou Jeu), est source de difficulté et seules les formes anciennes permettent de trancher. Jours, en Côte-d’Or, attesté Jorx en 1170, Jugi en 1174 et Jorz en 1246, semble bien être un dérivé de juris, confondu avec jugum par les scribes.

juris

 

Il faut adjoindre aux noms communs féminins joux ou jour qui désignaient une forêt de montagne, des dérivés jorat, jouret, jorette, jorasse, à valeur diminutive ou péjorative, dont certains se sont figés dans des toponymes : c’est le cas des noms des Grandes et Petites Jorasses en Haute-Savoie, dans le massif du Mont-Blanc.

En composition avec le gaulois ialo, « clairière », juris a donné son nom à Jureuge, un hameau de Laurie (Cantal ) et, précédé du latin per, « à travers », à Perjuret, un hameau de Fraissinet-de-Fourques (Loz.), avec le sens de « à travers la montagne », d’où « col ».

cdl 2

La devinette

Il vous faudra trouver le nom d’une commune de France métropolitaine.

Le nom d’origine, formé d’un des trois mots étudiés dans le billet précédé d’un adjectif gaulois, a fini par être si mal compris qu’il s’écrit aujourd’hui en trois mots censés lui donner le sens compréhensible d’« endroit » d’un « animal ». Mais ce sens a paru si peu logique aux premiers étymologistes, qui auraient sans doute préféré un « végétal », qu’ils ont émis l’hypothèse que le premier des trois mots aurait remplacé un homonyme qui, lui, donnait un sens tout à fait correct et d’autant plus plausible qu’il existe d’autres exemples de ce genre. Les toponymistes plus récents, s’appuyant sur les formes anciennes, ont bien démontré l’origine doublement gauloise de ce nom.

Le chef-lieu du canton dans lequel se situe cette commune porte un nom dérivé d’ un autre des trois mots étudiés dans le billet.

■ un premier indice :

indice b 02 08 2020

 

■ un deuxième indice — pour ceux qui disposeraient d’une machine à voyager dans le temps :

indice a 02 08 2020

 

Réponse attendue chez leveto@sfr.fr

 

Monsieur le comte de Longwy et son épouse! ( Réponse à la devinette)

À l’heure où je publie ces lignes, seul TRS a résolu ma précédente devinette!

Voici la réponse (image cliquable) :

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Comment ça? vous ne voyez toujours pas ? Bon, je vous explique:

Le Comté de Bourgogne —  la future Franche-Comté —  devient, à la signature du traité de Senlis  en 1493,  partie de l’empire des Habsbourg et, plus tard, les règnes de Charles Quint et de ses successeurs, rois d’Espagne et des Indes, lui offrent son âge d’or *. La population croît rapidement  et cette pression démographique conduit à la fondation de nouveaux villages d’autant plus facilement que la région, pacifiée, s’enrichit.

C’est ainsi que le baron de Longwy, Aimé de Balay, crée en 1570 un village dans la forêt de Sainte-Marie, au sud de Dole, dans le Jura, à l’emplacement d’un ancien château et de sa ferme.

Ayant, peu de temps auparavant, épousé Anne de Saulx-Tavannes, il choisit d’unir leur nom pour la postérité** : le village s’appelle encore aujourd’hui  Balaiseaux ( Balay -Saulx).

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Longwy (Jura): Lonvi en 1283, composé de l’adjectif long et et de vi dérivé du latin vicus, « village ».

Balay : il s’agit d’un toponyme d’origine occitane désignant un lieu où poussent les genêts-balai et devenu anthroponyme.

Saulx : du gaulois salico, « saule ». Même remarque que précédemment.

Tavannes : du gaulois tava, « tranquille », suffixe -ennum, probablement un nom de rivière passé comme nom de village puis, là aussi,  comme anthroponyme.

Dole : d’une racine celtique *dola, issue de l’indo-européen *dholo qui a deux sens opposés mais complémentaires, « bombement ; excavation». Cette racine a donné le cornique dol, « vallon, prairie », le gallois dol, « prairie, champ, pâture, vallée »  ou encore le breton dol « terre basse, polder, méandre». Rien  ne permet de savoir dans le cas de Dole si ce nom désignait le méandre du Doubs lui-même ou plutôt la plaine dans ce méandre.

Jura : directement issu du gaulois juris, «forêt de montagne ». Ce mot est féminin en gaulois d’où les deux noms de la montagne : Jura au milieu du Ier siècle av. J.-C. chez César et Juris au début du Vè siècle chez Martianus Capella. C’est  la terminologie césarienne qui sera reprise par les cartographes puis par les géographes du XVIè siècle qui parleront du Jura mons, qui sera plus tard traduit par « Mont du Jura ». L’appellatif « Jura » — que l’on trouvait déjà anecdotiquement depuis  la fin du bas Moyen Âge — sera adopté au XVIIè siècle.

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* C’est un raccourci historique, je sais. L’histoire de la Franche-Comté, pour ceux que cela intéresse, peut se lire sur wiki.

**Ça c’est un cadeau de mariage!